Gorju prit un air naïf.--«Une brouille? Tiens! tiens!»

Et s'ils avaient pu voir sa mine, quand ils eurent tourné les talons,

ils auraient compris qu'il en flairait la cause.

Un peu plus loin, ils s'arrêtèrent devant un enclos de treillage qui

contenait des loges à chiens et une maisonnette en tuiles rouges.

Victorine était sur le seuil. Des aboiements retentirent. La femme du

garde parut.

Sachant pourquoi le maire venait, elle héla Victor.

Tout d'avance était prêt, et leur trousseau dans deux mouchoirs que

fermaient des épingles.

«Bon voyage!» leur dit-elle, trop heureuse de n'avoir plus cette

vermine.

Était-ce leur faute s'ils étaient nés d'un père forçat? Au contraire,

ils semblaient très doux, ne s'inquiétaient pas même de l'endroit où on

les menait.

Bouvard et Pécuchet les regardaient marcher devant eux.

Victorine chantonnait des paroles indistinctes, son foulard au bras,

comme une modiste qui porte un carton. Elle se retournait quelquefois,

et Pécuchet, devant ses frisettes blondes et sa gentille tournure,

regrettait de n'avoir pas une enfant pareille. Élevée en d'autres

conditions, elle serait charmante plus tard. Quel bonheur que de la

voir grandir, d'entendre tous les jours son ramage d'oiseau, quand il

le voudrait, de l'embrasser,--et un attendrissement, lui montant du

cœur aux lèvres, humecta ses paupières, l'oppressait un peu.

Victor, comme un soldat, s'était mis son bagage sur le dos. Il

sifflait, jetait des pierres aux corneilles dans les sillons, allait

sous les arbres pour se couper des badines. Foureau le rappela; et

Bouvard, en le retenant par la main, jouissait de sentir dans la sienne

ces doigts d'enfant robustes et vigoureux. Le pauvre petit diable ne

demandait qu'à se développer librement, comme une fleur en plein air!

et il pourrirait entre des murs, avec des leçons, des punitions, un

tas de bêtises! Bouvard fut saisi par une révolte de la pitié, une

indignation contre le sort, une de ces rages où l'on veut détruire le

gouvernement.--«Galope! dit-il, amuse-toi! jouis de ton reste!»

Le gamin s'échappa.

Sa sœur et lui coucheraient à l'auberge,--et, dès l'aube, le messager

de Falaise prendrait Victor pour le descendre au pénitencier de

Beaubourg,--une religieuse de l'orphelinat de Grand-Camp emmènerait

Victorine.

Foureau, ayant donné ces détails, se replongea dans ses pensées. Mais

Bouvard voulut savoir combien pouvait coûter l'entretien des deux

mioches.

«Bah!... l'affaire, peut-être, de trois cents francs! Le comte m'en a

remis vingt-cinq pour les premiers débours! Quel pingre!»

Et, gardant sur le cœur le mépris de son écharpe, Foureau hâtait le pas

silencieusement.

Bouvard murmura: «Ils me font de la peine. Je m'en chargerais bien!

--Moi aussi», dit Pécuchet.

La même idée leur était venue.

Il existait sans doute des empêchements?

«Aucun!» répliqua Foureau. D'ailleurs il avait le droit, comme maire,

de confier à qui bon lui semblait les enfants abandonnés,--et, après

une longue hésitation: «Eh bien, oui! prenez-les! ça le fera bisquer.»

Bouvard et Pécuchet les emmenèrent.

En rentrant chez eux, ils trouvèrent au bas de l'escalier, sous la

madone, Marcel à genoux, et qui priait avec ferveur. La tête renversée,

les yeux demi-clos, et dilatant son bec-de-lièvre, il avait l'air d'un

fakir en extase.

«Quelle brute! dit Bouvard.

--Pourquoi? Il assiste peut-être à des choses que tu lui jalouserais,

si tu pouvais les voir. N'y a-t-il pas deux mondes tout à fait

distincts? L'objet d'un raisonnement a moins de valeur que la manière

de raisonner. Qu'importe la croyance! Le principal est de croire.»

Telles furent, à la remarque de Bouvard, les objections de Pécuchet.

X

Ils se procurèrent plusieurs ouvrages touchant l'éducation, et leur

système fut résolu. Il fallait bannir toute idée métaphysique, et,

d'après la méthode expérimentale, suivre le développement de la nature.

Rien ne pressait, les deux élèves devant oublier ce qu'ils avaient

appris.

Bien qu'ils eussent un tempérament solide, Pécuchet voulait comme un

Spartiate les endurcir encore, les accoutumer à la faim, à la soif, aux

intempéries, et même qu'ils portassent des chaussures trouées afin de

prévenir les rhumes. Bouvard s'y opposa.

Le cabinet noir au fond du corridor devint leur chambre à coucher.

Elle avait pour meubles deux lits de sangle, deux couchettes, un broc;

l'œil-de-bœuf s'ouvrait au-dessus de leur tête, et des araignées

couraient le long du plâtre.

Souvent, ils se rappelaient l'intérieur d'une cabane où l'on se

disputait.

Leur père était rentré, une nuit, avec du sang aux mains. Quelque temps

après, les gendarmes étaient venus. Ensuite, ils avaient logé dans un

bois. Des hommes qui faisaient des sabots embrassaient leur mère. Elle

était morte, une charrette les avait emmenés. On les battait beaucoup,

ils s'étaient perdus. Puis ils revoyaient le garde champêtre, Mme de

Noares, Sorel, et, sans se demander pourquoi cette autre maison, ils

s'y trouvaient heureux. Aussi leur étonnement fut pénible quand, au

bout de huit mois, les leçons recommencèrent. Bouvard se chargea de la

petite, Pécuchet du gamin.

Victor distinguait ses lettres, mais n'arrivait pas à former les

syllables. Il en bredouillait, s'arrêtait tout à coup et avait l'air

idiot. Victorine posait des questions. D'où vient que _ch_ dans

_orchestre_ a le son d'un _q_ et celui d'un _k_ dans _archéologique_?

On doit par moments joindre deux voyelles, d'autres fois les détacher.

Tout cela n'est pas juste. Elle s'indignait.

Les maîtres professaient à la même heure, dans leurs chambres

respectives, et, la cloison étant mince, ces quatre voix, une flûtée,

une profonde et deux aiguës composaient un charivari abominable. Pour

en finir et stimuler les mioches par l'émulation, ils eurent l'idée de

les faire travailler ensemble dans le muséum et on aborda l'écriture.

Les deux élèves à chaque bout de la table copiaient un exemple; mais la

position du corps était mauvaise. Il les fallait redresser, leurs pages

tombaient, leurs plumes se fendaient, l'encre se renversait.

Victorine, en de certains jours, allait bien pendant trois minutes,

puis traçait des griffonnages, et, prise de découragement, restait les

yeux au plafond. Victor ne tardait pas à s'endormir, vautré au milieu

du bureau.

Peut-être souffraient-ils? Une tension trop forte nuit aux jeunes

cervelles.

«Arrêtons-nous», dit Bouvard.

Rien n'est stupide comme de faire apprendre par cœur; cependant, si on

n'exerce pas la mémoire, elle s'atrophiera, et ils leur serinèrent les

premières fables de La Fontaine. Les enfants approuvaient la fourmi qui

thésaurise, le loup qui mange l'agneau, le lion qui prend toutes les

parts.

Devenus plus hardis, ils dévastaient le jardin. Mais quel amusement

leur donner?

Jean-Jacques, dans _Émile_, conseille au gouverneur de faire faire à

l'élève ses jouets lui-même en l'aidant un peu, sans qu'il s'en doute.

Bouvard ne put réussir à fabriquer un cerceau, Pécuchet à coudre une

balle. Ils passèrent aux jeux instructifs tels que des découpures;

Pécuchet leur montra son microscope. La chandelle étant allumée,

Bouvard dessinait avec l'ombre de ses doigts sur la muraille le profil

d'un lièvre ou d'un cochon. Le public s'en fatigua.

Des auteurs exaltent comme plaisir un déjeuner champêtre, une partie

de bateau; était-ce praticable, franchement? Et Fénelon recommande de

temps à autre «une conversation innocente». Impossible d'en imaginer

une seule!

Ils revinrent aux leçons, et les boules à facettes, les rayures,

le bureau typographique, tout avait échoué, quand ils avisèrent un

stratagème.

Comme Victor était enclin à la gourmandise, on lui présentait le nom

d'un plat; bientôt il lut couramment dans le _Cuisinier français_.

Victorine étant coquette, une robe lui serait donnée, si, pour

l'avoir, elle écrivait à la couturière. En moins de trois semaines,

elle accomplit ce prodige. C'était courtiser leurs défauts, moyen

pernicieux, mais qui avait réussi.

Maintenant qu'ils savaient écrire et lire, que leur apprendre? Autre

embarras.

Les filles n'ont pas besoin d'être savantes comme les garçons.

N'importe, on les élève ordinairement en véritables brutes, tout leur

bagage intellectuel se bornant à des sottises mystiques.

