MAXIME GORKI
Les Vagabonds
TRADUCTION ET PRÉFACE
PAR
IVAN STRANNIK
QUATRIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
MCMII
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de reproduction réservés pour tous les pays y compris la Suède,
la Norvège et le Danemark.
PRÉFACE
MAXIME GORKI
La littérature russe qui, depuis un demi-siècle, abonde en trouvailles
heureuses, vient encore de manifester sa merveilleuse puissance
d’innovation. Un vagabond, Maxime Gorki, dénué de toute préparation
systématique, a soudainement fait irruption dans les genres consacrés, y
apportant la spontanéité toute fraîche de sa pensée et de son caractère.
Rien d’aussi spécial ni d’aussi neuf ne s’était révélé depuis les
premiers romans de Tolstoï. Cette œuvre ne doit rien à ce qui l’a
précédée; elle apparaît comme un prodige exceptionnel. Aussi
n’obtient-elle pas seulement un succès d’art; elle produit une véritable
révolution.
Gorki est né de très humbles gens, à Nijni-Novgorod, en 1868 ou
1869,--il ne sait pas au juste--et, de bonne heure, fut orphelin. On le
mit en apprentissage auprès d’un cordonnier, mais il se sauva, la vie
sédentaire n’étant pas de son goût. Il s’esquiva pareillement de chez un
graveur, puis entra chez un peintre d’icones. Nous le trouvons ensuite
marmiton, puis aide jardinier. Il essaya la vie de toutes ces manières,
et ne se plut à nulle d’elles. A peine avait-il eu le temps, jusqu’à sa
quinzième année, d’apprendre un peu à lire sous la direction d’un
grand-père qui lui faisait épeler une bible en vieux-slavon. Il ne garda
de ces premières études que le dégoût de l’écriture imprimée, jusqu’au
moment où, gâte-sauce à bord d’un vapeur, il fut initié par le
cuisinier-chef à des lectures plus attrayantes. Gogol, Glèbe Ouspenski,
Dumas père lui furent un enchantement. Son imagination s’exalte alors;
il est pris du «désir féroce» de s’instruire. Le voilà parti pour Kazan,
«comme si un enfant pauvre pouvait recevoir gratuitement de
l’instruction», mais il s’aperçoit bientôt «que ce n’est pas dans les
usages». Déçu, il s’établit garçon boulanger, à raison de trois roubles
par mois. Au milieu des pires fatigues et des plus rudes privations, il
se rappela toujours avec une particulière amertume la boulangerie de
Kazan; il utilisa plus tard, dans une de ses nouvelles, ce douloureux
souvenir: «La cuisine était dans un sous-sol voûté. Il y avait peu de
lumière, peu d’espace, mais beaucoup d’humidité, de saleté, de poussière
de farine. Dans le four brûlaient de longues bûches, et la flamme,
reflétée sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle parlait
tout bas. L’odeur du levain imprégnait l’atmosphère. La lumière du jour
et celle du feu, mêlées, donnaient un éclairage indécis et fatigant pour
les yeux.»
Gorki rêvait de grand air. Il lâcha la boulangerie. Toujours lisant,
s’instruisant avec fièvre, buvant avec les va-nu-pieds, se dépensant de
toutes manières, il est un jour scieur de planches, un autre jour
débardeur sur les quais... En 1888, le désespoir le prend, il essaye de
se tuer. «Je fus, dit-il, malade autant qu’il le fallait, et je
continuai à vivre pour vendre des pommes...» Il fut ensuite
garde-barrière et puis débitant de kvass dans les rues. Un bon hasard le
mit en rapport avec un avocat qui lui témoigna de l’intérêt, dirigea ses
lectures, organisa son instruction. Mais son humeur inquiète le rejeta
dans la vie errante; il arpenta la Russie en tous sens et fit tous les
métiers, y compris désormais celui d’homme de lettres.
* * * * *
Il débuta par une courte nouvelle, _Makar Tchoudra_, qui fut publiée par
un journal de province. C’est une œuvre assez curieuse, plutôt, à vrai
dire, par ce qu’elle annonce que par ce qu’elle donne. Le sujet rappelle
un peu trop certaines fictions chères aux romantiques. La scène se passe
dans un campement de tziganes. Les personnages, par leurs gestes, leurs
discours, la manière dont ils se drapent dans une perpétuelle attitude
d’orgueil, manquent parfois de naturel. Évidemment, le jeune auteur
s’est appliqué à faire de la littérature. Il a dramatisé de son mieux
une histoire d’amour fatal et un peu déclamatoire. Néanmoins, on trouve
déjà dans ce récit quelques-unes des particularités de Gorki, la passion
de la vie libre, l’amour enivré de la musique et de la nature; et les
traits de caractère les plus profonds de ces tziganes un peu
conventionnels sont empruntés aux vagabonds qu’il a vus dans la réalité.
Le véritable début de Gorki date de 1893. Il fit, à cette époque, la
connaissance de l’écrivain Korolenko, et, grâce à lui, publia bientôt
une nouvelle, _Tchelkache_, dont le succès fut retentissant. Gorki s’est
débarrassé désormais de tout poncif; il a rejeté les esthétiques
traditionnelles, et maintenant, avec intransigeance, avec désinvolture,
il ne s’efforce que de traduire franchement, directement, sa vision
propre de la vie. Or, comme il n’a vécu jusqu’ici qu’au milieu de
vagabonds, vagabond lui-même et des plus réfractaires, c’est le poème du
vagabondage qu’il a écrit.
Son genre de prédilection est la nouvelle. Il en a composé, depuis sept
ans, une trentaine, qui tiennent en trois volumes et, par leur
expressive brièveté, rappellent parfois la manière de Maupassant.
Le scénario en est extrêmement simple. Souvent, il n’y a que deux
personnages: un vieux mendiant et son petit-fils, un couple d’ouvriers,
un vagabond et un juif, un garçon boulanger et son aide, deux compagnons
de misère.
L’intérêt de ces récits n’est pas dans le développement d’une intrigue
savante. Ce ne sont là plutôt que des fragments de la vie, des morceaux
de biographies depuis une date jusqu’à une autre, sans que les limites
en soient celles d’un drame complet. Tout cela n’est pas plus
artificiellement combiné que ne le sont les événements de l’existence
réelle.
