DEUXIÈME PARTIE

I

Bon! Cela vous étonne de ne plus être enfermée en votre vilaine cellule,

mademoiselle Simone?

--Vous avouerez, ma soeur...

Simone et l'Embaumée firent un grand éclat de rire.

--Vous voulez des _révélations_, n'est-ce pas? Vous les aurez. Mais pas

avant d'avoir goûté à...

Des révélations! L'Embaumée était une lectrice assidue des oeuvres de

Montépin.

--J'ai grand faim de nouvelles et voilà tout.

--De qui? De lui?

--De lui, si vous voulez bien.

Assises toutes deux près d'une table ronde, sous la lumière rose d'une

petite lampe coiffée de papier à dentelle, elles se sourirent puis

baissèrent les yeux, semblant se recueillir.

Simone, en jeune fille qui ignore les méchants, ne se défiait pas de la

petite ouvrière qui, brusquement, venait de se révéler à elle complice

et confidente.

D'ailleurs, la fausse domestique connaissait l'Aimé: pouvait-elle se

tenir en garde contre qui venait de Lui! L'inconnue semblait toute bonne

avec ses grands yeux incessamment voilés sous les cils longs, sa bouche

aux commissures grasses trouées par le sourire.

Simone avait remarqué la bosse qui déformait le buste de sa nouvelle

amie et qui donnait au port de la tête une allure courbée, humble,

presque honteuse. Elle l'aimait déjà, d'une amitié protectrice, parce

qu'elle était moins bien qu'elle et contrefaite.

En petite fille qui ne sait pas la science des gestes, l'Embaumée prit

un tricot de mitaines et fit marcher longtemps les tiges d'acier en

l'emmaillement des soies avant de commencer son récit. Elle ne savait

comment entreprendre ses «révélations». Elle poussa un soupir, jeta le

tricot sur la table, joignant les mains sur les genoux:

--Enfin, voilà, mademoiselle Simone, je suis ouvrière chez votre père.

C'est moi qui fais les sourires des bébés-Gosselet. Pas moi toute seule,

mais...

--Ouvrière chez nous! Vous me connaissez?

--Moi, non! Je vous ai vue une fois assise dans le parc, mais de très

loin.

Je disais donc que je travaille ou plutôt que je travaillais chez M.

Gosselet. M. Bamberg était très bon pour moi, comme pour toutes les

autres, d'ailleurs.

Je remarque vite les gens qui sont réellement bons, parce que les gens

sont, en général, méchants pour moi. Ils semblent avoir peur que je ne

m'aperçoive pas de mon infirmité. M. Bamberg était très doux et ne nous

_attrapait_ pas, comme le contremaître, par exemple. Moi j'aurais voulu

lui rendre service, mais comme il n'avait pas besoin de moi, je ne

pouvais rien. Un jour...

--Où est-il?

--C'est vrai, j'oubliais. Il vous attend. Il n'est pas mort.

--Pourquoi voulez-vous qu'il soit mort?

--C'est comme ça dans tous les romans, mademoiselle. Dès que la jeune

fille disparaît, le jeune homme songe tout de suite à se tuer. Et pour

un roman, votre amour est un roman. J'ajoute qu'_il_ vous aime toujours.

--Voulez-vous que je vous embrasse, pour cette bonne parole?

--Volontiers.

L'Embaumée quitta sa chaise vite, et baisa Simone sur la joue, disant:

--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle, mais je vous aime bien. Je

crois que j'ai envie de pleurer.

--Quel bon coeur! Nous serons toujours amies, si cela ne vous ennuie pas.

--Amies, toujours, répondit gravement l'Embaumée.

Après avoir promené un coin de son mouchoir à fleurettes sous ses cils

baissés, elle continua:

--Un jour, M. Bamberg m'envoie...

--Pardon de vous interrompre, mais vous ne m'avez pas dit quand je le

verrai.

--Mais demain, mademoiselle!

--Demain!

--Demain matin, je cours le prévenir que vous n'êtes plus au couvent et

je vous l'amène ici.

--Ici!... Vous voulez bien?

--Moi, j'aime tant les amoureux. On dirait que tout le monde se ligue

contre le bonheur de ceux qui s'aiment. Cela me met dans des colères...

si vous saviez! C'est comme les bêtes... je ne puis voir souffrir les

bêtes...

--Alors, vous n'aimez que les amoureux et les bêtes?

