M. Jean tendit la main à Léonie, salua Simone et annonça:

--Je vous emmène au théâtre.

--Quand cela?

--Mais tout de suite.

--Vous eussiez pu m'avertir hier. Je suis trop lasse pour changer de

robe. D'ailleurs, mon amie...

--Mademoiselle voudra bien nous accompagner. Il est inutile de se mettre

en frais de toilette.

Il expliqua que l'un de ses amis venait de lui remettre trois billets de

première galerie au théâtre des Gobelins, un théâtre de boutiquiers et

d'ouvriers où l'on pouvait se montrer en camisole et en gilet à manche.

Il n'aurait pas osé offrir pareil spectacle, mais puisque cela ne

coûtait rien, il fallait en profiter.

--Voyons, puisque ça ne coûte rien! dit le père de Léonie.

Simone voulut s'esquiver, mais Léonie lui chuchota à l'oreille:

--Venez! Je m'ennuierais tant, seule avec lui. Ce sera peut-être

amusant.

* * * * *

Une demi-heure après, les deux amies précédées de M. Jean qui

s'ingéniait à ne pas crotter le bas de son pantalon, longeaient l'avenue

des Gobelins.

--C'est là, dit le fiancé.

Ils s'arrêtèrent devant une grille en fer peinturlurée rouge, ornée de

grands écriteaux portant le titre de la pièce: _La Belle Gabrielle_.

Au-dessus de la rampe de gaz une enseigne flamboyait de l'or neuf de ses

lettres majuscules. Des mioches du quartier ramassaient, à quatre

pattes, les bouts de cigarettes jetés sur le trottoir. Des bambines

rousses se promenaient bras-dessus, bras-dessous, devant des charretées

d'oranges qu'éclairaient deux bougies encolorées de papier rose.

Derrière les boules d'or dressées en pyramide, les têtes des marchandes

rutilaient sous des mouchoirs à carreaux. Les pieds sur la chaufferette,

les pauvres vieilles restaient là immobiles, mais leurs petits yeux

inquiets surveillaient l'étalage et la cohue grouilleuse des petits

rôdeurs. Près de la grille, une barrière en bois coupant le trottoir

maintenait de grands garçons blêmes attendant la contre-marque qui

permettrait à petite amie d'applaudir Espérance, «l'homme» de la _Belle

Gabrielle_. La petite amie, corsage déteint, tablier collant aux

cuisses, les cheveux ébouriffés sous une capeline de laine, faisait la

moue, impatiente. Des applaudissements arrivaient de la salle jusqu'à

elle, avivant son désir de voir les maillots des jeunes seigneurs, les

robes de velours raides et les cols empesés des maîtresses du roi

galant.

M. Jean hésitait à entrer, craignant de fourvoyer sa fiancée dans une

salle de spectacle trop populacière. Léonie le tira par le coude vers le

bureau de contrôle où trônaient trois ou quatre redingotes fripées.

La pièce tenait attentifs deux ou trois cents spectateurs venus au

théâtre après dîner, en vestons ou en matinées, en pantoufles ou en

savates. Les femmes avaient oublié de poser un chapeau sur leurs

chignons mal échafaudés. Les hommes étalaient des sous-ventrières en

laine rouge ou bleue sur des chemises de flanelle. Seules, des dames

peintes comme des décors, exhibaient des lorgnettes en des loges

d'avant-scène. Dans les galeries supérieures, les tricots pourpres et

les casquettes multicolores étaient piqués comme des bluets et des

coquelicots dans les blés roux ou jaunes,--tignasses des gigolettes.

Les habitués du poulailler assis sur des marches usées par les

godillots, écoutaient la pièce, le poing aux dents, la tête penchée. Les

petites filles accroupies près d'eux oubliaient de faire leurs grâces

maigriottes pour écouter les propos amoureux du chevaleresque Espérance.

Des amies se serraient les mains, caressées par des mots qu'on ne leur

avait jamais dit, qu'on ne leur dirait jamais, amoureuses du grand

cabotin à longues bottes jaunes qui récitait ses déclarations d'amour.

Aux places «chics», aux places à quarante-cinq sous, petits bourgeois ou

boutiquiers pleuraient ou riaient, tout à leur admiration bon enfant, le

buste renversé ou le bras accoudé au dossier du fauteuil voisin. Seules,

les jeunes filles à marier surveillaient leur rire ou retapaient du

doigt les frisons qui se détendaient comme des ressorts à boudin dans

l'atmosphère lourde.

