VII

Simone se réveilla toute glacée sous les neiges de ses rideaux qui

l'enveloppaient comme d'une froide avalanche.

Elle revêtit une robe noire que lui apporta une soeur converse et rendit

visite à la supérieure.

--Mon enfant, lui dit soeur Marie-Thérèse, je crois que, contrairement à

la règle, il est inutile que je vous confie à une «maman», à une de mes

filles qui tenterait en vain de ramener à Dieu un coeur pris tout entier

par le monde. Je vais vous présenter à Mlle Paule de P... qui a bien

voulu, sur ma demande, vous prêter ce vêtement de deuil qui sied mieux à

une jeune fille bien élevée que votre accoutrement d'acrobate.

Mandée par soeur Marie-Thérèse, Paule de P..., blonde et frisée comme un

petit saint Jean, menue trottinante, le visage délicieusement assombri

par deux grands yeux à peine teintés de bleu, fit son entrée dans le

cabinet directorial.

Elle reconnut sa robe sur le dos de l'amie que lui confiait soeur

Marie-Thérèse, battit des mains et s'écria encouragée par l'attitude

souriante de Simone:

--Ah! je serai moins seule.

--Voilà, ajouta la supérieure, qui va hâter votre guérison, ma chère

Paule et vous rendre vite à Mme de P... Je vous autorise à vous

promener dans le cloître pendant l'office de ce matin.

* * * * *

Simone et Paule descendirent dans le grand cloître, sorte de vestibule à

colonnade, habité par des statues de saints et de saintes en marbre

blanc, encerclant un paradis fleuri de corbeilles et planté d'acacias.

--Je ne sais rien de votre vie, j'ignore quelle aventure vous a valu une

vilaine retraite forcé, ma chère amie, dit Paule, mais je vous aime déjà

comme une soeur. Les coeurs appartiennent tous ici à Jésus et j'ai si

grande envie de me confesser que... je vais tout vous dire.

--Déjà!

--Oui, déjà. J'aime mon ancien professeur de piano, un jeune homme qui

sera célèbre demain. Il a composé une mélodie éditée: _Rêves du matin_.

Connaissez-vous _Rêves du matin_? Cette oeuvre divine m'est dédiée, ma

chère. Je pleure toutes les fois que je joue son aveu, car c'est l'aveu

de son amour pour moi.

«Maman était à la recherche de je ne sais quelle partition dans la

bibliothèque. Ce fut une révélation. Oh! si douce!... Quand mère entra

brusquement, devinant tout,--il ne jouait plus que d'une main,--j'étais

assise sur ses genoux et il me baisait les poignets. «Sortez, monsieur!»

Il partit très digne, et quelque chose de moi s'en alla avec lui.

«Espionnée d'abord par toute la valetaille, puis gardée à vue par maman,

je fus enfin confiée à soeur Marie-Thérèse.

«Ici, je puis l'aimer tout bas et chantonner aussi tout bas les _Rêves

du matin_! Voulez-vous que je vous dise la mélodie sans paroles. _Tu_...

_tu_... _tu..._! C'est aussi énervant que les odeurs d'encens qui me

donnent la migraine à la chapelle. _Tu_!... _tu_... _tu_...! Il me

semble que ses doigts jouent dans mes cheveux. Nous échapperons à la

surveillance de la soeur qui veut me convertir et nous irons dans

l'oratoire de la supérieure. Il y a là un petit harmonium. _Rêves du

matin_ fait très bien sur l'harmonium. Je l'aime... je l'aime!

--Et il se nomme?

--Gontran Saint-Patrick.

--Un joli nom de musicien. Moi, ma chère amie--confidences pour

confidences--j'aime un tout petit employé de mon père qui n'a jamais

fait la moindre musiquette, qui n'a jamais rimaillé le moindre sonnet.

Autrefois quand il semblait rêveur, les gens qui l'entouraient pouvaient

l'entendre murmurer des choses extraordinaire: AX² - 4Tc...

--C'est une manière de savant?

--Oui, mais maintenant quand il rêve, il dit: «Simone.» C'est une

manière d'amoureux. Il est ingénieur-constructeur et trouvera le moyen

de me bâtir une maisonnette de bonheur à huis-clos. Mon père s'oppose à

notre union, ce qui vous explique ma présence en ce couvent.

--Votre fiancé se nomme?

--André.

--André! presque aussi joli que Gontran.

--Presque... vous êtes charmante! Mais pour un ingénieur, c'est

suffisant, n'est-il pas vrai?

