Je suis loin de blâmer l'obstination du député Meunier, car rien n'est plus
respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux à
constater; Voici à cet égard un passage extrait de son _Rapport à ses
commettans_:
«Plusieurs députés, dit-il, résolurent d'obtenir de moi îe sacrifice de ce
principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-mêmes, de
m'engager, par reconnaissance, à leur accorder quelque compensation; ils me
conduisirent chez un zélé partisan de la liberté, qui désirait une
coalition entre eux; et moi, afin que la liberté éprouvât moins
d'obstacles, et qui voulait seulement être présent à nos conférences, sans
prendre part à la décision. Pour tenter de les convaincre, ou pour
m'éclairer moi-même, j'acceptai ces conférences. On déclama fortement
contre les prétendus inconvéniens du droit illimité qu'aurait le roi
d'empêcher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit était reconnu
par l'assemblée, il y aurait guerre civile. Ces conférences, deux fois
renouvelées, n'eurent aucun succès; elles furent recommencées chez un
Américain, connu par ses lumières et ses vertus, qui avait tout à la fois
l'expérience et la théorie des institutions propres à maintenir la liberté.
Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils
eurent éprouvé que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion
étaient inutiles, ils me déclarèrent enfin qu'ils mettaient peu
d'importance à la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent
présentée quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils
offrirent de voter pour la _sanction_ illimitée, et de voter également pour
deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur
du roi, le droit de dissoudre l'assemblée des représentans; que je ne
réclamerais, pour la première chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne
m'opposerais pas à une loi fondamentale qui établirait des _conventions
nationales_ à des époques fixes, ou sur la réquisition de l'assemblée des
représentans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y
faire tous les changemens qui seraient jugés nécessaires. Ils entendaient,
par _conventions nationales_, des assemblées dans lesquelles on aurait
transporté tous les droits de la nation, qui auraient réuni tous les
pouvoirs, et conséquemment auraient anéanti par leur seule présence
l'autorité du monarque et de la législature ordinaire; qui auraient pu
disposer arbitrairement de tous les genres d'autorité, bouleverser à leur
gré la constitution, rétablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on
voulait en quelque sorte laisser à une seule assemblée, qui aurait porté le
nom de convention nationale, la dictature suprême, et exposer le royaume à
un retour périodique de factions et de tumulte.
«Je témoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager à traiter sur les
intérêts du royaume comme si nous en étions les maîtres absolus; j'observai
qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif à une première chambre, si elle
était composée de membres éligibles, il serait difficile de pouvoir la
former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les
citoyens préféreraient d'être nommés représentans; et que la chambre, juge
des crimes d'état, devait avoir une très grande dignité, et conséquemment
que son autorité ne devait pas être moindre que celle de l'autre chambre.
Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'étais obligé
de le défendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la vérité
appartenait à tous les citoyens.»