Simone et Léonie, assises en face de la scène, s'amusaient des toilettes

d'actrices cent fois retapées et balafrées de coutures que l'on

apercevait des deuxième-galerie.

M. Jean trouvait que les costumes n'étaient pas entièrement de l'époque,

que les figurants n'étaient pas assez nombreux, que le cheval d'Henri IV

avait l'air d'un cheval de fiacre. Il disait son mécontentement tout

haut, au grand scandale des voisins qui voulaient jouir du spectacle,

pour leur argent.

Le public était amusé malgré l'insuffisance de la mise en scène, malgré

le jeu hostile des cabotins trop bêtes pour comprendre que les triomphes

obtenus près des simples valent mieux que les petits brouhahas

d'admiration dédaigneuse qui soulignent, au Théâtre Français, une

diction prétentieuse à claquer, ou un envolement de cotillon exécuté par

quelque soubrette grande dame.

Les commères de ce théâtre de faubourg, rouges d'admiration, n'avaient

pas peur de déchirer leurs gants en applaudissant leur héros. Les hommes

ne songeaient pas à la chute possible d'un gardénia piqué au revers d'un

habit.

L'actrice qui tenait le rôle de la _Belle Gabrielle_ se montrait

nerveuse, impatiente. Elle était laide et grosse, lourde et empêtrée

dans sa traîne de velours vert.

Dans ses répons à la litanie amoureuse débitée par Espérance, elle

disait les plus jolies choses du monde d'un ton condescendant ou

dédaigneux qui exaspérait les galeries supérieures.

Après un entr'acte consacré à l'absorption des petites douceurs en usage

dans ce théâtre faubourien: saucisson, pommes frites et marrons, le

poulailler salua la venue de la _Belle Gabrielle_ de quelques coups de

ces sifflets stridents, sinistres, qui annoncent, la nuit au coin d'une

rue déserte, l'exécution de quelque passant attardé. L'actrice tourna la

tête, eut un haussement d'épaules, puis continua à chantonner son rôle,

virant et voltant sur la scène.

Comme elle étalait sa traîne, minutieusement, pour s'agenouiller et dire

à l'Espérance qu'elle restait fidèle amante malgré les faveurs du roi,

des pommes pourries et des boules de glaise éclaboussèrent le velours

vert de sa jupe. Elle se leva, cria:

--Salauds!

Le rideau baissé, un jeune homme, embusqué derrière les femmes peintes

d'une avant-scène, se dressa au-dessus de leurs chapeaux empanachés et,

le poing tendu, lança des injures qui, dans le monde des boulevards

extérieurs, valent des coups de couteau.

Le poulailler riposta:

--C'est sa femme! Elle est rien laide!

Alors, penché sur l'accotoir, le vengeur de la _Belle Gabrielle_ parut,

mis à la dernière mode, les cheveux luisants coupés en pointe sur le

front et collés sur le crâne comme un bonnet du temps de Louis XI. Le

doigt tendu, il désigna les interrupteurs aux gardes municipaux qui

gravirent au pas de charge les galeries supérieures et se colletèrent

avec les coupables, les poussant vers l'escalier de sortie. Le

poulailler protesta, le parterre applaudit.

Les yeux fixés vers la loge où gesticulait le dénonciateur, Simone dit

tout haut:

--Mais, c'est elle!

--Qui? demanda Mlle Léonie.

--Jenny, la femme de chambre de maman.

--La femme de chambre de votre mère! Vous nous avez dit à l'atelier que

vous étiez orpheline.

--Oui, mais autrefois... répondit Simone embarrassée... Jenny est celle

qui a un collet de fourrure, un grand chapeau avec des piquets de

plumes, comme un dessus de corbillard, et un corsage rose à ruche.

La dame ainsi désignée dirigea vers les deux amies les yeux de verre de

sa lorgnette, sourit, envoya un bonjour de la main.

--Allons-nous-en, dit Simone, feignant de ne point voir le salut.

--Allons-nous-en, approuva M. Jean. Bien fin qui me repincera dans un

pareil bouis-bouis. La police ne devrait tolérer que des gens bien mis

au théâtre.

Cette réflexion fit sourire dédaigneusement mademoiselle Léonie qui,

décidément, ne professait pas une grande admiration pour son fiancé,

mais elle voulut bien quitter le spectacle.

