Mirabeau y fut le premier admis à côté de Descartes. Le lendemain, ses
funérailles eurent lieu. Toutes les autorités, le département, les
municipalités, les sociétés populaires, l'assemblée, l'armée,
accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que
jamais n'en avaient reçu les pompeux cercueils qui allaient jadis à
Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, après avoir
audacieusement attaqué et vaincu les vieilles races, osa retourner ses
efforts contre les nouvelles qui l'avaient aidé à vaincre, les arrêter de
sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme
enfin qui fit son devoir par raison, par génie, mais non pour quelque peu
d'or jeté à ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes
les popularités finirent par le dégoût du peuple, de voir la sienne ne
céder qu'à la mort. Mais eût-il fait entrer la résignation dans le coeur de
la cour, la modération dans le coeur des ambitieux? eût-il dit à ces
tribuns populaires qui voulaient briller à leur tour: _Demeurez dans ces
faubourgs obscurs?_ eût-il dit à Danton, cet autre Mirabeau de la populace:
_Arrêtez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore;
mais, au moment de sa mort, tous les intérêts incertains s'étaient remis en
ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa présence. Dans
la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il
avait occupée, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot
victorieux. «Mirabeau n'est plus ici, s'écria un jour Maury en montant à la
tribune; on ne m'empêchera pas de parler.»
La mort de Mirabeau enleva tout courage à la cour. De nouveaux évènemens
vinrent précipiter sa résolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se
rendre à Saint-Cloud. On répandit le bruit que, ne voulant pas user d'un
prêtre assermenté pour les devoirs de la Pâque, il avait résolu de
s'éloigner pendant la semaine-sainte; d'autres prétendirent qu'il voulait
fuir. Le peuple s'assemble aussitôt et arrête les chevaux. Lafayette
accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui
ouvrir un passage. Le roi néanmoins descend et ne veut permettre aucune
tentative; c'était son ancienne politique de ne paraître pas libre. D'après
l'avis de ses ministres, il se rend à l'assemblée pour se plaindre de
l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemblée l'accueille avec son
empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dépendra d'elle
pour assurer sa liberté. Louis XVI sort applaudi de tous les côtés, excepté
du côté droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait écrire
par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs étrangers, dans laquelle il
dément les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, déclare
aux puissances qu'il a prêté serment à la constitution, et qu'il est
disposé à le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront
le contraire. Les expressions de cette lettre étaient volontairement
exagérées pour qu'elle parût arrachée par la violence; c'est ce que le roi
déclara lui-même à l'envoyé de Léopold. Ce prince parcourait alors l'Italie
et se trouvait dans ce moment à Mantoue. Calonne négociait auprès de lui.
Un envoyé, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue auprès du roi et de la
reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la
lettre écrite aux ambassadeurs, et ils répondirent qu'au langage on devait
voir qu'elle était arrachée; il les questionna ensuite sur leurs
espérances, et ils répondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de
Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils
assurèrent qu'elles étaient excellentes.
Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de
Breteuil était l'ennemi déclaré de Calonne; que son inimitié n'avait pas
fini dans l'émigration; et que, chargé auprès de la cour de Vienne des
pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les démarches des
princes. Il assurait à Léopold que le roi ne voulait pas être sauvé par les
émigrés, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine
personnellement était brouillée avec le comte d'Artois. Il proposait
toujours pour le salut du trône le contraire de ce que proposait Calonne;
et il n'oublia rien pour détruire l'effet de cette nouvelle négociation. Le
comte de Durfort retourna à Mantoue; et, le 20 mai 1791, Léopold promit de
faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en
Alsace. Il annonça qu'un nombre égal de Suisses devaient se porter vers
Lyon, autant de Piémontais sur le Dauphiné, et que l'Espagne rassemblerait
vingt mille hommes. L'empereur promettait la coopération du roi de Prusse
et la neutralité de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la
maison de Bourbon, devait être signée par le roi de Naples, le roi
d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatriés. Jusque là
le plus grand secret était exigé. Il était aussi recommandé à Louis XVI
de ne pas songer à s'éloigner, quoiqu'il en eût témoigné le désir; tandis
que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible
que de part et d'autre les conseils fussent donnés de bonne foi; mais il
faut remarquer cependant qu'ils étaient donnés dans le sens des intérêts de
chacun. Breteuil, qui voulait combattre la négociation de Calonne à
Mantoue, conseillait le départ; et Calonne, qui n'aurait plus régné si
Louis XVI s'était transporté à la frontière, lui faisait insinuer de
rester. Quoi qu'il en soit, le roi se décida à partir, et il a dit souvent,
avec humeur: «C'est Breteuil qui l'a voulu[6].» Il écrivit donc à Bouillé
qu'il était résolu à ne pas différer davantage. Son intention n'était pas
de sortir du royaume, mais de se retirer à Montmédy, d'où il pouvait, au
besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours étrangers. La
route de Châlons par Clermont et Varennes fut préférée, malgré l'avis de
Bouillé. Tous les préparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le
général rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prépara
un camp à Montmédy, y amassa des fourrages, et donna pour prétexte de
toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontière.
