Ils ont des générosités et des dévouements singuliers qui, par leur

imprévu, leur excès même les feraient prendre pour «d’inconscients

chrétiens», si l’on ne s’apercevait aussi qu’ils se gardent jalousement

dans une volontaire affirmation d’individualisme. Konovalov a rencontré

dans une maison de débauche une fille qui lui a paru jeune, fraîche et

tombée là par malchance. Il a quitté presque aussitôt la ville où elle

était; Capa ne lui a laissé ni regret sentimental, ni voluptueux

souvenir. Mais il lui a promis, dans un moment d’attendrissement, de la

tirer de son bouge. Il lui envoie de l’argent, le peu d’argent qu’il

gagne à grand’peine, espaçant ses générosités quand il se grise trop, et

puis se remettant à la tâche, se reprochant cette interruption de son

œuvre de rachat. Il veut faire une chose belle en relevant une fille au

niveau d’une créature humaine. Il ne réfléchit pas davantage. Mais Capa

s’est figuré que, si Konovalov la libérait, c’était pour l’épouser. Elle

débarque donc un beau jour chez son ami, et, pleine de confiance, se

présente à lui comme la fiancée attendue. C’est une étrange révélation

pour Konovalov. Cette tournure imprévue que prennent les choses le

contrarie extrêmement et le révolte. On empiète sur sa liberté. «Voilà

Capa, ce qu’elle a imaginé:--Je veux vivre avec toi, comme qui dirait ta

femme. Je désire, dit-elle, être ton chien...--C’est tout à fait

saugrenu!... Mais, chère petite, lui disais-je, tu n’es qu’une sotte;

pense, comment pourrais-tu vivre avec moi? Primo, je suis un ivrogne;

secundo, je n’ai pas de foyer; tertio, je suis un vagabond et ne peux

tenir en place... et encore bien d’autres choses!» Capa, déchue de son

rêve d’installation, retourne à sa mauvaise vie. Konovalov le sait, il

le regrette, il lui aurait plu que sa bonne intention réussît, mais il a

le sentiment absolu que cela ne dépend pas de lui: l’idée de payer de sa

liberté ne saurait lui venir... Son argent, son travail, tant qu’on

voudra, mais la personne même de Konovalov, jamais. Sa philosophie

n’aboutit pas au sacrifice de soi. C’est à chacun de faire sa vie, nulle

individualité n’a le droit d’absorber les autres. Le devoir de charité

compatissante est limité par le devoir de défense personnelle.

Un autre vagabond, qui est sans doute Gorki lui-même, dans une de ses

nouvelles, s’élève à un degré supérieur de charité. Il a trouvé dans un

port une espèce d’être misérable que le sort a jeté là, trop fainéant

pour travailler et trop bête pour retrouver son chemin vers les

propriétés de son père, d’où l’ont chassé de louches aventures. Il

n’attire pas la sympathie, il n’a rien pour séduire ou pour apitoyer.

Mais Gorki se dévoue simplement parce que cela lui plaît. Il n’a plus

d’autre but immédiat dans la vie que de servir cet inconnu. Celui-ci est

paresseux: il travaillera pour lui; celui-ci a un appétit féroce: il lui

abandonnera sa part; celui-ci devient chaque jour plus exigeant, plus

brutal et plus capricieux: rien ne rebutera le bienfaiteur acharné, ni

les injures, ni les mensonges, et, plus il reconnaîtra l’indignité de

son obligé, plus il mettra d’entêtement à se sacrifier. Cela l’agace, le

fatigue, lui devient odieux; mais il s’exalte à la besogne, parce qu’il

se sent volontaire en l’acceptant.

Il se présente à nous dans cette nouvelle étrange comme un apôtre ou

comme un martyr de la charité. Mais ce qui l’anime dans sa tâche, c’est

le sentiment qu’il est extraordinaire en la revendiquant et se

transforme, suivant son vœu, en une sorte d’_Uebermensch_ du

renoncement.

* * * * *

Enfin, et c’est peut-être là l’explication dernière de tant de

contrariétés et d’incohérences, toute cette philosophie et toute cette

spontanéité ont chez ces vagabonds quelque chose d’enfantin. Ils se

croient très blasés sur l’existence, mais leur humeur est primesautière

et naïve; leurs impressions ont une fraîcheur ingénue. Il y a presque

toujours dans leur cynisme de la fanfaronnade ou de la timidité; ils

sont plus candides qu’ils ne le pensent.