Convient-il de leur enseigner les langues? «L'espagnol et l'italien,

prétend le Cygne de Cambrai, ne servent guère qu'à lire des ouvrages

dangereux.» Un tel motif leur parut bête. Cependant Victorine n'aurait

que faire de ces idiomes, tandis que l'anglais est d'un usage plus

commun. Pécuchet en étudia les règles; il démontrait, avec sérieux, la

façon d'émettre le _th_: «Tiens, comme cela, _the, the, the_?» Mais

avant d'instruire un enfant, il faudrait connaître ses aptitudes. On

les devine par la phrénologie. Ils s'y plongèrent, puis voulurent en

vérifier les assertions sur leurs personnes. Bouvard présentait la

bosse de la bienveillance, de l'imagination, de la vénération et celle

de l'énergie amoureuse: vulgo, érotisme.

On sentait sur les temporaux de Pécuchet la philosophie et

l'enthousiasme joints à l'esprit de ruse.

Effectivement, tels étaient leurs caractères. Ce qui les surprit

davantage, ce fut de reconnaître chez l'un comme chez l'autre le

penchant à l'amitié, et, charmés de la découverte, ils s'embrassèrent

avec attendrissement.

Leur examen ensuite porta sur Marcel. Son plus grand défaut, et

qu'ils n'ignoraient pas, était un extrême appétit. Néanmoins, Bouvard

et Pécuchet furent effrayés en constatant au-dessus du pavillon de

l'oreille, à la hauteur de l'œil, l'organe de l'alimentivité. Avec

l'âge, leur domestique deviendrait peut-être comme cette femme de la

Salpêtrière qui mangeait quotidiennement huit livres de pain, engloutit

une fois douze potages et une autre soixante bols de café. Ils ne

pourraient y suffire.

Les têtes de leurs élèves n'avaient rien de curieux; ils s'y prenaient

mal sans doute. Un moyen très simple développa leur expérience.

Les jours de marché, ils se faufilaient au milieu des paysans sur la

place entre les sacs d'avoine, les paniers de fromages, les veaux, les

chevaux, insensibles aux bousculades; et quand ils trouvaient un jeune

garçon avec son père, ils demandaient à lui palper le crâne dans un but

scientifique.

Le plus grand nombre ne répondait même pas; d'autres, croyant

qu'il s'agissait d'une pommade pour la teigne, refusaient, vexés;

quelques-uns, par indifférence, se laissaient emmener sous le porche de

l'église, où l'on serait tranquille.

Un matin que Bouvard et Pécuchet y commençaient leur manœuvre, le

curé tout à coup parut, et, voyant ce qu'ils faisaient, accusa la

phrénologie de pousser au matérialisme et au fatalisme.

Le voleur, l'assassin, l'adultère, n'ont plus qu'à rejeter leurs crimes

sur la faute de leurs bosses.

Bouvard objecta que l'organe prédispose à l'action sans pourtant y

contraindre. De ce qu'un homme a le germe d'un vice, rien ne prouve

qu'il sera vicieux.

«Du reste, j'admire les orthodoxes! ils soutiennent les idées innées et

repoussent les penchants. Quelle contradiction!»

Mais la phrénologie, suivant M. Jeufroy, niait l'omnipotence divine, et

il était malséant de la pratiquer à l'ombre du saint lieu, en face même

de l'autel.

«Retirez-vous, non! retirez-vous!»

Ils s'établirent chez Ganot le coiffeur. Pour vaincre toute hésitation,

Bouvard et Pécuchet allaient jusqu'à régaler les parents d'une barbe ou

d'une frisure.

Le docteur, un après-midi, vint s'y faire couper les cheveux. En

s'asseyant dans le fauteuil, il aperçut, reflétés par la glace, les

deux phrénologues qui promenaient leurs doigts sur des caboches

d'enfant.

«Vous en êtes à ces bêtises-là? dit-il.

--Pourquoi, bêtises?»

Vaucorbeil eut un sourire méprisant, puis affirma qu'il n'y avait point

dans le cerveau plusieurs organes.

Ainsi tel homme digère un aliment que ne digère pas tel autre! Faut-il

supposer dans l'estomac autant d'estomacs qu'il s'y trouve de goûts?

Cependant un travail délasse d'un autre, un effort intellectuel ne

tend pas à la fois toutes les facultés, chacune a donc un siège

distinct.

«Les anatomistes ne l'ont pas rencontré, dit Vaucorbeil.

--C'est qu'ils ont mal disséqué, reprit Pécuchet.

--Comment?

--Eh! oui. Ils coupent des tranches, sans égard à la connexion des

parties, phrase d'un livre qu'il se rappelait.

--Voilà une balourdise, s'écria le médecin. Le crâne ne se moule pas

sur le cerveau, l'extérieur sur l'intérieur.

--Gall se trompe, et je vous défie de légitimer sa doctrine en prenant,

au hasard, trois personnes dans la boutique.»

La première était une paysanne avec de gros yeux bleus.

Pécuchet dit, en l'observant:

«Elle a beaucoup de mémoire.»

Son mari attesta le fait et s'offrit lui-même à l'exploration.

«Oh! vous, mon brave, on vous conduit difficilement.»

D'après les autres, il n'y avait pas dans le monde un pareil têtu.

La troisième épreuve se fit sur un gamin escorté de sa grand'mère.

Pécuchet déclara qu'il devait chérir la musique.

«Je crois bien, dit la bonne femme; montre à ces messieurs, pour voir.»

Il tira de sa blouse une guimbarde et se mit à souffler dedans.

Un fracas s'éleva, c'était la porte, claquée violemment par le docteur,

qui s'en allait.

Ils ne doutèrent plus d'eux-mêmes, et, appelant les deux élèves,

recommencèrent l'analyse de leur boîte osseuse.

Celle de Victorine était généralement unie, marque de pondération;

mais son frère avait un crâne déplorable; une éminence très forte dans

l'angle mastoïdien des pariétaux indiquait l'organe de la destruction,

du meurtre, et plus bas un renflement était le signe de la convoitise,

du vol. Bouvard et Pécuchet en furent attristés pendant huit jours.

Mais il faudrait comprendre le sens exact des mots; ce qu'on appelle

la combativité implique le dédain de la mort. S'il fait des homicides,

il peut de même produire des sauvetages. L'acquisivité englobe le tact

des filous et l'ardeur des commerçants. L'irrévérence est parallèle à

l'esprit de critique, la ruse à la circonspection. Toujours un instinct

se dédouble en deux parties: une mauvaise, une bonne. On détruira la

seconde en cultivant la première, et par cette méthode, un enfant

audacieux, loin d'être un bandit, deviendra un général. Le lâche n'aura

seulement que de la prudence, l'avare de l'économie, le prodigue de la

générosité.

Un rêve magnifique les occupa: s'ils menaient à bien l'éducation de

leurs élèves, ils fonderaient plus tard un établissement ayant pour but

de redresser l'intelligence, dompter les caractères, ennoblir le cœur.

Déjà ils parlaient des souscriptions et de la bâtisse.

Leur triomphe chez Ganot les avait rendus célèbres, et des gens les

venaient consulter, afin qu'on leur dise leurs chances de fortune.

Il en défila de toutes les espèces: crânes en boule, en poire, en pain

de sucre, des carrés, d'élevés, de resserrés, d'aplatis, avec des

mâchoires de bœuf, des figures d'oiseaux, des yeux de cochon; mais tant

de monde gênait le perruquier dans son travail. Les coudes frôlaient

l'armoire à vitres contenant la parfumerie; on dérangeait les peignes,

le lavabo fut brisé, et il flanqua dehors tous les amateurs, en priant

Bouvard et Pécuchet de les suivre, _ultimatum_ qu'ils acceptèrent sans

murmurer, étant un peu fatigués de la crânioscopie.

Le lendemain, comme ils passaient devant le jardinet du capitaine, ils

aperçurent, causant avec lui, Girbal, Coulon, le garde champêtre et son

fils cadet, Zéphyrin, habillé en enfant de chœur. Sa robe était toute

neuve; il se promenait dessous avant de la remettre à la sacristie, et

on le complimentait.

Curieux de savoir ce qu'ils en penseraient, Placquevent pria ces

messieurs de palper son jeune homme.

La peau du front avait l'air comme tendue; un nez mince, très

cartilagineux du bout, tombait obliquement sur des lèvres pincées; le

menton était pointu, le regard fuyant, l'épaule droite trop haute.

«Retire ta calotte», lui dit son père.

Bouvard glissa ses mains dans sa chevelure couleur de paille, puis

ce fut le tour de Pécuchet, et ils se communiquaient à voix basse

leurs observations: «_Biophilie_ manifeste. Ah! ah! _l'approbativité!_

_conscienciosité_ absente! _amativité_ nulle!

--Eh bien?» dit le garde champêtre.

Pécuchet ouvrit sa tabatière et huma une prise.

«Rien de bon, hein?

--Ma foi, répliqua Bouvard, ce n'est guère fameux.»

