14 juillet 1856.

Cher vieux, Laurent Pichat a lu ton roman et il m'en envoie

l'appréciation que je t'adresse. Tu verras en la lisant combien

je dois la partager, puisqu'elle reproduit presque toutes les

observations que je t'avais faites avant ton départ. J'ai remis

ton livre à Laurent, sans faire autre chose que le lui recommander

chaudement; nous ne nous sommes donc nullement entendus pour te scier

avec la même scie. Le conseil qu'il te donne est bon et je te dirai

même qu'il est le seul que tu doives suivre. Laisse-nous _maîtres_ de

ton roman pour le publier dans la _Revue_; nous y ferons faire les

coupures que nous jugeons indispensables; tu le publieras ensuite

en volume comme tu l'entendras, cela te regarde. Ma pensée très

intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument

et tu débutes par une œuvre embrouillée à laquelle le style ne

suffit pas pour donner de l'intérêt. Sois courageux, ferme les yeux

pendant l'opération, et fie-t'en, sinon à notre talent, du moins à

notre expérience acquise de ces sortes de choses et aussi à notre

affection pour toi. Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses,

bien faites, mais inutiles; on ne le voit pas assez; il s'agit de le

dégager; c'est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux

par une personne exercée et habile: on n'ajoutera pas un mot à ta

copie; on ne fera qu'élaguer; ça te coûtera une centaine de francs

qu'on réservera sur tes droits, et tu auras publié une chose vraiment

bonne, au lieu d'une œuvre incomplète et trop rembourrée. Tu dois me

maudire de toutes tes forces, mais songe bien que, dans tout ceci, je

n'ai en vue que ton seul intérêt.

Adieu, cher vieux, réponds-moi et sache-moi bien tout à toi.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et Pécuchet · 第 15 / 97 题