Ils aiment la nature comme des sauvages et comme des artistes; ils la

goûtent dans sa simplicité et dans son charme quotidien. Ils

s’attendrissent de voir «un coin du ciel bleu qui les regarde avec,

dessus, deux étoiles: l’une d’elles, grande, brille comme une émeraude;

l’autre, non loin d’elle, est à peine apparente...»

Dans sa solitude muette, la nature leur est une meilleure confidente que

les hommes. Ils la trouvent pareille à eux, libre et indéterminée; ils

lui prêtent leurs sentiments les plus divers, les plus tourmentés et

même les plus mesquins. Les nuages qui traînent au ciel leur semblent

las d’une fatigue analogue à la leur. La mer sourit, comme prise d’une

gaieté sans cause et qu’ils connaissent bien, elle se moque, elle crie,

elle se désespère, elle souffre d’un obscur émoi. Le vent a froid, il se

heurte aux parois des murs avec un gémissement maladif. La steppe, aux

fins de jours, s’alanguit de chaleur moite et s’endort.

Quelquefois on dirait que la nature les taquine; ils entrent en dispute

avec elle, ils lui parlent et l’insultent... Émilian Pilaï trouve sa

blague vide dans sa poche. Il s’irrite, prend la misérable loque, la

retourne et l’examine, et la jette dans la mer. Une vague s’en empare,

l’entraîne loin du bord, puis, «ayant vu ce qu’était le cadeau, la

rapporte avec indignation sur le sable.--Tu n’en veux pas? s’écrie avec

rage Émilian; tu la prendras quand même!...--Et, saisissant la pochette

mouillée, il fourre une pierre dedans, prend son élan et la lance très

loin dans l’eau.»

Mais surtout la nature les charme par sa splendeur. Ils en épient les

variations de couleur, ils s’amusent des spectacles qu’elle leur offre.

«Konovalov aimait la nature d’un amour profond et muet, qu’il exprimait

seulement par l’éclat doux de ses yeux. Et toujours, quand il était dans

les champs ou sur la rivière, il entrait en une extase pacifique et

caressante qui augmentait encore sa ressemblance avec un enfant.»

Comme des enfants ou comme des artistes, on ne sait s’ils sont puérils

ou raffinés. Les deux ensemble. Ils goûtent un plaisir quintessencié à

se faire puérils au milieu des choses simples et naturelles. Konovalov

et son ami, quand ils allaient se reposer dans les champs, allumaient un

feu, bien que ce fût l’été, pour ajouter la joie de la flamme à la

beauté du paysage.

Ils sont de grands enfants prodigieux en qui s’agitent des forces

fécondes. Ils sont une admirable puissance de rêve et d’action qui

souffre du mal de ne pas savoir s’appliquer à la vie.

Ils sont peut-être de l’avenir qui sommeille et qui par instants semble

prêt à surgir. C’est ce que des critiques ont vu dans les écrits de

Gorki. On a compris qu’en introduisant dans la littérature toute une

classe sociale, il ne faisait pas seulement œuvre d’artiste.

* * * * *

Le succès de Gorki fut immense. Il n’est pas certain que cela ne doive

pas nuire à son génie. Naïvement, dès qu’il se vit devenu littérateur,

Gorki eut l’idée de faire honneur au titre qu’on lui décernait, et, sans

renier ses vagabonds, voulut s’essayer pourtant à des sujets variés et

plus relevés. Mais, s’il connaissait bien les vagabonds, il connaissait

très peu les gens du monde. Les quelques nouvelles qu’il écrivit sur les

classes supérieures de la société sont médiocres. On l’y trouve gêné,

mal documenté ou trop récemment renseigné.