Placquevent rougit d'humiliation:

«Il fera tout de même ma volonté.

--Oh! oh!

--Mais je suis son père, nom de Dieu! et j'ai bien le droit...

--Dans une certaine mesure», reprit Pécuchet.

Girbal s'en mêla:

«L'autorité paternelle est incontestable.

--Mais si le père est un idiot?

--N'importe, dit le capitaine, son pouvoir n'en est pas moins absolu.

--Dans l'intérêt des enfants», ajouta Coulon.

D'après Bouvard et Pécuchet, ils ne devaient rien aux auteurs de leurs

jours, et les parents, au contraire, leur doivent la nourriture,

l'instruction, des prévenances, enfin tout.

Les bourgeois se récrièrent devant cette opinion immorale. Placquevent

en était blessé comme d'une injure.

«Avec cela, ils sont jolis, ceux que vous ramassez sur les grandes

routes; ils iront loin! Prenez garde!

--Garde à quoi? dit aigrement Pécuchet.

--Oh! je n'ai pas peur de vous!

--Ni moi non plus!»

Coulon intervint, modéra le garde champêtre et le fit s'éloigner.

Pendant quelques minutes on resta silencieux. Puis il fut question

des dahlias du capitaine, qui ne lâcha point son monde sans les avoir

exhibés l'un après l'autre.

Bouvard et Pécuchet rejoignaient leur domicile, quand, à cent pas

devant eux, ils distinguèrent Placquevent; et Zéphyrin, près de lui,

levant le coude en manière de bouclier pour se garantir des gifles.

Ce qu'ils venaient d'entendre exprimait, sous d'autres formes, les

idées de M. le comte; mais l'exemple de leurs élèves témoignerait

combien la liberté l'emporte sur la contrainte. Un peu de discipline

était cependant nécessaire.

Pécuchet cloua dans le muséum un tableau pour les démonstrations;

on tiendrait un journal où les actions de l'enfant, notées le soir,

seraient relues le lendemain. Tout s'accomplirait au son de la cloche.

Comme Dupont de Nemours, ils useraient de l'injonction paternelle

d'abord, puis de l'injonction militaire, et le tutoiement fut interdit.

Bouvard tâcha d'apprendre le calcul à Victorine. Quelquefois ils se

trompaient; ils en riaient l'un et l'autre; puis, le baisant sur le

cou, à la place qui n'a pas de barbe, elle demandait à s'en aller; il

la laissait partir.

Pécuchet, aux heures des leçons, avait beau tirer la cloche et crier

par la fenêtre l'injonction militaire, le gamin n'arrivait pas. Ses

chaussettes lui pendaient toujours sur les chevilles; à table même,

il se fourrait les doigts dans le nez et ne retenait point ses gaz.

Broussais, là-dessus, défend les réprimandes, car «il faut obéir aux

sollicitations d'un instinct conservateur».

Victorine et lui employaient un affreux langage, disant: _mé itou_ pour

«moi aussi», _bère_ pour «boire», _al_ pour «elle», un _devantiau_, de

_l'iau_; mais comme la grammaire ne peut être comprise des enfants,

et qu'ils la sauront s'ils entendent parler correctement, les deux

bonshommes surveillaient leurs discours jusqu'à en être incommodés.

Ils différaient d'opinions quant à la géographie. Bouvard pensait qu'il

est plus logique de débuter par la commune, Pécuchet, par l'ensemble du

monde.

Avec un arrosoir et du sable, il voulut démontrer ce qu'était un

fleuve, une île, un golfe, et même sacrifia trois plates-bandes pour

les trois continents; mais les points cardinaux n'entraient pas dans la

tête de Victor.

Par une nuit de janvier, Pécuchet l'emmena en rase campagne. Tout

en marchant, il préconisait l'astronomie; les marins l'utilisent

dans leurs voyages; Christophe Colomb, sans elle, n'eût pas fait sa

découverte. Nous devons de la reconnaissance à Copernic, à Galilée et à

Newton.

Il gelait très fort, et sur le bleu noir du ciel une infinité de

lumières scintillaient. Pécuchet leva les yeux.

«Comment! pas de grande Ourse!»

La dernière fois qu'il l'avait vue, elle était tournée d'un autre côté;

enfin, il la reconnut, puis montra l'étoile polaire, toujours au nord

et sur laquelle on s'oriente.

Le lendemain, il posa au milieu du salon un fauteuil et se mit à valser

autour.

«Imagine que ce fauteuil est le soleil, et que moi je suis la terre;

elle se meut ainsi.»

Victor le considérait plein d'étonnement.

Il prit ensuite une orange, y passa une baguette signifiant les pôles,

puis l'encercla d'un trait au charbon pour marquer l'équateur. Après

quoi, il promena l'orange à l'entour d'une bougie, en faisant observer

que tous les points de la surface n'étaient pas éclairés simultanément,

ce qui produit la différence des climats, et pour celle des saisons, il

pencha l'orange, car la terre ne se tient pas droite, ce qui amène les

équinoxes et les solstices.

Victor n'y avait rien compris. Il croyait que la terre pivote sur

une longue aiguille et que l'équateur est un anneau, étreignant sa

circonférence.

Au moyen d'un atlas, Pécuchet lui exposa l'Europe; mais, ébloui par

tant de lignes et de couleurs, il ne retrouvait plus les noms. Les

bassins et les montagnes ne s'accordaient pas avec les royaumes,

l'ordre politique embrouillait l'ordre physique. Tout cela, peut-être,

s'éclaircirait en étudiant l'histoire.

Il eût été plus pratique de commencer par le village, ensuite

l'arrondissement, le département, la province; mais Chavignolles

n'ayant point d'annales, il fallait bien s'en tenir à l'histoire

universelle. Tant de matières l'embarrassent qu'on doit seulement en

prendre les beautés.

Il y a pour la Grecque: «Nous combattrons à l'ombre.» L'envieux qui

bannit Aristide, et la confiance d'Alexandre en son médecin. Pour la

Romaine: «Les oies du Capitole, le trépied de Scævola, le tonneau

de Régulus.» Le lit de roses de Guatimozin est considérable pour

l'Amérique. Quant à la France, elle comporte le vase de Soissons,

le chêne de saint Louis, la mort de Jeanne d'Arc, la poule au pot

du Béarnais: on n'a que l'embarras du choix, sans compter _A moi

d'Auvergne!_ et le naufrage du _Vengeur_.

Victor confondait les hommes, les siècles et les pays. Cependant

Pécuchet n'allait pas le jeter dans des considérations subtiles, et la

masse des faits est un vrai labyrinthe.

Il se rabattit sur la nomenclature des rois de France. Victor les

oubliait, faute de connaître les dates. Mais si la mnémotechnie

de Dumouchel avait été insuffisante pour eux, que serait-ce pour

lui! Conclusion: l'histoire ne peut s'apprendre que par beaucoup de

lectures. Il les ferait.

Le dessin est utile dans une foule de circonstances; or Pécuchet eut

l'audace de l'enseigner lui-même, d'après nature! en abordant tout de

suite le paysage.

Un libraire de Bayeux lui envoya du papier, du caoutchouc, deux

cartons, des crayons et du fixatif pour leurs œuvres qui, sous verre et

dans des cadres, orneraient le muséum.

Levés dès l'aurore, ils se mettaient en route avec un morceau de pain

dans la poche, et beaucoup de temps était perdu à chercher un site.

Pécuchet voulait à la fois reproduire ce qui se trouvait sous ses

pieds, l'extrême horizon et les nuages; mais les lointains dominaient

toujours les premiers plans; la rivière dégringolait du ciel, le berger

marchait sur le troupeau; un chien endormi avait l'air de courir.

Pour sa part, il y renonça, se rappelant avoir lu cette définition:

«Le dessin se compose de trois choses: la ligne, le grain, le grainé

fin, de plus le trait de force. Mais le trait de force, il n'y a que

le maître seul qui le donne.» Il rectifiait la ligne, collaborait au

grain, surveillait le grainé fin, et attendait l'occasion de donner le

trait de force. Elle ne venait jamais, tant le paysage de l'élève était

incompréhensible.

Sa sœur, paresseuse comme lui, bâillait devant la table de Pythagore.

Mlle Reine lui montrait à coudre, et quand elle marquait du linge, elle

levait les doigts si gentiment que Bouvard, ensuite, n'avait pas le

cœur de la tourmenter avec sa leçon de calcul. Un de ces jours, ils s'y

remettraient. Sans doute, l'arithmétique et la couture sont nécessaires

dans un ménage; mais il est cruel, objecta Pécuchet, d'élever les

filles en vue seulement du mari qu'elles auront. Toutes ne sont pas

destinées à l'hymen; si on veut que plus tard elles se passent des

hommes, il faut leur apprendre bien des choses.