La reine s'était chargée des préparatifs depuis Paris jusqu'à Châlons; et
Bouillé de Châlons jusqu'à Montmédy. Des corps de cavalerie peu nombreux
devaient, sous prétexte d'escorter un trésor, se porter sur divers points,
et recevoir le roi à son passage. Bouillé lui-même se proposait de
s'avancer à quelque distance de Montmédy. La reine s'était assuré une porte
dérobée pour sortir du château. La famille royale devait voyager sous un
nom étranger et avec un passeport supposé. Tout était prêt pour le 20;
cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, délai qui fut
fatal à cette famille infortunée. M. de Lafayette était dans une complète
ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-même, malgré la confiance de la
cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet
que les personnes indispensables à son exécution. Quelques bruits de fuite
avaient cependant couru, soit que le projet eût transpiré, soit que ce fût
une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comité de
recherches en avait été averti, et la vigilance de la garde nationale en
était augmentée.
Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame Élisabeth, madame de
Tourzel, gouvernante des enfans de France, se déguisent, et sortent
successivement du château. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au
petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune
seigneur étranger, déguisé en cocher. Le roi les joint bientôt. Mais la
reine, qui était sortie avec un garde-du-corps, leur donne à tous les plus
grandes inquiétudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de
Paris; elle s'égare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure après;
en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens
marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et,
sauvée de ce danger, parvient à la voiture où elle était si impatiemment
attendue. Après s'être ainsi réunie, toute la famille se met en route; elle
arrive, après un long trajet et une seconde erreur de route, à la porte
Saint-Martin, et monte dans une berline attelée de six chevaux, placée là
pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait
passer pour une mère voyageant avec ses enfans; le roi était supposé son
valet de chambre; trois gardes-du-corps déguisés devaient précéder la
voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin,
accompagnés des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre
le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la
Flandre avec son épouse, et suivait une autre route pour ne point exciter
les soupçons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais.
Le roi et sa famille voyagèrent toute la nuit sans que Paris fût averti. M.
de Fersen courut à la municipalité pour voir ce qu'on en savait: à huit
heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientôt le bruit s'en répandit
et circula avec rapidité. Lafayette réunit ses aides-de-camp, leur ordonna
de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute
pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui
la responsabilité de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la rédaction
de cet ordre, que la famille royale avait été enlevée par les ennemis de la
chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemblée,
et constamment adoptée par toutes les autorités. Dans ce moment, le peuple
ameuté reprochait à Lafayette d'avoir favorisé l'évasion du roi, et plus
tard le parti aristocrate l'a accusé d'avoir laissé fuir le roi pour
l'arrêter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant,
si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoyé, sans
aucun ordre de l'assemblée, deux aides-de-camp à sa suite? Et si, comme
l'ont supposé les aristocrates, il ne l'avait laissé fuir que pour le
reprendre, aurait-il donné toute une nuit d'avance à la voiture? Le peuple
fut bientôt détrompé et Lafayette rétabli dans ses bonnes grâces.
L'assemblée se réunit à neuf heures du matin. Elle montra une attitude
aussi imposante qu'aux premiers jours de la révolution. La supposition
convenue fut que Louis XVI avait été enlevé. Le plus grand calme, la plus
parfaite union, régnèrent pendant toute cette séance. Les mesures prises
spontanément par Lafayette furent approuvées. Le peuple avait arrêté ses
aides-de-camp aux barrières; l'assemblée, partout obéie, leur en fit ouvrir
les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le décret qui
confirmait les ordres déjà donnés par le général, et enjoignait à tous les
fonctionnaires publics _d'arrêter_, par tous les moyens possibles, _les
suites dudit enlèvement, et d'empêcher que la route fût continuée_. Sur le
voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Châlons, qui
était la véritable, et que la vue d'une voiture à six chevaux avait
indiquée comme telle. L'assemblée fit ensuite appeler les ministres, et
décréta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis
XVI avait ordonné au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de
l'état; l'assemblée décida que le sceau serait conservé pour être apposé à
ses décrets; elle décréta en même temps que les frontières seraient mises
en état de défense, et chargea le ministre des relations extérieures
d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation française
n'étaient point changées à leur égard.