--Et aussi les fleurs, parce que les fleurs sont à moi, bien à moi.

Elles ont de jolies couleurs et des parfums pour moi toute seule. Après,

elles meurent, mais mortes, d'autres ne les ont pas... Je continue. M.

Bamberg m'envoie chercher une voiture à Paris,--ce que les ouvrières

étaient jalouses!...--Place de la Bastille, j'arrête un vieux cocher

tout rouge avec de gros favoris blancs. Je lui donne l'adresse. «Bien,

ma petite dame!»

Et je suis venue à l'usine en fiacre; c'était la première fois, j'étais

fière!

Je descends à la grande grille et je dis au vieux d'attendre. Il me

donne un bulletin portant le numéro 2904--je me souviens bien, allez!...

M. Bamberg m'attendait dans l'atelier des peintres. Jamais la

Grande-Bobèche, Petite-Souris et Mouron, mes amies, n'ont aussi peu

travaillé que ce jour-là, mademoiselle. Deux minutes après, il revient

tout pâle, les yeux rouges. On disait dans l'atelier: «Le petit Bamberg

a reçu une mauvaise nouvelle, sûr.»

On me questionnait. «Pourquoi la voiture? Pourquoi ci? Pourquoi ça?» Moi

je ne comprends rien à son chagrin, mais je le plaignais de tout mon

coeur. Il fut triste, malade toute la soirée.

--Il avait l'air malade, bien malade?

--Oh! mademoiselle, il avait des yeux qui n'y voyaient pas, et les

lèvres tirées en bas, et la moustache défrisée. Et il était tout blanc

comme un moribond.

--Pauvre Aimé!

--Le lendemain, nous venions à peine d'entrer à l'atelier, mes amies et

moi, qu'une ouvrière du moulage des têtes vint nous dire que M. Bamberg

était chassé de l'usine.

La Grande-Bobêche se lève pour aller le dire aux coiffeuses qui vont le

répéter aux habilleuses, qui vont le confier aux emballeuses.

En une minute, toute l'usine savait que M. Bamberg était un Allemand

venu chez nous pour voler les secrets de fabrique,--vous savez, les

fameux secrets.--Moi je dis toutes ses vérités à la Grande-Bobêche, mais

j'étais bien inquiète.

Voilà que le soir, comme je revenais à pied de l'usine, j'aperçois,

assis sur un banc, le long de la Seine, M. Bamberg, les mains dans les

poches, et triste, triste, que c'était à faire pleurer.

Je passe derrière le banc, je tousse... Rien! Alors, toute rouge, et le

coeur faisant toc-toc, je me décide à lui parler.

Brusquement, il se lève, ouvre de grands yeux étonnés, fait:

--Ah! j'oubliais, mademoiselle.

Et voilà qu'il tire une pièce de cent sous de son gousset.

Je sais bien que l'on nous paie nos services en argent à nous autres,

ouvriers, mais ça m'a fait mal. Il paraît que j'avais l'air fâchée, car

il m'a dit:

--Je vous demande pardon, mademoiselle.

--Vous voilà surpris, monsieur Bamberg, mais vous avez l'air si fatigué

que j'ai voulu vous demander si vous n'étiez pas malade.

--Toujours bon coeur, ma petite l'Embaumée.--(Ça me fit oublier les cent

sous).--Je ne suis nullement indisposé: je rêve, voilà tout.

--Des rêves tristes!

--Oui, tristes. Tenez, voulez-vous que je vous offre mon bras, j'ai

besoin de promener un peu mes vilaines pensées.

--Oh, monsieur!

Il me prend alors la main et nous marchons très vite, le long des quais,

moi, les yeux baissés, lui, regardant quelque chose très loin.

Il se mit à parler:

--Mademoiselle, il ne faut jamais aimer... (j'étais étonnée) jamais

aimer... moi j'aimais et j'aime encore une jeune fille bonne et belle...

mais elle est trop riche. Il ne faut pas aimer les jeunes filles riches!

Gardez-vous des jeunes filles riches... Avant d'aimer une jeune fille,

prenez des informations sur la fortune de ses parents et si elle est

riche, fuyez, fuyez! Le rêve serait d'épouser une amie qui viendrait à

vous avec, pour tout bien, son unique robe...

