VIII

--Comment va Votre Colère, ce matin?

--Elle se porte à merveille, merci, Votre Sérénité. Vous êtes donc bien

certaine de l'épouser?

--J'ai l'intention de tout faire pour cela et... même plus.

--Même plus!... Voilà un mot qui vous vaudrait une neuvaine de la

communauté s'il venait aux mignonnes oreilles de soeur Marie-Thérèse,

notre Supérieure, ma chère Simone. Même plus!... Le vieil abbé

Fermadand, notre aumônier, vous exorciserait en pleine chapelle. Alors

vous l'aimez assez pour... Et vous ne rougissez pas! Moi, j'ai des

roseurs à la nuque, voyez!

--Rougissez pour moi, ma chère Paule, rougissez à votre aise. Je suis

bien certaine de quitter cette jolie cage à linottes.

Et ce disant, Simone prit place sur un banc de granit à côté de cette

pauvre petite Paule de P... embastillée pour illicite amour offert à son

professeur de piano.

Paule, élevée au Sacré-Coeur, aimait le babillage raisonneur de la

«petite laïque». Elle prenait courage, s'enhardissait au contact de

cette amie oseuse qui l'effrayait par la non-hypocrisie de son allure et

ses pensers proclamés tout haut en ce milieu de chuchotements étouffés

sous les béguins.

Assises robe à robe, les mains tournant les feuillets des livres

qu'elles ne lisaient pas, elles amusaient leurs yeux de l'aller des

robes monacales sur le sable blond, par ce matin d'avril.

Dans la petite cour proprette, sous les marronniers déjà feuillus, les

bonnes soeurs s'abordaient avec des petites mines très dignes, se

faisaient des révérences mi-cérémonieuses, parlant des lèvres seulement,

les dents blanches montrées en des rires qui ne sonnaient pas.

Simone singeait leur bonjour matinal, pépiant à chaque rencontre de deux

nonnettes sous les marronniers:

«--Je salue Votre Douceur!»

«--Votre Charité a bien dormi?»

«--Comment va Votre Humilité?»

«--Bien? je remercie Votre Chasteté.»

Quand les moineaux se roulaient à leurs pieds en des maladresses de vol

troublé par le besoin d'aimer, les Visitandines faisaient des signes de

croix à la dérobée ou récitaient quelque oraison jaculatoire en une

presque immobilité des lèvres.

Toutes ou presque toutes avaient _leur_ prière à Jésus, au doux Jésus, à

l'Amant Jésus, au Bien-Aimé Jésus, à l'Époux Jésus.

Elles composaient, la nuit, en leurs cellules, des placets d'amour

qu'elles débitaient le lendemain à la chapelle, regardant les lèvres

pâles du doux Crucifié, espérant les voir remuer.

* * * * *

Ce jour-là, une à une, discrètement, la bouche entr'ouverte, les yeux

allumés, elles se dirigeaient vers la petite porte ogivale de «Sa

Maison.» Il était là et elles allaient Le contempler. Anxieuses, elles

s'arrêtaient sur le seuil du temple, se cachant le visage en des

blancheurs de linge, venant au rendez-vous en de fausses pudeurs comme

sous de doubles voilettes.

Paule de P... dit brusquement, pour expliquer ces fréquentes visites à

la chapelle:

--Soeur Agnès va mourir.

--Qui, soeur Agnès?

--J'oublie toujours, ma pauvre Simone, que vous êtes loin de nous, tout

en demeurant au milieu de nous. Vous ne connaissez pas soeur Agnès... la

religieuse si blanche... qui dort avec Jésus...

--Qui dort avec Jésus! Expliquez-vous. Je ne suis pas élève du

Sacré-Coeur, moi!

--Vous avez vu à la chapelle, dans le choeur, la religieuse étendue sur

une chaise longue et si faible et si blanche, avec des yeux si grands?

--Oui, j'ai vu une pauvre femme bien malade!

--Pauvre femme! Elle est l'Heureuse, l'Enviée. Toutes les religieuses

jalousent son sort. Le Crucifié lui tend les bras et il la prend toute,

peu à peu, délicieusement. Il l'attire et l'absorbe en lui, il aspire

son âme comme elle aspire, elle, son coeur divin.