Un jeune paysan a quitté le village pour trouver du travail. Dans un
port, il rencontre un vagabond d’une particulière énergie, qui
l’effraie, le fascine et finit par l’embaucher: il s’agit d’une
expédition mystérieuse dont il lui promet grand profit. Tchelkache
l’emmène, de nuit, sur une barque,--pour un vol. Il faut passer sous le
feu des douaniers dans la nuit terrifiante. Après mille dangers, la
proie est enlevée et bientôt transformée en or. Tant de richesses
éblouissent le paysan. Dans son esprit obscur, des images de vie aisée
surgissent, le troublent et le tentent. Mal satisfait de la généreuse
paye que Tchelkache lui donne, il essaye de l’assassiner et lui dérobe
sa bourse. Puis, tourmenté de remords et craignant que le prix du sang
et du vol ne lui porte malheur, il revient à l’homme qu’il a presque
assommé, s’humilie et propose de lui restituer l’argent. Mais Tchelkache
le méprise, lui jette à la face la somme tant convoitée et, comme
suprême injure, finit par lui jeter aussi le pardon.
Tel est le sujet d’une nouvelle de Gorki; celle-ci n’est pas moins
simple.
Artème, un vagabond venu on ne sait d’où, est l’idole de toutes les
femmes du port et la bête noire de tous les hommes. Sa beauté et sa
force le rendent aussi redoutable que séduisant. Mais, un soir, ses
ennemis l’attirent dans un traquenard, le frappent et le laissent pour
mort. Un pauvre juif, Caïn, abject et méprisé, le secourt. Artème,
touché de reconnaissance, déclare à son sauveur que dès lors il le
protégera, lui parlera devant tous et le reconnaîtra pour son ami. Une
ère nouvelle de paix et de sécurité commence pour le malheureux. Mais
cela ne dure guère. Au bout d’un mois, Artème lui annonce qu’il est à
bout de son dévouement, que cette amitié forcée lui pèse et l’accable;
la vie ancienne reprend pour les deux hommes, toute d’indépendance
vaniteuse pour Artème et de sordide misère pour Caïn.
Comme on le voit, il n’y a guère d’événements dans ces récits, la
peinture des caractères y est tout. Les personnages s’y manifestent tout
entiers par les plus simples de leurs actes, de leurs gestes, de leurs
paroles.
Le style, malgré des négligences et des imperfections, est
merveilleusement adapté au sujet; très vigoureux, mais souple, il se
diversifie suivant l’occasion et tantôt exprime toute la rudesse et
toute la grossièreté qu’il faut, tantôt, poétique et riche en couleurs,
arrive presque au lyrisme. Il étonne par son inégalité, suivant dans ses
alternatives l’humeur de l’écrivain. Il est souvent diffus et long dans
le calme et se relève soudain comme fouetté par une émotion forte. Il
s’égaie d’images multiples d’une agréable fantaisie. La phrase manque un
peu de préméditation; on la sent improvisée, mais toute chaude aussi de
la pensée qui l’anime. Il n’y a pas là de clichés, de locutions mortes.
Tout cela est neuf, révélateur et frémissant de sensation vive.
C’est une des choses qui charment le plus chez Gorki que cette absence
des procédés littéraires connus. Les habiletés courantes, les méthodes
usées, tous les trucs en désuétude, n’avaient pas leur emploi dans cette
œuvre ingénue où l’écrivain ne s’inspire que de lui-même et de la
réalité. Il n’a pas eu, comme d’autres, à faire effort pour se
distinguer de ses prédécesseurs et ce n’est pas du vieux qu’il rajeunit,
mais c’est du neuf qu’il crée avec une étonnante audace.
Tout ce qu’il raconte, Gorki l’a vu. Tous les paysages de terre ou de
mer qu’il décrit, il les a observés au cours de son existence
aventureuse. A chaque détail de ce décor se rattache pour lui quelque
souvenir de détresse ou de souffrance. Ce vagabondage a été le sien. Ces
vagabonds ont été ses camarades, il les a aimés ou haïs. Aussi l’œuvre
est-elle toute palpitante de ce qu’il y a mis de lui-même sans presque y
songer. En même temps, il sait se détacher de son œuvre; les personnages
qu’il y introduit vivent de leur vie propre, indépendante de la sienne,
avec leur caractère particulier, leur manière à eux de réagir contre la
commune misère. Nul écrivain n’eut davantage le don de l’objectivité,
tout en se mêlant intimement à son œuvre.
S’il a pu résoudre ce problème d’une création à la fois impersonnelle et
passionnée, c’est qu’il n’y a pas eu dans son existence deux époques
successives pendant lesquelles il aurait d’abord agi, puis se serait
souvenu: ce dédoublement a été chez lui perpétuel.
Aussi donne-t-il à ses vagabonds un air de frappante vérité. Il ne les
idéalise pas; la sympathie que lui inspirent leur force, leur courage et
leur esprit de liberté ne l’aveugle pas. Il ne dissimule ni leurs
défauts, ni leurs vices, leur ivrognerie, leur vantardise. Il est sans
complaisance pour eux et les juge avec clairvoyance. Il peint la
réalité, mais sans en exagérer non plus la laideur. Il n’évite pas les
scènes pénibles ou grossières; mais dans les passages même les plus
cyniques il ne révolte pas, parce qu’on a la certitude qu’il veut
seulement être véridique, et non émouvoir par des moyens faciles.
Simplement il constate que les choses sont telles, et qu’on n’y peut
rien faire, et que cela dépend de lois immuables. Aussi toutes ces
tristesses, jusqu’aux plus horribles, les accepte-t-on comme la vie
même. Gorki n’aperçoit en ses personnages qu’un spectacle naturel: il a
vu la passion les secouer ainsi que le vent soulève les flots et le rire
passer sur leurs âmes ainsi que le soleil perce à travers les nuages. Il
est, dans la meilleure acception du terme, et sans effort, un réaliste.
* * * * *
L’introduction des vagabonds dans la littérature est la grande
innovation de Gorki. Les écrivains russes s’étaient intéressés d’abord
aux classes cultivées de la société; puis ils étaient allés jusqu’au
moujik. La «littérature du moujik» prit une importance sociale. Elle eut
une influence politique et ne fut pas étrangère à l’abolition du
servage. Elle démontra la valeur de toute une classe vivace et puissante
dont on devait tenir compte. Cependant une caste était restée dans
l’ombre, celle des vagabonds, caste étrange, hétérogène, disséminée,
mais nombreuse et nettement caractérisée. Elle se recrute, il est vrai,
dans toutes les classes, celle des nobles, des marchands, des paysans ou
du clergé, mais, à partir du moment où le déclassé vient grossir la
grande famille éparse des vagabonds, sans cesse en quête d’un gagne-pain
et prête à faire tous les métiers, il constitue avec ses frères nouveaux
une unité réelle, non seulement par l’identité de la situation
matérielle, mais par une commune forme d’esprit que l’on peut définir.
