--Comment va Votre Colère, ce matin?
--Elle se porte à merveille, merci, Votre Sérénité. Vous êtes donc bien
certaine de l'épouser?
--J'ai l'intention de tout faire pour cela et... même plus.
--Même plus!... Voilà un mot qui vous vaudrait une neuvaine de la
communauté s'il venait aux mignonnes oreilles de soeur Marie-Thérèse,
notre Supérieure, ma chère Simone. Même plus!... Le vieil abbé
Fermadand, notre aumônier, vous exorciserait en pleine chapelle. Alors
vous l'aimez assez pour... Et vous ne rougissez pas! Moi, j'ai des
roseurs à la nuque, voyez!
--Rougissez pour moi, ma chère Paule, rougissez à votre aise. Je suis
bien certaine de quitter cette jolie cage à linottes.
Et ce disant, Simone prit place sur un banc de granit à côté de cette
pauvre petite Paule de P... embastillée pour illicite amour offert à son
professeur de piano.
Paule, élevée au Sacré-Coeur, aimait le babillage raisonneur de la
«petite laïque». Elle prenait courage, s'enhardissait au contact de
cette amie oseuse qui l'effrayait par la non-hypocrisie de son allure et
ses pensers proclamés tout haut en ce milieu de chuchotements étouffés
sous les béguins.
Assises robe à robe, les mains tournant les feuillets des livres
qu'elles ne lisaient pas, elles amusaient leurs yeux de l'aller des
robes monacales sur le sable blond, par ce matin d'avril.
Dans la petite cour proprette, sous les marronniers déjà feuillus, les
bonnes soeurs s'abordaient avec des petites mines très dignes, se
faisaient des révérences mi-cérémonieuses, parlant des lèvres seulement,
les dents blanches montrées en des rires qui ne sonnaient pas.
Simone singeait leur bonjour matinal, pépiant à chaque rencontre de deux
nonnettes sous les marronniers:
«--Je salue Votre Douceur!»
«--Votre Charité a bien dormi?»
«--Comment va Votre Humilité?»
«--Bien? je remercie Votre Chasteté.»
Quand les moineaux se roulaient à leurs pieds en des maladresses de vol
troublé par le besoin d'aimer, les Visitandines faisaient des signes de
croix à la dérobée ou récitaient quelque oraison jaculatoire en une
presque immobilité des lèvres.
Toutes ou presque toutes avaient _leur_ prière à Jésus, au doux Jésus, à
l'Amant Jésus, au Bien-Aimé Jésus, à l'Époux Jésus.
Elles composaient, la nuit, en leurs cellules, des placets d'amour
qu'elles débitaient le lendemain à la chapelle, regardant les lèvres
pâles du doux Crucifié, espérant les voir remuer.
* * * * *
Ce jour-là, une à une, discrètement, la bouche entr'ouverte, les yeux
allumés, elles se dirigeaient vers la petite porte ogivale de «Sa
Maison.» Il était là et elles allaient Le contempler. Anxieuses, elles
s'arrêtaient sur le seuil du temple, se cachant le visage en des
blancheurs de linge, venant au rendez-vous en de fausses pudeurs comme
sous de doubles voilettes.
Paule de P... dit brusquement, pour expliquer ces fréquentes visites à
la chapelle:
--Soeur Agnès va mourir.
--Qui, soeur Agnès?
--J'oublie toujours, ma pauvre Simone, que vous êtes loin de nous, tout
en demeurant au milieu de nous. Vous ne connaissez pas soeur Agnès... la
religieuse si blanche... qui dort avec Jésus...
--Qui dort avec Jésus! Expliquez-vous. Je ne suis pas élève du
Sacré-Coeur, moi!
--Vous avez vu à la chapelle, dans le choeur, la religieuse étendue sur
une chaise longue et si faible et si blanche, avec des yeux si grands?
--Oui, j'ai vu une pauvre femme bien malade!
--Pauvre femme! Elle est l'Heureuse, l'Enviée. Toutes les religieuses
jalousent son sort. Le Crucifié lui tend les bras et il la prend toute,
peu à peu, délicieusement. Il l'attire et l'absorbe en lui, il aspire
son âme comme elle aspire, elle, son coeur divin.