M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait
reçu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemblée
de ne pas ouvrir, et un mémoire contenant les motifs du départ.
L'assemblée, prête à respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le
billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la
lecture du mémoire. Cette lecture fut écoutée avec le plus grand calme, et
ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes
de pouvoir sans assez de dignité, et s'y montrait aussi blessé d'être
réduit à trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses
prérogatives. On écouta toutes les doléances du monarque, on plaignit sa
faiblesse, et on passa outre.
Dans ce moment, peu de personnes désiraient l'arrestation de Louis XVI. Les
aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux réalisé,
et se flattaient d'une guerre civile très prochaine. Les membres les plus
prononcés du parti populaire, qui déjà commençaient à se fatiguer du roi,
trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient
l'idée et l'espérance d'une république. Toute la partie modérée, qui
gouvernait en ce moment l'assemblée, désirait que le roi se retirât sain
et sauf à Montmédy; et, comptant sur son équité, elle se flattait qu'un
accommodement en deviendrait plus facile entre le trône et la nation. On
s'effrayait beaucoup moins à présent qu'autrefois, de voir le monarque
menaçant la constitution du milieu d'une armée. Le peuple seul, auquel on
n'avait pas cessé d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque
l'assemblée ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour
l'arrestation de la famille royale. Tel était l'état des choses à Paris.
La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une
grande partie de la route et était parvenue sans obstacle à Châlons, le 21,
vers les cinq heures de l'après-midi. Là, le roi, qui avait le tort de
mettre souvent sa tête à la portière, fut reconnu; celui qui fit cette
découverte voulait d'abord révéler le secret, mais il en fut empêché par le
maire, qui était un royaliste fidèle. Arrivée à Pont-de-Sommeville, la
famille royale ne trouva pas les détachemens qui devaient l'y recevoir; ces
détachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulèvement du
peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obligés de se
retirer. Cependant le roi arriva à Sainte-Menehould. Là, montrant toujours
la tête à la portière, il fut aperçu par Drouet, fils du maître de poste,
et chaud révolutionnaire. Aussitôt ce jeune homme, n'ayant pas le temps de
faire arrêter la voiture à Sainte-Menehould, court à Varennes. Un brave
maréchal-des-logis, qui avait aperçu son empressement et qui soupçonnait
ses motifs, vole à sa suite pour l'arrêter, mais ne peut l'atteindre.
Drouet fait tant de diligence qu'il arrive à Varennes avant la famille
infortunée; sur-le-champ il avertit la municipalité, et fait prendre sans
délai toutes les mesures nécessaires pour l'arrestation. Varennes est bâtie
sur le bord d'une rivière étroite, mais profonde; un détachement de
hussards y était de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le trésor
qu'on lui avait annoncé, avait laissé sa troupe dans les quartiers. La
voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engagée sous une
voûte qu'il fallait traverser, que Drouet, aidé d'un autre individu, arrête
les chevaux:_Votre passeport_, s'écrie-t-il, et avec un fusil il menace
les voyageurs, s'ils s'obstinent à avancer. On obéit à cet ordre, et on
livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur
de la commune à l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce
procureur, nommé Sausse. Celui-ci, après avoir examiné ce passeport, feint
de le trouver en règle, et, avec beaucoup d'égards, prie le roi d'attendre.
On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assuré qu'un
nombre suffisant de gardes nationaux ont été réunis, il cesse de reconnu et
arrêté. Une contestation s'engage; Louis prétend n'être pas ce qu'on
suppose, et la dispute devenant trop vive:--«Puisque vous le reconnaissez
pour votre roi, s'écrie la reine impatientée, parlez-lui donc avec le
respect que vous lui devez.»
Le roi, voyant que toute dénégation était inutile, renonce à se déguiser
plus long-temps. La petite salle était pleine de monde; il prend la parole
et s'exprime avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il proteste
de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait à Montmédy que pour
écouter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant à la tyrannie
de Paris; il demande enfin à continuer sa route, et à être conduit au but
de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui
demande le salut de son épouse et de ses enfans; la reine se joint à lui,
et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse
est touché, mais il résiste, et les engage à retourner à Paris pour éviter
une guerre civile. Le roi, au contraire, effrayé de ce retour, persiste à
vouloir marcher vers Montmédy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas
étaient arrivés avec les détachemens placés sur divers points. La famille
royale se croyait délivrée, mais on ne pouvait compter sur les hussards.