Pauvre M. Bamberg, il était un peu fou!... Me conseiller de ne pas

épouser une jeune fille riche!... Puis il me conta qu'il aimait la fille

de son patron, Mlle Gosselet, et que la voiture venue de Paris, la

veille, devait l'emmener, lui et sa fiancée, à la gare de l'Est où ils

devaient prendre un billet pour n'importe quelle station où ils

pourraient s'aimer en toute liberté.

Il continua:

--Je ne sais pourquoi je vous raconte toutes mes petites affaires de

coeur. Je ne les confierais pas à mon meilleur ami tant j'aurais peur de

m'entendre féliciter de mon amour de gueux pour une jeune fille riche.

Peut-être avez-vous le don d'arracher aux désespérés le secret de leurs

misères. Je connais des humbles qui sont dans la vie, comme d'autres au

théâtre, condamnés aux éternels rôles de confidents. Ces pauvres gens

ont, en général, plus de coeur que les premiers rôles d'amoureux.

La voiture qui devait nous emmener à la gare de l'Est avait disparu,

quand, à l'heure fixée pour notre fuite, j'arrivai devant la grille du

parc. J'attendis près d'une heure, espérant voir apparaître celle que

j'aime, puis je m'en fus, stupide, jusqu'à ma chambre louée dans un

village voisin de l'usine, où je pleurai, doutant d'elle. Au matin, le

jardinier de M. Gosselet m'apporta la lettre que je vais vous lire.

Asseyons-nous sur ce banc.

Nous étions sur les quais, près de la gare d'Orléans. Des bandes

d'ouvrières, gagnant les boulevards de la rive gauche, jetaient leurs

rives en passant. Des voitures découvertes promenaient des jupes

claires. Paris, derrière Notre-Dame, semblait tout rose. Un marchand

criait: «Voilà le plaisir, mesdames!» Nous étions tristes et tout petits

dans le bruit, dans la joie des autres. Un de ses bras passé sur le

dossier du banc, il lisait, tourné vers moi, d'une voix si faible que

les sifflements des remorqueurs sur la Seine m'empêchaient d'entendre

des moitiés de phrase.

Alors, il levait les yeux vers moi, pour me faire comprendre.

J'ai gardé la lettre, la voici:

«_Monsieur,

«Votre présence à l'usine est inutile, aujourd'hui et jours suivants. Je

vous chasse. Je vous chasse parce que vous êtes un malhonnête homme,

nuisible à mon industrie et à ma vie privée. Je ne vous rappellerai pas

que je vous ai donné du pain alors que vous étiez chien errant dans la

rue. Vous n'avez pas assez de coeur pour souffrir de ce simple appel à

vos souvenirs.

«J'ignore quelle est votre nationalité, voilà pourquoi je vous prie de

ne plus vous présenter à la porte de mes ateliers où se fabrique un

jouet national.

«Je sais que vous êtes un larron d'honneur, voilà pourquoi je ne vous

mettrai pas en état de séduire, par vos propos éhontés, une jeune fille

pour qui un seul de vos regards est une souillure._

«GOSSELET.»

Plus bas, d'une autre écriture:

«_P.-S.--Ma femme fait de longues phrases bien inutiles. On vous chasse

parce qu'on vous chasse. Moi je vous écris que jamais, tant que je

vivrai, vous n'aurez ma fille. L'argent, mon cher monsieur, ne se trouve

pas dans le pas d'une mule._»

--Montrez-moi l'écriture, fit Simone. Oui! les phrases de roman sont de

ma mère. Et pauvre père aurait bien pu ne pas ajouter ce post-scriptum.

Vous me donnez cette lettre, n'est-ce pas? André l'offrira à bon papa

Gosselet le jour de notre mariage.

--La lecture achevée, il me dit: «Que faire, maintenant?» Je ne trouvais

rien pour le consoler. Il me prit le bras et nous longeâmes les quais

sous les marronniers tout jolis de feuilles neuves. Tout en marchant, je

cherchai quelque chose, je ne savais quoi, pour le tirer de peine. Une

idée me vint. Le fiacre qui devait vous emmener n'avait pas attendu

jusqu'à sept heures, ainsi que l'avait ordonné M. Bamberg. D'autre part,

M. Bamberg n'avait pas reçu de vous le plus petit billet d'explications,

ce qui laissait supposer que vous n'étiez point libre d'agir. Je pensai

tout haut:

--M. Gosselet a peut-être enlevé Mlle Simone.

Il s'arrêta brusquement, me serra le bras.