* * * * *

--Bonjour, mademoiselle. Je vous croyais morte...

Jenny attendait dans le couloir la fille de M. Gosselet.

--Pourquoi, morte? Je suis en excellente santé, comme vous voyez!

--Monsieur est désespéré. Il n'a pu vous retrouver depuis votre fuite du

couvent. Madame, qui ne vous aime pas beaucoup, je crois, lui fait des

scènes continuelles. Ah! la maison n'est plus drôle depuis que vous êtes

partie. Je n'ai pas pu y rester. Je cherche une nouvelle place. Je suis

dans ma famille!

--Père n'est pas malade? demanda Simone, inquiète.

--Monsieur est très fatigué, très soucieux. Il voulait faire mettre des

notes dans les journaux sur votre disparition, mais madame n'a pas voulu

à cause de sa famille qui est si honorable, si honorable! Enfin vous

êtes bien portante. M. Bamberg va bien?

--Mais je n'en sais rien!

--Ah!... Enfin, mademoiselle, je suis bien heureuse de vous voir. J'ai

toujours eu beaucoup d'estime pour vous et ce n'est pas à cause de...

de... mais je vous ennuie, mademoiselle.

--Non! mais je dois me coucher de bonne heure pour me rendre à mon

atelier, demain.

--Comment! Vous travaillez, mademoiselle!

--Pourquoi pas? Adieu, Jenny.

--Bonsoir, mademoiselle!

Dans la rue, Simone, pour expliquer la familiarité condescendante de

l'ancienne femme de chambre, conta à Léonie et à M. Jean son amour pour

un jeune homme pauvre, sa séquestration au couvent des Visitandines, sa

fuite, puis sa vie de travail.

Léonie l'embrassait, pleurait d'admiration.

Le bureaucrate roulait des yeux étonnés, regardant à la lueur des becs

de gaz comment était faite une héroïne de roman.

X

--Prépare-toi à une toute petite surprise, dit à Simone la petite bossue

qui venait de descendre six étages pour acheter le _Petit Quotidien_. La

pipelette vient de me remettre une dépêche...

--Oh! vous venez d'hériter d'une bonne tante de province, mademoiselle

l'Embaumée? Tu vas fonder un atelier de couture?

--Non pas! Si j'avais de l'argent, j'achèterais une petite maison avec

un toit qui aurait de la mousse dessus. Puis... Mais tu ne devines pas?

C'est signé: Bamberg!

--Donne vite, dit Simone, plantant de travers sur ses cheveux un bout de

paillasson fleuri de primevères. Et moi qui allais sortir!

--Non! Je veux te lire ça. C'est court, mais si éloquent!

_Arrive ce soir, neuf heures, gare de Lyon_.

_Bamberg_.

--Oh! ma petite l'Embaumée, que je t'aime!

--Parbleu!

Le visage penché sur l'épaule de son amie, mademoiselle Gosselet lut le

petit bleu, puis s'en empara le caressa des doigts, le baisa,

rougissant.

--Oh! ma petite l'Embaumée. C'est aujourd'hui dimanche, heureusement! Si

la dépêche était arrivée, hier! Toute une bonne journée de joie perdue!

Étant de corvée, le soir, à l'atelier, je n'aurais pu lui sourire, la

première! Oh! ma petite l'Embaumée, je vais le revoir, ce soir, dans

quelques heures. Je t'aime bien!

--C'est entendu!

--Tu vas voir. Il sera pâle avec de grands yeux tout battus. Moi, je me

cacherai près de la porte qui donne sur le quai. Il t'embrassera, te

demandera si je suis heureuse, si père m'a pardonné, si je n'épouse pas

le Russe qui a une tante au Caucase, si... Alors je m'approcherai,

doucement, puis lui mettrai mes bras autour du cou. Mais il doit être si

faible, mon André. Pourra-t-il supporter pareille joie?

--Qu'un homme qui vient de faire deux cents lieues en chemin de fer se

trouve mal parce qu'une jolie fille se jette à sa tête! Voilà qui serait

fort.

--Comme tu dis ça! Je ne suis pas une jolie fille pour lui. Je suis sa

fiancée, sa femme. Ce n'est pas moi qu'il tiendra dans ses bras. Il

embrassera, il aura tout le bonheur rêvé, toute la vie telle qu'il l'a

voulue. Pourquoi pleures-tu, ma bonne petite amie?

--Parce que...

