rond, sans me retourner.
--Bon voyage.... Remets la _sauce_!...
... Le moteur reprend son plein regime.
--Jamais deux sans trois.... Qu'est-ce qui va bien encore nous arriver?
--La brume tout simplement.... Combien d'essence?
--Une bonne heure.... Il fera jour et l'on felicitera son petit Chignole
d'avoir emporte du _coco_ en supplement!
... Chevaliers de la brume, nous poursuivons avec elle notre lugubre
chevauchee. Roules, emprisonnes dans sa traine froide, humide, gluante,
nous avons l'impression de ce que doit etre un linceul.... Nous
survolons sans doute des villes silencieuses, des campagnes muettes, des
champs de bataille enfin endormis par la treve de la nuit. Mais
avons-nous regagne la France ou descendrons-nous chez l'ennemi?
--L'aube....
... La brume s'eclaircit, mais la visibilite reste nulle. Je descends
prudemment.
Nous glissons mollement en denouant des echarpes d'un gris sale.
--Rien.... Toujours rien....
... Il fait jour.... Ah! si l'on pouvait voir....
--Trente metres.... Je ne peux pas aller plus bas ... on va rentrer dans
un clocher!...
... La ronde decevante continue.
--Cabre!... Cabre!... hurle Chignole, en designant devant nous une masse
sombre dont les formes se precisent, obstacle sur lequel nous allons
nous ecraser.
Je tire tout a moi et nous passons de justesse.
--Je sais ou l'on est.... Ce sont les "crassiers" de Jarville ou d'un
peu plus on s'aplatissait.... Regarde les quatre cheminees.... Ca
_gaze_!... Pas besoin de t'indiquer le champ....
Et mon compagnon, le nez au ciel, pousse d'une voix claironnante son
celebre "T'soin!... T'soin!..."
----
Une spirale et nous nous posons.
Nos camarades ne se pressent nullement d'accourir; sur deux rangs, ils
sont places comme pour une prise d'armes; les mecaniciens, en tenue, ont
le mousqueton.
--Sans doute pour l'enterrement de Wisky et de P ....
... Nous roulons jusqu'a eux; alors la voix du capitaine s'eleve:
--Garde a vous.... Portez armes!...
... Nous restons interloques.
--Ah! c'est plus fort que de jouer au bouchon avec des pains a cacheter!
murmure Chignole.... Je crois que c'est a nous qu'on rend les honneurs!
... Notre chef s'approche:
--Oui, mes enfants ... je vous ai fait cette surprise ... vous l'avez
meritee.... Partir quand meme, apres avoir vu sauter deux de vos
camarades.... C'est bien ... c'est chic.... C'est tres aviation.... Vous
etes dignes de ceux de la tranchee ... de ces heros.... Les emotions
n'ont pas du vous manquer cette nuit?
--Et vous ne savez pas tout!... Figurez-vous, mon capitaine, qu'une
_rosse_ de bombe n'a pas voulu....
... Chignole arrete brusquement son debit joyeux et tres doucement,
comme un gosse pris en faute:
--Mais sufficit ... Si je vous disais tout ce qui nous est arrive ... eh
bien, mon capitaine ... vous en seriez jaloux!...
X--CHIGNOLE VEUT UNE SAUCISSE.
--On demande un quatrieme pour la manille....
--Prenons Chignole....
--Sorti, il y a quelques minutes....
--Ou est-il?... ou est Chignole?
--Je vais le chercher.... Preparez la table ... je vous le ramene.
... Je quitte la popote et vais au hangar, ou je suppose trouver
Chignole. Mais, seul, Racine est occupe a remplacer une _corde a piano_
des haubans du fuselage.
--Tu as vu Chignole?
--Oui ... il vient de partir.... Pas de bonne humeur aujourd'hui ... Il
trouve que je ne vais pas assez vite.... Si l'on peut dire.... C'est-il
de ma faute si les _bougies_ s'encrassent?... Faut etre juste tout de
meme ... Ah! s'il n'etait pas au fond un si bon garcon, je finirais par
me facher, et le doux Racine brandit sa pince coupante d'un air qui
voudrait etre tragique.
... Derriere les hangars, Chignole, les jambes ecartees, les mains dans
les poches, regarde fixement du cote des lignes.
--Ca n'a pas l'air d'aller aujourd'hui ... hien?
--Non, ca ne va pas, Vieux Charles....
--Ton araignee travaille?
--Possible qu'elle ait les pattes en l'air.... Mais je te jure ...
t'entends bien ... je te jure que j'en aurai une....