On peut inculquer les sciences, à propos des objets les plus vulgaires:

dire, par exemple, en quoi consiste le vin; et, l'explication fournie,

Victor et Victorine devaient la répéter. Il en fut de même des épices,

des meubles, de l'éclairage; mais la lumière, c'était pour eux la

lampe, et elle n'avait rien de commun avec l'étincelle d'un caillou, la

flamme d'une bougie, la clarté de la lune.

Un jour Victorine demanda: «D'où vient que le bois brûle?» Ses maîtres

se regardèrent embarrassés, la théorie de la combustion les dépassant.

Une autre fois, Bouvard, depuis le potage jusqu'au fromage, parla des

éléments nourriciers et ahurit les deux petits sous la fibrine, la

caséine, la graisse et le gluten.

Ensuite, Pécuchet voulut leur expliquer comment le sang se renouvelle,

et il pataugea dans la circulation.

Le dilemme n'est point commode, si l'on part des faits; le plus

simple exige des raisons trop compliquées, et, en posant d'abord les

principes, on commence par l'absolu, la foi.

Que résoudre? Combiner les deux enseignements, le rationnel et

l'empirique; mais un double moyen vers un seul but est l'inverse de la

méthode. Ah! tant pis.

Pour les initier à l'histoire naturelle, ils tentèrent quelques

promenades scientifiques.

«Tu vois, disaient-ils en montrant un âne, un cheval, un bœuf, les

bêtes à quatre pieds; on les nomme des quadrupèdes. Généralement,

les oiseaux présentent des plumes, les reptiles des écailles et les

papillons appartiennent à la classe des insectes.» Ils avaient

un filet pour en prendre, et Pécuchet, tenant la bestiole avec

délicatesse, leur faisait observer les quatre ailes, les six pattes,

les deux antennes et sa trompe osseuse qui aspire le nectar des fleurs.

Il cueillait des simples au revers des fossés, disait leurs noms, et,

quand il ne les savait pas, en inventait, afin de garder son prestige.

D'ailleurs, la nomenclature est le moins important de la botanique.

Il écrivit cet axiome sur le tableau: Toute plante a des feuilles, un

calice et une corolle enfermant un ovaire ou péricarpe qui contient la

graine. Puis il ordonna à ses élèves d'herboriser dans la campagne et

de cueillir les premières venues.

Victor lui apporta des boutons d'or; Victorine une touffe de fraisiers:

il y chercha vainement un péricarpe.

Bouvard, qui se méfiait de son savoir, fouilla toute la bibliothèque,

et découvrit, dans le _Redouté des Dames_, le dessin d'un iris où les

ovaires n'étaient pas situés dans la corolle, mais au-dessous des

pétales, dans la tige.

Il y avait dans leur jardin des graterons et des muguets en fleurs; ces

rubiacées étaient sans calice; ainsi le principe posé sur le tableau se

trouvait faux.

«C'est une exception», dit Pécuchet.

Mais un hasard fit qu'ils aperçurent dans l'herbe une shérarde, et elle

avait un calice.

«Allons, bon! si les exceptions elles-mêmes ne sont pas vraies, à qui

se fier?»

Un jour, dans une de leurs promenades, ils entendirent crier des

paons, jetèrent les yeux par-dessus le mur, et, au premier moment, ils

ne reconnaissaient pas leur ferme. La grange avait un toit d'ardoises,

les barrières étaient neuves, les chemins empierrés. Le père Gouy

parut. «Pas possible! est-ce vous?» Que d'histoires depuis trois ans,

la mort de sa femme entre autres! Quant à lui, il se portait toujours

comme un chêne. «Entrez donc une minute.»

On était au commencement d'avril, et les pommiers en fleurs alignaient

dans les trois masures leurs touffes blanches et roses; le ciel,

couleur de satin bleu, n'avait pas un nuage; des nappes, des draps et

des serviettes pendaient, verticalement attachés par des fiches de

bois à des cordes tendues. Le père Gouy les soulevait pour passer,

quand tout à coup ils rencontrèrent Mme Bordin, nu-tête, en camisole,

et Marianne lui offrant à pleins bras des paquets de linge. «Votre

servante, messieurs! Faites comme chez vous! moi je vais m'asseoir, je

suis rompue.»

Le fermier proposa à toute la compagnie un verre de boisson.

«Pas maintenant, dit-elle, j'ai trop chaud.»

Pécuchet accepta et disparut vers le cellier avec le père Gouy,

Marianne et Victor.

Bouvard s'assit par terre, à côté de Mme Bordin.

Il recevait ponctuellement sa rente, n'avait pas à s'en plaindre, ne

lui en voulait plus.

La grande lumière éclairait son profil; un de ses bandeaux noirs

descendait trop bas, et les petits frisons de sa nuque se collaient à

sa peau ambrée, moite de sueur. Chaque fois qu'elle respirait, ses

deux seins montaient. Le parfum du gazon se mêlait à la bonne odeur de

sa chair solide, et Bouvard eut un revif de tempérament qui le combla

de joie. Alors il lui fit des compliments sur sa propriété.

Elle en fut ravie et parla de ses projets.

Pour agrandir les cours, elle abattrait le haut-bord.

Victorine, en ce moment-là, en grimpait le talus et cueillait des

primevères, des hyacinthes et des violettes, sans avoir peur d'un vieux

cheval qui broutait l'herbe au pied.

«N'est-ce pas qu'elle est gentille? dit Bouvard.

--Oui! c'est gentil, une petite fille!»

Et la veuve poussa un soupir qui semblait exprimer le long chagrin de

toute une vie.

«Vous auriez pu en avoir.»

Elle baissa la tête.

«Il n'a tenu qu'à vous.

--Comment?»

Il eut un tel regard qu'elle s'empourpra, comme à la sensation d'une

caresse brutale; mais de suite, en s'éventant avec son mouchoir:

«Vous avez manqué le coche, mon cher.

--Je ne comprends pas.»

Et, sans se lever, il se rapprochait.

Elle le considéra de haut en bas longtemps; puis souriant, et les

prunelles humides:

«C'est de votre faute.»

Les draps, autour d'eux, les enfermaient comme les rideaux d'un lit.

Il se pencha sur le coude, lui frôlant les genoux de sa figure.

«Pourquoi? hein? pourquoi?»

Et comme elle se taisait et qu'il était dans un état où les serments ne

coûtent rien, il tâcha de se justifier, s'accusa de folie, d'orgueil:

«Pardon! ce sera comme autrefois! voulez-vous?»

Et il avait pris sa main, qu'elle laissait dans la sienne.

Un coup de vent brusque fit se relever les draps, et ils virent deux

paons, un mâle et une femelle. La femelle se tenait immobile, les

jarrets pliés, la croupe en l'air. Le mâle se promenait autour d'elle,

arrondissait sa queue en éventail, se rengorgeait, gloussait, puis

sauta dessus en rabattant ses plumes, qui la couvrirent comme un

berceau, et les deux grands oiseaux tremblèrent d'un seul frémissement.

Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin. Elle se dégagea bien

vite. Il y avait devant eux, béant et comme pétrifié, le jeune Victor

qui regardait; un peu plus loin, Victorine, étalée sur le dos en plein

soleil, aspirait toutes les fleurs qu'elle s'était cueillies.

Le vieux cheval, effrayé par les paons, cassa sous une ruade une des

cordes, s'y empêtra les jambes, et, galopant dans les trois cours,

traînait la lessive après lui.

Aux cris furieux de Mme Bordin, Marianne accourut. Le père Gouy

injuriait son cheval: «Bougre de rosse! carcan! voleur!» lui donnait

des coups de pied dans le ventre, des coups sur les oreilles avec le

manche d'un fouet.

Bouvard fut indigné de voir battre un animal.

Le paysan répondit:

«J'en ai le droit: il m'appartient!»

Ce n'était pas une raison.

Et Pécuchet, survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs

droits, car ils ont une âme, comme vous, si toutefois la nôtre existe!

«Vous êtes un impie!» s'écria Mme Bordin.

Trois choses l'exaspéraient: la lessive à recommencer, ses croyances

qu'on outrageait et la crainte d'avoir été entrevue tout à l'heure dans

une pose suspecte.

«Je vous croyais plus forte!» dit Bouvard.

Elle répliqua magistralement:

«Je n'aime pas les polissons!»

Et Gouy s'en prit à eux d'avoir abîmé son cheval, dont les naseaux

saignaient. Il grommelait tout bas:

«Sacrés gens de malheur! j'allais l'entiérer quand ils sont venus.»

Les deux bonshommes se retirèrent en haussant les épaules.

Victor leur demanda pourquoi ils s'étaient fâchés contre Gouy.

«Il abuse de sa force, ce qui est mal.

--Pourquoi est-ce mal?»

Les enfants n'auraient-ils aucune notion du juste? Peut-être.

Et le soir même, Pécuchet, ayant Bouvard à sa droite, sous la main

quelques notes, et, en face de lui les deux élèves, commença un cours

de morale.

Cette science nous apprend à diriger nos actions.

Elles ont deux motifs: le plaisir, l'intérêt; et un troisième plus

impérieux: le devoir.