--Une folle mystique!

--Non, une fiancée, et plus heureuse que bien des fiancées de la terre,

puisqu'elle va vers l'amant céleste des âmes; qu'elle meure pour l'amour

de son amour aujourd'hui ou demain, dans quelques heures, elle sera dans

son Paradis de délices, submergée dans sa fontaine d'amour.

Les yeux levés en d'extatiques visions, Paule de P... soupirait. Simone

lui prit la main doucement, et, moqueuse:

--Je vous assure, ma chère amie, que votre fiancé n'est pas au ciel,

lui. Un peu de courage! Dans quelques jours les portes de la cage

s'ouvriront pour vous aussi, et vous volerez à tire-d'ailes... Est-ce

qu'il a de longs cheveux, votre musicien?

--Mais non... très correct.

--Ce n'est pas une façon de Christ, alors! Vous avez une tendance à le

confondre avec Jésus. C'est humiliant pour tous les deux...

--Vous blasphémez! Vous me faites de la peine.

--Non! je raisonne. Je crois en Dieu, fermement, je vous l'assure, mais

pas en un Dieu joli garçon, et je pense avoir assez de l'autre vie pour

l'aimer comme l'aiment les Visitandines. Elles se noient en Dieu, vous

le voyez bien.

--Je ne discuterai pas avec vous, petite philosophe. Je vais vous conter

une simple histoire, celle de Soeur Agnès, et nous verrons si vous rirez

de cette «noyade».

--Cela débute par une histoire d'amour, n'est-ce pas?

--Oui, mais ne m'interrompez pas, raisonneuse. Autrefois, soeur Agnès

était une jolie héritière de notre monde. Grande, brune, très belle,

dissipée, primesautière, elle répondait à des propos de bal, à des

flirts respectueux mais osés, par de grands éclats de rire qui

interloquaient les amoureux. Pas facile à prendre celle-là! Les duos,

les tours de valse, les singeries du cotillon, les émotions au théâtre

ne lui enlevaient jamais sa belle humeur un peu moqueuse et partant

redoutée. Elle disait à Roméo quand elle était Juliette: «Monsieur, vous

êtes d'un demi-ton trop haut.»

Enfin vint celui qui devait triompher d'une si grande assurance: un

jeune Saint-Cyrien, très embarrassé de son épée et portant son képi

empenné comme un marguillier porte le dais aux processions du

Saint-Sacrement.

Elle l'aima tout de suite et ne trouva pas de mots drôles quand il

s'embrouillait dans les figures de nouvelles danses. Lui, un peu timide,

n'osait pas lui faire sa petite profession de foi. Elle s'en aperçut et

l'encouragea même, dit-on. Puis, à la première syllabe d'aveu, elle

riposta, par habitude de quereller les amoureux ou pour dissimuler son

émoi:

--Vous êtes le vingt-cinquième, monsieur! Votre petite machine n'est pas

originale, d'ailleurs. Je puis vous réciter la suite, si vous le voulez!

Le petit Cyrard, confus, fit une belle révérence datant de sa mère-grand

et ne reparut plus chez la tante d'Agnès.

Elle ne désespéra point trop, comptant le ramener à elle tôt ou tard,

lorsqu'elle apprit, deux ans après, qu'il se fiançait à une de ses

amies.

Elle assista très digne à la messe de mariage, puis, le soir même, elle

vint prier soeur Marie-Thérèse de la recevoir au couvent.

--Morale: Ne désespérez pas celui que vous aimez.

--Taisez-vous, mon amie. Elle fut si malheureuse, soeur Agnès! Celui

qu'elle aimait, à une autre!

Songez à ce que vous souffririez si André... C'est André, n'est-ce pas?

--Moi je n'ai rien dit.

--Sans vous en douter, dans le laisser-aller de vos confidences, vous

avez prononcé le nom! Bon! Voilà que vous rougissez.

Les deux petites prisonnières, les mains jointes en un instinctif

sentiment de crainte, se turent, regardant voleter les moineaux.