Ces gens-là sont évidemment très difficiles à étudier; ils n’écrivent
pas, ils parlent peu, ce qu’ils disent est élémentaire bien que leur
pensée soit compliquée. Pour les comprendre, il fallait avoir vécu
longuement avec eux, avoir été des leurs assez intimement pour qu’ils ne
pussent se dissimuler; et pour les peindre il fallait être doué d’une
singulière puissance d’expression. Cette tâche si difficile a trouvé en
Gorki son ouvrier spécial; les circonstances de sa vie et son génie
propre l’y destinaient.
La diversité est merveilleuse parmi ces vagabonds semblables de misère.
On retrouve en eux, malgré la banqueroute de leur passé, des signes
pittoresques de leur origine. Anciens soldats, anciens étudiants,
typographes, cordonniers, artisans divers, maîtres d’école, diacres ou
nobles, paysans, ils ont gardé quelque chose de leur classe où de leur
profession. A leur façon de porter leurs guenilles, à leurs chants de
haleurs, de viveurs ou d’hommes d’église, à leurs vantardises, à toute
leur attitude, on les reconnaît pour ce qu’ils furent. L’un évoque avec
fatuité le temps où il brillait comme écuyer dans un cirque, l’autre se
plaît à rappeler qu’il étudia jadis à l’Université de Moscou. «Mais
qu’est-ce que cela nous fait qu’il ait été jamais étudiant, agent de
police ou voleur? C’est son affaire, voilà tout.» L’essentiel, en effet,
est qu’ils ont faim ensemble et qu’ils éprouvent ensemble les mêmes
rancunes.
Aristide Kouvalda, ancien capitaine, après des déchéances multiples, est
provisoirement le patron d’un asile de nuit qu’il vient d’installer dans
un faubourg «à l’intention des gens dont la ville ne veut plus parce
qu’ils sont ivrognes ou pour quelque autre raison aussi valable». Il
n’écorche pas ses hôtes, ne leur prenant que deux copeks la nuit; ils
sont pour lui des compagnons de misère autant que des clients. Il
plaisante et boit avec eux, mais cette familiarité ne l’empêche pas de
mener la bande tambour battant. Il sait reprendre, dès qu’il le faut,
ses habitudes de commandement. On l’appelle le capitaine; il a gardé sa
casquette militaire, dont la visière, d’ailleurs, s’est détachée: c’est
tout ce qui lui reste de son grade, mais son prestige dure. Il traite
les gens avec rudesse et les malmène avec bonhomie. «Si tu as l’habitude
de manger tous les jours, voici en face un cabaret. Mais il vaut mieux
que tu perdes cette fâcheuse manie. Tu n’es pas un monsieur, que diable!
alors, pourquoi manger? Mange-toi toi-même, vaurien!» Il s’institue leur
conseiller et tâche de les faire profiter de son expérience:
«Arrange-toi pour avoir un bon pantalon. Ainsi, tu iras loin, marche!
Tant que j’eus, moi aussi, un pantalon convenable, je jouai à la ville
le rôle d’un honnête homme; mais quand mon pantalon s’en est allé, je
m’en suis allé, moi aussi, dans l’opinion du monde.»
Bien différent, plutôt humble, plein de douceur et de bonté dans son
abaissement, est cet étrange bonhomme que les gamins appellent
familièrement Philippe. Il avait été professeur, et, à la suite d’une
histoire, s’était fait chasser de son collège. Il avait essayé ensuite
de tous les métiers et finalement était tombé dans l’ivrognerie. Mais il
subsistait en lui une sorte de touchante affection pour les enfants. Au
lieu de dépenser tout son argent en eau-de-vie, il en réservait de quoi
leur acheter du pain, des œufs, des pommes et des noix; il leur faisait
ces petits cadeaux en silence et avec humilité, comme s’il craignait que
ses paroles d’être avili les salissent ou leur fissent du mal.
Le diacre Tarass, interdit pour débauche et pour ivrognerie, transformé
maintenant en vagabond, a conservé, à travers tout, l’ineffaçable
empreinte de son état ecclésiastique. Il est pour le moment scieur de
planches sur la rivière. Il danse admirablement, il conte encore mieux,
et les récits qu’il fait sont de sa fabrication. Il emploie le langage
le plus cynique; mais ses héros habituels sont les saints du paradis,
des rois, des généraux et des prêtres. L’auditoire le plus blasé crache
de dégoût tout en écoutant avidement les histoires salement fantastiques
qu’il débite, l’œil mi-clos et le visage impassible... L’imagination de
cet homme, nourrie de pieuses légendes, déborde en facéties grossières
d’une incroyable abondance; il pouvait inventer du matin jusqu’au soir
et jamais il ne se répétait.
Parmi les vagabonds, Gorki représente, comme particulièrement avilis et
dénués de tout sentiment moral, ceux de ses personnages qui proviennent
d’une classe sociale plus élevée. Ils n’ont pas été lancés dans le
vagabondage par un instinct de liberté, mais plutôt c’est leur paresse,
leur lâcheté qui les a rendus incapables de se faire une vie régulière.
Ils sont volontiers fainéants et sans scrupules, ne se risquent pas aux
métiers durs ni aux entreprises dangereuses, et préfèrent utiliser, par
exemple, leurs charmes physiques ou leur adresse, pour exploiter avec
profit les passions ou les ignorances des gens qu’ils rencontrent. Gorki
les méprise et, si son fatalisme l’empêche de s’emporter contre eux, du
moins il ne perd pas une occasion, dans les récits où ces déclassés
interviennent, de les dissocier des vrais vagabonds de nature. Son
antipathie à leur égard se révèle par mille détails, par la manière dont
il les traite, les actes qu’il leur attribue. Dans _la Steppe_, trois
vagabonds vont de compagnie, réunis momentanément par la nécessité. Un
meurtre est commis. Par qui? par le seul des trois qui ait reçu quelque
éducation libérale, un ancien étudiant.