Les devoirs se divisent en deux classes: 1º devoirs envers nous-mêmes,

lesquels consistent à soigner notre corps, nous garantir de toute

injure. Ils entendaient cela parfaitement; 2º devoirs envers les

autres, c'est-à-dire être toujours loyal, débonnaire et même fraternel,

le genre humain n'étant qu'une seule famille. Souvent une chose nous

agrée qui nuit à nos semblables; l'intérêt diffère du bien, car le bien

est de soi-même irréductible. Les enfants ne comprenaient pas. Il remit

à la fois prochaine la sanction des devoirs.

Dans tout cela, suivant Bouvard, il n'avait pas défini le bien.

«Comment veux-tu le définir? On le sent.»

Alors les leçons de morale ne conviendraient qu'aux gens moraux, et le

cours de Pécuchet n'alla pas plus loin.

Ils firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à inspirer

l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor.

Pour frapper son imagination, Pécuchet suspendit aux murs de sa chambre

des images exposant la vie du bon sujet et celle du mauvais sujet. Le

premier, Adolphe, embrassait sa mère, étudiait l'allemand, secourait un

aveugle et était reçu à l'École polytechnique.

Le mauvais, Eugène, commençait par désobéir à son père, avait une

querelle dans un café, battait son épouse, tombait ivre-mort,

fracturait une armoire, et un dernier tableau le représentait au bagne,

où un monsieur, accompagné d'un jeune garçon, disait, en le montrant:

«Tu vois, mon fils, les dangers de l'inconduite.»

Mais pour les enfants l'avenir n'existe pas. On avait beau les saturer

de cette maxime: «Que le travail est honorable et que les riches

parfois sont malheureux», ils avaient connu des travailleurs nullement

honorés et se rappelaient le château où la vie semblait bonne.

Les supplices du remords leur étaient dépeints avec tant d'exagération

qu'ils flairaient la blague et se méfiaient du reste.

On essaya de les conduire par le point d'honneur, l'idée de l'opinion

publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant les grands

hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce, Franklin,

Jacquart! Victor ne montrait aucune envie de leur ressembler.

Un jour qu'il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit à sa

veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous; mais,

ayant oublié la mort d'Henri IV, Pécuchet le coiffa d'un bonnet d'âne.

Victor se mit à braire avec tant de violence et pendant si longtemps

qu'il fallut enlever ses oreilles de carton.

Sa sœur, comme lui, se montrait fière des éloges et indifférente aux

blâmes.

Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir qu'ils

devaient soigner, et on leur comptait deux ou trois sols pour qu'ils

fissent l'aumône. Ils trouvèrent la prétention odieuse; cet argent

leur appartenait.

Se conformant à un désir des pédagogues, ils appelaient Bouvard «mon

oncle» et Pécuchet «bon ami»; mais ils les tutoyaient, et la moitié des

leçons ordinairement se passait en disputes.

Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par les

cheveux. Pour se moquer de son bec-de-lièvre, parlait du nez comme lui,

et le pauvre homme n'osait se plaindre, tant il aimait la petite fille.

Un soir, sa voix rauque s'éleva extraordinairement. Bouvard et Pécuchet

descendirent dans la cuisine. Les deux élèves observaient la cheminée,

et Marcel, joignant les mains, s'écriait:

«Retirez-le! c'est trop! c'est trop!»

Le couvercle de la marmite sauta comme un obus éclate. Une masse

grisâtre bondit jusqu'au plafond, puis tourna sur elle-même

frénétiquement en poussant d'abominables cris.

On reconnut le chat, tout efflanqué, sans poils, la queue pareille à un

cordon, des yeux énormes lui sortaient de la tête. Ils étaient couleur

de lait, comme vidés, et pourtant regardaient.

La bête hideuse hurlait toujours, se jeta dans l'âtre, disparut, puis

retomba au milieu des cendres, inerte.

C'était Victor qui avait commis cette atrocité, et les deux bonshommes

se reculèrent, pâles de stupéfaction et d'horreur. Aux reproches qu'on

lui adressa il répondit, comme le garde champêtre pour son fils et

comme le fermier pour son cheval:

«Eh bien, puisqu'il est à moi!» sans gêne, naïvement, dans la placidité

d'un instinct assouvi.

L'eau bouillante de la marmite était répandue par terre, des

casseroles, les pincettes et des flambeaux jonchaient les dalles.

Marcel fut quelque temps à nettoyer la cuisine, et ses maîtres et lui

enterrèrent le pauvre chat dans le jardin, sous la pagode.

Ensuite Bouvard et Pécuchet causèrent longuement de Victor. Le sang

paternel se manifestait. Que faire? Le rendre à M. de Faverges ou

le confier à d'autres serait un aveu d'impuissance. Il s'amenderait

peut-être.

N'importe! l'espoir était douteux, la tendresse n'existait plus. Quel

plaisir d'avoir près de soi un adolescent curieux de vos idées, dont

on observe les progrès, qui plus tard devient un frère! mais Victor

manquait d'esprit, de cœur encore plus, et Pécuchet soupira, le genou

plié dans ses mains jointes.

«La sœur ne vaut pas mieux», dit Bouvard.

Il imaginait une fille de quinze ans à peu près, l'âme délicate,

l'humeur enjouée, ornant la maison des élégances de sa jeunesse; et,

comme s'il eût été son père et qu'elle vînt de mourir, le bonhomme

pleura.

Puis, cherchant à excuser Victor, il allégua l'opinion de Rousseau:

l'enfant n'a pas de responsabilité, ne peut être moral ou immoral.

Ceux-là, suivant Pécuchet, avaient l'âge du discernement, et ils

étudièrent les moyens de les corriger. Pour qu'une punition soit

bonne, dit Bentham, elle doit être proportionnée à la faute, sa

conséquence naturelle. L'enfant a brisé un carreau, on n'en remettra

pas: qu'il souffre du froid; si, n'ayant plus faim, il demande d'un

plat, cédez-lui; une indigestion le fera vite se repentir. Il est

paresseux, qu'il reste sans travail: l'ennui de soi-même l'y ramènera.

Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son tempérament pouvait

endurer les excès, et la fainéantise lui conviendrait.

Ils adoptèrent le système inverse, la punition médicinale; des

pensums lui furent donnés, il devint plus paresseux; on le privait

de confitures, sa gourmandise en redoubla. L'ironie aurait peut-être

du succès? Une fois, étant venu déjeuner, les mains sales, Bouvard

le railla, l'appelant joli cavalier, muscadin, gants jaunes. Victor

écoutait le front bas, blêmit tout à coup, et jeta son assiette à la

tête de Bouvard, puis, furieux de l'avoir manqué, se précipita sur lui.

Ce n'était pas trop que trois hommes pour le contenir. Il se roulait

par terre, tâchant de mordre. Pécuchet l'arrosa de loin avec une carafe

d'eau; de suite il fut calmé, mais enroué pendant deux jours. Le moyen

n'était pas bon.

Ils en prirent un autre: au moindre symptôme de colère, le traitant

comme un malade, ils le couchaient dans son lit; Victor s'y trouvait

bien et chantait. Un jour, il dénicha dans la bibliothèque une vieille

noix de coco et commençait à la fendre, quand Pécuchet survint:

«Mon coco!»

C'était un souvenir de Dumouchel! Il l'avait apporté de Paris à

Chavignolles, en leva les bras d'indignation. Victor se mit à rire.

«Bon ami» n'y tint plus, et, d'une large calotte, l'envoya bouler au

fond de l'appartement, puis, tremblant d'émotion, alla se plaindre à

Bouvard.

Bouvard lui fit des reproches.

«Es-tu bête, avec ton coco! Les coups abrutissent! La terreur énerve.

Tu te dégrades toi-même!»

Pécuchet objecta que les châtiments corporels sont quelquefois

indispensables. Pestalozzi les employait, et le célèbre Mélanchthon

avoue que, sans eux, il n'eût rien appris.--Mais des punitions cruelles

ont poussé des enfants au suicide, on en lit des exemples. Victor

s'était barricadé dans sa chambre.--Bouvard parlementa derrière la

porte, et, pour la faire ouvrir, lui promit une tarte aux prunes.

Dès lors il empira.

Restait un moyen préconisé par monseigneur Dupanloup: _le regard

sévère_. Ils tâchèrent d'imprimer à leurs visages un aspect effrayant

et ne produisirent aucun effet.

«Nous n'avons plus qu'à essayer de la religion», dit Bouvard.

Pécuchet se récria. Ils l'avaient bannie de leur programme.

Mais le raisonnement ne satisfait pas tous les besoins. Le cœur et

l'imagination veulent autre chose. Le surnaturel pour bien des âmes est

indispensable, et ils résolurent d'envoyer les enfants au catéchisme.

Reine proposa de les y conduire. Elle revenait dans la maison et savait

se faire aimer par des manières caressantes.

Victorine changea tout à coup, fut réservée, mielleuse, s'agenouillait

devant la Madone, admirait le sacrifice d'Abraham, ricanait avec dédain

au nom de protestant.