--Une folle mystique!
--Non, une fiancée, et plus heureuse que bien des fiancées de la terre,
puisqu'elle va vers l'amant céleste des âmes; qu'elle meure pour l'amour
de son amour aujourd'hui ou demain, dans quelques heures, elle sera dans
son Paradis de délices, submergée dans sa fontaine d'amour.
Les yeux levés en d'extatiques visions, Paule de P... soupirait. Simone
lui prit la main doucement, et, moqueuse:
--Je vous assure, ma chère amie, que votre fiancé n'est pas au ciel,
lui. Un peu de courage! Dans quelques jours les portes de la cage
s'ouvriront pour vous aussi, et vous volerez à tire-d'ailes... Est-ce
qu'il a de longs cheveux, votre musicien?
--Mais non... très correct.
--Ce n'est pas une façon de Christ, alors! Vous avez une tendance à le
confondre avec Jésus. C'est humiliant pour tous les deux...
--Vous blasphémez! Vous me faites de la peine.
--Non! je raisonne. Je crois en Dieu, fermement, je vous l'assure, mais
pas en un Dieu joli garçon, et je pense avoir assez de l'autre vie pour
l'aimer comme l'aiment les Visitandines. Elles se noient en Dieu, vous
le voyez bien.
--Je ne discuterai pas avec vous, petite philosophe. Je vais vous conter
une simple histoire, celle de Soeur Agnès, et nous verrons si vous rirez
de cette «noyade».
--Cela débute par une histoire d'amour, n'est-ce pas?
--Oui, mais ne m'interrompez pas, raisonneuse. Autrefois, soeur Agnès
était une jolie héritière de notre monde. Grande, brune, très belle,
dissipée, primesautière, elle répondait à des propos de bal, à des
flirts respectueux mais osés, par de grands éclats de rire qui
interloquaient les amoureux. Pas facile à prendre celle-là! Les duos,
les tours de valse, les singeries du cotillon, les émotions au théâtre
ne lui enlevaient jamais sa belle humeur un peu moqueuse et partant
redoutée. Elle disait à Roméo quand elle était Juliette: «Monsieur, vous
êtes d'un demi-ton trop haut.»
Enfin vint celui qui devait triompher d'une si grande assurance: un
jeune Saint-Cyrien, très embarrassé de son épée et portant son képi
empenné comme un marguillier porte le dais aux processions du
Saint-Sacrement.
Elle l'aima tout de suite et ne trouva pas de mots drôles quand il
s'embrouillait dans les figures de nouvelles danses. Lui, un peu timide,
n'osait pas lui faire sa petite profession de foi. Elle s'en aperçut et
l'encouragea même, dit-on. Puis, à la première syllabe d'aveu, elle
riposta, par habitude de quereller les amoureux ou pour dissimuler son
émoi:
--Vous êtes le vingt-cinquième, monsieur! Votre petite machine n'est pas
originale, d'ailleurs. Je puis vous réciter la suite, si vous le voulez!
Le petit Cyrard, confus, fit une belle révérence datant de sa mère-grand
et ne reparut plus chez la tante d'Agnès.
Elle ne désespéra point trop, comptant le ramener à elle tôt ou tard,
lorsqu'elle apprit, deux ans après, qu'il se fiançait à une de ses
amies.
Elle assista très digne à la messe de mariage, puis, le soir même, elle
vint prier soeur Marie-Thérèse de la recevoir au couvent.
--Morale: Ne désespérez pas celui que vous aimez.
--Taisez-vous, mon amie. Elle fut si malheureuse, soeur Agnès! Celui
qu'elle aimait, à une autre!
Songez à ce que vous souffririez si André... C'est André, n'est-ce pas?
--Moi je n'ai rien dit.
--Sans vous en douter, dans le laisser-aller de vos confidences, vous
avez prononcé le nom! Bon! Voilà que vous rougissez.
Les deux petites prisonnières, les mains jointes en un instinctif
sentiment de crainte, se turent, regardant voleter les moineaux.