--... Tu es heureuse pour moi!

--Oui, et aussi parce que c'est comme dans le feuilleton de mon journal.

--Oui, mais dans les romans, la félicité de l'héroïne est faite de

souffrances subies par d'autres. Tandis que dans la vie...

--Dans la vie, c'est la même chose, mademoiselle... Il y a dans votre

roman monsieur Gosselet et aussi madame Gosselet.

--Oh! des souffrances d'argent. Voilà tout!

--C'est vrai, mademoiselle.

--Tu te permets de me dire vous, de m'appeler mademoiselle. Ce n'est pas

gentil. Tu ne veux pas que je sois tout à fait heureuse?

--Je veux m'habituer à ne plus tutoyer madame Bamberg.

Madame Bamberg! Ces cinq syllabes firent plus roses les joues de

mademoiselle Gosselet. Elles sonnèrent si délicieusement à ses oreilles

qu'elle les répéta, tout bas, plusieurs fois, avec des intonations

diverses. Madame Bamberg! Bamberg allait bien à sa beauté faite de

demi-perfections assemblées en un tout presque harmonieux. Le mot avait

une personnalité fière, élancée. Elle était heureuse du pavillon qui

couvrirait et peut-être excuserait sa manière d'être, de penser. Elle

sentait en elle toutes les qualités de la femme: la pitié, la pudeur,

qui n'est qu'une forme délicieuse de faiblesse, le besoin d'aimer et de

protéger, mais l'éducation qu'elle avait reçue l'obligeait à manifester

les désirs de son être sous une forme indépendante, personnelle et même

un peu querelleuse. Madame Bamberg! Elle se coifferait d'un petit feutre

mou un peu campé sur l'oreille--si peu!--porterait des lainages sans

fioritures, serait vaillante dans la vie comme un petit homme, ne

deviendrait femme qu'en son «home». Elle garderait à son mari toute la

séduction féminine que d'autres dépensaient en menue-monnaie, dans la

rue, au spectacle, en soirée!

«Je veux m'habituer à ne plus tutoyer madame Bamberg», avait dit la

petite bossue.

Devant l'attitude boudeuse et faussement humiliée de son amie, Simone

sourit:

--Pourquoi ne plus me tutoyer? Devenue madame Bamberg, je resterai

Simone.

--Si je ne le fais pas pour vous, je le ferai pour monsieur Bamberg!

--Et tu en veux à «monsieur» Bamberg?

--Non. Mais je continuerai à dire _vous_, je vous avertis.

--A votre aise, mademoiselle! Mais vous continuerez aussi à m'aimer,

mademoiselle... l'Embaumée. J'ai oublié votre nom de famille.

--Oh! cela n'a pas d'importance!

--C'est une brouille que vous voulez? Je sais que l'Embaumée est un

surnom d'atelier, mais le surnom est joli, voilà pourquoi je l'ai

adopté.

Simone relut le télégramme tout haut: «_Arriverai ce soir, neuf

heures_»; ... regarda la pendule, puis demanda:

--Mais, qu'est-ce que nous allons faire jusque-là? Vous êtes certaine

que votre pendule ne retarde pas, mademoiselle?

L'Embaumée sourit, déridée par l'impatience de Simone, et répondit

malicieuse:

--Je crois même qu'elle avance un peu.

--Si j'avais du travail, un corsage à achever, quelque chose de... Que

vas-tu faire... Pardon! Qu'allez-vous faire?

--Ce que je fais tous les dimanches: nettoyer ma chambre à fond, et

frotter mon parquet avec «de la carbonade.»

--On ne dit pas «de la carbonade», mais du carbonate.

--Oh! Allez donc demander ça à l'épicier qui sait bien comment cela se

prononce, puisqu'il en vend!

Simone, un peu étonnée de la mine bourrue et du ton agressif de son

amie, si douce d'habitude, n'essaya pas de faire comprendre à la petite

ouvrière que les épiciers n'avaient jamais fait loi ès-langue.

Elle imagina, pour gagner du temps, un nouvel arrangement de ses

éventails japonais qui semblaient être groupés deux à deux, d'immenses

papillons posés sur les bouquets de fleurettes du papier de tenture.

Elle rendit visite à toutes les pauvres fleuristes de son quartier pour

trouver une botte de lilas blanc qu'elle éparpilla dans deux aiguières

de faïence achetées chez un bric-à-brac et drapa les vieilles indiennes

imprimées qui servaient de doubles rideaux à la fenêtre.