--C'est ça. C'est ça. Il aura pris place dans la voiture avant l'arrivée

de Simone et l'aura conduite en quelque maison de retraite... Moi qui

accusais Simone de lâcheté. Oh! ma petite l'Embaumée, que je vous

embrasse!

Il m'embrassa de si bon coeur que cela fit rire deux rien-du-tout en

cheveux qui passaient.

--Mais où trouver le cocher, l'Embaumée?

--J'ai le numéro de la voiture.

--Vous l'avez gardé?

--Je suis si superstitieuse! J'ai mis l'imprimé dans ma bourse pour

jouer le numéro à la prochaine loterie.

--Donnez-moi le numéro.

Je fouillai dans mon porte-monnaie et n'y trouvai que des sous.

Nous voilà redevenus tristes, marchant, tête baissée, très vite, lorsque

je me souvins que j'avais épinglé le bulletin sur ma pelote, à côté de

la glace.

Il dit:

--Je vous accompagne chez vous.

--Oh! monsieur Bamberg.

--Je vous attendrai en bas.

Nous arrivons rue Mouton-Duvernet. Ma concierge veut m'arrêter pour me

raconter des histoires, je file sans la saluer. Deux secondes après, je

remettais le petit papier à votre amoureux, sur le trottoir, en face de

la fruitière. La concierge m'a vue et a pris un petit air indigné. Ça

m'était bien égal, allez! Vous devinez le reste. M. Bamberg a déniché le

collignon qui lui a dit vous avoir conduit chez les Visitandines. Moi,

qui lui avais juré que je vous retrouverais, je me suis introduite dans

ce couvent, où l'on n'a de fleurs que pour les saints de pierre. Ce

qu'il y fait froid! Brrou!»

Et elle raconta à Simone, tout au long, en riant, par quelle ruse et

quel subterfuge, grâce à la très chaude recommandation d'un vieux

vicaire qui s'était occupé d'elle à sa première communion, elle avait

réussi à se faire recevoir dans le couvent comme petite domestique. Sa

difformité l'avait beaucoup servie. Elle avait raconté un véritable

roman et on avait eu pitié d'elle. Sa concierge, bonne vieille femme qui

adorait l'intrigue et qu'elle avait mise au courant de son plan, avait

donné les meilleurs renseignements: «Ah! celle-là, elle n'avait pas

besoin de se convertir! Elle avait toujours été sage comme une image!!

Je ne m'étonnerais pas qu'elle se retirât du monde et s'en allât dans un

couvent. Elle était faite pour être religieuse.»

Au bout d'une semaine, elle avait gagné la confiance des soeurs qu'elle

charmait par sa gaité et qui la regardaient déjà comme une excellente

recrue, une future petite soeur converse, dévouée, vaillante,

travailleuse. On l'envoyait au marché faire les achats. Ce n'est pas

elle qui se laissait surfaire! Elle était bien trop maligne.

Elle dit tout à coup à Simone:

--Maintenant, vous allez partager mon souper: _quatre_ de gruyère et

_cinq_ de charcuterie assortie. Ce n'est pas riche, mais pour une fois,

mademoiselle.

--Mangez, ma _soeur_! Moi je n'ai faim que de détails. Il était tout

attristé quand vous l'avez vu sur ce banc?

--Oh! triste!...

Et l'entretien continua, avec des redites, des pourquoi, des

commentaires, jusqu'à ce que l'Embaumée, son repas achevé, fouetta à

coups de mouchoir les miettes de pain tombées sur le tapis de la table

ronde.

--Votre chambre est gentille, dit Simone.

--Gentille... non! Pas autant que je le voudrais! C'est tout ce que j'ai

pu acheter en quatre ans, et cependant, il n'y a jamais de chômage à

l'usine. Ce qui me manque, c'est une armoire à glace. Je vais prendre un

abonnement chez Crespin. J'ai peur de mourir avant d'avoir pu l'acheter.

Elle souleva le bonnet de papier rose qui casquait la lampe, et, le bras

dressé, éclaira son logis d'une clarté jaune qui faisait plus vastes les

coins mi-obscurs.

Le front bien en lumière, les yeux tachés de deux lueurs blanches, les

cheveux semblant plus touffus grâce à l'éclairage net des poils en

auréole, elle ne figurait plus la «boscotte» humble ouvrière, mais la

maîtresse du «home» par qui avait été créé cet entourage de choses

amies, familières.