* * * * *
--Je continue, dit Paule, souriant de l'émoi causé à son amie, Soeur
Agnès pria longtemps, longtemps, avant d'oublier l'aimé. Ses actes
d'amour n'allaient pas toujours à Dieu et elle se jugeait bien coupable,
jeûnant, usant sa robe sur les dalles de l'église. On parla beaucoup
d'elle dans le monde, et je me souviens d'avoir copié pendant les
vacances une prière composée par elle, prière où elle suppliait Jésus
tout puissant de la délivrer du souvenir du petit Saint-Cyrien. Je
transcrivis cela, au temps de mes robes courtes, ne sachant trop ce que
signifiaient ces appels à la clémence divine. Je pensai en ma faible
jugeotte que la pauvre femme devait être quelque grande criminelle,
quelque empoisonneuse.
L'amour de Dieu triompha après deux ans de luttes. Elle fit mander
l'aimé au parloir, sous couleur de lui rappeler ses devoirs de chrétien,
s'abusant elle-même, la pauvre douloureuse, sur le motif de ce revoir.
Elle lui apparut endeuillée derrière le crêpe qui partage en deux la
petite pièce: côté des morts, côté des vivants. Il fut bon, très doux,
promit de travailler à son salut, sans sourire. Elle l'adjura d'aimer sa
femme. Il ne répondit pas, par pitié. Quand on l'emporta évanouie, il
pleura d'avoir perdu cet amour qu'il n'avait pas eu, et cependant, il
aimait celle qu'il avait épousée.
Dieu pardonna enfin et soeur Agnès n'habilla plus du regard, le corps
blanc en croix, d'un pantalon rouge à bande bleue et d'une capote à
boutons d'or. Elle pria avec calme, n'osant dire à Jésus des mots de
passion, par pudeur, les regrets étant trop récents encore. Elle alla à
Lui d'une façon correcte, en femme honnête qui ne se jette pas dans les
bras de l'amoureux numéro deux, parce que l'amoureux numéro un l'a
dédaignée.
--Comme vous savez bien toutes ces choses, mon amie!
--Je devine... probablement... en femme qui aime. D'ailleurs on commenta
beaucoup autour de moi, je vous l'ai dit, le roman de soeur Agnès. Il se
peut aussi que mon éducation au Sacré-Coeur m'ait appris...
--... Comment on flirte avec Dieu... Continuez, je vous prie! Mais ce
long récit vous fatigue, peut-être. Vos jolies mains reposent si lasses
dans les plis de votre jupe! Et cet imbécile de médecin qui ne croit pas
devoir vous ouvrir les portes de la cage!
--Je ne suis pas lasse de conter, je vous assure! C'est si beau ces
souffrances d'amour! Soeur Agnès devint la bonne sainte de ce couvent.
Ses yeux qui avaient tant pleuré brillèrent d'un éclat doux, toujours un
peu mouillés d'eau. L'iris devenu large dans les longues contemplations
s'agrandit de telle sorte que bleues autrefois les prunelles étaient
devenues noires. Son visage s'affina, amaigri, mais non décharné.
Souriante, elle accueillit au parloir les anciennes amies qui venaient
la féliciter de sa guérison, plutôt curieuses que compatissantes.
Elle sut les petits potins du monde, les médisances, les calomnies,
reçut des confidences, des aveux, et donna des conseils aux désespérées
d'un jour.
Elle fut, deux ans durant, le médecin pour âmes des petits cercles
féminins.
Les coupés faisaient queue rue Denfert-Rochereau et la bonne soeur
Marie-Thérèse ne songea point à interdire, selon la règle, ces
parlottes, ces five-o'clock chez Jésus.
De temps à autre, les visiteuses faisaient une retraite au couvent,
comme on va aux eaux, et l'économe de la communauté encaissait les
présents destinés à ornementer la chapelle du Sacré-Coeur.
Un prédicateur mondain, à la Madeleine, fit allusion à la sainte Mlle
de G... et pendant huit jours, il fut de bon ton de prendre le voile. La
mode passée, les pauvres petites filles romanesques regagnèrent la
maison paternelle mais non sans avoir laissé quelque peu de leur dot
derrière le crêpe noir. Il en coûte pour passer décemment du côté des
morts au côté des vivants.
