Cher vieux, Laurent Pichat a lu ton roman et il m'en envoie
l'appréciation que je t'adresse. Tu verras en la lisant combien
je dois la partager, puisqu'elle reproduit presque toutes les
observations que je t'avais faites avant ton départ. J'ai remis
ton livre à Laurent, sans faire autre chose que le lui recommander
chaudement; nous ne nous sommes donc nullement entendus pour te scier
avec la même scie. Le conseil qu'il te donne est bon et je te dirai
même qu'il est le seul que tu doives suivre. Laisse-nous _maîtres_ de
ton roman pour le publier dans la _Revue_; nous y ferons faire les
coupures que nous jugeons indispensables; tu le publieras ensuite
en volume comme tu l'entendras, cela te regarde. Ma pensée très
intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument
et tu débutes par une œuvre embrouillée à laquelle le style ne
suffit pas pour donner de l'intérêt. Sois courageux, ferme les yeux
pendant l'opération, et fie-t'en, sinon à notre talent, du moins à
notre expérience acquise de ces sortes de choses et aussi à notre
affection pour toi. Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses,
bien faites, mais inutiles; on ne le voit pas assez; il s'agit de le
dégager; c'est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux
par une personne exercée et habile: on n'ajoutera pas un mot à ta
copie; on ne fera qu'élaguer; ça te coûtera une centaine de francs
qu'on réservera sur tes droits, et tu auras publié une chose vraiment
bonne, au lieu d'une œuvre incomplète et trop rembourrée. Tu dois me
maudire de toutes tes forces, mais songe bien que, dans tout ceci, je
n'ai en vue que ton seul intérêt.
Adieu, cher vieux, réponds-moi et sache-moi bien tout à toi.