CHAPITRE VII.

Influence de la démocratie sur les salaires.

La plupart des remarques que j'ai faites ci-devant, en parlant des

serviteurs et des maîtres, peuvent s'appliquer aux maîtres et aux

ouvriers.

À mesure que les règles de la hiérarchie sociale sont moins observées,

tandis que les grands s'abaissent, que les petits s'élèvent et que la

pauvreté aussi bien que la richesse cesse d'être héréditaire, on voit

décroître chaque jour la distance de fait et d'opinion qui séparait

l'ouvrier du maître.

L'ouvrier conçoit une idée plus élevée de ses droits, de son avenir,

de lui-même; une nouvelle ambition, de nouveaux désirs le

remplissent, de nouveaux besoins l'assiégent. À tout moment il jette

des regards pleins de convoitise sur les profits de celui qui

l'emploie; afin d'arriver à les partager, il s'efforce de mettre son

travail à plus haut prix, et il finit d'ordinaire par y réussir.

Dans les pays démocratiques, comme ailleurs, la plupart des industries

sont conduites à peu de frais par des hommes que la richesse et les

lumières ne placent point au-dessus du commun niveau de ceux qu'ils

emploient. Ces entrepreneurs d'industrie sont très-nombreux; leurs

intérêts diffèrent; ils ne sauraient donc aisément s'entendre entre

eux et combiner leurs efforts.

D'un autre côté, les ouvriers ont presque tous quelques ressources

assurées qui leur permettent de refuser leurs services lorsqu'on ne

veut point leur accorder ce qu'ils considèrent comme la juste

rétribution du travail.

Dans la lutte continuelle que ces deux classes se livrent pour les

salaires, les forces sont donc partagées, les succès alternatifs.

Il est même à croire qu'à la longue l'intérêt des ouvriers doit

prévaloir; car les salaires élevés qu'ils ont déjà obtenus les rendent

chaque jour moins dépendants de leurs maîtres, et, à mesure qu'ils

sont plus indépendants, ils peuvent plus aisément obtenir l'élévation

des salaires.

Je prendrai pour exemple l'industrie qui de notre temps est encore la

plus suivie parmi nous, ainsi que chez presque toutes les nations du

monde: la culture des terres.

En France, la plupart de ceux qui louent leurs services pour cultiver

le sol en possèdent eux-mêmes quelques parcelles qui, à la rigueur,

leur permettent de subsister sans travailler pour autrui. Lorsque

ceux-là viennent offrir leurs bras au grand propriétaire ou au fermier

voisin, et qu'on refuse de leur accorder un certain salaire, ils se

retirent sur leur petit domaine, et attendent qu'une autre occasion se

présente.

Je pense qu'en prenant les choses dans leur ensemble, on peut dire que

l'élévation lente et progressive des salaires est une des lois

générales qui régissent les sociétés démocratiques. À mesure que les

conditions deviennent plus égales, les salaires s'élèvent, et à mesure

que les salaires sont plus haut, les conditions deviennent plus

égales.

Mais, de nos jours, une grande et malheureuse exception se rencontre.

J'ai montré, dans un chapitre précédent, comment l'aristocratie,

chassée de la société politique, s'était retirée dans certaines

parties du monde industriel, et y avait établi sous une autre forme

son empire.

Ceci influe puissamment sur le taux des salaires.

Comme il faut être déjà très-riche pour entreprendre les grandes

industries dont je parle, le nombre de ceux qui les entreprennent est

fort petit. Étant peu nombreux, ils peuvent aisément se liguer entre

eux, et fixer au travail le prix qu'il leur plaît.

Leurs ouvriers sont, au contraire, en très-grand nombre, et la

quantité s'en accroît sans cesse; car il arrive de temps à autre des

prospérités extraordinaires durant lesquelles les salaires s'élèvent

outre mesure et attirent dans les manufactures les populations

environnantes. Or, une fois que les hommes sont entrés dans cette

carrière, nous avons vu qu'ils n'en sauraient sortir, parce qu'ils ne

tardent pas à y contracter des habitudes de corps et d'esprit qui les

rendent impropres à tout autre labeur. Ces hommes ont en général peu

de lumières, d'industrie et de ressources; ils sont donc presque à la

merci de leur maître. Lorsqu'une concurrence, ou d'autres

circonstances fortuites, fait décroître les gains de celui-ci, il peut

restreindre leurs salaires presque à son gré, et reprendre aisément

sur eux ce que la fortune lui enlève.

Refusent-ils le travail d'un commun accord: le maître, qui est un

homme riche, peut attendre aisément, sans se ruiner, que la nécessité

les lui ramène; mais eux, il leur faut travailler tous les jours pour

ne pas mourir; car ils n'ont guère d'autre propriété que leurs bras.

L'oppression les a dès longtemps appauvris, et ils sont plus faciles à

opprimer à mesure qu'ils deviennent plus pauvres. C'est un cercle

vicieux dont ils ne sauraient aucunement sortir.

On ne doit donc point s'étonner si les salaires, après s'être élevés

quelquefois tout à coup, baissent ici d'une manière permanente, tandis

que dans les autres professions le prix du travail, qui ne croît en

général que peu à peu, s'augmente sans cesse.

Cet état de dépendance et de misère dans lequel se trouve de notre

temps une partie de la population industrielle, est un fait

exceptionnel et contraire à tout ce qui l'environne; mais, pour cette

raison même, il n'en est pas de plus grave, ni qui mérite mieux

d'attirer l'attention particulière du législateur; car il est

difficile, lorsque la société entière se remue, de tenir une classe

immobile, et, quand le plus grand nombre s'ouvre sans cesse de

nouveaux chemins vers la fortune, de faire que quelques uns supportent

en paix leurs besoins et leurs désirs.

De la Démocratie en Amérique, tome quatrième · 第 24 / 76 题