* * * * *
Bien que, pour une bonne part, les vagabonds se recrutent parmi les
paysans, il y a évidemment entre ces deux classes une opposition
radicale et une hostilité naturelle. Le vagabond méprise ces gens
rangés, qui vivent misérablement de ce qu’ils possèdent: «Je ne les aime
pas, dit Serejka, ce sont des drôles; on leur donne du pain et tout. Ils
ont une municipalité qui fait tout pour eux. Ils ont de la terre et du
bétail. J’ai été cocher d’un médecin de campagne; alors je les ai vus,
les paysans. Puis, je fus longtemps chemineau. Quand j’arrivais dans un
village et que je demandais du pain: «Hé là! qu’es-tu? que fais-tu?
donne ton passeport.» On m’a battu plus d’une fois; tantôt parce qu’on
me prenait pour un voleur de chevaux, tantôt sans raison aucune. On m’a
mis en prison... Ils gémissent et feignent de ne pouvoir vivre, bien
qu’ils aient une attache à la terre. Et une municipalité!--Qu’est-ce que
la municipalité? demande Malva.--La municipalité? Que le diable
l’emporte, si je le sais. C’est fait pour les paysans, c’est leur
conseil, laisse ça!» Le vagabond n’aurait pu s’accommoder à cette
existence étroite; mais aux heures d’ennui et de découragement, il pense
pourtant avec un peu d’amertume et de respect à ce calme, à cette
sécurité. Dans les hasards d’une entreprise trop dangereuse, le souvenir
de la vie au village s’idéalise. Les tristesses s’en atténuent, et la
douceur de posséder un gîte sûr sourit au misérable: «Tu as ta maison,
elle ne vaut pas cher, mais elle est à toi. Tu as ta terre, il n’y en a
qu’une poignée, mais elle est à toi. Tu as ta poule, ton œuf, ta pomme,
tu es roi sur ton bien!»
Il affecte alors plus que jamais de haïr ces «mangeurs de terre», trop
bêtes ou trop mesquins pour risquer l’aventure, et, s’il déteste les
paysans, c’est qu’ils lui sont un reproche constant de sa folie. Il
suffit d’une audace heureuse pour que l’ivresse de la liberté le rejette
dans l’orgueil de son indépendance.
Les paysans, de leur côté, abominent le vagabond parce qu’ils le
redoutent, peut-être aussi parce qu’il les tente. Mais surtout cette vie
au jour le jour, sans principes et sans domicile, ne peut que révolter
leur instinct conservateur. Et si quelques-uns abandonnent leur isba
pour la grand’route et vont grossir la bande des va-nu-pieds sans feu ni
lieu, c’est que l’état économique et social de la campagne russe les y
oblige. La terre ne produit pas assez: dans certaines régions, le sol
manque, le développement de la population nécessite trop de
morcellements, et puis on travaille mal. Le moujik est ignorant, il a
peur de toute innovation, et le capital lui ferait défaut pour lui
permettre d’améliorer son outillage, même s’il se défaisait de la
méfiance que lui inspirent les progrès de la culture moderne. Il y a de
très fréquentes famines; dans certaines régions, même, elles semblent
s’installer d’une manière chronique: chaque année, on signale, sur
quelque point du territoire, des gouvernements entiers frappés de
disette. Enfin, les impôts sont écrasants.
Dans ces conditions, voici ce qui se produit. Les hommes valides ne
restent aux champs que le temps indispensable aux travaux de labourage,
d’ensemencement et de moisson, que la brièveté du printemps et de l’été
dans la plus grande partie de la Russie oblige à faire très vite.
Aussitôt après la récolte, ils s’en vont chercher un emploi dans les
villes, comme cochers, dans les usines, dans les ports, comme haleurs ou
débardeurs. Ainsi se forme une sorte de population mobile de
demi-vagabonds qui n’ont plus qu’une attache incertaine à l’isba
familiale. Il arrive fréquemment que dans leurs migrations ils oublient
la famille absente et le village déserté. Les villes sont pleines de
tentations. Avec leurs compagnons de hasard ils prennent de nouvelles
habitudes, plutôt relâchées, rapidement destructives de tout ce qui
constituait naguère leur vie organisée. Entre le paysan migrateur et le
vagabond, la transition est facile et naturelle.
Dans une de ses nouvelles, _Malva_, Gorki nous offre deux types
caractéristiques de paysans qui deviennent des vagabonds insensiblement,
sans presque s’en douter, par la force des choses. L’un d’eux est
Vassili. Quand il quitta le village, il avait bien l’intention d’y
revenir. Il s’en allait gagner un peu d’argent pour ses enfants et pour
sa femme. Il trouva à s’employer dans une pêcherie; la vie était facile,
les camarades joyeux garçons, ivrognes et débraillés. Une femme passa
par là dont il s’éprit. Il resta. Il envoyait d’abord de petites sommes
aux siens. Ensuite, dans son souvenir, le village devint une chose plus
lointaine, plus indifférente, moins réelle. Il se déshabitua d’y penser.
Son fils Iakov vint pour le chercher et pour se procurer, lui aussi, du
travail pendant une saison. Il avait bien une âme de paysan, celui-là.
Un jour, devant la mer immense, il s’écrie: «Si tout cela était de la
terre, de la terre noire, et si l’on pouvait la labourer!» Puis il est
saisi comme les autres par l’attrait de la vie facile et libre, son cœur
se désaffectionne peu à peu; on sent qu’il se déracine et que jamais
Iakov ne retournera maintenant au village.
Même une fois qu’il s’est joint aux vagabonds, le paysan se reconnaît
parmi ses compagnons. Des souvenirs lui restent du village et des
champs... Quand Tiapa, pauvre diable à moitié difforme, qui gagne son
pain à ramasser de vieux chiffons, voit un ami lire le journal, il tend
sa main crochue et dit: «Donne.--Pourquoi?--Donne, peut-être y
parle-t-on de nous.--De qui?--Du village!» On se moque de lui, on lui
jette le journal. Il le prend et lit que dans tel hameau la grêle a gâté
les moissons, que dans un autre trente masures ont brûlé, que dans un
troisième une femme a empoisonné toute une famille; en un mot, tout ce
qu’on a l’habitude d’écrire au sujet de la campagne et qui la représente
comme uniquement malheureuse, bête et méchante. Tiapa lit tout cela et
mugit sourdement, exprimant, par ce bruit, de la pitié et du plaisir...