* * * * *

--Je continue, dit Paule, souriant de l'émoi causé à son amie, Soeur

Agnès pria longtemps, longtemps, avant d'oublier l'aimé. Ses actes

d'amour n'allaient pas toujours à Dieu et elle se jugeait bien coupable,

jeûnant, usant sa robe sur les dalles de l'église. On parla beaucoup

d'elle dans le monde, et je me souviens d'avoir copié pendant les

vacances une prière composée par elle, prière où elle suppliait Jésus

tout puissant de la délivrer du souvenir du petit Saint-Cyrien. Je

transcrivis cela, au temps de mes robes courtes, ne sachant trop ce que

signifiaient ces appels à la clémence divine. Je pensai en ma faible

jugeotte que la pauvre femme devait être quelque grande criminelle,

quelque empoisonneuse.

L'amour de Dieu triompha après deux ans de luttes. Elle fit mander

l'aimé au parloir, sous couleur de lui rappeler ses devoirs de chrétien,

s'abusant elle-même, la pauvre douloureuse, sur le motif de ce revoir.

Elle lui apparut endeuillée derrière le crêpe qui partage en deux la

petite pièce: côté des morts, côté des vivants. Il fut bon, très doux,

promit de travailler à son salut, sans sourire. Elle l'adjura d'aimer sa

femme. Il ne répondit pas, par pitié. Quand on l'emporta évanouie, il

pleura d'avoir perdu cet amour qu'il n'avait pas eu, et cependant, il

aimait celle qu'il avait épousée.

Dieu pardonna enfin et soeur Agnès n'habilla plus du regard, le corps

blanc en croix, d'un pantalon rouge à bande bleue et d'une capote à

boutons d'or. Elle pria avec calme, n'osant dire à Jésus des mots de

passion, par pudeur, les regrets étant trop récents encore. Elle alla à

Lui d'une façon correcte, en femme honnête qui ne se jette pas dans les

bras de l'amoureux numéro deux, parce que l'amoureux numéro un l'a

dédaignée.

--Comme vous savez bien toutes ces choses, mon amie!

--Je devine... probablement... en femme qui aime. D'ailleurs on commenta

beaucoup autour de moi, je vous l'ai dit, le roman de soeur Agnès. Il se

peut aussi que mon éducation au Sacré-Coeur m'ait appris...

--... Comment on flirte avec Dieu... Continuez, je vous prie! Mais ce

long récit vous fatigue, peut-être. Vos jolies mains reposent si lasses

dans les plis de votre jupe! Et cet imbécile de médecin qui ne croit pas

devoir vous ouvrir les portes de la cage!

--Je ne suis pas lasse de conter, je vous assure! C'est si beau ces

souffrances d'amour! Soeur Agnès devint la bonne sainte de ce couvent.

Ses yeux qui avaient tant pleuré brillèrent d'un éclat doux, toujours un

peu mouillés d'eau. L'iris devenu large dans les longues contemplations

s'agrandit de telle sorte que bleues autrefois les prunelles étaient

devenues noires. Son visage s'affina, amaigri, mais non décharné.

Souriante, elle accueillit au parloir les anciennes amies qui venaient

la féliciter de sa guérison, plutôt curieuses que compatissantes.

Elle sut les petits potins du monde, les médisances, les calomnies,

reçut des confidences, des aveux, et donna des conseils aux désespérées

d'un jour.

Elle fut, deux ans durant, le médecin pour âmes des petits cercles

féminins.

Les coupés faisaient queue rue Denfert-Rochereau et la bonne soeur

Marie-Thérèse ne songea point à interdire, selon la règle, ces

parlottes, ces five-o'clock chez Jésus.

De temps à autre, les visiteuses faisaient une retraite au couvent,

comme on va aux eaux, et l'économe de la communauté encaissait les

présents destinés à ornementer la chapelle du Sacré-Coeur.

Un prédicateur mondain, à la Madeleine, fit allusion à la sainte Mlle

de G... et pendant huit jours, il fut de bon ton de prendre le voile. La

mode passée, les pauvres petites filles romanesques regagnèrent la

maison paternelle mais non sans avoir laissé quelque peu de leur dot

derrière le crêpe noir. Il en coûte pour passer décemment du côté des

morts au côté des vivants.