* * * * *

Gorki, dans son désir d’élargir le champ de son art, a été mieux inspiré

pour son roman de _Foma Gordeïev_. Nous ne sommes plus, il est vrai,

chez ses va-nu-pieds ordinaires: la caste où il nous introduit,--celle

des marchands de la Volga,--par la violence étrange des passions qui

l’animent, par les coups de fortune qui la bouleversent et la rendent à

la fois jouisseuse et incertaine de l’avenir, par l’excès de son

intensité vitale, a des analogies avec les vagabonds qu’il avait

jusqu’alors dépeints. C’est un monde singulier, très fermé, très

autonome, qui a ses mœurs et ses habitudes, ses traditions et son

orgueil, son langage à lui, ses préjugés spéciaux. Il a son

aristocratie, fondée uniquement sur le succès, et sujette par suite à

mille fluctuations; il a ses déclassés et ses exploités. Ces riches

marchands, établis sur les rives du fleuve, font le trafic de toutes les

denrées dont la Volga est la route naturelle. Ils spéculent sur ces

produits, ils en fixent le cours, les monopolisent, les lancent sur le

marché, réalisant de fabuleux bénéfices ou se ruinant avec la même

soudaineté. Ils ont l’instinct rapace et calculateur du grand homme

d’affaires, mi-marchand et mi-forban. Aucun scrupule ne les gêne, mais

une incessante préoccupation, la nécessité de combiner toujours des

coups nouveaux, les entretient dans une fièvre perpétuelle. Ils sont

hypocrites et astucieux, vivent ensemble en bonne intelligence, associés

ou complices, et se trompent et se fraudent avec une singulière

effronterie dans la duplicité. Ils mènent une vie ardente d’opiniâtre

lutte et de fête effrénée. Ils travaillent et se soûlent; ils ont de

fastueuses installations et des mœurs barbares.

Foma Gordeïev est le fils d’un de ces hommes indomptables qui sont

sortis de rien et qui vers trente ans brassent des millions. Il a hérité

de son père un caractère excessif, mais il n’a pas comme lui le don

d’appliquer aux affaires son énergie démesurée. Il est beau, robuste,

énorme, bien constitué pour la lutte, mais il y a en lui quelque chose

d’indécis et de trouble. A vingt ans, Foma devient orphelin, et sa

nature ardente, abandonnée à elle-même, se trouve plus que jamais

désorientée dans la vie. Il tombe sous la tutelle de son parrain, type

de marchand adroit, intrigant, qui affecte la bonhomie et, sous son air

de rondeur plaisante, cache de vifs instincts de lucre et de vol. Foma

ne peut souffrir la domination de cet homme. Dans la vie qu’on lui fait

mener, il ne trouve rien à quoi se rattacher, il ne trouve rien surtout

qui comble le vide immense de son âme. Il sent en lui-même quelque chose

d’inemployé qui reste en souffrance. La recherche des richesses ne lui

suffit pas; son tuteur lui reproche avec colère et ironie de ne pas

comprendre et de ne pas aimer l’argent. La débauche, dans laquelle il se

jette avec frénésie, n’arrive pas à le distraire d’une sourde mélancolie

qu’il ne se définit pas très nettement et qui provient de l’inadaptation

de son âme à sa destinée. Il réfléchit, presque sans le vouloir et sans

clairement se rendre compte d’un vague pessimisme dans lequel il

s’enlize. Il conçoit que la vie a un sens profond qu’il ne peut

pénétrer, il souffre de se gaspiller à des incertitudes douloureuses.

L’idée lui vient soudainement que c’est la faute de sa fortune s’il est

ainsi angoissé, parce qu’elle l’oppresse, parce qu’elle refrène toutes

ses ardeurs d’indépendance. Dès lors elle lui est à charge; il veut se

débarrasser d’elle. Il propose à son parrain de la lui abandonner. Mais

celui-ci, homme d’affaires ingénieux, a fait un autre plan pour

s’emparer de cette richesse avec plus de sécurité. Il va tirer parti des

bizarreries trop réelles de Foma et le faire passer pour fou. Par une

manœuvre savante, il portera jusqu’à l’aliénation la singularité morale

du jeune homme, afin de le rayer de l’existence et de devenir le

possesseur naturel de ses biens.

