LE CRUCIFIX

«Cache-le sur ton coeur... c'est moi qui te le donne

Ton époux sur la croix!

Mets tes lèvres d'enfant sur ce coeur qui pardonne

Sept fois septante fois.

D'autres pourront choisir, au matin de la vie,

Un fugitif amour!

Mais toi, petite soeur, ton Jésus te convie

A l'aurore du jour!

Contre ton coeur... il veut... au fond de ta poitrine,

T'appeler par ton nom!

L'entends-tu? C'est sa voix... Qu'elle est tendre et divine!

Il frappe à ta maison!

Bien-aimée, ouvre-moi! je t'aime...et je t'en prie.

Colombe de mon coeur!

Je suis l'Époux Jésus... O ma petite amie

Ouvre à ton Rédempteur!

Vois!... ils m'ont sur la croix étendu dans leur haine,

Les hommes que j'aimais.

Mais je viens sur ton coeur pour adoucir ma peine

Et pleurer leurs forfaits.

Nous pleurerons à deux! la peine est moins amère,

O ma petite soeur,

Et tu consoleras ton Époux et ton Frère,

Ton Christ et ton Seigneur.

Ah! oui... tu veux les voir ces étranges trophées,

Ces stigmates d'amour,

Tu veux mettre en mon coeur des plaintes étouffées:

Toute âme souffre un jour

Mais n'est-ce point bonheur, virginale colombe,

D'être avec son Époux?

Et n'ai-je point compris que ton âme succombe,

Que ton coeur est jaloux?

Moi! je ne veux savoir qu'une chose sur terre:

Et c'est mon crucifix!

C'est mon livre d'amour, c'est mon lit de prières,

C'est mon doux paradis!»

* * * * *

--Ah! que c'est beau, ces coeurs blessés! Avez-vous remarqué

l'expression: _C'est mon lit de prières!_

--Oui, oui, mais que devient votre Gontran, en tout cela?

--Gontran, je suis certaine de l'épouser!

--Et par quel miracle?

--Nos soeurs, vous le savez, ont écrit leurs désirs sur de petits billets

que la fiancée de Jésus a mis dans son corsage. Moi, j'ai glissé ma

supplique dans cette charmante et originale boîte aux lettres. Jésus

comble tous les voeux qui lui sont présentés de la sorte. Voulez-vous que

je vous lise le brouillon de mon placet:

«O Jésus que j'aime tant, souffrez que j'épouse Gontran.»

--C'est en vers?

--Non, la consonnance n'est pas voulue. Me voilà rassurée et bien

heureuse. Mère viendra bientôt me délivrer. Songez-vous toujours à vous

évader?

--Toujours! Je pense même, je ne sais pourquoi, quitter le couvent avant

peu.

--Que deviendrais-je, toute seule!

--Je vous enlève: laissez-vous faire, ma chère Paule.

--Jésus me viendra bien en aide.

--Soit, je vous laisse!

--Mais vous ne me dites pas adieu! Je vous aime comme j'aimerais une

soeur.

--Ah! chère petite folle, laissez-moi aller un peu rêver dans mon

cachot. Cette cérémonie m'a émue.

Un quart d'heure après, Simone introduisait en sa cellule la petite

domestique qui lui avait promis de l'entretenir du Bien-aimé.

Mais on sonna presque immédiatement l'office du soir. La petite

domestique se sauva disant:

--Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble; je vous raconterai tout plus

tard. Prétextez une migraine pour ne pas aller à l'office; attendez-moi,

prête à me suivre. J'ai combiné mon petit plan. Dans une heure, nous

serons toutes les deux libres...

Oh! comme elle aurait voulu embrasser l'humble servante! Libre! Hors de

ce couvent dont les murs l'oppressaient et où il lui semblait parfois

qu'elle était véritablement morte. Elle pourrait enfin le revoir, lui

parler, ou lui donner de ses nouvelles; il devait être malheureux et

souffrir, car il ignorait sans doute ce qu'elle était devenue!

Agitée, fiévreuse (comptant les minutes aux pulsations de son coeur),

Simone allait de la porte de sa cellule à la fenêtre, marchant sur la

pointe du pied pour ne pas faire de bruit. A la fenêtre, elle regardait

le ciel qui s'obscurcissait lentement, le crépuscule qui s'étendait

pareil à un grand filet gris dans lequel quelques nuages brillaient

encore comme des poissons d'argent. A la porte, elle collait son oreille

au trou de la serrure et attendait, anxieuse, la respiration retenue,

toute sa vie en suspens...

Enfin un presque imperceptible frôlement parvint à son oreille

attentive; on s'arrêta devant sa cellule, on l'ouvrit avec précaution,

et la petite domestique lui dit à mi-voix:

--J'ai la clef du tour. Venez! nous sommes libres.

Quand la cloche du couvent sonna le grand silence de la nuit, Simone

babillait avec la boscotte, l'Embaumée, dans une chambrette de

Montrouge.

[Illustration]

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Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 15 / 39 题