Tels sont ces va-nu-pieds, anciens moujiks déserteurs du village, et
qui, tout en le reniant, se le rappellent encore, soit pour le
regretter, soit pour le maudire, les deux peut-être suivant l’heure,
mais sans esprit de retour.
* * * * *
Ce ne sont pas seulement des circonstances matérielles, des catastrophes
ou des échecs divers qui, rejetant les individus hors de leurs classes
originelles, font les vagabonds. Il y a quelque chose d’autre, de plus
essentiel et de plus intime qui les suscite, qui les exalte et qui est
proprement l’état d’âme vagabond. Certains naissent avec des âmes de
vagabonds comme d’autres avec des âmes de boutiquiers ou de
fonctionnaires. Au fond d’eux-mêmes il y a l’ennui. C’est l’ennui qui
les empêche de demeurer nulle part, d’être nulle part établis à poste
fixe. Ils sont constamment jetés à la recherche, sans cesse déçue mais
acharnée, de la place où ils se plairaient. On dirait qu’ils s’imaginent
qu’ils la trouveront une fois, à force de l’avoir quêtée: or, ils savent
bien que cette espérance est chimérique, ils n’ont pas cette espérance;
ils ne cherchent pas et tout se passe comme s’ils cherchaient, parce
qu’il faut bien tromper un insatiable instinct qui n’est pas moins
impérieux pour se sentir vain.
L’immense Russie souffre de l’ennui, et de cette maladie Gorki a noté
les manifestations multiples et douloureuses avec une remarquable
clairvoyance. Étrange maladie, désarroi nerveux, spleen chronique, qui
pénètre jusque dans les masses profondes de la population, atteint les
forces vitales des plus humbles, des plus besogneux.
L’ennui ne résulte pas toujours d’une éducation subtile et de la fatigue
du luxe; toutes les créatures humaines, en proie au mal de vivre, sont
soumises à l’ennui. Le désœuvrement, il est vrai, en favorise
l’éclosion, tandis que l’activité distrait l’homme de lui-même. Mais le
désœuvrement est grand en Russie, et jusque dans le peuple. A la
campagne, on a bien des jours de chômage: beaucoup de saints à célébrer,
des anniversaires impériaux à observer, des fêtes de village longues et
ruineuses interrompent fréquemment le travail. En outre, des hivers de
huit mois, pendant lesquels le moujik n’a d’autre ressource que de se
terrer dans son gîte sans lumière, lui donnent des loisirs forcés, des
loisirs d’ennui.
Le paysage même qu’il a sous les yeux n’est pas de nature à l’égayer:
d’immenses plaines, aussi monotones sous la verdure d’été que sous la
neige, à peine éveillées de quelque gaieté dans le bref printemps, et
longues, indéfinies, sans horizons nets, sans lignes précises, sans
ornements qui amusent le regard par leur fantaisie, et désespérantes
d’uniformité.
Il faut noter enfin que la dureté du climat, les soudaines arrivées de
neige, les alternatives de sécheresse et de pluies continues mettent le
travailleur du sol dans un état de perpétuelle incertitude. Il est en
butte à des hasards contre lesquels son activité ne ferait rien. Il
tombe dans l’inertie. Ce fatalisme se retrouve, d’ailleurs, dans tous
les détails de la vie russe. Tout est organisé comme si quelque chose
d’implacable et de nécessaire dominait les forces humaines et devait les
dominer: aux fatalités naturelles s’ajoutent les dures lois sociales qui
augmentent le vague sentiment de l’oppression. Comme si tout mouvement
devait être limité par un obstacle, on n’essaye pas de lutter, on se
soumet. Toute cette race est écrasée par un dogme inconsciemment accepté
de non-résistance. Pour le paysan, le fatalisme tourne à la paresse.
Cet ennui pousse jusqu’à l’intensité la plus aiguë la souffrance d’une
douloureuse inadaptation à la vie: «Je suis un être à côté de la vie,
dit l’un d’eux. Et pas seulement moi, mais bien d’autres. Nous sommes
des gens à part et nous n’entrons pas dans l’ordre de la vie... Qui est
fautif envers nous? C’est nous-mêmes qui sommes fautifs envers la vie,
parce que nous n’avons pas la joie de vivre. Nos mères nous ont enfantés
dans une mauvaise heure, voilà tout.» Cette conviction est réfléchie:
elle vient de la constatation froide d’un désaccord entre toute règle
sociale et les velléités inquiètes des individus. Elle peut aboutir à
une tristesse résignée ou au désespoir chez les plus simples, qui n’ont
pas une suffisante énergie pour s’accepter eux-mêmes avec confiance tels
qu’ils sont. Mais chez d’autres elle tourne à l’orgueil. Ils tirent
gloire de sentir leur inaptitude à la vie, parce qu’au lieu de s’en
croire responsables ils en font retomber la faute sur la vie. Ils ne se
déclarent pas impuissants à vivre, mais ils déclarent la vie incapable
de les contenir: «La vie est étroite et je suis large!» Ils raisonnent
ainsi: «Il y a ici-bas une catégorie de gens qui sont nés probablement
du Juif Errant. Leur originalité consiste en ce qu’ils ne peuvent jamais
trouver une place sur terre pour se fixer. Ils ont une démangeaison de
quelque chose de neuf... Ceux qui sont mesquins souffrent d’ennuis
mesquins: parce qu’ils ne peuvent trouver un pantalon à leur goût, ils
sont malheureux. Ceux qui sont grands ne trouvent d’apaisement en rien,
ni dans l’argent, ni dans les femmes, ni dans les honneurs... On n’aime
pas ces gens-là: ils sont arrogants et difficiles à vivre.» D’autres
encore, par une sorte de défi, en viennent à considérer leur sort comme
un spectacle singulier, presque comique, et plaisant même dans sa
tristesse. Ils en rient et, comme à plaisir, ils en perfectionnent
encore l’incohérence; cela leur devient un jeu sinistre et spirituel,
une sorte d’esthétique burlesque et raffinée.
Un des personnages de Gorki offre un bon échantillon de ces humoristes.