Soeur Agnès joua de bonne foi son rôle de racoleuse. Elle avait l'âme
trop pleine de Dieu pour songer aux petits bénéfices que procure une
grande piété habilement exploitée. Elle s'étonna d'abord du vide qui se
fit brusquement dans le parloir, puis redoubla de ferveur pensant que
Dieu ne l'avait pas jugée digne de ramener à lui les pauvres brebis
égarées, les pauvres brebis à tête si légère, paissant n'importe quelle
herbe, au gré des pasteurs et aussi au hasard des pâturages.
Adèle de G..., sa soeur, mariée depuis peu, venait lui confier les joies
et les tristesses de son ménage d'amoureux. Elle écoutait les
confidences avec un bon sourire indulgent de vieille grand'mère qui se
souvient.
Cette pauvre amoureuse qui n'avait pas su garder son fiancé donnait à la
jeune femme des conseils qui devaient retenir le mari au logis. Elle dit
un jour, franchement:
--Ma chère Adèle, il te faudrait un enfant.
Et devenue rouge, la petite mariée:
--Tu as raison, j'en parlerai à...
--Oui, nous le demanderons à Dieu, interrompit soeur Agnès.
Les menottes roses qui devaient retenir par les pans de son habit le
père toujours sollicité par les distractions du cercle restaient dans
les limbes...
C'étaient à chaque visite de longs interrogatoires mimés où elles
s'apitoyaient en gestes vagues. Elle, la petite mariée, en avait parlé
à...
Soeur Agnès en avait touché mot à Jésus.
Et pas une espérance!
Quand la petite mondaine entrait au parloir en un fouettement de jupes
impatient, la recluse hochait la tête, désespérée.
Le front volontaire, les lèvres en moue, Adèle frappait du pied en
fillette qui veut son jouet, malgré tout, na!
Soeur Agnès, toujours prête à s'accuser des maux qui sévissaient autour
d'elle, pensa que Dieu la punissait en la stérilité de sa soeur, et, en
une entrevue où Adèle de G... se désespérait de nouveau, elle chuchota,
les yeux baissés:
--Ma chère Adèle, tu auras un fils et nous le nommerons Dieudonné. Hier,
à la chapelle, je demandai à Dieu de prendre ma vie pour en faire la vie
de celui qui naîtra de toi.
--Je ne puis accepter ton dévouement, ton sacrifice, ma bonne Agnès.
--Ne refuse pas, ma chérie, ma Mort c'est ma Vie.
Rougissante, la petite mondaine ne trouva pas d'arguments assez
affectueux pour empêcher ce suicide. Elle dit même, envoyant un baiser,
à son départ:
--Il est vrai que tu es comme morte pour nous et qu'un bébé qui serait
toi... Mais je pense que Jésus ne t'exaucera pas.
--Espère, mon enfant, espère.
Agnès pria Dieu d'accepter son sacrifice. Mystique, par conséquent
illogique, elle offrit en véritable holocauste pour la réalisation des
voeux de sa soeur une vie qui lui était odieuse.
Elle en fit la confidence à son confesseur qui se hâta d'informer soeur
Marie-Thérèse du miracle qui pouvait se produire.
Toute la communauté s'intéressa bientôt à la réussite de l'affaire.
Dès le lever, la pauvre sainte devait écouter les petits papotages
égoïstes de ses compagnes:
--Comment avez-vous passé la nuit, Votre Douceur?
--Pas le moindre malaise, Votre Bonté!
--Jésus! il me semble que vos yeux brillent, fiévreux, Votre Piété.
Elle souriait, et tristement:
--Pas encore! Dieu ne m'a pas exaucée.
Enfin, l'été dernier, il y a quelque huit mois, la recluse sortit de sa
cellule fatiguée, les membres mous, comme vidés et délicieusement
alanguis.
Ce fut une joie, un trémoussement de linges blancs, des balbutiements de
lèvres remerciant Dieu. Dans la petite chapelle, l'aumônier récita des
actions de grâce après la lecture du Saint Évangile.
Dans l'après-midi, quand la soeur tourière introduisit Adèle de G... au
parloir, la jeune mariée aperçut derrière le voile noir le visage
souriant de soeur Agnès. Elle se précipita vers la grille criant:
--Comment! tu sais... déjà!
--Je sais que Jésus exauce toujours ceux qui eurent foi en lui. A
genoux, mon enfant.