--Une?
--Non, mais des fois ... elle ont l'air de se f ... du monde!
--Qui?
--Je les ai tout le temps devant moi ... meme la nuit j'en reve.... Ca
devient du cauchemar....
--Quoi?
--T'as rien saisi?... T'_entraves pas_? C'est bien ca les types
superieurs!... Des reputations quoi!... Ah! Monsieur! Monsieur!... Faut
alors que je donne des details ... des paroles quand on demande des
actes!... Ca ne te gene donc pas de voir leurs sales saucisses?... Moi,
je les ai assez vues, je veux une saucisse!...
... Et il me designe, au fond de l'horizon, deux drachens qui se
detachent tres nettement sur le ciel clair....
--Que veux-tu que j'y fasse? Plusieurs fois, des avions de chasse ont
essaye de les descendre ... chaque fois les boches les ont a temps
ramenees a terre.
--Justement.... Nous avons des chances de les avoir.... Ils ne se
defieront pas de notre biplan. Ils croiront que nous partons en
bombardement.... Comprends-tu.... Moi, je me fais vieux a la vie qu'on
mene ... Toujours le temps trop incertain pour des raids ... je moisis
... j'ai besoin de prendre l'air.... Dis-en un mot au capitaine....
----
L'autorisation est obtenue. Notre chef a pousse la prudence jusqu'a
envoyer deux Nieuport croiser sur les lignes, au cas ou nous serions
attaques.
Afin de rendre notre appareil tres maniable et plus "vite", nous
l'allegeons autant que possible; seulement, une heure et demie
d'essence, pas de bombes, la mitrailleuse et un dispositif incendiaire
special.
--On decolle comme les _as_!
--Une vraie _chandelle_....
... Nous prenons de la hauteur chez nous et, pour derouter l'adversaire,
nous longeons les lignes comme pour une innocente promenade....
A notre altitude, le reseau des tranchees est un canevas qui se poursuit
indefiniment, une immense fourmiliere abandonnee, car rien ne semble
vivre au long de ces filaments blanchatres, qui enserrent les coteaux,
ou deploient leurs sinuosites dans la plaine, devides d'un interminable
echeveau.
Nos deux camarades de chasse qui nous convoient font des pirouettes pour
passer le temps. Notre manege commence certainement a intriguer les
boches, car leurs batteries contre avions nous envoient quelques salves.
--On y va?
--Oui.
--Laquelle des deux?
--Celle de droite.... Elle se presente mieux....
... Nous entrons chez eux, mais au lieu de nous diriger sur le drachen,
nous marchons franchement devant nous, comme pour un raid vers
l'Allemagne.
Les obus nous accompagnent, mais sans dommage. Nous faisons un rapide
crochet, et un long virage nous amene a mille metres au-dessus de notre
but qui balance sa panse jaunatre d'ou traine un chapelet de petits
ballonnets.
Je reduis les gaz et pique. Cette fois, ils ont compris notre manoeuvre;
leur tir devient intense et precis.
--He! mon gros? Y a un fokker qui monte!...
--Laisse-le monter.... Les Nieuport ne sont pas la pour des prunes!...
... J'accelere la descente; nous abritons le plus possible notre tete du
vent qui tend a la rejeter en arriere....
--Ah! saucisse de cochons! hurle Chignole ... voila qu'ils la
descendent....
J'ai beau pousser sur le _manche_, ils l'auront ramenee a terre avant
que nous ayons pu arriver a bonne portee; leurs mitrailleuses se mettent
de la partie.
--C'est perdu!... la piece est jouee!... me dit-il, mais rentrons en
vitesse ... j'ai une idee....
--Ah! si tu as une idee!...
... Nous n'echangeons aucune parole, mais a peine arrives sur notre
terrain, Chignole m'empoigne par les epaules et s'explique avec
vehemence:
--La voila ... mon idee.... Tu comprends, j'ai saisi leur malice.... Des
que nous approchons, ils rentrent le drachen au magasin ... par suite,
il faut l'atteindre de loin. Il n'y a qu'a prendre l'avion-canon. J'ai
appris le maniement du joujou a l'Ecole de tir aerien ... le
quartier-maitre Plobanalec, son pointeur, est en permission.... Ca
_gaze_!... Dis-en un mot au capitaine.
----
Je retourne encore une fois en quemandeur aupres de notre chef, dont la
courtoisie est inlassable. Il ne fait pas trop de difficultes, car je me
porte garant des capacites de pointeur de mon coequipier.