--Vous vous moquez!

--Moi, point, cela vous prouve que vous aimez Gontran autant que j'aime

André: voilà tout.

--Je l'aime... je l'aime... Mais c'est un amour maudit puisqu'il fait le

désespoir de ma bonne mère.

--Mon amour donne la migraine à bon papa Gosselet, et je vous assure

qu'il est, cependant, cet amour, à l'abri de toutes les malédictions.

--Vous êtes donc bien courageuse?

--J'espère l'être assez pour faire mon bonheur.

--Mais vous êtes prisonnière.

--On s'évade.

--Oh!

--Quoi! oh?

--Ce serait très mal et très difficile.

--Par compassion pour Gontran, je serais heureuse de vous prouver que

cela n'est pas aussi difficile que vous le pensez.

--Je verrai... je réfléchirai... mais ce serait très mal. S'enfuir de la

maison de Dieu! Il est vrai que je m'ennuie, m'ennuie... m'ennuie!

Regardez voir si je n'ai pas un cheveu blanc, là sur la tempe gauche?

Simone penchant sur son épaule le front bouclé de sa nouvelle amie,

souleva du doigt les boucles blondes et dit apitoyée:

--Toute une boucle, ma chère, toute une boucle. Encore huit jours de

réclusion et vous serez poudrée à la maréchale. Il est vrai que

semblable parure sied bien aux visages à roseurs.

--J'ai vieilli tant que cela? Des cheveux blancs! Vous avez bien vu? Je

monte vite dans ma chambre. J'ai pu apporter ici une petite glace de

poche. Les soeurs prétendent que je possède, seule, cet _instrument de

péché_.

--Prétendent, c'est possible! mais... elles aiment Jésus. Les femmes se

font belles pour celui à qui elles veulent plaire.

--Elles sont belles en elles, les pauvres filles. Vous les aimerez quand

vous les connaîtrez. Mais mes cheveux blancs?

--Inutile de consulter votre petite glace, ma chère Paule, vos cheveux

sont tous blonds à nuances infiniment variées. Il doit falloir beaucoup

pleurer pour gagner ses cheveux gris; et vous n'avez guère fait que

sourire jusqu'à l'audition de _Rêves du soir_.

--Je suis si malheureuse depuis huit jours que je suis ici! Je ne parle

pas la même langue que les bonnes soeurs. Si je pense Gontran, elles

disent Jésus. Toujours la même existence grise, calme, endeuillée de

chants religieux aussi réjouissants que le _Dies iræ_. Tout conspire

contre mon amour. Mais maintenant que je vous ai, je serai plus forte,

oui, plus forte. Avez-vous une chambre à vous?

--J'ai une cellule, comme une vraie prisonnière.

--Moi, j'habite une chambre garnie de tous mes bibelots de jeune fille.

J'étais si désespérée, lors de mon arrivée, que soeur Marie-Thérèse a

consenti à me laisser mes petits riens.

«Je suis, par distraction, presque tous les exercices des Visitandines.

Je me lève à cinq heures à l'appel de la cloche du couvent et descends à

la chapelle où je communie avec toute la communauté le jeudi et le

dimanche. J'assiste ensuite à une seconde messe et déjeune un peu avant

les bonnes soeurs. Je prends volontiers du café au lait, le matin. Elles

ne mangent que de la soupe... A huit heures et demie: office. C'est

triste, triste! Les Visitandines chantent sur trois notes des psaumes

qui me font pleurer. On dirait que j'entends le _De profundis_ clamé sur

mon amour mort.

«... Après le dîner qui a lieu à midi, nous descendons dans le grand

cloître et je m'amuse à parer de fleurs la statue de soeur Agnès que vous

voyez là-bas près de la Vierge Marie.

«... A une heure, je brode ou couds des petites brassières pour les bébé

de pauvres, puis vais pleurer à une nouvel office chanté sur trois notes

lugubres. J'écris ensuite à ma mère que je m'ennuie... m'ennuie... et

j'assiste à l'office de cinq heures. Toujours les trois notes, les trois

notes, les trois notes...

--C'est moins compliqué que _Rêves du matin_!

--Méchante, taisez-vous!... Puis souper, puis promenade, ou travail,

puis nouveau et dernier office, celui du soir, égayé des trois notes

désespérées... Alors commence le grand silence ordonné par les règles de

saint François de Sales, silence si absolu que les pauvres soeurs malades

ne demandent que par gestes ce dont elles ont besoin. Je n'entends dans

les cellules voisines de ma chambre que les coups de discipline dont se

punissent les soeurs tentées.