C’est Semka, grand gaillard râblé, qui se souvient d’avoir été jardinier
et qui, par un caprice du sort, est devenu principalement ivrogne. Il a
le mot pour rire. Il trouve de jolis jurons et, pour ses camarades, des
surnoms pittoresques. Dans les pires moments de détresse et de labeur,
il a des manières d’envisager la destinée, à moitié graves, à moitié
narquoises. Et c’est le plus souvent aux dépens de sa propre misère
qu’il exerce son ironie. Un jour qu’il était occupé, avec d’autres, à
curer un égout, le voilà tout à coup qui s’arrête et, comparant cette
besogne particulière à l’universelle activité du Cosmos, entre dans un
doute profond touchant l’intérêt qu’il peut bien y avoir à nettoyer cet
endroit malpropre. Il se croit fait pour de plus beaux destins; aussi
raille-t-il avec amertume l’erreur du sort: «Creuser un trou... mais
pourquoi? Pour les eaux sales? Comme si l’on ne pouvait pas les verser
simplement dans la cour. Ça sentirait mauvais? On dit ça par
désœuvrement. Jette, par exemple, un concombre salé. Pourquoi
sentirait-il, s’il est petit? Il restera un jour, et puis plus rien: il
aura pourri. Voilà! Tandis que, si on jetait un homme mort au soleil,
effectivement ça sentirait. Parce que ça c’est une grande horreur!...»
Ainsi le rêve et la philosophie se mêlent chez lui à la brutalité.
* * * * *
Cette complexité de caractère, dont on a peine à noter toutes les
nuances, provient, chez ces hommes incultes, d’une indéfinissable
inquiétude. Ils sont infiniment peu dogmatiques; on ne peut même pas
dire qu’ils recherchent une certitude; ils semblent plutôt des esprits
où les idées jouent indéfiniment sans se préciser ni se fixer. Nulle
part, peut-être, ailleurs qu’en Russie, l’homme n’est aussi tourmenté
par son âme. Il est en proie à des chimères troublantes qu’il ne réussit
pas à écarter. Sa vie n’est pas exigeante: du pain, un peu de tabac et
d’eau-de-vie, un chaud vêtement d’hiver, fût-il troué; mais il a besoin
de nourriture divine: «Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme.» Et
le malaise de son esprit se transforme aisément en mysticisme.
La Russie entière est sillonnée de troupes de pèlerins, qui cheminent
vers les villes saintes, Kiev, Moscou, parfois même le mont Athos ou
Jérusalem. Le projet d’un pèlerinage occupe souvent toute une vie. Ou
bien on se met en route subitement, sans autre soutien qu’une foi naïve
et forte. On mendiera, on cherchera au hasard le pain nécessaire, on ne
sentira pas la fatigue. Avec des rêves et des hallucinations, on fera la
longue route, heureux si l’on arrive en fin de compte à baiser un saint
reliquaire. Le tourment religieux est si vif dans les villages que
certains vagabonds n’hésitent pas à l’exploiter; ils prennent une voix
onctueuse, émaillent leur langage de textes évangéliques, s’appliquent à
des phrases rusées et doucereuses. Cet élément est le plus dangereux:
«Il empoisonne la campagne, toujours affamée du divin».
Cette même inquiétude d’esprit se manifeste par un amour intense et
presque maladif de la musique. La musique passe à chaque instant dans
toute l’œuvre de Gorki et l’emplit de son émoi. Elle s’accorde avec
toutes les nuances de la tristesse, et non seulement avec tels chagrins
précis dont on sait les motifs, mais avec cette exaspération d’ennui,
cette frénésie de l’âme que les mots trop définis, que les cris trop
élémentaires ne rendraient pas, mais qui trouve dans la souplesse d’une
mélodie son expression immédiate et totale. L’âme vagabonde s’y épanche
avec son désespoir... Trouble douloureux, agréable parfois comme peut
l’être le vertige par son excès même, et qu’on goûte comme une
exaltation mortelle et délicieuse. Cet enivrement de la musique, on en
souhaite passionnément le paroxysme quand une fois on est pris par sa
fièvre affolante: et de loin on le redoute comme une douleur trop grande
dont on sera secoué.
Konovalov, le vagabond malade d’ennui, a peur, s’il chante, de provoquer
une rechute de son mal. Il sait l’état où la musique va le mettre,
l’angoisse dont elle le torturera; il veut attendre, pour avoir recours
à elle, que la crise se soit annoncée. «Je chante... mais cela me prend
par moments, par périodes. Je commence à m’ennuyer et alors je chante.
Et si je chante, je deviens triste... Ne me parle pas de cela, ne me
tente pas. Et toi-même, chantes-tu? Ah! quelle histoire! Attends plutôt
jusqu’à ce que j’y sois... Puis nous chanterons tous les deux. Ça va?»
La musique populaire russe est terrible pour l’âme alarmée. Presque
toujours mélancolique, elle se traîne en lentes mélopées, avec, à la fin
de chaque strophe, une longue note déchirante.
Des viveurs en fête naviguent un soir sur la Volga. Une femme va
chanter; dans cette prochaine explosion de la musique il y a quelque
chose de redoutable dont on s’inquiète. Et quand elle chante, en effet,
c’est à la fois beau, farouche, et frémissant, la lamentation d’une
souffrance atroce du cœur, une plainte ardente, le râle d’un désespoir
morne; cela brûle et cela pleure, cela crie et se désole.
Un des héros de Gorki, un meunier, surprend en lui-même les symptômes
d’une insupportable détresse morale et cherche un remède à son ennui. Il
rencontre un vagabond, ancien ouvrier de fabrique, mutilé des deux bras,
qui se charge de lui procurer la sensation vive qu’il désire. C’est dans
la salle étroite, enfumée, pleine de vapeurs d’alcool, d’un petit
cabaret; et voilà l’estropié qui commande aux camarades attablés:
«Chantons; il faut commencer par de la tristesse pour mettre l’âme au
point, pour la rendre attentive... Il faut lui jeter comme amorce une
chanson triste. Elle s’arrêtera: alors on peut lui jeter d’autres
musiques ardentes, pour qu’elle brûle. Brûlez l’âme, elle tressaillira;
alors tout marchera. Ce sera une fureur. Elle veut quelque chose et en
même temps ne veut rien! La tristesse et la joie. Tout rayonnera de
toutes les couleurs.» Kostia, un jeune ouvrier poitrinaire, pâle
d’émotion, commence d’une voix brisée. Il chante comme s’il sanglotait,
comme s’il allait s’arrêter. Mais, avant que la note s’évanouisse, un
profond contralto de femme, rêveur et accablé, surgit. La voix résonne,
égale, désespérément tranquille, et à cause de cela plus émouvante
encore. Puis une troisième voix, celle de l’estropié, se mêle aux deux
premières, haute, souple, tremblante, comme un écho des autres voix,
comme une ombre gémissante, prononçant les voyelles seules des mots. Et
la voix de femme, basse, égale et épaisse, était semblable à une large
bande de velours qui serpentait dans l’air avec, dessus, comme des fils
d’or et d’argent, la voix de Kostia et celle de l’estropié... Les trois
chanteurs chantaient, hypnotisés par leurs voix qui résonnaient tantôt
lugubres et passionnées, tantôt semblables à une prière de repentir,
tantôt tristes et douces comme la douleur d’un enfant, tantôt remplies
de désespoir ou d’angoisse comme toute belle chanson russe. Les sons
pleuraient et voguaient, il semblait qu’ils allaient s’éteindre, mais
ils renaissaient, ravivaient la note mourante, la soulevaient de nouveau
dans l’air; là elle se débattait, puis tombait. Le fausset de l’estropié
soulignait cette agonie. Et la fille chantait et Kostia sanglotait, et
on eût dit qu’il ne devait jamais y avoir de fin à cette chanson dolente
et suppliante, récit de la recherche du bonheur par l’homme sans
famille... «Frères, cria le meunier, c’est assez! Au nom du Christ,
c’est assez. Vous avez transpercé mon âme. C’est assez de tristesse!