Les officiers les réunissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont
arrêtés, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci répondent qu'ils sont pour
la nation. Dans le même instant, les gardes nationales, convoquées dans
tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe
dans cet état; à six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le
décret de l'assemblée; il trouve la voiture attelée de six chevaux et
dirigée vers Paris. Il monte et remet le décret avec douleur. Un cri de
toute la famille s'élève contre M. de Lafayette qui la fait arrêter. La
reine même paraît étonnée de ce qu'il n'a pas péri de la main du peuple; le
jeune Romeuf répond que lui et son général ont fait leur devoir en les
poursuivant, mais qu'ils ont espéré ne pas les atteindre. La reine se
saisit du décret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en
disant qu'il les souillerait. «Madame, lui dit Romeuf qui lui était dévoué,
aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi fût témoin de ces emportemens?»
La reine alors revient à elle et recouvre toute sa dignité. On annonçait au
même instant l'arrivée des divers corps placés aux environs par Bouillé.
Mais la municipalité ordonna alors le départ, et la famille royale fut
obligée de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route
de Paris, cette route fatale et si redoutée.
Bouillé, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un régiment à
cheval, et il était parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave général,
dévoré d'inquiétude, marcha en toute hâte, et fit neuf lieues en quatre
heures; il arriva à Varennes, où il trouva déjà divers corps réunis, mais
le roi en était parti depuis une heure et demie. Varennes était barricadée
et défendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait brisé le pont, et
la rivière n'était pas guéable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouillé devait
d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la
rivière, et après cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la
voiture, qui avait déjà une avance d'une heure et demie. Ces obstacles
rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une
telle impossibilité pour arrêter un homme aussi dévoué et aussi
entreprenant que Bouillé. Il se retira donc déchiré de regret et de
douleur.
Lorsqu'on apprit à Paris l'arrestation du roi, on le croyait déjà hors
d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemblée
députa trois commissaires, choisis dans les trois sections du côté gauche,
pour accompagner le monarque et le reconduire à Paris. Ces commissaires
étaient Barnave, Latour-Maubourg et Pétion. Ils se rendirent à Châlons, et,
dès qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres émanèrent d'eux seuls.
Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg.
Barnave et Pétion montèrent dans la voiture de la famille royale.
Latour-Maubourg, homme distingué, était ami de Lafayette, et comme lui
dévoué autant au roi qu'à la constitution. En cédant à ses deux collègues
l'honneur d'être avec la famille royale, son intention était de les
intéresser à la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre
le roi et la reine; Pétion sur le devant, entre madame Elisabeth et madame
Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et
des autres. Tel avait été le cours rapide des événemens! Un jeune avocat de
vingt et quelques années, remarquable seulement par ses talens; un autre,
distingué par ses lumières, mais surtout par le rigorisme de ses principes,
étaient assis à côté du prince naguère le plus absolu de l'Europe, et
commandaient à tous ses mouvemens! Le voyage était lent, parce que la
voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de
Varennes à Paris. La chaleur était extrême, et une poussière brûlante,
soulevée par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans
furent silencieux; la reine ne pouvait déguiser son humeur. Le roi finit
par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les
objets, et enfin sur la fuite à Montmédy. Les uns et les autres
s'étonnèrent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison
supérieure et de la politesse délicate du jeune Barnave; bientôt elle
releva son voile et prit part à l'entretien. Barnave fut touché de la bonté
du roi et de la gracieuse dignité de la reine. Pétion montra plus de
rudesse; il témoigna et il obtint moins d'égards. En arrivant, Barnave
était dévoué à cette famille malheureuse, et la reine, charmée du mérite et
du sens du jeune tribun, lui avait donné toute son estime. Aussi, dans les
relations qu'elle eut depuis avec les députés constitutionnels, ce fut à
lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient
s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7].
A Paris, on avait préparé la réception qu'on devait faire à la famille
royale. Un avis était répandu et affiché partout: _Quiconque applaudira
le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut
ponctuellement exécuté, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes.
La voiture prit un détour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par
les Champs-Elysées, qui conduisent directement au château. Une foule
immense la reçu en silence et le chapeau sur la tête. Lafayette, suivi
d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes précautions. Les trois
gardes-du-corps qui avaient aidé la fuite étaient sur le siège, exposés à
la vue et à la colère du peuple; néanmoins ils n'essuyèrent aucune
violence. A peine arrivée au château, la voiture fut entourée. La famille
royale descendit précipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de
gardes nationaux, destinés à la protéger. La reine, demeurée la dernière,
se vit presque enlevée dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon,
ennemis de la cour, mais généreux amis du malheur. En les voyant
s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais
elle s'abandonna à eux, et arriva saine et sauve au palais.
Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut être justement attribuée à
aucun de ceux qui l'avaient préparé. Un accident le fit manquer, un
accident pouvait le faire réussir. Si, par exemple, Drouet avait été joint
et arrêté par celui qui le poursuivait, la voiture était sauvée. Peut-être
aussi le roi manqua-t-il d'énergie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en
soit, ce voyage ne doit être reproché à personne, ni à ceux qui l'ont
conseillé, ni à ceux qui l'ont exécuté, il était le résultat de cette
fatalité qui poursuit la faiblesse au milieu des crises révolutionnaires.
L'effet du voyage de Varennes fut de détruire tout respect pour le roi,
d'habituer les esprits à se passer de lui, et de faire naître le voeu de la
république. Dès le matin de son arrivée, l'assemblée avait pourvu à tout
par un décret[8]. Louis XVI était suspendu de ses fonctions; une garde
était donnée à sa personne, à celle de la reine et du dauphin. Cette garde
était chargée d'en répondre. Trois députés, d'André, Tronchet, Duport
étaient commis pour recevoir les déclarations du roi et de la reine. La
plus grande mesure était observée dans les expressions, car jamais cette
assemblée ne manqua aux convenances; mais le résultat était évident, et
le roi était provisoirement détrôné.
La responsabilité imposée à la garde nationale la rendit sévère et souvent
importune dans son service auprès des personnes royales. Des sentinelles
veillaient continuellement à leur porte, et ne les perdaient jamais de vue.
Le roi, voulant un jour s'assurer s'il était réellement prisonnier, se
présente à une porte; la sentinelle s'oppose à son passage: «Me
reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, répond la sentinelle.» Il
ne restait au roi que la faculté de se promener le matin dans les
Tuileries, avant que le jardin fût ouvert au public.
Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproché à
Mirabeau, ils prêtèrent secours au trône et s'entendirent avec la cour. Il
est vrai qu'ils ne reçurent aucun argent; mais c'était moins le prix de
l'alliance que l'alliance elle-même qu'ils avaient reproché à Mirabeau; et
après avoir été autrefois si sévères, ils subissaient maintenant la loi
commune à tous les chefs populaires, qui les force à s'allier
successivement au pouvoir, à mesure qu'ils y arrivent. Néanmoins, rien
n'était plus louable, en l'état des choses, que le service rendu au roi par
Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrèrent plus d'adresse, de force
et de talent, Barnave dicta la réponse du roi aux commissaires nommés par
l'assemblée. Dans cette réponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le désir
de mieux connaître l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux étudiée
dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu
sortir de France. Quant à ses protestations contenues dans le mémoire remis
à l'assemblée, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les
principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'exécution
qui lui étaient laissés. Maintenant, ajoutait-il, que la volonté générale
lui était manifestée, il n'hésitait pas à s'y soumettre et à faire tous les
sacrifices nécessaires pour le bien de tous[9].
Bouillé, pour attirer sur sa personne la colère de l'assemblée, lui adressa
une lettre qu'on pourrait dire insensée, sans le motif généreux qui la
dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il
s'y était opposé; il déclarait au nom des souverains que Paris répondrait
de la sûreté de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle
serait vengé d'une manière éclatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'être
pas, que les moyens militaires de la France étaient nuls; qu'il connaissait
d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-même les armées
ennemies au sein de sa patrie. L'assemblée se prêta elle-même à cette
généreuse bravade, et jeta tout sur Bouillé, qui n'avait rien à craindre,
car il était déjà à l'étranger.
La cour d'Espagne, appréhendant que la moindre démonstration n'irritât les
esprits et n'exposât la famille royale à de plus grands dangers, empêcha
une tentative préparée sur la frontière du Midi, et à laquelle les
chevaliers de Malte devaient concourir avec deux frégates. Elle déclara
ensuite au gouvernement français que ses bonnes dispositions n'étaient pas
changées à son égard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure.
De ce côté, les puissances excitées par les émigrés étaient menaçantes. Des
envoyés furent dépêchés par le roi à Bruxelles et à Coblentz. Ils devaient
tâcher de s'entendre avec l'émigration, lui faire connaître les bonnes
dispositions de l'assemblée, et l'espérance qu'on avait conçue d'un
arrangement avantageux. Mais à peine arrivés, ils furent indignement
traités, et revinrent aussitôt à Paris. Les émigrés levèrent des corps au
nom du roi, et l'obligèrent ainsi à leur donner un désaveu formel. Ils
prétendirent que Monsieur, alors réuni à eux, était régent du royaume; que
le roi, étant prisonnier, n'avait plus de volonté à lui, et que celle qu'il
exprimait n'était que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec
les Turcs, qui se conclut dans le mois d'août, excita encore davantage leur
joie insensée, et ils crurent avoir à leur disposition toutes les
puissances de l'Europe. En considérant le désarmement des places fortes, la
désorganisation de l'armée abandonnée par tous les officiers, ils ne
pouvaient douter que l'invasion n'eût lieu très prochainement et ne
réussît. Et cependant il y avait déjà près de deux ans qu'ils avaient
quitté la France, et, malgré leurs belles espérances de chaque jour, ils
n'étaient point encore rentrés en vainqueurs, comme ils s'en flattaient!
Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Léopold,
épuisé par la guerre, et mécontent des émigrés, désirait la paix; le roi de
Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun intérêt à tenir; Gustave était
jaloux de commander une expédition contre la France, mais il se trouvait
fort éloigné; et Catherine, qui devait le seconder, à peine délivrée des
Turcs, avait encore la Pologne à comprimer. D'ailleurs, pour opérer cette
coalition, il fallait mettre tant d'intérêts d'accord, qu'on ne pouvait
guère se flatter d'y parvenir.
La déclaration de Pilnitz aurait dû surtout éclairer les émigrés sur le
zèle des souverains[10].
Cette déclaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur
Léopold, portait que la situation du roi de France était d'un intérêt
commun à tous les souverains, et que sans doute ils se réuniraient pour
donner à Louis XVI les moyens d'établir un gouvernement convenable aux
intérêts du trône et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et
l'empereur se réuniraient aux autres princes, pour parvenir au même but. En
attendant, leurs troupes devaient être mises en état d'agir. On a su depuis
que cette déclaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que
l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux prétentions de la Prusse sur une
partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse à négliger ses
plus anciens intérêts en se liant avec l'Autriche contre la France. Que
devait-on attendre d'un zèle qu'il fallait exciter par de pareils moyens?
Et s'il était si réservé dans ses expressions, que devait-il être dans ses
actes? La France, il est vrai, était en désarmement, mais tout un peuple
debout est bientôt armé; et comme le dit plus tard le célèbre Carnot, qu'y
a-t-il d'impossible à vingt-cinq millions d'hommes? A la vérité, les
officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et placés par faveur,
ils étaient sans expérience et déplaisaient à l'armée. D'ailleurs, l'essor
donné à tous les moyens allait bientôt produire des officiers et des
généraux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, même sans avoir la
présomption de Coblentz, douter de la résistance que la France opposa plus
tard à l'invasion.
En attendant, l'assemblée envoya des commissaires à la frontière, et
ordonna de grands préparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient à
marcher; plusieurs généraux offraient leurs services, et entre autres
Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les défilés de l'Argonne.
Tout en donnant ses soins à la sûreté extérieure de l'état, l'assemblée se
hâtait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses
fonctions, et, s'il était possible, quelques-unes de ses prérogatives.
Toutes les subdivisions du côté gauche, excepté les hommes qui venaient de
prendre le nom tout nouveau de républicains, s'étaient ralliées à un même
système de modération. Barnave et Malouet marchaient ensemble et
travaillaient de concert. Pétion, Robespierre, Buzot, et quelques autres
encore, avaient adopté la république mais ils étaient en petit nombre. Le
côté droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir à
la majorité modérée. Cette majorité n'en dominait pas moins l'assemblée.
Ses ennemis, qui l'auraient accusée si elle eût détrôné le roi, lui ont
cependant reproché de l'avoir ramené à Paris, et replacé sur un trône
chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la république
était trop hasardeux. Changer la dynastie était inutile, car à se donner un
roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orléans ne
méritait pas d'être préféré à Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas,
déposséder le roi actuel, c'était manquer à des droits reconnus, et envoyer
à l'émigration un chef précieux pour elle, car il lui aurait apporté des
titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre à Louis XVI son autorité,
lui restituer le plus de prérogatives qu'on le pourrait, c'était remplir sa
tâche constitutionnelle, et ôter tout prétexte à la guerre civile; en un
mot, c'était faire son devoir, car le devoir de l'assemblée, d'après tous
les engagemens qu'elle avait pris, c'était d'établir le gouvernement libre,
mais monarchique.