Soeur Agnès joua de bonne foi son rôle de racoleuse. Elle avait l'âme

trop pleine de Dieu pour songer aux petits bénéfices que procure une

grande piété habilement exploitée. Elle s'étonna d'abord du vide qui se

fit brusquement dans le parloir, puis redoubla de ferveur pensant que

Dieu ne l'avait pas jugée digne de ramener à lui les pauvres brebis

égarées, les pauvres brebis à tête si légère, paissant n'importe quelle

herbe, au gré des pasteurs et aussi au hasard des pâturages.

Adèle de G..., sa soeur, mariée depuis peu, venait lui confier les joies

et les tristesses de son ménage d'amoureux. Elle écoutait les

confidences avec un bon sourire indulgent de vieille grand'mère qui se

souvient.

Cette pauvre amoureuse qui n'avait pas su garder son fiancé donnait à la

jeune femme des conseils qui devaient retenir le mari au logis. Elle dit

un jour, franchement:

--Ma chère Adèle, il te faudrait un enfant.

Et devenue rouge, la petite mariée:

--Tu as raison, j'en parlerai à...

--Oui, nous le demanderons à Dieu, interrompit soeur Agnès.

Les menottes roses qui devaient retenir par les pans de son habit le

père toujours sollicité par les distractions du cercle restaient dans

les limbes...

C'étaient à chaque visite de longs interrogatoires mimés où elles

s'apitoyaient en gestes vagues. Elle, la petite mariée, en avait parlé

à...

Soeur Agnès en avait touché mot à Jésus.

Et pas une espérance!

Quand la petite mondaine entrait au parloir en un fouettement de jupes

impatient, la recluse hochait la tête, désespérée.

Le front volontaire, les lèvres en moue, Adèle frappait du pied en

fillette qui veut son jouet, malgré tout, na!

Soeur Agnès, toujours prête à s'accuser des maux qui sévissaient autour

d'elle, pensa que Dieu la punissait en la stérilité de sa soeur, et, en

une entrevue où Adèle de G... se désespérait de nouveau, elle chuchota,

les yeux baissés:

--Ma chère Adèle, tu auras un fils et nous le nommerons Dieudonné. Hier,

à la chapelle, je demandai à Dieu de prendre ma vie pour en faire la vie

de celui qui naîtra de toi.

--Je ne puis accepter ton dévouement, ton sacrifice, ma bonne Agnès.

--Ne refuse pas, ma chérie, ma Mort c'est ma Vie.

Rougissante, la petite mondaine ne trouva pas d'arguments assez

affectueux pour empêcher ce suicide. Elle dit même, envoyant un baiser,

à son départ:

--Il est vrai que tu es comme morte pour nous et qu'un bébé qui serait

toi... Mais je pense que Jésus ne t'exaucera pas.

--Espère, mon enfant, espère.

Agnès pria Dieu d'accepter son sacrifice. Mystique, par conséquent

illogique, elle offrit en véritable holocauste pour la réalisation des

voeux de sa soeur une vie qui lui était odieuse.

Elle en fit la confidence à son confesseur qui se hâta d'informer soeur

Marie-Thérèse du miracle qui pouvait se produire.

Toute la communauté s'intéressa bientôt à la réussite de l'affaire.

Dès le lever, la pauvre sainte devait écouter les petits papotages

égoïstes de ses compagnes:

--Comment avez-vous passé la nuit, Votre Douceur?

--Pas le moindre malaise, Votre Bonté!

--Jésus! il me semble que vos yeux brillent, fiévreux, Votre Piété.

Elle souriait, et tristement:

--Pas encore! Dieu ne m'a pas exaucée.

Enfin, l'été dernier, il y a quelque huit mois, la recluse sortit de sa

cellule fatiguée, les membres mous, comme vidés et délicieusement

alanguis.

Ce fut une joie, un trémoussement de linges blancs, des balbutiements de

lèvres remerciant Dieu. Dans la petite chapelle, l'aumônier récita des

actions de grâce après la lecture du Saint Évangile.

Dans l'après-midi, quand la soeur tourière introduisit Adèle de G... au

parloir, la jeune mariée aperçut derrière le voile noir le visage

souriant de soeur Agnès. Elle se précipita vers la grille criant:

--Comment! tu sais... déjà!

--Je sais que Jésus exauce toujours ceux qui eurent foi en lui. A

genoux, mon enfant.