... Nous partons.... Nos positions respectives dans l'appareil ont
change. Mon compagnon est a l'avant, une main a la culasse de son canon
de 37, l'autre,--c'est un geste familier--posee sur le rebord de la
_carlingue_.
Un seul drachen est en l'air; nous n'avons pas le choix et nous piquons
dessus a toute allure, le vent etant pour nous.
Les boches ont reconnu un avion-canon et ils nous _sonnent_
d'importance.
--Pourvu qu'ils ne le ramenent pas avant que nous arrivions.
--Ils l'auraient deja fait....
--Nos copains des tranchees doivent preparer une attaque, et les Boches
tiennent a garder un oeil le plus longtemps possible.
... Par des crochets repetes, j'arrive a derouter leur tir.
--Je place mes bonbons?...
--Attends un peu ... au moment du virage.
--_Grouille-toi_.... Les fokkers grimpent....
--Hop!...
--Boum.... Voila ... faites chauffer la colle!...
... Chignole envoie successivement deux boites a mitraille.
Quelques secondes, puis une flamme court a la surface du drachen.
--La saucisse est en train de griller!
... Brusquement, l'embrasement complet de la masse qui s'effondre comme
une torche.
Chignole, dresse dans l'appareil, pousse des cris de victoire, mais un
bruit de crecelle, un "tac ... tac ... tac" bien connu, nous fait
tressaillir. Nous avons abattu le drachen, mais arriverons-nous a
rentrer dans nos lignes, c'est assez problematique; a trente metres
derriere nous un fokker nous fusille. Je tente une manoeuvre desesperee;
je cabre; le Boche, surpris, nous depasse, emporte par sa vitesse;
Chignole en profite pour lui tirer quelques salves auxquelles il
n'echappe qu'en piquant comme un fou.
... Au retour, compliments, felicitations que Chignole recoit tres
digne; un leger fremissement de son nez indique seul son contentement.
Le capitaine ne lui menage pas les eloges.
--Un joli morceau que vous avez descendu!... Le general, commandant le
secteur, est enchante.... Quelle recompense voulez-vous? Allons,
demandez ... je ne puis rien vous refuser....
Chignole hesite, puis, avec son grasseyement inimitable:
--Quarante-huit heures pour aller voir _ma gosse_!
----
A la popote, Chignole ecrit avec soin une lettre; cela prend les
proportions d'un evenement, car il dedaigne habituellement la
correspondance.
--Pour qui la _babillarde_?
--Ca ne vous regarde pas....
--Monsieur fait des cachotteries!
... Chignole redresse la tete, et, craneur:
--Eh bien! vous n'etes guere intelligents avec vos airs malins.... C'est
a _ma gosse_ que j'ecris, voila tout....
... Je profite de son inattention pour lire par-dessus son epaule:
Ma chere bonne Vieille,
Ton fils sera demain pres de toi ... tu penses si je suis content de....
XI--CHIGNOLE A PARIS.
--Si ca ne te derange pas, vieux Charles, tu me passeras les radis?...
... Dans le wagon-restaurant, nous attaquons les hors-d'oeuvre, et c'est
le prelude des quarante-huit heures de permission que nous vaut la
saucisse descendue.
Avec nous, des officiers de toutes les armes et de tous les grades;
quelques civils ages, naturellement.
--Dans quel secteur, maintenant?... Votre batterie, ou etait-elle en
dernier lieu?... _Ca marmitait dur_.... Oui, le petit chemin creux....
Nous avons ete releves, le deuxieme jour ... alors.... Evacue, ce pauvre
vieux?... Vous dites ... les deux jambes?... Moi, je preferais la
Champagne.... Il est traitre, leur 87 autrichien!... La prise du
blockhaus ne fut pas commode.... Faudra bien que ca finisse un jour....
Du beau temps, alors ca irait!... Venez un matin a la popote.... On les
aura....
... Mon compagnon s'absorbe dans la contemplation des poteaux
telegraphiques. Des trains nous croisent, charges de fers aux profils
differents, de piquets, de caissons sous des baches.... La campagne
mouillee est deserte; seul, un convoi gris, sur la route blanche,
l'anime un peu.
--Pas mal, ce dining-car, comme disent les Tommies.... Mais, entre nous,
ca manque de femmes!...
--Il est certain que la guerre en manque....