--Tentées par qui?

--Tentées par quelque souvenir du monde qu'elles ont fui. Elles se

flagellent aussi pour des causes beaucoup plus futiles, pour avoir, par

exemple, prêté trop d'attention aux broderies qui ornent le voile du

sanctuaire. Alors je ferme les yeux, car je suis, moi, une grande

coupable et je dis, tremblante, ma prière du soir.

--Vous n'avez jamais eu la pensée d'entrer en religion, ma pauvre amie?

--Non, jamais! Je suis trop jeune pour ne pas aimer le monde. J'avoue

cependant que les lectures à haute voix pendant les heures de travail de

la communauté m'ont souvent fait envier la félicité des âmes qui ne

vivent qu'en Dieu. Hier encore, soeur Jeanne-Adèle m'a beaucoup émue en

déclamant d'une voix mal assurée la _Vie de Anne-Madeleine de Rémuzat_,

une des saintes glorieuses de l'ordre de la Visitation. Les grosses

chemises de coton, serrées au cou par un noeud coulant comme des sacs de

meunier, que portent les bonnes soeurs, me feraient regretter mes

chemisettes de jeune fille. Puis, sous le voile blanc des novices

passerait toujours quelque boucle blonde de mes cheveux indisciplinés.

En outre, il me serait fort désagréable de ne plus voir mère qu'au

parloir. Je l'aime bien, mère, malgré tout.

--Votre mère vous rend visite souvent?

--Tous les jours. Elle attend ma soumission pour m'emmener chez nous et

me consoler de tous mes ennuis. Ses visites me font mal. Le parloir est

si triste! Ceux du monde attendent dans une petite pièce cirée, meublée

de chaises alignées avec tant de soin qu'elles semblent scellées à la

muraille. Devant chaque chaise, un carré de tapisserie à fleurs passées.

La soeur mandée par un _vivant_ arrive escortée de soeur Écoute! Ah! Ah!

Ah!

--Pourquoi ce rire?

--Soeur Écoute! Soeur Écoute est la plus vieille de la communauté. Elle

n'a jamais aimé que Jésus et elle l'aime, je crois à sa manière, en

soupçonneuse et en grondeuse. Soeur Écoute n'y voit presque plus. Quand

une jeune Visitandine se rend au parloir, vite, Soeur Écoute quitte la

lingerie où elle taille pour ses compagnes des voiles de formes

invraisemblables, sans patrons, au seul jugé des ciseaux tremblottant au

bout de ses vieux doigts. Elle accourt trottinant, regardant la soeur

qu'elle va accompagner comme si la pauvre fille allait à une entrevue

avec le diable. Arrivée devant la grille gazée de noir, soeur Écoute

dévisage le visiteur ou la visiteuse de ses grandes prunelles mortes

pour leur faire rentrer dans la gorge les futilités qu'ils pourraient

débiter, puis fait glisser entre ses phalanges noueuses les grains de

son rosaire.

«... Parfois elle avance d'un pas vers la grille, semblant scandalisée,

puis continue ses oraisons, les paupières baissées, jusqu'à ce qu'un

geste un peu trop vif la tire de son extase réparatrice.

«... Si l'entretien dure trop longtemps, elle pousse des soupirs, fait

cliqueter son chapelet, montre grise mine aux visiteurs. Ce manège ne

manque pas d'intriguer les vivants qui rient de bon coeur lorsqu'ils

apprennent que soeur Écoute est sourde, sourde comme un vieux pot depuis

une bonne douzaine d'années.

--Décidément, je pense ne pas trop m'ennuyer ici, ma chère Paule. Je

découvre un monde nouveau.

--Vous verrez que les trois notes des offices auront vite raison de

votre gaieté. Mais voilà les bonnes soeurs qui reviennent de la chapelle.

Par une porte s'ouvrant en un angle du quadrilatère formé par la

colonnade du cloître, les robes noires, raides, anguleuses, archaïques,

envahissaient le préau. Les faces émaciées étaient blanches dans

l'encapuchonnement du voile noir. Les lèvres plates semblaient usées par

les baisers de cuivre du crucifix. Les yeux, aux pupilles agrandies par

les contemplations, se voilaient de paupières diaphanes et bleutées,

aveuglées par la lumière d'un soleil neuf de mai.

