I
Bon! Cela vous étonne de ne plus être enfermée en votre vilaine cellule,
mademoiselle Simone?
--Vous avouerez, ma soeur...
Simone et l'Embaumée firent un grand éclat de rire.
--Vous voulez des _révélations_, n'est-ce pas? Vous les aurez. Mais pas
avant d'avoir goûté à...
Des révélations! L'Embaumée était une lectrice assidue des oeuvres de
Montépin.
--J'ai grand faim de nouvelles et voilà tout.
--De qui? De lui?
--De lui, si vous voulez bien.
Assises toutes deux près d'une table ronde, sous la lumière rose d'une
petite lampe coiffée de papier à dentelle, elles se sourirent puis
baissèrent les yeux, semblant se recueillir.
Simone, en jeune fille qui ignore les méchants, ne se défiait pas de la
petite ouvrière qui, brusquement, venait de se révéler à elle complice
et confidente.
D'ailleurs, la fausse domestique connaissait l'Aimé: pouvait-elle se
tenir en garde contre qui venait de Lui! L'inconnue semblait toute bonne
avec ses grands yeux incessamment voilés sous les cils longs, sa bouche
aux commissures grasses trouées par le sourire.
Simone avait remarqué la bosse qui déformait le buste de sa nouvelle
amie et qui donnait au port de la tête une allure courbée, humble,
presque honteuse. Elle l'aimait déjà, d'une amitié protectrice, parce
qu'elle était moins bien qu'elle et contrefaite.
En petite fille qui ne sait pas la science des gestes, l'Embaumée prit
un tricot de mitaines et fit marcher longtemps les tiges d'acier en
l'emmaillement des soies avant de commencer son récit. Elle ne savait
comment entreprendre ses «révélations». Elle poussa un soupir, jeta le
tricot sur la table, joignant les mains sur les genoux:
--Enfin, voilà, mademoiselle Simone, je suis ouvrière chez votre père.
C'est moi qui fais les sourires des bébés-Gosselet. Pas moi toute seule,
mais...
--Ouvrière chez nous! Vous me connaissez?
--Moi, non! Je vous ai vue une fois assise dans le parc, mais de très
loin.
Je disais donc que je travaille ou plutôt que je travaillais chez M.
Gosselet. M. Bamberg était très bon pour moi, comme pour toutes les
autres, d'ailleurs.
Je remarque vite les gens qui sont réellement bons, parce que les gens
sont, en général, méchants pour moi. Ils semblent avoir peur que je ne
m'aperçoive pas de mon infirmité. M. Bamberg était très doux et ne nous
_attrapait_ pas, comme le contremaître, par exemple. Moi j'aurais voulu
lui rendre service, mais comme il n'avait pas besoin de moi, je ne
pouvais rien. Un jour...
--Où est-il?
--C'est vrai, j'oubliais. Il vous attend. Il n'est pas mort.
--Pourquoi voulez-vous qu'il soit mort?
--C'est comme ça dans tous les romans, mademoiselle. Dès que la jeune
fille disparaît, le jeune homme songe tout de suite à se tuer. Et pour
un roman, votre amour est un roman. J'ajoute qu'_il_ vous aime toujours.
--Voulez-vous que je vous embrasse, pour cette bonne parole?
--Volontiers.
L'Embaumée quitta sa chaise vite, et baisa Simone sur la joue, disant:
--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle, mais je vous aime bien. Je
crois que j'ai envie de pleurer.
--Quel bon coeur! Nous serons toujours amies, si cela ne vous ennuie pas.
--Amies, toujours, répondit gravement l'Embaumée.
Après avoir promené un coin de son mouchoir à fleurettes sous ses cils
baissés, elle continua:
--Un jour, M. Bamberg m'envoie...
--Pardon de vous interrompre, mais vous ne m'avez pas dit quand je le
verrai.
--Mais demain, mademoiselle!
--Demain!
--Demain matin, je cours le prévenir que vous n'êtes plus au couvent et
je vous l'amène ici.
--Ici!... Vous voulez bien?
--Moi, j'aime tant les amoureux. On dirait que tout le monde se ligue
contre le bonheur de ceux qui s'aiment. Cela me met dans des colères...
si vous saviez! C'est comme les bêtes... je ne puis voir souffrir les
bêtes...
--Alors, vous n'aimez que les amoureux et les bêtes?
--Et aussi les fleurs, parce que les fleurs sont à moi, bien à moi.