L'assemblée n'hésita pas, mais elle eut de grands obstacles à vaincre. Le
mot nouveau de république avait piqué les esprits déjà un peu blasés sur
ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi
avaient, comme on l'a vu, appris à se passer de lui. Les journaux et les
clubs dépouillèrent aussitôt le respect dont sa personne avait toujours été
l'objet. Son départ, qui, aux termes du décret sur la résidence des
fonctionnaires publics, rendait la déchéance imminente, fit dire qu'il
était déchu. Cependant, d'après ce même décret, il fallait pour la
déchéance la sortie du royaume et la résistance aux sommations du corps
législatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exaltés, et ils
déclaraient le roi coupable et démissionnaire. Les Jacobins, les
Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'après
s'être délivrés du roi, on se l'imposât de nouveau et volontairement. Si le
duc d'Orléans avait eu des espérances, c'est alors qu'elles purent se
réveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et
combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il fût,
convenait peu à l'état des esprits. Quelques pamphlétaires qui lui étaient
dévoués, peut-être à son insu, essayèrent, comme Antoine fit pour César, de
mettre la couronne sur sa tête; ils proposèrent de lui donner la régence,
mais il se vit obligé de la repousser par une déclaration qui fut aussi peu
considérée que sa personne. _Plus de roi_, était le cri général, aux
Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics.
Les adresses se multipliaient: il y en eut une affichée sur tous les murs
de Paris, et même sur ceux de l'assemblée. Elle était signée du nom
d'Achille Duchâtelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Français; il leur
rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il
concluait que l'absence du prince valait mieux que sa présence; il ajoutait
que sa désertion était une abdication, que la nation et Louis XVI étaient
dégagés de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire était pleine
des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer à s'en donner encore un.
Cette adresse, attribuée au jeune Achille Duchâtelet, était de Thomas
Payne, Anglais, et acteur principal dans la révolution américaine. Elle fut
dénoncée à l'assemblée, qui, après de vifs débats, pensa qu'il fallait
passer à l'ordre du jour, et répondre par l'indifférence aux avis et aux
injures, ainsi qu'on avait toujours fait.
Enfin les commissaires chargés de faire leur rapport sur l'affaire de
Varennes, le présentèrent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait
rien de coupable; d'ailleurs, le fût-il, le roi était inviolable. Enfin la
déchéance ne pouvait en résulter, puisque le roi n'était point demeuré
assez long-temps éloigné, et n'avait pas résisté aux sommations du corps
législatif.
Robespierre, Buzot, Pétion, répétèrent tous les argumens connus contre
l'inviolabilité. Duport, Barnave et Salles, leur répondirent, et il fut
enfin décrété que le roi ne pouvait être mis en cause pour le fait de son
évasion. Deux articles furent seulement ajoutés au décret d'inviolabilité.
A peine cette décision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta
hautement au nom de l'humanité.
Il y eut dans la soirée qui précéda cette décision un grand tumulte aux
Jacobins. On y rédigea une pétition adressée à l'assemblée, pour qu'elle
déclarât le roi déchu comme perfide et traître à ses sermens, et qu'elle
pourvût à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut
résolu que cette pétition serait portée le lendemain au Champ-de-Mars, où
chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet,
elle fut portée au lieu convenu, et à la foule des séditieux se joignit
celle des curieux qui voulaient être témoins de l'événement. Dans ce
moment, le décret était rendu, et il n'y avait plus lieu à une pétition.
Lafayette arriva, brisa les barricades déjà élevées, fut menacé, et reçut
même un coup de feu qui, quoique tiré à bout portant, ne l'atteignit pas.
Les officiers municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de la populace
qu'elle se retirât. Des gardes nationaux furent placés pour veiller à sa
retraite, et on espéra un instant qu'elle se dissiperait; mais bientôt
le tumulte recommença. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait
pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent égorgés, et alors le désordre
n'eut plus de bornes. L'assemblée fit appeler la municipalité, et la
chargea de veiller à l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit
déployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la
force, quoi qu'on ait dit, était juste. On voulait, ou on ne voulait pas
les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent
exécutées, qu'il y eût quelque chose de fixe, que l'insurrection ne fût pas
perpétuelle, et que la volonté de l'assemblée ne pût être réformée par les
plébiscites de la multitude. Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il
s'avança avec ce courage impassible qu'il avait toujours montré, reçut sans
être atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire
toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques
coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia
bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu. La première
décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagéré. Les
uns l'ont réduit à trente, d'autres l'ont élevé à quatre cents, et les
furieux à quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment,
et la terreur devint générale. Cet exemple sévère apaisa pour quelques
instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir
excité ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru,
car le désordre convenait à plusieurs. Le roi, la majorité de l'assemblée,
la garde nationale, les autorités municipales et départementales, étaient
d'accord alors pour établir l'ordre constitutionnel; et ils avaient à
combattre la démocratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemblée et
la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche éclairée et
sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces
circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son côté semblait se
résigner à une autorité limitée. Mais s'il leur convenait de s'arrêter au
point où elles en étaient arrivées, cela ne convenait pas à l'aristocratie,
qui désirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acquérir et
s'élever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, était l'orateur de
cette bourgeoisie sage et modérée; Lafayette en était le chef militaire.