Chignole avait commence le voyage en petit jeune homme bien sage, plonge
dans les journaux illustres, mais, d'heure en heure, une sorte de fievre
le gagne, et, le dejeuner commence posement, s'acheve moins bien.
--Combien as-tu a ta montre?
--Deux heures.
--Tu retardes!... C'est impossible.... Alors, il ne _gaze_ pas, ce
train!... Quel _outil_!
... Malgre le froid et les timides protestations de ses voisins, il
baisse la glace et, la tete entierement en dehors, il aspire l'air
longuement, comme un parfum....
--Ah! ca sent _Panam_, mon gros!... Je ne puis plus tenir en place. Et
il abandonne le dessert, sa serviette et le wagon....
... Je le retrouve dans le couloir, occupe a discourir, au milieu d'un
groupe d'auditeurs complaisants.
--Pensez-vous qu'il fasse du soixante a l'heure!... Non mais, vous avez
des visions de cinema!... C'est une charrette ou alors il a des
rhumatismes!... Ah! M'sieur le chef de train ... qu'est-ce que vous
attendez pour nous faire arriver a l'heure?...
... En bordure de la voie, ce sont maintenant des villas, serrees les
unes contre les autres; jardins minuscules, soigneusement ratisses,
bassins en rocher artificiel, globes en verre de couleur, comme des
ballons d'enfant ...
Chignole pousse un cri:
--Je le vois.... C'est lui!... C'est le Sacre-Coeur.... Ah! la Butte!...
la Butte!! Et j'ai toutes les peines du monde a le persuader qu'il est
inutile d'etre deja sur le marchepied.
----
La gare ... bousculade. Une amie m'attend a la sortie; fine, elegante
dans sa robe grise, je la reconnais de suite, entre cent, cette amie
fidele, ma jolie torpedo au joyeux ronron.
--Monte.... Ou veux-tu que je te depose?
--Non ... c'est pas la peine, vieux Charles.... J'aime mieux prendre le
Metro.... Si ta _bagnole_ c'est ton amie ... le Metro c'est mon
copain!... A ce soir sept heures, sans faute.... Tu sais ce qui est
convenu?...
--Entendu! sept heures tapant.
... Chignole m'a fait promettre de diner chez lui. J'avoue que j'ai
accepte tout de suite son invitation; je suis curieux de connaitre son
logis, sa mere surtout, qui est un peu la mienne. Chignole n'est-il pas
mon frere, puisque nos sangs differents fusionneront peut-etre dans la
mort, un jour de bataille, de chute?...
La ville s'allume discretement; les trottoirs sont brillants, car il a
plu; au coin d'une rue, il y a une poussette chargee de violettes et de
mimosas, eclairee par une bougie dont la flamme tremblote dans un cornet
de papier; un souffle tiede nous impregne, odeurs de serre et d'usine,
de fleurs et de frites, de luxe et de misere.
... Quelques courses et j'escalade les flancs de la Butte.
Au seuil de la maison, comme je saute de ma voiture, une grosse femme,
l'air enjoue, m'accueille avec une cordialite empreinte d'une certaine
deference.
--Surement, vous etes le _patron_ de notre Arthur ... de votre Chignole,
comme vous le nommez....
... J'ai une impression desagreable; je ne m'etais pas imagine ainsi sa
mere; elle continue:
--C'est moi la concierge....
--Tant mieux!...
Ca m'echappe malgre moi; elle n'a d'ailleurs pas compris....
--Oui, je suis _Mame_ Bassinet.... On est du diner avec ma fille Sophie
et M. Bassinet, qui ne va pas tarder a rentrer. Je lui ai bien
recommande de relayer de bonne heure. Je passe devant pour vous montrer
le chemin.... Mefiez-vous ... _l'escayer_ est noir, rapport a la
crise!...
--T'soin!... T'soin!...
Chignole m'accueille; a son serrement de mains, je sens la joie que ma
presence lui cause.
--Maman ... v'la mon _patron_!...
Dans la penombre du corridor, une aureole de cheveux blancs et une voix
douce:
--Entrez Monsieur ... debarrassez-vous.... Je suis heureuse de vous
voir.
--Ah oui! on peut le dire qu'on parlait de vous ... on s'en faisait des
idees!... Arthur n'etant pas _ecrivassier_, on en etait reduit a des
suppositions ... conclut Madame Bassinet....
... Sous la suspension, dont l'abat-jour vert adoucit la lumiere crue,
la table est mise.