Elle profita de l'absence de l'Embaumée, partie à l'achat des

provisions, pour enchemiser de fine toile les deux oreillers de sa

couchette et étaler sur le lit tous les blancs de la toilette qu'elle

mettrait le soir pour aller au-devant de l'aimé. Elle était si heureuse

de pouvoir se donner déjà, l'huis-clos, en faisant plus accueillante,

plus blanche et plus fraîche sa chambre de fiancée.

Le déjeuner fut silencieux, les deux amies vivaient sous les frisons de

leurs fronts penchés en des pensers bien différents.

La petite bossue songeait que la venue brusque d'un homme allait changer

sa vie, que cet homme la ferait souffrir en lui prenant son amie, qu'il

ne saurait jamais ses tristesses d'amoureuse dédaignée. Et pourtant elle

était heureuse de souffrir pour André, heureuse aussi de souffrir pour

Simone. Les pauvres femmes contrefaites comme elles ne pouvaient et ne

devaient que se dévouer. Ses fleurs la consoleraient, ses fleurs qui se

sacrifiaient, elles aussi, dormant tout le parfum, toute la coloration,

tout le velours de leurs pétales à une pauvre bossue.

Simone se promettait d'écrire à bon papa Gosselet, de lui conter ce

qu'avait fait le petit ingénieur «sans-le-sou» pour la mériter, rêvant

un retour triomphal à l'usine.

Le soir venu, elles gagnèrent à pied la gare de Lyon. Dans la salle

d'attente, une pendule marquait huit heures et demie. Elles prirent

place sur une banquette, voulant attendre patiemment le défilé des

voyageurs, mais à chaque coup de sifflet des locomotives de service sur

la voie, elles se précipitaient vers la grande porte vitrée donnant sur

le grand hall d'arrivée, puis, déçues, revenaient s'asseoir, les yeux

fixés sur le cadran dont les aiguilles se mouvaient par soubresauts

semblant impatientes, elles aussi.

* * * * *

Neuf heures enfin! Près du quai une machine s'arrêta, respirant

bruyamment de tous ses poumons d'acier, essoufflée. La porte claqua. Des

têtes parurent inquiètes, puis des corps habillés burlesquement de

plaids et de couvertures de voyage.

Les débarqués se précipitèrent dans la salle, maugréant, se bousculant.

Des sacs de nuits, des valises pendaient au bout de leurs bras longs

donnant aux hommes affairés des allures tortillardes, obligeant les

femmes à marcher lourdement comme des cannes qui vont à l'eau.

Sous les feutres mous, les visages masculins se masquaient d'une ombre.

Les femmes avaient sous leurs voilettes la même physionomie mystérieuse.

Debout près de la porte, Simone et l'Embaumée cherchaient des yeux,

inquiètes.

Une voix dit, soudain, derrière elles:

--Eh bien! mademoiselle l'Embaumée! J'ai donc bien vieilli? Vous ne

m'avez pas reconnu.

Elles se retournèrent. Simone se jeta dans les bras d'un complet gris.

André Bamberg baisa le front de l'aimée, les lèvres de l'aimée,

répétant:

--Comment! c'est toi! c'est toi!

Simone, les bras noués autour du cou de son fiancé, restait muette, les

yeux levés très doux, très grands. Ils pleurèrent, puis se sourirent et

leurs lèvres dirent des choses banales.

--Je ne m'attendais pas à te voir. C'est gentil!

--Tu n'es pas fatigué?

La petite bossue attendait, tournant presque le dos aux amoureux

enlacés. Des groupes se formaient autour d'eux. Des femmes disaient

haut:

--Ben! ils ne se gênent pas.

André se dégagea de l'étreinte de Simone et tendit la main à l'Embaumée

qui murmura:

--Vous allez bien?

--Très bien! Allons-nous-en vite, vite. Prenons une voiture. Il y a trop

de monde autour de mon bonheur.

Un cocher hélé, André ouvrit la portière du fiacre, aida Simone à

prendre place sur les coussins, puis, monta sur le marchepied, oubliant

l'Embaumée.

Il s'aperçut de l'attitude interdite de la petite bossue, voulut

redescendre, pour lui permettre de monter dans la voiture, mais la

petite faiseuse de sourires s'excusa:

--Non! non! Je veux prendre l'air. Je serai bien sur le siège.

Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 27 / 39 题