Elle déclara qu'on lui avait prescrit le jeûne. Ils s'en informèrent,

ce n'était pas vrai. Le jour de la Fête-Dieu, des juliennes disparurent

d'une plate-bande pour décorer le reposoir; elle nia effrontément les

avoir coupées. Une autre fois elle prit à Bouvard vingt sols qu'elle

mit, aux vêpres, dans le plat du sacristain.

Ils en conclurent que la morale se distingue de la religion; quand elle

n'a point d'autre base, son importance est secondaire.

Un soir pendant qu'ils dînaient, M. Marescot entra. Victor s'enfuit

immédiatement.

Le notaire, ayant refusé de s'asseoir, conta ce qui l'amenait: le jeune

Touache avait battu, presque tué son fils.

Comme on savait les origines de Victor, et qu'il était désagréable, les

autres gamins l'appelaient forçat, et, tout à l'heure, il avait flanqué

à M. Arnold Marescot une insolente raclée. Le cher Arnold en portait

des traces sur le corps.--«Sa mère est au désespoir, son costume en

lambeaux, sa santé compromise! Où allons-nous?»

Le notaire exigeait un châtiment rigoureux, et que Victor, entre

autres, ne fréquentât plus le catéchisme, afin de prévenir des

collisions nouvelles.

Bouvard et Pécuchet, bien que blessés par son ton rogue, promirent tout

ce qu'il voulut, calèrent.

Victor avait-il obéi au sentiment de l'honneur ou de la vengeance? En

tout cas, ce n'était point un lâche.

Mais sa brutalité les effrayait; la musique adoucissait les mœurs;

Pécuchet imagina de lui apprendre le solfège.

Victor eut beaucoup de peine à lire couramment les notes et à ne pas

confondre les termes _adagio_, _presto_ et _sforzando_.

Son maître s'évertua à lui expliquer la gamme, l'accord parfait, la

diatonique, la chromatique, et les deux espèces d'intervalles appelés

majeur et mineur.

Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant, les épaules bien

effacées, la bouche grande ouverte, et, pour l'instruire par l'exemple,

poussa des intonations d'une voix fausse; celle de Victor lui sortait

péniblement du larynx, tant il le contractait: quand un soupir

commençait la mesure, il partait tout de suite ou trop tard.

Pécuchet néanmoins aborda le chant en partie double. Il prit

une baguette pour tenir lieu d'archet et faisait aller son bras

magistralement, comme s'il avait eu un orchestre derrière lui; mais,

occupé par deux besognes, il se trompait de temps, son erreur en

amenait d'autres chez l'élève, et, fronçant les sourcils, tendant les

muscles de leur cou, ils continuaient au hasard, jusqu'au bas de la

page.

Enfin Pécuchet dit à Victor:

«Tu n'es pas près de briller aux orphéons.» Et il abandonna

l'enseignement de la musique.

Locke, d'ailleurs, a peut-être raison: «Elle engage dans des compagnies

tellement dissolues, qu'il vaut mieux s'occuper à autre chose.»

Sans vouloir en faire un écrivain, il serait commode pour Victor

de savoir trousser une lettre. Une réflexion les arrêta: le style

épistolaire ne peut s'apprendre, car il appartient exclusivement aux

femmes.

Ils songèrent ensuite à fourrer dans sa mémoire quelques morceaux de

littérature, et, embarrassés du choix, consultèrent l'ouvrage de Mme

Campan. Elle recommande la scène d'Éliacin, les chœurs d'_Esther_,

Jean-Baptiste Rousseau tout entier.

C'est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, comme peignant

le monde sous des couleurs trop favorables.

Cependant elle permet _Clarisse Harlowe_ et _le Père de famille_, par

miss Opy.--Qui est-ce, miss Opy?

Ils ne découvrirent pas son nom dans la _Biographie_ Michaud. Restaient

les contes de fées.--«Ils vont espérer des palais de diamants, dit

Pécuchet. La littérature développe l'esprit, mais exalte les passions.»

Victorine fut renvoyée du catéchisme, à cause des siennes. On l'avait

surprise embrassant le fils du notaire, et Reine ne plaisantait pas: sa

figure était sérieuse sous son bonnet à gros tuyaux.

Après un scandale pareil, comment garder une jeune fille si corrompue?

Bouvard et Pécuchet qualifièrent le curé de vieille bête. Sa bonne le

défendit en grommelant. Ils ripostèrent, et elle s'en alla en roulant

des yeux terribles: «On vous connaît! On vous connaît!»

Victorine, effectivement, s'était prise de tendresse pour Arnold,

tant elle le trouvait joli avec son col brodé, sa veste de velours,

ses cheveux sentant bon, et elle lui apportait des bouquets, jusqu'au

moment où elle fut dénoncée par Zéphyrin.

Quelle niaiserie que cette aventure, les deux enfants étant d'une

innocence parfaite!

Fallait-il leur apprendre le mystère de la génération?

«Je n'y verrais pas de mal», dit Bouvard.

Le philosophe Basedow l'exposait à ses élèves, ne détaillant toutefois

que la grossesse et la naissance.

Pécuchet pensa différemment. Victor commençait à l'inquiéter.

Il le soupçonnait d'avoir une mauvaise habitude. Pourquoi pas? Des

hommes graves la conservent toute leur vie, et on prétend que le duc

d'Angoulême s'y livrait.

Il interrogea son disciple d'une telle façon qu'il lui ouvrit les

idées, et peu de temps après n'eut aucun doute.

Alors, il l'appela criminel et voulait, comme traitement, lui faire

lire Tissot. Ce chef-d'œuvre, selon Bouvard, était plus pernicieux

qu'utile. Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment poétique; Aimé

Martin rapporte qu'une mère, en pareil cas, prêta la _Nouvelle

Héloïse_ à son fils, et, pour se rendre digne de l'amour, le jeune

homme se précipita dans le chemin de la vertu.

Mais Victor n'était pas capable de rêver une Sophie.

«Si plutôt nous le menions chez les dames?»

Pécuchet exprima son horreur des filles publiques.

Bouvard la jugeait idiote et même parla de faire exprès un voyage au

Havre.

«Y penses-tu? on nous verrait entrer!

--Eh bien! achète-lui un appareil!

--Mais un bandagiste croirait peut-être que c'est pour moi», dit

Pécuchet.

Il lui aurait fallu un plaisir émouvant comme la chasse; elle amènerait

la dépense d'un fusil, d'un chien; ils préférèrent le fatiguer et

entreprirent des courses dans la campagne.

Le gamin leur échappait, bien qu'ils se relayassent: ils n'en pouvaient

plus, et, le soir, n'avaient pas la force de tenir le journal.

Pendant qu'ils attendaient Victor, ils causaient avec les passants,

et, par besoin de pédagogie, tâchaient de leur apprendre l'hygiène,

déploraient la perte des eaux, le gaspillage des fumiers, tonnaient

contre la superstition, le squelette d'un merle dans une grange, le

buis bénit au fond de l'étable, un sac de vers sur les orteils des

fiévreux.

Ils en vinrent à inspecter les nourrices et s'indignaient contre le

régime de leurs poupons; les unes les abreuvent de gruau, ce qui les

fait périr de faiblesse; d'autres les bourrent de viande avant six

mois, et ils crèvent d'indigestion; plusieurs les nettoient de leur

propre salive, toutes les manient brutalement.

Quand ils apercevaient sur une porte un hibou crucifié, ils entraient

dans la ferme et disaient:

«Vous avez tort,--ces animaux vivent de rats, de campagnols; on

a trouvé dans l'estomac d'une chouette une quantité de larves de

chenilles.»

Les villageois les connaissaient pour les avoir vus, premièrement comme

médecins, puis en quête de vieux meubles, puis à la recherche des

cailloux, et ils répondaient:

«Allez donc, farceurs! n'essayez pas de nous en remontrer.»

Leur conviction s'ébranla, car les moineaux purgent les potagers mais

gobent les cerises. Les hiboux dévorent les insectes, et en même

temps les chauves-souris, qui sont utiles,--et si les taupes mangent

les limaces, elles bouleversent la terre. Une chose dont ils étaient

certains, c'est qu'il faut détruire tout le gibier, comme funeste à

l'agriculture.

Un soir qu'ils passaient dans le bois de Faverges, ils arrivèrent

devant la maison où Sorel, au bord de la route, gesticulait entre trois

individus.

Le premier était un certain Dauphin, savetier, petit, maigre, et la

figure sournoise. Le second, le père Aubain, commissionnaire dans les

villages, portait une vieille redingote jaune avec un pantalon de

coutil bleu. Le troisième, Eugène, domestique chez M. Marescot, se

distinguait par sa barbe, taillée comme celle des magistrats.

Sorel leur montrait un nœud coulant, en fil de cuivre, qui s'attachait

à un fil de soie retenu par une brique, ce qu'on nomme un collet, et il

avait découvert le savetier en train de l'établir.

«Vous êtes témoins, n'est-ce pas?»