--Viens ma Sophie ... viens que je te presente.... C'est ma fille,
Monsieur.... _La_ meme age que votre Chignole a quelques mois pres. Ca
s'est eleve ensemble. Ca a joue dans "le maquis" avant qu'on le
demolisse.... C'etait le bon temps ... les locataires etaient serieux
... et polis ... et propres....
... Mademoiselle Bassinet est une blonde; ses yeux bleus vous regardent
avec une curiosite un peu genante, attenuee par le sourire gamin,
malicieux.
--Elle est dactylo ... steno dactylo, declare solennellement sa mere,
avec une nuance de respect.
... Dans la cheminee rougeoie un feu de coke; une bouilloire chante. Sur
une etagere, une photographie dans un cadre en peluche: un Chignole de
trois mois, nu sur un fauteuil, tend ses bras poteles.
--Tu trouves que ca me ressemble?...
--Y a de ca ... la moustache!!!...
... A cote, un Polichinelle auquel manque une jambe, une locomotive sans
tender, quelques soldats de plomb a la peinture eraillee.
--Fais pas attention.... C'est mes vieux jouets.... Tu sais.... Maman
aime les bric-a-brac ... et Chignole debouche soigneusement les
bouteilles.
--Ah! Voila nos _as_!...
... La porte s'est ouverte avec fracas.
--La _fifille_ et la _bourgeoise_ sont la ... alors _ca gaze_! comme
vous dites Messieurs les Aviateurs!
Monsieur Bassinet m'ecrase les doigts dans sa robuste main.
Avec son vetement marron, a gros boutons argentes, son gilet rouge a
rayures noires et son chapeau cire, c'est bien le plus beau cocher de
l'Urbaine.
Nous nous asseyons; je suis place a la droite de la mere de Chignole;
son visage est fin, regulier, singulierement jeune; mais les yeux uses
disent les veillees, le travail, les pleurs. Elle remplit mon assiette,
mon verre; je ne sais pourquoi elle evoque ma maman a moi. Les mamans ne
se ressemblent-elles pas un peu?
Chignole dit tout bas des petits riens enormes a Mademoiselle Sophie qui
rougit un peu; Monsieur Bassinet, congestionne dans son faux-col en
celluloid, decoupe le gigot en perorant; sa femme le regarde avec
admiration, et "maman Chignole" me conte mille choses pueriles et
touchantes....
--Pensez-vous qu'il sera assez couvert pour le froid?... La-haut ca ne
doit pas etre chaud!... Est-il raisonnable?... Au fond c'est une bonne
nature.... Tenez, avant la guerre, il sortait de temps en temps le soir
avec des amis ... vous savez ce que c'est. Eh bien! il rentrait toujours
... quelquefois a cinq heures du matin ... mais il rentrait tout de
meme.... On ne peut pas appeler ca decoucher. Et puis il etait si beau
... tout petit....
Elle branle la tete, ses levres murmurent plusieurs fois:
--Tout petit!... Tout petit!...
... Et ses yeux embues de larmes voient le passe qui ressuscite ...
--Si on _causait_ un brin d'aviation.... J'ose dire que ca serait de
circonstance ... indique Monsieur Bassinet aux prises avec la salade.
"Quant a moi, j'ai toujours ete emballe par ce _truc-la_. Tenez, depuis
que je roule dans Paris, je n'ai jamais eu qu'un accident, le seul de ma
carriere ... Eh bien! c'est a cause des aeros. C'etait dans les debuts,
au moment de Paris-Madrid: je me trouvais avec Lolotte--c'est ma
bete--place du Carrousel. V'la un avion qui passe.... Je leve le nez et
vous pensez que je ne le perds pas de vue.... Eh bien! Monsieur, je ne
sais pas-si Lolotte a fait comme moi ... mais on a escalade le trottoir
et c'est la statue a Gambetta qui m'a arrete, sans ca je crois que je
rentrais au Louvre ... oui Monsieur ... tout attele!..."
----
... Chignole a tenu a m'accompagner, et nous nous laissons glisser le
long de la rue Lepic.
--Mefie-toi vieux Charles!... le pave est gras ... moins vite ... gare
les agents ... c'est pas le front ici!... Tu ne t'es pas trop ennuye?...
Si tu savais comme tu nous as fait plaisir....
... Pas de vent; le ciel est crible d'etoiles.
--Il y aura raid ce soir....
... Chignole a dit cela machinalement, par habitude, et nous pensons a
la-bas.
--Oui ... les copains vont _remettre_ ca!