Elles ont de jolies couleurs et des parfums pour moi toute seule. Après,
elles meurent, mais mortes, d'autres ne les ont pas... Je continue. M.
Bamberg m'envoie chercher une voiture à Paris,--ce que les ouvrières
étaient jalouses!...--Place de la Bastille, j'arrête un vieux cocher
tout rouge avec de gros favoris blancs. Je lui donne l'adresse. «Bien,
ma petite dame!»
Et je suis venue à l'usine en fiacre; c'était la première fois, j'étais
fière!
Je descends à la grande grille et je dis au vieux d'attendre. Il me
donne un bulletin portant le numéro 2904--je me souviens bien, allez!...
M. Bamberg m'attendait dans l'atelier des peintres. Jamais la
Grande-Bobèche, Petite-Souris et Mouron, mes amies, n'ont aussi peu
travaillé que ce jour-là, mademoiselle. Deux minutes après, il revient
tout pâle, les yeux rouges. On disait dans l'atelier: «Le petit Bamberg
a reçu une mauvaise nouvelle, sûr.»
On me questionnait. «Pourquoi la voiture? Pourquoi ci? Pourquoi ça?» Moi
je ne comprends rien à son chagrin, mais je le plaignais de tout mon
coeur. Il fut triste, malade toute la soirée.
--Il avait l'air malade, bien malade?
--Oh! mademoiselle, il avait des yeux qui n'y voyaient pas, et les
lèvres tirées en bas, et la moustache défrisée. Et il était tout blanc
comme un moribond.
--Pauvre Aimé!
--Le lendemain, nous venions à peine d'entrer à l'atelier, mes amies et
moi, qu'une ouvrière du moulage des têtes vint nous dire que M. Bamberg
était chassé de l'usine.
La Grande-Bobêche se lève pour aller le dire aux coiffeuses qui vont le
répéter aux habilleuses, qui vont le confier aux emballeuses.
En une minute, toute l'usine savait que M. Bamberg était un Allemand
venu chez nous pour voler les secrets de fabrique,--vous savez, les
fameux secrets.--Moi je dis toutes ses vérités à la Grande-Bobêche, mais
j'étais bien inquiète.
Voilà que le soir, comme je revenais à pied de l'usine, j'aperçois,
assis sur un banc, le long de la Seine, M. Bamberg, les mains dans les
poches, et triste, triste, que c'était à faire pleurer.
Je passe derrière le banc, je tousse... Rien! Alors, toute rouge, et le
coeur faisant toc-toc, je me décide à lui parler.
Brusquement, il se lève, ouvre de grands yeux étonnés, fait:
--Ah! j'oubliais, mademoiselle.
Et voilà qu'il tire une pièce de cent sous de son gousset.
Je sais bien que l'on nous paie nos services en argent à nous autres,
ouvriers, mais ça m'a fait mal. Il paraît que j'avais l'air fâchée, car
il m'a dit:
--Je vous demande pardon, mademoiselle.
--Vous voilà surpris, monsieur Bamberg, mais vous avez l'air si fatigué
que j'ai voulu vous demander si vous n'étiez pas malade.
--Toujours bon coeur, ma petite l'Embaumée.--(Ça me fit oublier les cent
sous).--Je ne suis nullement indisposé: je rêve, voilà tout.
--Des rêves tristes!
--Oui, tristes. Tenez, voulez-vous que je vous offre mon bras, j'ai
besoin de promener un peu mes vilaines pensées.
--Oh, monsieur!
Il me prend alors la main et nous marchons très vite, le long des quais,
moi, les yeux baissés, lui, regardant quelque chose très loin.
Il se mit à parler:
--Mademoiselle, il ne faut jamais aimer... (j'étais étonnée) jamais
aimer... moi j'aimais et j'aime encore une jeune fille bonne et belle...
mais elle est trop riche. Il ne faut pas aimer les jeunes filles riches!
Gardez-vous des jeunes filles riches... Avant d'aimer une jeune fille,
prenez des informations sur la fortune de ses parents et si elle est
riche, fuyez, fuyez! Le rêve serait d'épouser une amie qui viendrait à
vous avec, pour tout bien, son unique robe...