Eugène baissa le menton d'une manière approbative, et le père Aubain

répliqua:

«Du moment que vous le dites.»

Ce qui enrageait Sorel, c'était le toupet d'avoir dressé un piège aux

abords de son logement, le gredin se figurant qu'on n'aurait pas l'idée

d'en soupçonner dans cet endroit.

Dauphin prit le genre pleurard:

«Je marchais dessus, je tâchais même de le casser.» On l'accusait

toujours, on lui en voulait, il était bien malheureux!

Sorel, sans lui répondre, avait tiré de sa poche un calepin, une plume

et de l'encre pour écrire un procès-verbal.

«Oh! non!» dit Pécuchet.

Bouvard ajouta:

«Relâchez-le, c'est un brave homme!

--Lui, un braconnier!

--Eh bien, quand cela serait?»

Et ils se mirent à défendre le braconnage: on sait d'abord que les

lapins rongent les jeunes pousses, les lièvres abîment les céréales,

sauf la bécasse, peut-être...

«Laissez-moi donc tranquille.» Et le garde écrivait, les dents serrées.

«Quel entêtement! murmura Bouvard.

--Un mot de plus, et je fais venir les gendarmes!

--Vous êtes un grossier personnage! dit Pécuchet.

--Vous, des pas grand'chose», reprit Sorel.

Bouvard, s'oubliant, le traita de butor, d'estafier! et Eugène

répétait: «La paix! la paix! respectons la loi», tandis que le père

Aubain gémissait à trois pas d'eux sur un mètre de cailloux.

Troublés par ces voix, tous les chiens de la meute sortirent de leurs

cabanes; on voyait à travers le grillage leurs prunelles ardentes,

leurs mufles noirs, et, courant çà et là, ils aboyaient effroyablement.

«Ne m'embêtez plus, s'écria leur maître, ou bien je les lance sur vos

culottes!»

Les deux amis s'éloignèrent, contents, néanmoins, d'avoir soutenu le

progrès, la civilisation.

Dès le lendemain, on leur envoya une citation à comparaître devant

le tribunal de simple police, pour injures envers le garde, et s'y

entendre condamner à cent francs de dommages et intérêts, «sauf le

recours du ministère public, vu les contraventions par eux commises.

Coût: 6 fr. 75 c. Tiercelin, huissier.»

Pourquoi un ministère public? La tête leur en tourna; puis, se calmant,

ils préparèrent leur défense.

Le jour désigné, Bouvard et Pécuchet se rendirent à la mairie une

heure trop tôt. Personne,--des chaises et trois fauteuils entouraient

une table ovale couverte d'un tapis, une niche était creusée dans le

mur pour recevoir un poêle, et le buste de l'empereur, occupant un

piédouche, dominait l'ensemble.

Ils flânèrent jusqu'au grenier, où il y avait une pompe à incendie,

plusieurs drapeaux, et dans un coin, par terre, d'autres bustes

en plâtre: le grand Napoléon, sans diadème; Louis XVIII, avec des

épaulettes sur un frac; Charles X, reconnaissable à sa lèvre tombante;

Louis-Philippe, les sourcils arqués et la chevelure en pyramide;

l'inclinaison du toit frôlait sa nuque, et tous étaient salis par les

mouches et la poussière. Ce spectacle démoralisa Bouvard et Pécuchet.

Les gouvernements leur faisaient pitié, quand ils revinrent dans la

grande salle.

Ils y trouvèrent Sorel et le garde champêtre, l'un ayant sa plaque

au bras, et l'autre un képi. Une douzaine de personnes causaient,

incriminées pour défaut de balayage, chiens errants, manque de

lanternes à des carrioles, ou avoir tenu, pendant la messe, un cabaret

ouvert.

Enfin Coulon se présenta affublé d'une robe en serge noire et d'une

toque ronde avec du velours dans le bas. Son greffier se mit à gauche,

le maire, en écharpe, à droite, et on appela peu de temps après

l'affaire Sorel contre Bouvard et Pécuchet.

Louis-Martial-Eugène Lenepveur, valet de chambre à Chavignolles

(Calvados), profita de sa position de témoin pour épandre tout ce qu'il

savait sur une foule de choses étrangères au débat.

Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait de déplaire à Sorel et

de nuire à ces messieurs; il avait entendu de gros mots, en doutait

cependant, allégua sa surdité.

Le juge de paix le fit se rasseoir, puis, s'adressant au garde:

«Persistez-vous dans vos déclarations?

--Certainement.»

Coulon ensuite demanda aux deux prévenus ce qu'ils avaient à dire.

Bouvard soutenait n'avoir pas injurié Sorel; mais, en prenant le parti

du braconnier, avoir défendu l'intérêt de nos campagnes. Il rappela les

abus féodaux, les chasses ruineuses des grands seigneurs.

«N'importe! la contravention...

--Je vous arrête! s'écria Pécuchet. Les mots contravention, crime et

délit ne valent rien.--Vouloir ainsi classer les faits punissables,

c'est prendre une base arbitraire. Autant dire aux citoyens: Ne vous

inquiétez pas de la valeur de vos actions, elle n'est déterminée que

par le châtiment du pouvoir; le Code pénal, du reste, me paraît une

œuvre absurde, sans principes.

--Cela se peut! répondit Coulon.

Et il allait prononcer son jugement; mais Foureau, qui était ministère

public, se leva. On avait outragé le garde dans l'exercice de ses

fonctions. Si on ne respecte pas les propriétés, tout est perdu.

«Bref, plaise à M. le juge de paix d'appliquer le maximum de la peine.»

Elle fut de dix francs, sous forme de dommages et intérêts envers Sorel.

«Bravo!» s'écria Bouvard.

Coulon n'avait pas fini:

«Les condamne, en outre, à cinq francs d'amende comme coupables de la

contravention relevée par le ministère public.»

Pécuchet se tourna vers l'auditoire:

«L'amende est une bagatelle pour le riche, mais un désastre pour le

pauvre. Moi, ça ne me fait rien!»

Et il avait l'air de narguer le tribunal.

«Vraiment, dit Coulon, je m'étonne que des gens d'esprit...

--La loi vous dispense d'en avoir! répliqua Pécuchet. Le juge de paix

siège indéfiniment, tandis que le juge de la cour suprême est réputé

capable jusqu'à soixante-quinze ans, et celui de première instance ne

l'est plus à soixante-dix.»

Mais, sur un geste de Foureau, Placquevent s'avança. Ils protestèrent.

«Ah! si vous étiez nommés au concours!

--Ou par le conseil général!

--Ou un comité de prud'hommes, d'après une liste sérieuse!»

Placquevent les poussait,--et ils sortirent, hués des autres prévenus,

croyant se faire bien voir au moyen de cette bassesse.

Pour épancher leur indignation, ils allèrent le soir chez Beljambe;

son café était vide, les notables ayant coutume d'en partir vers

dix heures. On avait baissé le quinquet; les murs et le comptoir

apparaissaient dans un brouillard; une femme survint. C'était Mélie.

Elle ne parut pas troublée,--et en souriant leur versa deux bocks.

Pécuchet, mal à son aise, quitta vite l'établissement.

Bouvard y retourna seul, divertit quelques bourgeois par des sarcasmes

contre le maire, et dès lors fréquenta l'estaminet.

Dauphin, six semaines après, fut acquitté faute de preuves. Quelle

honte! On suspectait ces mêmes témoins, que l'on avait crus déposant

contre eux.

Et leur colère n'eut pas de bornes quand l'enregistrement les avertit

d'avoir à payer l'amende. Bouvard attaqua l'enregistrement comme

nuisible à la propriété.

«Vous vous trompez! dit le percepteur.

--Allons donc! elle endure le tiers de la charge publique!

--Je voudrais des procédés d'impôts moins vexatoires, un cadastre

meilleur, des changements au régime hypothécaire, et qu'on supprimât la

Banque de France, qui a le privilège de l'usure.»

Girbal n'était pas de force, dégringola dans l'opinion et ne reparut

plus.

Cependant Bouvard plaisait à l'aubergiste; il attirait du monde, et, en

attendant les habitués, causait familièrement avec la bonne.

Il émit des idées drôles sur l'instruction primaire. On devrait,

en sortant de l'école, pouvoir soigner les malades, comprendre les

découvertes scientifiques, s'intéresser aux arts. Les exigences de

son programme le fâchèrent avec Petit, et il blessa le capitaine

en prétendant que les soldats, au lieu de perdre leur temps à la

manœuvre, feraient mieux de cultiver des légumes.

Quand vint la question du libre échange, il emmena Pécuchet; et,

pendant tout l'hiver, il y eut dans le café des regards furieux, des

attitudes méprisantes, des injures et des vociférations, avec des coups

de poing sur les tables qui faisaient sauter les canettes.

Langlois et les autres marchands défendaient le commerce national;

Oudot, filateur, et Mathieu, orfèvre, l'industrie nationale; les

propriétaires et les fermiers, l'agriculture nationale, chacun

réclamant pour soi des privilèges au détriment du plus grand nombre.