Des larmes tombèrent lentes des yeux levés des deux mères priant à
genoux, séparées par le grand voile. Et derrière la gaze noire qui
endeuillait leurs visions, elles crurent apercevoir, l'une l'enfant
rose, petit mortel, l'autre bébé Jésus, petit dieu.
De ce jour, elles souffrirent également de leur maternité.
Des symptômes physiologiques surprenants leur donnèrent des joies
communes et des affres également partagées. Quand la mère, selon la
nature, élargit ses voiles, la mère selon Dieu vit son pauvre corps
s'émacier.
La vie fuyait d'elle et elle n'en souffrait pas.
Souvent en leurs rencontres au parloir, la Visitandine disait à Adèle:
--J'ai eu peur, ma chérie. Hier, matin, j'étais comme guérie.
--J'ai pleuré, avouait la mère enceinte. Il ne remuait plus depuis la
veille.
--Heureusement que cela va mieux, souriait soeur Agnès!
--Oui, heureusement!
Cela continua à aller mieux. Cela continua à aller si bien que soeur
Agnès dut s'aliter dans sa cellule, seule, mourant d'une maladie
mystérieuse, sans médecin pour hâter sa délivrance, pendant que la
grossesse de l'autre était entourée d'attentions capitonnées.
Le couvent triomphait. Des sacristies-boudoirs, les dévotes colportaient
le récit du miracle dans le monde. Des pèlerinages s'organisaient du
faubourg à la rue Denfert.
Soeur Agnès, sentant sa fin prochaine,--l'enfant d'Adèle ne pouvait
tarder à naître,--demanda à être transportée à la chapelle.
En compagnie des vierges lui souriant, elle demeure, depuis quinze
jours, étendue sur une chaise longue dans le choeur doucement parfumé
d'encens, silencieux et tiède comme une chambre d'accouchée.
Les yeux fixés sur la divine image de Jésus, elle attend, pâle, les yeux
cernés, les membres alourdis. Chaque matin elle vit de Jésus. L'hostie
est le seul viatique qui lui permet d'attendre la délivrance de la
petite mariée.
La nuit, la lampe du Sacré-Coeur brille d'un éclat doux de veilleuse
devant le tabernacle drapé d'une étoffe de soie dont les ors en
fioritures s'éclairent faiblement, et elle sommeille en Dieu, paisible.
Les chaînettes du luminaire dessinent des ombres d'anneaux gigantesques
sur les murs de l'église. Les saints et les saintes font des gestes doux
au gré des vacillations de la petite flammèche nageant sur l'huile
bénite.
Quand elle s'éveille, elle prie, secouée de frissons, malgré
l'amoncellement des flanelles, remuant les lèvres, par habitude, quand
une faiblesse la renverse épuisée sur le mol entassement des coussins.
Une soeur veille près de l'agonisante, une soeur qui s'endort ou qui ferme
les yeux, effrayée du silence qui met un bourdonnement en ses oreilles.
Elle se lève de temps à autre et se penche sur le visage blanc pour voir
si Agnès n'est pas morte.
Soeur Agnès va mourir! Soeur Agnès de ses doigts noueux égrenait, ce
matin, sur ses genoux, un rosaire imaginaire. C'est signe de délivrance!
Mais, voyez, Simonne, soeur Agathe, sur le seuil de la petite porte
ogivale, invite de la main les bonnes soeurs à entrer dans la chapelle.
Venez vite.
Dans l'église, soeur Agathe récitait les prières des agonissants. Entre
les réponses, on entendait la voix d'Agnès râlant: Jésus! Jésus!
Les deux amies s'approchèrent. Les yeux en extase, d'une blancheur
d'hostie, d'une pureté de lis et de colombe, la mourante ressemblait à
l'Agneau immaculé immolé sur la croix pour le rachat du monde.
Ses mains se joignirent plus étroitement, elle jeta en un cri d'oiseau
mourant le nom de Jésus. Puis ses lèvres se fermèrent, comme de la cire
figée, et les religieuses reprirent plus fort leurs oraisons: elle était
morte.
Un instant auparavant, Adèle de G. avait fait annoncer à soeur Agnès la
naissance de Henri-Agnès-Dieudonné!