Pauvre M. Bamberg, il était un peu fou!... Me conseiller de ne pas
épouser une jeune fille riche!... Puis il me conta qu'il aimait la fille
de son patron, Mlle Gosselet, et que la voiture venue de Paris, la
veille, devait l'emmener, lui et sa fiancée, à la gare de l'Est où ils
devaient prendre un billet pour n'importe quelle station où ils
pourraient s'aimer en toute liberté.
Il continua:
--Je ne sais pourquoi je vous raconte toutes mes petites affaires de
coeur. Je ne les confierais pas à mon meilleur ami tant j'aurais peur de
m'entendre féliciter de mon amour de gueux pour une jeune fille riche.
Peut-être avez-vous le don d'arracher aux désespérés le secret de leurs
misères. Je connais des humbles qui sont dans la vie, comme d'autres au
théâtre, condamnés aux éternels rôles de confidents. Ces pauvres gens
ont, en général, plus de coeur que les premiers rôles d'amoureux.
La voiture qui devait nous emmener à la gare de l'Est avait disparu,
quand, à l'heure fixée pour notre fuite, j'arrivai devant la grille du
parc. J'attendis près d'une heure, espérant voir apparaître celle que
j'aime, puis je m'en fus, stupide, jusqu'à ma chambre louée dans un
village voisin de l'usine, où je pleurai, doutant d'elle. Au matin, le
jardinier de M. Gosselet m'apporta la lettre que je vais vous lire.
Asseyons-nous sur ce banc.
Nous étions sur les quais, près de la gare d'Orléans. Des bandes
d'ouvrières, gagnant les boulevards de la rive gauche, jetaient leurs
rives en passant. Des voitures découvertes promenaient des jupes
claires. Paris, derrière Notre-Dame, semblait tout rose. Un marchand
criait: «Voilà le plaisir, mesdames!» Nous étions tristes et tout petits
dans le bruit, dans la joie des autres. Un de ses bras passé sur le
dossier du banc, il lisait, tourné vers moi, d'une voix si faible que
les sifflements des remorqueurs sur la Seine m'empêchaient d'entendre
des moitiés de phrase.
Alors, il levait les yeux vers moi, pour me faire comprendre.
J'ai gardé la lettre, la voici:
«_Monsieur,
«Votre présence à l'usine est inutile, aujourd'hui et jours suivants. Je
vous chasse. Je vous chasse parce que vous êtes un malhonnête homme,
nuisible à mon industrie et à ma vie privée. Je ne vous rappellerai pas
que je vous ai donné du pain alors que vous étiez chien errant dans la
rue. Vous n'avez pas assez de coeur pour souffrir de ce simple appel à
vos souvenirs.
«J'ignore quelle est votre nationalité, voilà pourquoi je vous prie de
ne plus vous présenter à la porte de mes ateliers où se fabrique un
jouet national.
«Je sais que vous êtes un larron d'honneur, voilà pourquoi je ne vous
mettrai pas en état de séduire, par vos propos éhontés, une jeune fille
pour qui un seul de vos regards est une souillure._
«GOSSELET.»
Plus bas, d'une autre écriture:
«_P.-S.--Ma femme fait de longues phrases bien inutiles. On vous chasse
parce qu'on vous chasse. Moi je vous écris que jamais, tant que je
vivrai, vous n'aurez ma fille. L'argent, mon cher monsieur, ne se trouve
pas dans le pas d'une mule._»
--Montrez-moi l'écriture, fit Simone. Oui! les phrases de roman sont de
ma mère. Et pauvre père aurait bien pu ne pas ajouter ce post-scriptum.
Vous me donnez cette lettre, n'est-ce pas? André l'offrira à bon papa
Gosselet le jour de notre mariage.
--La lecture achevée, il me dit: «Que faire, maintenant?» Je ne trouvais
rien pour le consoler. Il me prit le bras et nous longeâmes les quais
sous les marronniers tout jolis de feuilles neuves. Tout en marchant, je
cherchai quelque chose, je ne savais quoi, pour le tirer de peine. Une
idée me vint. Le fiacre qui devait vous emmener n'avait pas attendu
jusqu'à sept heures, ainsi que l'avait ordonné M. Bamberg. D'autre part,
M. Bamberg n'avait pas reçu de vous le plus petit billet d'explications,
ce qui laissait supposer que vous n'étiez point libre d'agir. Je pensai
tout haut:
--M. Gosselet a peut-être enlevé Mlle Simone.
Il s'arrêta brusquement, me serra le bras.