Les discours de Bouvard et Pécuchet alarmaient.

Comme on les accusait de méconnaître la _pratique_, de tendre au

nivellement et à l'immoralité, ils développèrent ces trois conceptions:

remplacer le nom de famille par un numéro matricule; hiérarchiser

les Français, et, pour conserver son grade, il faudrait de temps à

autre subir un examen; plus de châtiments, plus de récompenses, mais

dans tous les villages une chronique individuelle qui passerait à la

postérité.

On dédaigna leur système. Ils en firent un article pour le journal de

Bayeux, rédigèrent une note au préfet, une pétition aux Chambres, un

mémoire à l'empereur.

Le journal n'inséra pas leur article.

Le préfet ne daigna répondre.

Les Chambres furent muettes, et ils attendirent longtemps un pli des

Tuileries.

De quoi donc s'occupait l'empereur?--de femmes sans doute?

Foureau, de la part du sous-préfet, leur conseilla plus de réserve.

Ils se moquaient du sous-préfet, du préfet, des conseillers de

préfecture, voire du Conseil d'État. La justice administrative était

une monstruosité, car l'administration, par des faveurs et des

menaces, gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref, ils devenaient

incommodes, et les notables enjoignirent à Beljambe de ne plus recevoir

ces deux particuliers.

Alors Bouvard et Pécuchet brûlèrent de se signaler par une œuvre qui

éblouirait leurs concitoyens, et ils ne trouvèrent pas autre chose que

des projets d'embellissement pour Chavignolles.

Les trois quarts des maisons seraient démolies; on ferait au milieu

du bourg une place monumentale, un hospice du côté de Falaise, des

abattoirs sur la route de Caen, et «au pas de la Vaque» une église

romane et polychrome.

Pécuchet composa un lavis à l'encre de Chine, n'oubliant pas de teinter

les bois en jaune, les bâtiments en rouge, et les prés en vert, car les

tableaux d'un Chavignolles idéal le poursuivaient dans ses rêves; il se

retournait sur son matelas.

Bouvard, une nuit, en fut réveillé.

«Souffres-tu?»

Pécuchet balbutia:

«Haussmann m'empêche de dormir.»

Vers cette époque, il reçut une lettre de Dumouchel pour savoir le

prix des bains de mer sur la côte normande.

«Qu'il aille se promener avec ses bains! Est-ce que nous avons le temps

d'écrire?»

Et quand ils se furent procuré une chaîne d'arpenteur, un graphomètre,

un niveau d'eau et une boussole, d'autres études commencèrent.

Ils envahissaient les propriétés; souvent les bourgeois étaient surpris

d'y voir ces deux hommes plantant des jalons.

Bouvard et Pécuchet annonçaient d'un air tranquille leurs projets et ce

qui en adviendrait.

Les habitants s'inquiétèrent, car enfin l'autorité se rangerait

peut-être à leur avis.

Quelquefois on les renvoyait brutalement.

Victor escaladait les murs et montait dans les combles pour y apprendre

un signal, témoignait de la bonne volonté et même une certaine ardeur.

Ils étaient aussi plus contents de Victorine.

Quand elle repassait le linge, elle poussait son fer sur la planche en

chantonnant d'une voix douce, s'intéressait au ménage, fit une calotte

pour Bouvard, et ses points de piqué lui valurent les compliments de

Romiche.

C'était un de ces tailleurs qui vont dans les fermes raccommoder les

habits. On l'eut quinze jours à la maison.

Bossu avec des yeux rouges, il rachetait ses défauts corporels par une

humeur bouffonne. Pendant que les maîtres étaient dehors, il amusait

Marcel et Victorine en leur contant des farces, tirait sa langue

jusqu'au menton, imitait le coucou, faisait le ventriloque, et, le

soir, s'épargnant les frais d'auberge, allait coucher dans le fournil.

Or, un matin, de très bonne heure, Bouvard, ayant froid, vint y prendre

des copeaux pour allumer son feu.

Un spectacle le pétrifia.

Derrière les débris du bahut, sur une paillasse, Romiche et Victorine

dormaient ensemble.

Il lui avait passé le bras autour de la taille, et son autre main,

longue comme celle d'un singe, la tenait par un genou, les paupières

entre-closes, le visage encore convulsé dans un spasme de plaisir. Elle

souriait, étendue sur le dos. Le bâillement de sa camisole laissait

à découvert sa gorge enfantine, marbrée de plaques rouges par les

caresses du bossu; ses cheveux blonds traînaient, et la clarté de

l'aube jetait sur tous les deux une lumière blafarde.

Bouvard, au premier moment, avait ressenti comme un heurt en pleine

poitrine. Puis une pudeur l'empêcha de faire un seul geste; des

réflexions douloureuses l'assaillaient.

«Si jeune! perdue! perdue!»

Ensuite il alla réveiller Pécuchet, et, d'un mot, lui apprit tout.

«Ah! le misérable!

--Nous n'y pouvons rien! Calme-toi.»

Et ils furent longtemps à soupirer l'un devant l'autre: Bouvard, sans

redingote et les bras croisés; Pécuchet, au bord de sa couche, pieds

nus et en bonnet de coton.

Romiche devait partir ce jour-là, ayant terminé son ouvrage. Ils le

payèrent d'une façon hautaine, silencieusement.

Mais la Providence leur en voulait.

Marcel les conduisit mystérieusement peu de temps après dans la chambre

de Victor et leur montra au fond de sa commode une pièce de vingt

francs. Le gamin l'avait chargé de lui en fournir la monnaie.

D'où provenait-elle? D'un vol, bien sûr! et commis durant leurs

tournées d'ingénieurs. Mais, pour la rendre, il eût fallu connaître la

personne, et, si on la réclamait, ils auraient l'air complices.

Enfin, ayant appelé Victor, ils lui commandèrent d'ouvrir son tiroir;

le napoléon n'y était plus. Il feignit de ne pas comprendre.

Tantôt, pourtant, ils l'avaient vue, cette pièce, et Marcel était

incapable de mentir. Cette histoire le révolutionnait tellement que,

depuis le matin, il gardait dans sa poche une lettre pour Bouvard.

«MONSIEUR,

«Craignant que M. Pécuchet ne soit malade, j'ai recours à votre

obligeance...»

De qui donc la signature?

--Olympe DUMOUCHEL, née CHARPEAU.»

Elle et son époux demandaient dans quelle localité balnéaire,

Courseulles, Langrune ou Luc, se trouvait la meilleure compagnie,

la moins bruyante, et tous les moyens de transport, le prix du

blanchissage, etc., etc.

Cette importunité les mit en colère contre Dumouchel; puis la fatigue

les plongea dans un découragement plus lourd.

Ils récapitulèrent tout le mal qu'ils s'étaient donné; tant de leçons,

de précautions, de tourments!

«Et songer, disaient-ils, que nous voulions autrefois faire d'elle une

sous-maîtresse! et de lui, dernièrement, un piqueur de travaux!

--Ah! quelle déception!

--Si elle est vicieuse, ce n'est pas la faute de ses lectures.

--Moi, pour le rendre honnête, je lui avais appris la biographie de

Cartouche.

--Peut-être ont-ils manqué d'une famille, des soins d'une mère?

--J'en étais une! objecta Bouvard.

--Hélas! reprit Pécuchet. Mais il y a des natures dénuées de sens

moral,--et l'éducation n'y peut rien.

--Ah! oui, c'est beau, l'éducation!»

Comme les orphelins ne savaient aucun métier, on leur chercherait

deux places de domestiques;--et puis, à la grâce de Dieu! ils ne s'en

mêleraient plus.--Et désormais _Mon oncle_ et _Bon ami_ les firent

manger à la cuisine.

Mais bientôt ils s'ennuyèrent, leur esprit ayant besoin d'un travail,

leur existence d'un but.

D'ailleurs, que prouve un insuccès? Ce qui avait échoué sur des enfants

pouvait être moins difficile avec des hommes. Et ils s'imaginèrent

d'établir un cours d'adultes.

Il aurait fallu une conférence pour exposer leurs idées. La grande

salle de l'auberge conviendrait à cela parfaitement.

Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusa d'abord,

puis, songeant qu'il pouvait y gagner, changea d'opinion et le fit dire

par sa servante.

Bouvard, dans l'excès de sa joie, la baisa sur les deux joues.

Le maire était absent; l'autre adjoint, M. Marescot, pris tout entier

par son étude, s'occuperait peu de la conférence; ainsi elle aurait

lieu, et le tambour l'annonça pour le dimanche suivant, à trois heures.

La veille, seulement, ils pensèrent à leur costume.

Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonie à

collet de velours, deux cravates blanches et des gants noirs. Bouvard

mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor; et

ils étaient fort émus quand ils traversèrent le village et arrivèrent à

l'hôtel de la Croix d'Or...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Ici s'arrête le manuscrit de Gustave Flaubert._

_Nous publions un extrait du plan, trouvé dans ses papiers, et qui

indique la conclusion de l'ouvrage._

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet · 第 87 / 97 题