Foma lui-même, sans le savoir, facilite cette combinaison. Un jour qu’un

riche marchand donne une grande fête pour l’inauguration d’un vapeur, le

parrain est invité; il persuade Foma de l’accompagner. C’est un banquet

monstre sur le bateau, d’un luxe lourd, avec accompagnement d’orchestre

et grosse joie débordante. Le parrain se lève, fait un discours gonflé

de l’orgueil de la caste; il en célèbre la grandeur, l’avenir et la

puissance. Mais, à peine les acclamations qu’il a suscitées se

calment-elles, que Foma lance un juron de rage, et, comme pour répondre

à l’étonnement que cette sortie a provoqué, le voilà qui déclare aux

convives ahuris tout son mépris et toute sa haine. Et, voyant que sa

diatribe ne cingle pas assez chacun de ces voleurs somptueux, il précise

ses invectives, il crie à celui-ci ses bassesses, à celui-là ses

turpitudes, à celui-là ses rapines. Et cet autre, quand donc ira-t-il en

Sibérie expier le viol de cette petite fille? Et cet autre qui a tué sa

maîtresse, et cet autre qui a fait des mendiants de ses neveux, quand

donc seront-ils châtiés? Une fureur soulève alors toute la caste

assemblée, on se rue sur le prophète en délire, on le ligote avec les

serviettes, on le jette contre le bord du vaisseau, on l’insulte et l’on

rit de cette débilité d’un homme seul contre tous. Et lui, Foma, comme

retombé lourdement de son exaltation furieuse, morne maintenant, humilié

et détruit, ne trouve plus en lui la moindre force de réaction. Il

demande qu’on le délivre. On a encore peur de lui, on lui délie

seulement les jambes. Il s’assied à la table souillée du festin et

réclame de l’eau-de-vie. Il reste là longtemps, écroulé; de grosses

larmes silencieuses coulent de ses yeux clos. La fête est finie, on

revient à toute vapeur. On chuchote dans les groupes que cet homme est

fou, décidément, et le tuteur déplore, comme il convient, cet événement,

et les autres constatent qu’une grande fortune va donc échoir à ce

collègue.

On interna Foma dans une maison de fous, puis on le relâcha: il n’était

pas dangereux. L’échec de son enthousiasme l’avait anéanti, vidé de tout

ce qui jadis faisait sa force. Il n’était désormais qu’un pauvre être,

presque imbécile, qui erre dans les rues et dont on se moque. Et les

gens l’interpellent au passage: «Hé! toi! prophète! raconte-nous la fin

du monde...» Mais il semble inattentif à toute parole et reste muet,

mystérieusement fermé, sans qu’on sache si dans cette âme dévastée

quelque chose survit. Ainsi finit Foma Gordeïev, condamné par la vie,

parce qu’il n’avait pas su se mettre d’accord avec les circonstances de

sa destinée.

Il avait originellement l’âme inquiète du vagabond. Les hasards seuls de

sa naissance et de sa fortune l’empêchèrent de se jeter, dès le début,

dans la vie errante. Mais, aussitôt qu’il fut homme, il essaya de briser

toutes les entraves. Dans l’opulence, il souffrait, à chaque minute, de

son incapacité de vivre: toute impression se transformait pour lui en

une pénible allusion à son déclassement parmi les siens. Il sentait que

la vie réclamait de lui un effort, un arrachement, et que le prix en

devait être la liberté. Il n’eut d’énergie que pour une sortie furieuse

et inepte, belle d’indignation mais absurde, contre l’infamie de sa

classe. Il devint un vagabond brisé, hébété; toute sa force vitale et

spirituelle avait été par lui-même perdue sans profit.

* * * * *

Il y a quelques mois, Gorki commença la publication d’un nouveau roman,

_Le Moujik_. Puis le bruit courut que l’auteur avait détruit la fin de

son œuvre et qu’il était parti subitement, sans prévenir, on ne savait

où, reprenant sans doute son vagabondage. Il y a quelque chose

d’inquiétant et de pathétique dans les caprices de cette destinée. Quel

sentiment l’a encore rejeté en dehors d’une vie dans laquelle il

s’installait? On se perd à débrouiller les mobiles secrets de cette âme

tourmentée et insatiable qui n’aura donc jamais pu trouver sur terre le

lieu de son repos et de son apaisement.

En plein génie a-t-il senti que ce génie même ne le contente pas,

n’assouvit pas les immenses besoins de toute sa vitalité? Est-il alors

allé redemander à la vie des sensations plus ardentes, quelque chose de

plus passionnément émouvant que tout ce que l’art peut lui donner? Il ne

veut pas devenir l’esclave d’un moment de son existence, et rompt avec

son _moi_ d’hier s’il cesse aujourd’hui de frémir à la vie.

* * * * *

Dans une de ses nouvelles, _le Lecteur_, Gorki s’interroge sur le rôle

social qu’il attribue à l’écrivain. Il trouve cette tâche si noble et si

grave qu’il se décourage de la remplir: «Guide aveugles des aveugles»,

pense-t-il, et son cœur se serre. Est-il ému de charité pour les hommes?

Il se le demande et se dit avec amertume que son prochain est loin de

lui. Il sent que ce qu’il donne, il ne le donne pas par amour mais pour

magnifier le fait exceptionnel de sa vie en un phénomène sublime. Il

s’avoue un usurier qui prête pour obtenir l’avantage de l’étonnement et

de l’admiration. Une inconsciente pitié, pourtant, plus réelle et plus

ardente qu’il ne le croit, l’anime. Mais il se sait inhabile à guérir la

souffrance qu’il voit. Que pourrait-on lui demander, à lui, l’un de ceux

qui souffrent? Un doute rongeur et persistant tue en lui toute illusion

d’apostolat. Les hommes sont isolés les uns des autres, et chacun d’eux

doit lutter pour lui-même.