--C'est ça. C'est ça. Il aura pris place dans la voiture avant l'arrivée
de Simone et l'aura conduite en quelque maison de retraite... Moi qui
accusais Simone de lâcheté. Oh! ma petite l'Embaumée, que je vous
embrasse!
Il m'embrassa de si bon coeur que cela fit rire deux rien-du-tout en
cheveux qui passaient.
--Mais où trouver le cocher, l'Embaumée?
--J'ai le numéro de la voiture.
--Vous l'avez gardé?
--Je suis si superstitieuse! J'ai mis l'imprimé dans ma bourse pour
jouer le numéro à la prochaine loterie.
--Donnez-moi le numéro.
Je fouillai dans mon porte-monnaie et n'y trouvai que des sous.
Nous voilà redevenus tristes, marchant, tête baissée, très vite, lorsque
je me souvins que j'avais épinglé le bulletin sur ma pelote, à côté de
la glace.
Il dit:
--Je vous accompagne chez vous.
--Oh! monsieur Bamberg.
--Je vous attendrai en bas.
Nous arrivons rue Mouton-Duvernet. Ma concierge veut m'arrêter pour me
raconter des histoires, je file sans la saluer. Deux secondes après, je
remettais le petit papier à votre amoureux, sur le trottoir, en face de
la fruitière. La concierge m'a vue et a pris un petit air indigné. Ça
m'était bien égal, allez! Vous devinez le reste. M. Bamberg a déniché le
collignon qui lui a dit vous avoir conduit chez les Visitandines. Moi,
qui lui avais juré que je vous retrouverais, je me suis introduite dans
ce couvent, où l'on n'a de fleurs que pour les saints de pierre. Ce
qu'il y fait froid! Brrou!»
Et elle raconta à Simone, tout au long, en riant, par quelle ruse et
quel subterfuge, grâce à la très chaude recommandation d'un vieux
vicaire qui s'était occupé d'elle à sa première communion, elle avait
réussi à se faire recevoir dans le couvent comme petite domestique. Sa
difformité l'avait beaucoup servie. Elle avait raconté un véritable
roman et on avait eu pitié d'elle. Sa concierge, bonne vieille femme qui
adorait l'intrigue et qu'elle avait mise au courant de son plan, avait
donné les meilleurs renseignements: «Ah! celle-là, elle n'avait pas
besoin de se convertir! Elle avait toujours été sage comme une image!!
Je ne m'étonnerais pas qu'elle se retirât du monde et s'en allât dans un
couvent. Elle était faite pour être religieuse.»
Au bout d'une semaine, elle avait gagné la confiance des soeurs qu'elle
charmait par sa gaité et qui la regardaient déjà comme une excellente
recrue, une future petite soeur converse, dévouée, vaillante,
travailleuse. On l'envoyait au marché faire les achats. Ce n'est pas
elle qui se laissait surfaire! Elle était bien trop maligne.
Elle dit tout à coup à Simone:
--Maintenant, vous allez partager mon souper: _quatre_ de gruyère et
_cinq_ de charcuterie assortie. Ce n'est pas riche, mais pour une fois,
mademoiselle.
--Mangez, ma _soeur_! Moi je n'ai faim que de détails. Il était tout
attristé quand vous l'avez vu sur ce banc?
--Oh! triste!...
Et l'entretien continua, avec des redites, des pourquoi, des
commentaires, jusqu'à ce que l'Embaumée, son repas achevé, fouetta à
coups de mouchoir les miettes de pain tombées sur le tapis de la table
ronde.
--Votre chambre est gentille, dit Simone.
--Gentille... non! Pas autant que je le voudrais! C'est tout ce que j'ai
pu acheter en quatre ans, et cependant, il n'y a jamais de chômage à
l'usine. Ce qui me manque, c'est une armoire à glace. Je vais prendre un
abonnement chez Crespin. J'ai peur de mourir avant d'avoir pu l'acheter.
Elle souleva le bonnet de papier rose qui casquait la lampe, et, le bras
dressé, éclaira son logis d'une clarté jaune qui faisait plus vastes les
coins mi-obscurs.
Le front bien en lumière, les yeux tachés de deux lueurs blanches, les
cheveux semblant plus touffus grâce à l'éclairage net des poils en
auréole, elle ne figurait plus la «boscotte» humble ouvrière, mais la
maîtresse du «home» par qui avait été créé cet entourage de choses
amies, familières.