Toujours priant, elles longèrent la colonnade, s'inclinant bien bas

devant les statues de marbre, sans un sourire au jardin nouveau fleuri,

sans un regard au grand ciel bleu. Elles marchaient en un froissement

rude d'étoffes, en un heurt des rosaires. Pas un martèlement de

chaussures sur les dalles de pierre. Effrayés par ce passage silencieux

d'ombres, les moineaux se réfugiaient dans les massifs.

Quand la procession noire eut disparu, mains jointes, dos voûtés, sous

une porte de la galerie, Simone dit:

--Le spectacle n'est pas gai.

--Elles sont bien heureuses, ne regrettant rien, ne désirant rien!...

Voici Soeur Marie-Thérèse!

Soeur Marie-Thérèse quittait, à son tour, la chapelle, moins recueillie

que ses chères filles à en croire l'aller de ses grands yeux sur les

choses qui l'entouraient.

Elle semblait heureuse du renouveau, pensait, sans doute, que les saints

de marbre auraient, le printemps venu, leurs socles toujours fleuris, et

que les étoiles blanc-rosées des espaliers se changeraient en fruits

savoureux qui ne coûteraient rien à l'économat.

Elle fit signe aux deux amies d'un geste ample de ses grandes manches:

--Eh bien, ma chère fille, cela ne ressemble pas trop à une prison. Vous

verrez, nous vous gâterons. Venez que je vous montre nos fleurs avant de

vous présenter à la communauté.

Tout en cheminant, elle admira Dieu devant les corbeilles de fleurs, se

signa près des quinconces où des _Ecce homo_ s'élevaient en des

retraites de verdure, gronda maternellement Paule de P... qui déchirait

entre ses ongles le calice d'une fleur de pêcher, puis gagna, suivie de

Simone et de Paule, l'atelier où ses filles travaillaient à enrichir de

quelques linges rares, de quelques tissus fins, le trousseau de Jésus.

Simone, un peu émue, s'assit à côté d'une vieille Visitandine, la soeur

robière, qui donnait de grands coups de ciseaux dans une pièce de drap.

Les soeurs lui firent un accueil blanc des lèvres, puis reprirent leur

couture ou leur broderie, écoutant la lecture de soeur Jeanne-Adèle.

* * * * *

Soeur Jeanne-Adèle lisait:

«Madelaine Rémuzat éprouva, jeune encore, la mystérieuse souffrance de

l'amour. Le Seigneur, en lui révélant ses charmes, excitait ses désirs

de l'aimer davantage; mais comblée de faveurs célestes et aspirant à y

répondre, que peut-elle offrir à un Dieu qui se rend prodigue de

lui-même? Question complexe, insoluble! Elle jeta la sainte enfant dans

le supplice douloureux que nous ne pourrions mieux expliquer que par les

paroles de l'aimable docteur à son Théotime: «Ce n'était pas le désir

d'une chose absente qui blessait son coeur, car elle sentait que son Dieu

lui était présent. Il l'avait déjà menée dans son cellier à vin; il

avait arboré sur son coeur l'étendard de l'amour. Mais quoique déjà il la

vît toute sienne, il la pressait et décochait de temps en temps mille et

mille traits de son amour, lui montrant, par de nouveaux moyens, combien

il était plus aimable qu'il n'était aimé. Et elle, qui n'avait pas tant

de force pour l'aimer, que d'amour pour s'efforcer, voyant ses efforts

si imbéciles en comparaison du désir qu'elle avait pour aimer dignement

Celui que nulle force ne peut assez aimer, hélas! elle se sentait outrée

d'un tourment incomparable.» Et de plus, elle était accablée par le

poids de son impuissance, plus vivement aussi se sentait-elle

sollicitée, poursuivie par les exigences amoureuses de son Maître adoré.

Que lui demande-t-il donc? Elle ne sait pas[1]...»

Simone écoutait, étonnée, cette phraséologie troubleuse d'âmes.

Toutes ces femmes aimaient donc Jésus d'un amour charnel qu'elles

soupiraient sur la blancheur des linges quand la lectrice soulignait

d'un geste de voix: «_elle se sentait outrée d'un tourment

incomparable_» ou bien: «_poursuivie par les exigences amoureuses de son

Maître adoré_...»

Paule de P... dit comme à regret:

--Venez, nous nous rendrons au réfectoire, avant la communauté. Cette

lecture vous a émue, je le vois, c'est si beau! si beau!

Note [1]: Anne-Madeleine Rémuzat, d'après les documents de l'ordre,

Lyon. Vitte, édit.

Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 12 / 39 题