Vous avez touché mon cœur malade... C’est comme des charbons ardents en
moi, ma tristesse! Que vais-je faire?»
Le meunier sort de là anéanti, l’âme toute pantelante.
Les vagabonds sont tourmentés d’un obscur amour de la souffrance. Ils
éprouvent comme une âpre jouissance à sentir leurs nerfs déchirés. Et
non dans un esprit de mortification comme ces héros de Dostoïevski et de
Tolstoï qui font de la souffrance une mystique religion de rachat: il y
a de l’orgueil dans leur désir de douleur, une sorte de défi passionné.
Ils veulent souffrir pour souffrir et pour être forts contre la douleur.
En outre, ils s’intéressent infiniment à eux-mêmes et s’épient avec une
curiosité maladive. Ils sont doués d’une singulière faculté d’analyse;
la manie du dédoublement atteint même parfois chez eux à la hantise. Ils
s’interrogent et s’observent, et s’étonnent de se trouver tels. Sans
doute, ils n’arrivent pas à se débrouiller dans la complication de leur
sensibilité; mais, s’ils n’aboutissent qu’à reconnaître l’essentielle
obscurité de l’âme et tout l’inconscient dont elle est noyée, ils
éprouvent un trouble vaniteux à se perdre dans cette richesse
désordonnée d’eux-mêmes.
Ce qui les caractérise surtout, c’est une immense avidité de vivre, un
insatiable désir de goûter toute la volupté, toute la souffrance même,
puisqu’elle est une des formes de la vie. La torpeur seule est contraire
à leur vœu.
* * * * *
En dépit de tout leur désordre, ces vagabonds sont très soucieux de
l’arrangement moral de leur existence. Ils ont un code impérieux de
maximes reliées entre elles par une idée profonde, auxquelles ils
obéissent d’autant plus rigoureusement que ce sont les aspirations mêmes
de leur âme qu’ils ont ainsi transformées en une doctrine de vie. Leur
éthique se résume dans un individualisme radical et très conscient de
lui-même. En vertu de cet individualisme, ils conçoivent comme le
premier devoir le rejet de tout esclavage et de toute contrainte: ils
rompent avec toute organisation sociale qui les entraverait, et le
départ pour le vagabondage leur apparaît donc comme le premier acte
logique d’une personnalité libre.
Près d’une haie, au bord d’une route, dans la brume du petit jour, deux
voix échangent des paroles d’adieu: «N’insiste plus, Motria, je ne
resterai pas, il n’est pas en ma puissance de rester. Je partirai.--Et
moi, que ferai-je sans toi?--Eh! Motria, plusieurs filles déjà m’ont
aimé, et je leur ai dit adieu. Elles se sont mariées. Il m’arrive
parfois d’en rencontrer une; je regarde, je n’en crois pas mes yeux:
est-ce celle-là que j’ai caressée? Aïe, aïe!... Non, Motria, ce n’est
pas mon sort de me marier: je ne changerai ma destinée ni contre une
femme, ni contre une maison. Je suis né, dit-on, sous une haie et c’est
ainsi que je mourrai probablement. Je m’ennuie à la même place.--Et
moi?--Toi, je te laisserai ici, tu épouseras le veuf Tchekmariev: c’est
un brave moujik. Moi, j’irai mon chemin, toi le tien, comme le voudra le
sort. A quoi bon tant causer? Embrasse-moi encore une fois, ma
colombe.--Oh! mon Kousia!--Nous nous sommes rencontrés par amour, et
maintenant il est temps de nous quitter avec amour. Tu dois vivre, et
moi aussi. Il n’est pas juste de nous entraver. Il faut vivre comme ceci
et comme cela, de toute la largeur de la vie. Et toi, tu geins, petite
sotte. Souviens-toi, plutôt; était-ce doux, nos baisers? Eh! toi...»
Un peu plus tard, il ajoute impérieusement: «Il ne faut pas discuter
avec son âme; quand on va contre soi-même, on est perdu.»
Toute la morale des vagabonds tient dans cette maxime: Conforme ta vie à
ton être, réalise toutes les puissances de ton individualité propre.
Mais ils se perdent dans la diversité de leurs aspirations confuses: «Si
j’avais pu savoir ce que je veux!... dit Malva. J’ai toujours envie de
quelque chose. Je veux... quoi? Je ne sais pas. Parfois, je voudrais
sauter dans un bateau et aller sur la mer, loin, loin... Et, d’autres
fois, j’aurais voulu faire de tous les hommes des toupies qui
tourneraient, tourneraient devant moi. Je les regarderais et je
rirais... Tantôt j’ai pitié de tout le monde et surtout de moi-même;
tantôt je voudrais tuer tout le monde et puis moi-même... d’une mort
horrible. Et je m’ennuie.»
En face de ce qu’il faudrait faire et qu’ils ne distinguent pas
nettement, ils éprouvent un pénible sentiment d’incertitude et de
désarroi: «Il manque quelque chose à mon âme, dit Konovalov, de la
force, peut-être? Non! simplement quelque chose, et voilà tout... As-tu
compris?»