Autour de la glace plaquée de dartres grises dans le bas, s'étageaient
en des cartons glacés, ornés de fioritures à filets de cuivre, les
têtes, toutes rieuses, des amies d'ateliers coiffées de cheveux
chevauchés par des peignes d'écaille. Brunes et blondes, sous leurs
perruques à la Vierge, à la chien, à l'accroche-coeur, elles souriaient
de leurs lèvres avancées en bec, les yeux un peu brouillés. Les pauvres
filles s'étaient _faites faire_, au retour de quelque vagabondage
faubourien, en des terrains vagues où la pâquerette fleurit près d'un
tas de coquilles d'huîtres, le front encore caressé en dedans comme par
de petites pattes, la bouche encore mouillée de picolo aigre.
Ce n'étaient pas là les petites amies du samedi, les yeux clignotants
sous les paupières bleues, les bras lourds, les jambes molles, trop
harassées pour s'amuser au jeu des hanches que suit une rangée de vieux
et de jeunes sur le trottoir.
Au pied de la glace, sur la table de la cheminée couverte d'andrinople
rouge, coupée à dents, d'autres photographies reposaient sur des
chevalets de velours rouge, longs comme la main, passées celles-là, et
attristées d'un gris d'oubli. Elles représentaient, l'une, un ouvrier à
moustache cirée. Les yeux durs sous des cheveux plaqués à grand renfort
de pommade, le gilet barré d'une ligne blanche figurant une chaîne de
montre; l'autre, une femme rustaude sous un bonnet tuyauté comme une
fraise de veau, ensevelie dans une robe noire, évasée comme un sac de
bonbons, à fronçures encerclant la taille. Trônant, face à face, sur le
petit autel, les images semblaient se regarder, hostiles.
Deux pots, porcelaine et filets d'or, dressaient comme des cierges des
panaches roux de «queues de renard», de chaque côté de la glace.
Sur les pans du mur étaient accrochés des calendriers du _Bon-Marché_,
historiés de chromos en couleurs appétissantes--couleur vanille, marron
glacé, tartre aux cerises,--et une gravure à douze sous du général
Boulanger à cheval.
En un coin trônait le lit sous une draperie rouge, pauvre lit fait de
boiseries minces et dont l'acajou s'écaillait sous l'ongle.
Sous une housse également rouge on devinait l'échine d'une machine à
coudre.
En un angle de la chambre brillaient les vases à facette, les bibelots
peinturlurés, les boules de cristal rangés sur les planchettes d'une
étagère à clochetons.
Une armoire à panneaux pleins se dressait, face à la cheminée, ornée du
cuivre or de la serrure luisant comme un oeil jaune.
Le marbre de la table de marquetterie encombrée de vases multiples, des
gros, des petits, pots à eau, pots à la moelle de boeuf, faisait une
tache blanche en un retrait de la cloison.
Une moquette à coqs claironnants étalait ses franges jaunes sur le
parquet encombré de la table ronde et de quatre chaises habillées de
rouge.
Tout cela était propret, coquet, d'un accueil doux, d'un arrangement
sans effort, sous la lumière faible de la petite lampe à pétrole.
Au chevet du lit, un tout petit Christ était accroché, un de ces pauvres
petits Christ aux chairs de plâtre modelé sur une ossature de fils de
fer, que l'on ne décroche qu'aux jours de deuil pour l'étendre sur la
poitrine des trépassés. Oublié, perdu dans l'arrangement des choses
confortables, il symbolisait la mort qui attend, qui guette, qui va
venir...
Sous la lumière de la lampe coiffée, de nouveau, de rose, Simone et
l'Embaumée causaient ameublement, la fille de M. Gosselet se défendant
d'avoir une chambre plus gentille que celle de son amie, l'ouvrière
expliquant comment elle aurait voulu son nid.
--Ce qui me manque, voyez-vous, répétait-elle, c'est une armoire à
glace. Puis, je voudrais changer l'andrinople aussi.
Après un silence, l'Embaumée dit:
--Il nous faut dormir, maintenant. Je vais mettre un matelas par terre,
pour moi. Vous, vous prendrez le lit.
--Laissez-moi coucher sur le matelas.
--Je ne veux pas... je ne veux pas! Il faut que vous soyez fraîche et
toute jolie pour demain. C'est moi qui vous ramène à lui, je le lui ai
juré... Oh! je suis contente... contente!
Peu après les deux amies dormaient à la lueur faiblote de la lampe
baissée.