Des larmes tombèrent lentes des yeux levés des deux mères priant à

genoux, séparées par le grand voile. Et derrière la gaze noire qui

endeuillait leurs visions, elles crurent apercevoir, l'une l'enfant

rose, petit mortel, l'autre bébé Jésus, petit dieu.

De ce jour, elles souffrirent également de leur maternité.

Des symptômes physiologiques surprenants leur donnèrent des joies

communes et des affres également partagées. Quand la mère, selon la

nature, élargit ses voiles, la mère selon Dieu vit son pauvre corps

s'émacier.

La vie fuyait d'elle et elle n'en souffrait pas.

Souvent en leurs rencontres au parloir, la Visitandine disait à Adèle:

--J'ai eu peur, ma chérie. Hier, matin, j'étais comme guérie.

--J'ai pleuré, avouait la mère enceinte. Il ne remuait plus depuis la

veille.

--Heureusement que cela va mieux, souriait soeur Agnès!

--Oui, heureusement!

Cela continua à aller mieux. Cela continua à aller si bien que soeur

Agnès dut s'aliter dans sa cellule, seule, mourant d'une maladie

mystérieuse, sans médecin pour hâter sa délivrance, pendant que la

grossesse de l'autre était entourée d'attentions capitonnées.

Le couvent triomphait. Des sacristies-boudoirs, les dévotes colportaient

le récit du miracle dans le monde. Des pèlerinages s'organisaient du

faubourg à la rue Denfert.

Soeur Agnès, sentant sa fin prochaine,--l'enfant d'Adèle ne pouvait

tarder à naître,--demanda à être transportée à la chapelle.

En compagnie des vierges lui souriant, elle demeure, depuis quinze

jours, étendue sur une chaise longue dans le choeur doucement parfumé

d'encens, silencieux et tiède comme une chambre d'accouchée.

Les yeux fixés sur la divine image de Jésus, elle attend, pâle, les yeux

cernés, les membres alourdis. Chaque matin elle vit de Jésus. L'hostie

est le seul viatique qui lui permet d'attendre la délivrance de la

petite mariée.

La nuit, la lampe du Sacré-Coeur brille d'un éclat doux de veilleuse

devant le tabernacle drapé d'une étoffe de soie dont les ors en

fioritures s'éclairent faiblement, et elle sommeille en Dieu, paisible.

Les chaînettes du luminaire dessinent des ombres d'anneaux gigantesques

sur les murs de l'église. Les saints et les saintes font des gestes doux

au gré des vacillations de la petite flammèche nageant sur l'huile

bénite.

Quand elle s'éveille, elle prie, secouée de frissons, malgré

l'amoncellement des flanelles, remuant les lèvres, par habitude, quand

une faiblesse la renverse épuisée sur le mol entassement des coussins.

Une soeur veille près de l'agonisante, une soeur qui s'endort ou qui ferme

les yeux, effrayée du silence qui met un bourdonnement en ses oreilles.

Elle se lève de temps à autre et se penche sur le visage blanc pour voir

si Agnès n'est pas morte.

Soeur Agnès va mourir! Soeur Agnès de ses doigts noueux égrenait, ce

matin, sur ses genoux, un rosaire imaginaire. C'est signe de délivrance!

Mais, voyez, Simonne, soeur Agathe, sur le seuil de la petite porte

ogivale, invite de la main les bonnes soeurs à entrer dans la chapelle.

Venez vite.

Dans l'église, soeur Agathe récitait les prières des agonissants. Entre

les réponses, on entendait la voix d'Agnès râlant: Jésus! Jésus!

Les deux amies s'approchèrent. Les yeux en extase, d'une blancheur

d'hostie, d'une pureté de lis et de colombe, la mourante ressemblait à

l'Agneau immaculé immolé sur la croix pour le rachat du monde.

Ses mains se joignirent plus étroitement, elle jeta en un cri d'oiseau

mourant le nom de Jésus. Puis ses lèvres se fermèrent, comme de la cire

figée, et les religieuses reprirent plus fort leurs oraisons: elle était

morte.

Un instant auparavant, Adèle de G. avait fait annoncer à soeur Agnès la

naissance de Henri-Agnès-Dieudonné!

Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 13 / 39 题