Autour de la glace plaquée de dartres grises dans le bas, s'étageaient

en des cartons glacés, ornés de fioritures à filets de cuivre, les

têtes, toutes rieuses, des amies d'ateliers coiffées de cheveux

chevauchés par des peignes d'écaille. Brunes et blondes, sous leurs

perruques à la Vierge, à la chien, à l'accroche-coeur, elles souriaient

de leurs lèvres avancées en bec, les yeux un peu brouillés. Les pauvres

filles s'étaient _faites faire_, au retour de quelque vagabondage

faubourien, en des terrains vagues où la pâquerette fleurit près d'un

tas de coquilles d'huîtres, le front encore caressé en dedans comme par

de petites pattes, la bouche encore mouillée de picolo aigre.

Ce n'étaient pas là les petites amies du samedi, les yeux clignotants

sous les paupières bleues, les bras lourds, les jambes molles, trop

harassées pour s'amuser au jeu des hanches que suit une rangée de vieux

et de jeunes sur le trottoir.

Au pied de la glace, sur la table de la cheminée couverte d'andrinople

rouge, coupée à dents, d'autres photographies reposaient sur des

chevalets de velours rouge, longs comme la main, passées celles-là, et

attristées d'un gris d'oubli. Elles représentaient, l'une, un ouvrier à

moustache cirée. Les yeux durs sous des cheveux plaqués à grand renfort

de pommade, le gilet barré d'une ligne blanche figurant une chaîne de

montre; l'autre, une femme rustaude sous un bonnet tuyauté comme une

fraise de veau, ensevelie dans une robe noire, évasée comme un sac de

bonbons, à fronçures encerclant la taille. Trônant, face à face, sur le

petit autel, les images semblaient se regarder, hostiles.

Deux pots, porcelaine et filets d'or, dressaient comme des cierges des

panaches roux de «queues de renard», de chaque côté de la glace.

Sur les pans du mur étaient accrochés des calendriers du _Bon-Marché_,

historiés de chromos en couleurs appétissantes--couleur vanille, marron

glacé, tartre aux cerises,--et une gravure à douze sous du général

Boulanger à cheval.

En un coin trônait le lit sous une draperie rouge, pauvre lit fait de

boiseries minces et dont l'acajou s'écaillait sous l'ongle.

Sous une housse également rouge on devinait l'échine d'une machine à

coudre.

En un angle de la chambre brillaient les vases à facette, les bibelots

peinturlurés, les boules de cristal rangés sur les planchettes d'une

étagère à clochetons.

Une armoire à panneaux pleins se dressait, face à la cheminée, ornée du

cuivre or de la serrure luisant comme un oeil jaune.

Le marbre de la table de marquetterie encombrée de vases multiples, des

gros, des petits, pots à eau, pots à la moelle de boeuf, faisait une

tache blanche en un retrait de la cloison.

Une moquette à coqs claironnants étalait ses franges jaunes sur le

parquet encombré de la table ronde et de quatre chaises habillées de

rouge.

Tout cela était propret, coquet, d'un accueil doux, d'un arrangement

sans effort, sous la lumière faible de la petite lampe à pétrole.

Au chevet du lit, un tout petit Christ était accroché, un de ces pauvres

petits Christ aux chairs de plâtre modelé sur une ossature de fils de

fer, que l'on ne décroche qu'aux jours de deuil pour l'étendre sur la

poitrine des trépassés. Oublié, perdu dans l'arrangement des choses

confortables, il symbolisait la mort qui attend, qui guette, qui va

venir...

Sous la lumière de la lampe coiffée, de nouveau, de rose, Simone et

l'Embaumée causaient ameublement, la fille de M. Gosselet se défendant

d'avoir une chambre plus gentille que celle de son amie, l'ouvrière

expliquant comment elle aurait voulu son nid.

--Ce qui me manque, voyez-vous, répétait-elle, c'est une armoire à

glace. Puis, je voudrais changer l'andrinople aussi.

Après un silence, l'Embaumée dit:

--Il nous faut dormir, maintenant. Je vais mettre un matelas par terre,

pour moi. Vous, vous prendrez le lit.

--Laissez-moi coucher sur le matelas.

--Je ne veux pas... je ne veux pas! Il faut que vous soyez fraîche et

toute jolie pour demain. C'est moi qui vous ramène à lui, je le lui ai

juré... Oh! je suis contente... contente!

Peu après les deux amies dormaient à la lueur faiblote de la lampe

baissée.

Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 16 / 39 题