Danton, Camille Desmoulins étaient les orateurs, et Santerre le général de
cette multitude qui voulait régner à son tour. Quelques esprits ardens ou
fanatiques la représentaient, soit à l'assemblée, soit dans les
administrations nouvelles, et hâtaient son règne par leurs déclamations.
L'exécution du Champ-de-Mars fut fort reprochée à Lafayette et à Bailly.
Mais tous deux, plaçant leur devoir dans l'observation de la loi, en
sacrifiant leur popularité et leur vie à son exécution, n'eurent aucun
regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'énergie qu'ils
montrèrent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient déjà à se
soustraire aux coups qu'ils croyaient dirigés contre eux. Robespierre,
qu'on a vu jusqu'à présent soutenir les propositions les plus exagérées,
tremblait dans son obscure demeure; et, malgré son inviolabilité de député,
demandait asile à tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un
instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmées par la crainte.
L'assemblée prit à cette époque une détermination qui a été critiquée
depuis, et dont le résultat n'a pas été aussi funeste qu'on l'a pensé. Elle
décréta qu'aucun de ses membres ne serait réélu. Robespierre fut l'auteur
de la proposition, et on l'attribua chez lui à l'envie qu'il éprouvait
contre des collègues parmi lesquels il n'avait pas brillé. Il était au
moins naturel qu'il leur en voulût, ayant toujours lutté avec eux; et dans
ses sentimens il put y avoir tout à la fois de la conviction, de l'envie et
de la haine. L'assemblée, qu'on accusait de vouloir perpétuer ses pouvoirs,
et qui d'ailleurs déplaisait déjà à la multitude par sa modération,
s'empressa de répondre à toutes les attaques par un désintéressement
peut-être exagéré, en décidant que ses membres seraient exclus de la
prochaine législature. La nouvelle assemblée se trouva ainsi privée
d'hommes dont l'exaltation était un peu amortie et dont la science
législative avait mûri par une expérience de trois ans. Cependant, en
voyant plus tard la cause des révolutions qui suivirent, on jugera mieux
quelle a pu être l'im portance de cette mesure si souvent condamnée.
C'était le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer
dans le calme une si orageuse carrière. Les membres du côté gauche avaient
le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la
constitution. Il avait été résolu qu'on la lirait tout entière pour juger
de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'était
là ce qu'on nomma la révision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de
la ferveur républicaine, regardé comme une mesure de calamité. Barnave et
les Lameth s'étaient entendus avec Malouet pour réformer certains articles
qui portaient atteinte à la prérogative royale, et à ce qu'on nommait la
stabilité du trône. On dit même qu'ils avaient le projet de rétablir les
deux chambres. Il était convenu qu'à l'instant où la lecture serait
achevée, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui répondrait
avec véhémence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en défendant la
plupart des articles, il en abandonnerait certains comme évidemment
dangereux et condamnés par une expérience reconnue. Telles étaient les
conditions arrêtées, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses
protestations du côté droit, qui avait résolu de ne plus voter. Il n'y eut
plus alors aucun accommodement possible. Le côté gauche ne voulut plus rien
entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui
s'élevèrent de toutes parts empêchèrent Malouet et les siens de
poursuivre[12]. La constitution fut donc achevée avec quelque hâte, et
présentée au roi pour qu'il l'acceptât. Dès cet instant, sa liberté lui fut
rendue, ou, si l'on veut, la consigne sévère du château fut levée, et il
eut la faculté de se retirer où il voudrait, pour examiner l'acte
constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI?
Refuser la constitution c'était abdiquer en faveur de la république. Le
plus sûr, même dans son système, était d'accepter et d'attendre du temps
les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui être dues. En conséquence,
après un certain nombre de jours, il déclara qu'il acceptait la
constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire éclata à cette
nouvelle, comme si en effet on avait redouté quelque obstacle de la part
du roi, comme si son consentement eût été une concession inespérée. Il se
rendit à l'assemblée, où il fut accueilli comme dans les plus beaux jours.
Lafayette, qui n'oubliait jamais de réparer les maux inévitables des
troubles politiques, proposa une amnistie générale pour tous les faits
relatifs à la révolution. Cette amnistie fut proclamée au milieu des cris
de joie, et les prisons furent aussitôt ouvertes. Enfin, le 30 septembre,
Thouret, dernier président, déclara que l'assemblée constituante
avait terminé ses séances.