Aussi, dans leur incapacité de régler leur vie, plusieurs vont-ils
jusqu’à rêver d’une impérieuse organisation qu’on leur imposerait, de
lois qu’un homme très fort leur dicterait: car, à tout prix, «il
faudrait dans la vie de l’ordre pour les actions... Nous sommes des
êtres à part et nous n’appartenons à aucune série. Nous méritons un
compte à part... des lois très sévères!»
Mais presque tous s’en tiennent à la partie négative de leur éthique, à
la rébellion. Ils voient plus nettement ce qu’il y a de mauvais et ce
qu’il faut briser que ce qu’il serait utile de créer. Leur vanité
s’exaspère à ce nihilisme forcené. Ils se croiront grands de s’être
isolés et n’auront plus d’autre passion que de vivre incessamment au
point de se sentir exaltés par la vie. «Vis et attends que la vie te
brise, et quand la vie t’aura brisé, attends la mort.»
Ils se posent vaillamment en face de la vie, avec la joie de la dompter
et de la maîtriser. Ils ont passionnément confiance en eux-mêmes et,
malgré tous les échecs, ils se savent des héros. Qu’ils arrivent ou non
à réaliser la formule individuelle de leur être, ils ont conscience de
dominer la vie par leur seule volonté d’être plus forts et plus hardis
qu’elle. Ils ont la conviction d’être supérieurs aux maximes que
d’autres ont faites pour leur usage propre ou bien acceptent par
lâcheté. Ils méprisent les lois courantes et les violent avec
désinvolture. A l’occasion ils voleront, pilleront, mentiront, se
manifestant ainsi comme des hommes libres.
Pauvres _Uebermenschen_ dont toute l’ardeur réfractaire n’arrive qu’au
vagabondage misérable! Jamais on n’a vu plus paradoxalement mêlés tant
d’orgueil et tant de pauvreté. Ils sont si chétifs et si dénués de tout
qu’en réalité, s’ils mentent et volent, c’est principalement pour ne pas
mourir de faim. Ils transigent avec leur amour-propre; ils sont obligés
de mendier leur subsistance auprès de ceux qu’ils méprisent et dont ils
mettent toute leur ardeur à se différencier. Mais de ces avilissements
ils ne s’aperçoivent ni ne veulent s’apercevoir: ils vivent dans une
prodigieuse illusion, dont ils ne sont les dupes qu’à moitié, mais dont
ils s’appliquent à entretenir en eux la magnifique splendeur. Ils
mentent aux autres pour la vie de leur corps, mais pour la vie de leur
âme ils se mentent à eux-mêmes. Ils se forgent une chimérique image
d’eux-mêmes, agrandie démesurément, somptueuse jusqu’à l’absurde. Au
cours d’une épidémie redoutable qui sévit dans la ville, le cordonnier
Orlov, infirmier de circonstance, trouve dans cette activité, qui
bientôt le lassera, un merveilleux objet d’exaltation pour son ardeur:
«Je sens en moi une puissance invincible. C’est-à-dire que si le choléra
se transformait en un homme, un héros, en Ilia de Mourom[1] lui-même, je
me colletterais avec lui. Viens te battre à mort! Tu es une force et
moi, Grichka Orlov, je suis une force. Lequel de nous l’emportera?... Et
je l’aurais étouffé, et je me serais couché dessus... Et il y aurait une
croix dans la plaine et une inscription: _Ci-gît Orlov... qui a libéré
la Russie du choléra._»
[1] Héros légendaire du cycle épique de Kiev.
Soutenus par de telles imaginations, ils mettent leur arrogance à subir
crânement le martyre de leur pauvre vie.
* * * * *
On ne doit pas confondre l’individualisme des vagabonds avec l’égoïsme.
Leur conduite est exempte de mesquinerie, il leur arrive à chaque
instant de sacrifier leur intérêt à leur orgueil. Ils ont dans la misère
d’exquises gentillesses les uns pour les autres, mêlées de brusquerie et
de brutalité sans doute, mais d’autant plus touchantes qu’elles se
dissimulent sous des dehors plus farouches. Tel ce pauvre diable qui
rencontre un jour dans une petite ville une fille perdue, presque une
enfant, aussi misérable et affamée que lui. Ils volent ensemble un pain
et le partagent. Elle réchauffe chastement son compagnon contre son
corps, et tous deux se consolent par le récit commun de leur infortune,
par de la sympathie, par de la pitié.
Parfois des scrupules de conscience surgissent en eux si impérieusement
qu’après avoir peiné longtemps et affronté de graves dangers pour faire
un coup, ils renoncent au bénéfice de leur audace.
Ces actes d’honnêteté tardive ont, dans certaines circonstances, une
valeur presque héroïque. Deux misérables, qui se sont associés pour
s’entr’aider à ne pas mourir tout de suite, dérobent un cheval, une
rosse désolante dont ils ne pourront que vendre la peau. C’est leur
dernière ressource; après cela, plus rien. L’un d’eux est poitrinaire et
presque agonisant. Mais bientôt la pensée du paysan qu’ils ont privé de
son cheval le hante et lui devient insupportable comme un remords. Il
hésite, il craint que la restitution qu’il voudrait faire n’afflige son
camarade. Finalement, tous deux se décident: ils n’ont pas le cœur de
profiter de leur vol, et le poitrinaire meurt autant de faim que de son
mal.
Les sentiments de douceur et de compassion s’unissent en ces vagabonds
aux pires instincts de violence et peuvent triompher de leurs passions
brutales. Ces accès de bonté simple et de tendresse ingénue sont alors,
chez ces forcenés, d’une qualité très délicate. Émilian Pilaï va tuer un
homme: du même coup il se vengera et s’enrichira, car la victime qu’il a
choisie est riche et l’a exploité. Il n’a ni remords ni hésitation, il
guette sa proie. Mais voilà qu’il aperçoit une fillette qui se lamente
et veut se noyer, ayant été déçue dans son amour. Il s’intéresse à elle
parce qu’elle est frêle et jolie. Il s’approche d’elle, la questionne et
s’efforce de la consoler. Il est heureux quand enfin elle sourit. Il
oublie son projet sinistre et n’a plus d’autre pensée que de reconduire
à ses parents la petite amoureuse. Et quand celle-ci lui propose alors
en reconnaissance quelque argent, il refuse par un obscur désir de ne
pas gâter la beauté de ce souvenir unique. Cela ne l’empêchera pas de se
colleter, tout de suite après, avec un _dvornik_ et de finir la nuit au
poste, mais il aura conservé intacte l’image d’une aventure charmante.