L’œuvre de Gorki est, à ses yeux, entachée d’un vice capital. Elle est

inapte à faire naître la joie qui vivifie. L’humanité a désappris la

joie; qu’a-t-il fait que plaindre ou railler la souffrance?... Ces

réflexions le hantent, et ce doute sur son efficacité bienfaisante donne

à son génie une sublime tristesse.

Son pessimisme irrémédiable repose sur cette conviction que la vie ne

comporte pas de solution logique. Elle n’a pas pour but définitif la

félicité, ni quelque organisation régulière, comme en cherchent les

moralistes; mais le désordre lui est essentiel, et la douleur ne s’en

peut séparer. Que reste-il à faire dans ces conditions? Le seul recours

est de prendre à l’égard de la vie, nécessairement mauvaise, une

attitude de beauté. Plus l’homme est grand, plus il perçoit l’horreur de

son sort. Alors il se cantonnera dans un désespoir ardent et concevra

comme son seul devoir de donner à chaque instant de sa durée la noblesse

de sa farouche rébellion.

Il faut d’abord, suivant Gorki, détourner l’humanité des vaines

recherches de bien-être médiocre. Surtout il la faut éveiller, car elle

s’endort misérablement dans son indigne résignation. Il faut susciter en

elle l’énergie, la force de se révolter, et cela, quitte à lui faire

mal, quitte à la battre. Elle veut la caresse ardente de l’amour ou

l’aiguillon de la douleur:--tout plutôt que le repos! Et c’est à quoi

lui-même a travaillé en représentant toutes les noirceurs de la vie,

tout le scandale de la destinée. Il a vanté des révoltés, non qu’ils

réalisent le moins du monde le bonheur, mais ils marquent puissamment

leur vie au sceau de leur volonté forte.

Et toute la vie ne peut et ne doit qu’être telle: une recherche

désespérée de quelque chose qui serait sa raison d’être et qui n’existe

pas. Car elle n’a pas de sens. Il ne s’agit pas de lui donner de vaines

solutions provisoires, mais de prendre une conscience indignée de son

inanité.

Il y a sur terre une classe d’hommes qui ont un sentiment plus intense

de cette philosophie vraie à laquelle la lâcheté seule empêche les

autres d’adhérer. Ces hommes-là sont les vagabonds, et Gorki les a

représentés dans leur orgueil de réfractaires avec une intelligence

fraternelle. L’étude morale qu’il en a faite est largement et

profondément humaine. Car ce ne sont pas seulement ceux qu’on appelle

vagabonds qui méritent ce nom. Mais, en tout être qui vit, se cache un

vagabond plus ou moins conscient de lui-même, plus ou moins énergique à

s’accepter comme tel, puisque toute âme est infinie dans ses désirs et

irrassasiée dans ses besoins. Et ce qu’évoque Gorki dans cette œuvre

pathétique, c’est le désespoir essentiel de l’humanité, l’épouvante du

mal de vivre.

Ivan Strannik.

LES VAGABONDS

MALVA

La mer riait.

Au souffle chaud et léger du vent, elle tressaillait, se couvrait de

rides légères qui reflétaient le soleil d’une manière aveuglante, et

riait au ciel bleu de ses mille lèvres argentées. Dans l’espace profond

entre la mer et le ciel, bourdonnait le bruit assourdissant et joyeux

des vagues qui accouraient les unes après les autres sur le rivage plat

du cap sablonneux. Ce bruit et l’éclat du soleil mille fois réverbéré

par la mer, se fondaient harmonieusement en une incessante agitation

toute de joie vivante. Le ciel était heureux de rayonner; la mer était

heureuse d’en réfléchir la glorieuse lumière.

Le vent caressait la puissante poitrine satinée de la mer, le soleil la

réchauffait de ses rayons et elle soupirait, fatiguée de ces ardentes

caresses; elle remplissait l’air brûlant de l’arome salé de ses

émanations. Les flots verdâtres, escaladant le sable jaune, lui jetaient

l’écume blanche de leurs crêtes luxueuses, qui fondait avec un doux

bruissement sur la plage et l’humectait...