... Nous nous taisons, genes d'etre la, loin de cette famille de guerre
que nous cherissons, loin du danger qui la menace; la moiteur de la
ville endormie nous fait regretter le vent sec des hauteurs, qui secoue,
fouaille et mord, et nous foncons dans la nuit muette, eperdument
etreints par l'apre nostalgie de notre vie errante....
XII--CHIGNOLE FAIT DE LA POLITIQUE.
La table en citronnier est blonde sous le soleil au declin; ma poupee
ancienne est toujours une mysterieuse petite fille, dont la figure de
cire defie la griffe du temps; sa robe d'infante, roide et doree, garde
les plis que j'avais traces d'un index amuse, en la couchant dans sa
chasse de verre.
Les gosses de Poulbot sont bien sages dans leur cadre, et le Pierrot de
Villette poursuit toujours son impossible reve.
Bonjour mon logis ... je te retrouve.... Chut.... Ca n'est que moi ...
ne te derange pas. Tu me reconnais?... J'ai change ... oui ...; toi ...
pas. Tu es tel que je t'ai laisse. Je te reviens de loin, pas longtemps
... jusqu'a ce soir.... Je veux te respirer un peu.... J'ai besoin de
reeprouver la caresse des choses....
Tu es le passe, mon passe calme d'avant-guerre, l'un des derniers
temoins des minutes heureuses d'autrefois, car tu sais, mon logis, tu as
perdu des amis dans la tourmente: beaucoup d'entre eux ne reviendront
jamais.
Mais il en est que tu as conserves jalousement dans la bibliotheque;
ceux-la sont immortels. Je suis certain de leur accueil.
Quand je m'absorbais dans leur contemplation, m'efforcant de les
comprendre, je croyais que c'etaient eux qui me comprenaient.
Bonjour Bataille!... Tu vas me reparler du "Beau Voyage" et de "La
Chambre Blanche", et toi Michelet quels vont etre les premiers mots que
je vais trouver au coeur de ton livre pour me souhaiter la bienvenue:
"Vous etes payes, heros, qui, en mourant, en donnant a la Patrie, tous
vos reves, aviez dit: dans l'avenir, les vierges en pleureront."
... Et puis, voici mes pinceaux, ma palette, une ebauche. Je veux
essayer de la parfaire, mais c'est deja la fin du jour, et la lumiere
pourrait chasser les fantomes cheris que je devine dans les coins
d'ombre.
... Le divan aux coussins affaisses semble encore garder l'empreinte
d'un corps. J'y serai bien pour attendre l'heure de mon depart; je veux
une fois de plus gouter au poison merveilleux des souvenirs evoques
malgre soi, parce qu'on est seul et qu'il fait nuit.
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Dans une taverne des Boulevards, Chignole boit a petits coups une fine,
mise par le garcon dans une tasse "pour que ca n'ait pas l'air d'en
avoir l'air". Il aspire beatement la fumee d'un cigare imposant, et la
projette au plafond en cercles capricieux dont le dessin l'interesse.
A la table a cote, deux messieurs, plonges dans les journaux du soir,
commentent le communique.
--Pas fameux.... Apres la Serbie, la Roumanie.... Pauvre Roumanie!... A
la place de Joffre, j'aurais dit a Sarrail....
... Chignole sourit a cette politique de cafe, a cette tactique de
soucoupes et devisage ses voisins; l'examen ne doit pas le satisfaire,
car il plisse son nez dedaigneusement:
--Ces civils!... Ca ne doute de rien, ronchonne-t-il entre ces dents.
... L'un d'eux, rond, asthmatique, suant et soufflant entre chaque
phrase, continue:
--Et puis ... ca n'en finit plus.... C'est long!... ces pauvres poilus
doivent commencer par etre fatigues....
--Fatigues!... hurle Chignole, qui se dresse brusquement, renversant
tasse et carafe....
--Fatigues, les poilus!... On voit bien que vous ne nous connaissez
pas.... Dame ... entre l'arriere et l'avant, il y a quelques
kilometres.... Si on l'etait, ca serait d'entendre vos _bobards a la
noix_ et vos raisonnements _a la graisse de chevaux de bois_!...
Fatigues!... Est-ce qu'on vous demande quelque chose?... Pas meme d'y
venir, propres a rien!... Seulement voila ... faudrait voir a la
_boucler_ un peu....
On forme cercle; le gros monsieur est congestionne; il souffle de plus
en plus; son compagnon, maigre, sec et bleme, replique hargneux:
--Un aviateur ... naturellement ... des qu'il y a un scandale....