L’étroite et longue langue de terre ressemblait à quelque énorme tour

tombée de la côte à la mer. Elle plantait sa pointe effilée dans la

solitude illimitée d’eau riant au soleil, et sa base se perdait dans le

lointain, où un brouillard chaud dissimulait derrière lui la terre. De

là venait avec la brise une lourde odeur, incompréhensible et offensante

ici, au milieu de la mer déserte et pure, sous le dôme du ciel bleu et

clair.

Dans le sable du cap, parsemé d’écailles de poisson, étaient fichés des

pieux de bois où séchaient des filets, qui jetaient des ombres légères

de toiles d’araignée; quelques grands bateaux et un petit s’alignaient

sur la grève et les vagues en accourant avaient l’air de les appeler.

Les gaffes, les rames, les cordes roulées, les corbeilles et les

tonneaux gisaient en désordre, et parmi tout cela se dressait une cabane

faite de branches de saule, d’écorces et de nattes. A l’ouverture de la

cabane, sur une fourche noueuse, se dressaient, semelles en l’air, deux

bottes de feutre. Et au-dessus du chaos général flottait un haillon

rouge au bout d’un haut mât.

A l’ombre d’un bateau était couché Vassili Légostev, le gardien du cap,

à l’avant-poste de la pêcherie du marchand Grébentchikov. A plat ventre,

la tête dans les mains, il regardait fixement la mer, et, au loin, à

peine aperçue, la ligne mince de la côte. Là-bas sur l’eau, dansait un

point noir, et Vassili le voyait avec satisfaction grandir et

s’approcher.

Clignant des yeux devant la trop grande lumière des vagues, il

s’épanouissait, content: c’était Malva qui arrivait. Elle viendrait, se

mettrait à rire si fort que sa poitrine s’agiterait, tentante; elle le

prendrait dans ses bras robustes et doux, l’embrasserait et, de sa voix

sonore qui effrayait les mouettes, elle lui donnerait des nouvelles de

ce qui se passait là-bas, sur la côte. Ils feraient ensemble une bonne

soupe de poisson, ils prendraient de l’eau-de-vie tout en causant et

jouant amoureusement, puis, au déclin du jour, ils se régaleraient de

thé bouillant et de bons craquelins, et puis ils se coucheraient.

C’était ainsi chaque dimanche, chaque jour de fête... A l’aube, il la

reconduirait sur la mer encore engourdie dans la fraîcheur matinale.

Malva, toute sommeillante, s’assiérait au gouvernail; et lui, ramerait

en la regardant... Elle était drôle à de semblables moments, drôle et

charmante, comme une chatte qui a bien mangé. Peut-être glisserait-elle

du demi-pont et se coucherait-elle au fond du bateau pour y dormir

pelotonnée en boule. Souvent elle faisait ainsi...

Ce jour-là, les mouettes même étaient alanguies par la chaleur. Elles se

mettaient en rang sur le sable, le bec ouvert et les ailes pendantes, ou

bien se balançaient paresseusement sur les vagues, sans cris, sans leur

animation habituelle et féroce.

Il parut à Vassili que Malva n’était pas seule dans la barque. Est-ce

que de nouveau Serejka se serait fait amener? Vassili se retourna

lourdement sur le sable, s’assit et, s’abritant les yeux de la main, se

mit à chercher avec humeur qui pouvait bien arriver là. Malva tient le

gouvernail. Celui qui rame n’est pas Serejka; il rame fort mais

maladroitement; avec Serejka, Malva ne se serait pas donné la peine de

tenir le gouvernail.

--Ohé! cria avec impatience Vassili.

Les mouettes tressaillirent et devinrent attentives.

--Ohé! Ohé! répondit du bateau la voix sonore de Malva.

--Avec qui es-tu?

Un rire lui répondit.

--Diablesse! jura Vassili à demi-voix.

Et, offusqué, il cracha.

Il était très intrigué. Tout en roulant une cigarette, il examinait la

nuque et le dos du rameur qui s’approchait rapidement. Le bruit de

l’eau, quand les rames la frappaient, résonnait dans l’air et le sable

grinçait sous les pieds nus du gardien qui se débattait contre une

curiosité nerveuse.

--Qui est avec toi? cria-t-il quand il put discerner le sourire, qui lui

était si familier sur le beau visage potelé de Malva.

--Attends; tu le reconnaîtras bien toi-même! répondit-elle en riant.

Le rameur se retourna et, riant aussi, regarda Vassili.

Le gardien fronça les sourcils; il lui semblait avoir vu ce garçon-là.

--Rame plus fort, commanda Malva.

Les Vagabonds · 第 2 / 17 段