Simone se réveilla toute glacée sous les neiges de ses rideaux qui
l'enveloppaient comme d'une froide avalanche.
Elle revêtit une robe noire que lui apporta une soeur converse et rendit
visite à la supérieure.
--Mon enfant, lui dit soeur Marie-Thérèse, je crois que, contrairement à
la règle, il est inutile que je vous confie à une «maman», à une de mes
filles qui tenterait en vain de ramener à Dieu un coeur pris tout entier
par le monde. Je vais vous présenter à Mlle Paule de P... qui a bien
voulu, sur ma demande, vous prêter ce vêtement de deuil qui sied mieux à
une jeune fille bien élevée que votre accoutrement d'acrobate.
Mandée par soeur Marie-Thérèse, Paule de P..., blonde et frisée comme un
petit saint Jean, menue trottinante, le visage délicieusement assombri
par deux grands yeux à peine teintés de bleu, fit son entrée dans le
cabinet directorial.
Elle reconnut sa robe sur le dos de l'amie que lui confiait soeur
Marie-Thérèse, battit des mains et s'écria encouragée par l'attitude
souriante de Simone:
--Ah! je serai moins seule.
--Voilà, ajouta la supérieure, qui va hâter votre guérison, ma chère
Paule et vous rendre vite à Mme de P... Je vous autorise à vous
promener dans le cloître pendant l'office de ce matin.
* * * * *
Simone et Paule descendirent dans le grand cloître, sorte de vestibule à
colonnade, habité par des statues de saints et de saintes en marbre
blanc, encerclant un paradis fleuri de corbeilles et planté d'acacias.
--Je ne sais rien de votre vie, j'ignore quelle aventure vous a valu une
vilaine retraite forcé, ma chère amie, dit Paule, mais je vous aime déjà
comme une soeur. Les coeurs appartiennent tous ici à Jésus et j'ai si
grande envie de me confesser que... je vais tout vous dire.
--Déjà!
--Oui, déjà. J'aime mon ancien professeur de piano, un jeune homme qui
sera célèbre demain. Il a composé une mélodie éditée: _Rêves du matin_.
Connaissez-vous _Rêves du matin_? Cette oeuvre divine m'est dédiée, ma
chère. Je pleure toutes les fois que je joue son aveu, car c'est l'aveu
de son amour pour moi.
«Maman était à la recherche de je ne sais quelle partition dans la
bibliothèque. Ce fut une révélation. Oh! si douce!... Quand mère entra
brusquement, devinant tout,--il ne jouait plus que d'une main,--j'étais
assise sur ses genoux et il me baisait les poignets. «Sortez, monsieur!»
Il partit très digne, et quelque chose de moi s'en alla avec lui.
«Espionnée d'abord par toute la valetaille, puis gardée à vue par maman,
je fus enfin confiée à soeur Marie-Thérèse.
«Ici, je puis l'aimer tout bas et chantonner aussi tout bas les _Rêves
du matin_! Voulez-vous que je vous dise la mélodie sans paroles. _Tu_...
_tu_... _tu..._! C'est aussi énervant que les odeurs d'encens qui me
donnent la migraine à la chapelle. _Tu_!... _tu_... _tu_...! Il me
semble que ses doigts jouent dans mes cheveux. Nous échapperons à la
surveillance de la soeur qui veut me convertir et nous irons dans
l'oratoire de la supérieure. Il y a là un petit harmonium. _Rêves du
matin_ fait très bien sur l'harmonium. Je l'aime... je l'aime!
--Et il se nomme?
--Gontran Saint-Patrick.
--Un joli nom de musicien. Moi, ma chère amie--confidences pour
confidences--j'aime un tout petit employé de mon père qui n'a jamais
fait la moindre musiquette, qui n'a jamais rimaillé le moindre sonnet.
Autrefois quand il semblait rêveur, les gens qui l'entouraient pouvaient
l'entendre murmurer des choses extraordinaire: AX² - 4Tc...
--C'est une manière de savant?
--Oui, mais maintenant quand il rêve, il dit: «Simone.» C'est une
manière d'amoureux. Il est ingénieur-constructeur et trouvera le moyen
de me bâtir une maisonnette de bonheur à huis-clos. Mon père s'oppose à
notre union, ce qui vous explique ma présence en ce couvent.
--Votre fiancé se nomme?
--André.
--André! presque aussi joli que Gontran.
--Presque... vous êtes charmante! Mais pour un ingénieur, c'est
suffisant, n'est-il pas vrai?
--Vous vous moquez!
--Moi, point, cela vous prouve que vous aimez Gontran autant que j'aime
André: voilà tout.
--Je l'aime... je l'aime... Mais c'est un amour maudit puisqu'il fait le
désespoir de ma bonne mère.
--Mon amour donne la migraine à bon papa Gosselet, et je vous assure
qu'il est, cependant, cet amour, à l'abri de toutes les malédictions.
--Vous êtes donc bien courageuse?
--J'espère l'être assez pour faire mon bonheur.
--Mais vous êtes prisonnière.
--On s'évade.
--Oh!
--Quoi! oh?
--Ce serait très mal et très difficile.
--Par compassion pour Gontran, je serais heureuse de vous prouver que
cela n'est pas aussi difficile que vous le pensez.
--Je verrai... je réfléchirai... mais ce serait très mal. S'enfuir de la
maison de Dieu! Il est vrai que je m'ennuie, m'ennuie... m'ennuie!
Regardez voir si je n'ai pas un cheveu blanc, là sur la tempe gauche?
Simone penchant sur son épaule le front bouclé de sa nouvelle amie,
souleva du doigt les boucles blondes et dit apitoyée:
--Toute une boucle, ma chère, toute une boucle. Encore huit jours de
réclusion et vous serez poudrée à la maréchale. Il est vrai que
semblable parure sied bien aux visages à roseurs.
--J'ai vieilli tant que cela? Des cheveux blancs! Vous avez bien vu? Je
monte vite dans ma chambre. J'ai pu apporter ici une petite glace de
poche. Les soeurs prétendent que je possède, seule, cet _instrument de
péché_.
--Prétendent, c'est possible! mais... elles aiment Jésus. Les femmes se
font belles pour celui à qui elles veulent plaire.
--Elles sont belles en elles, les pauvres filles. Vous les aimerez quand
vous les connaîtrez. Mais mes cheveux blancs?
--Inutile de consulter votre petite glace, ma chère Paule, vos cheveux
sont tous blonds à nuances infiniment variées. Il doit falloir beaucoup
pleurer pour gagner ses cheveux gris; et vous n'avez guère fait que
sourire jusqu'à l'audition de _Rêves du soir_.
--Je suis si malheureuse depuis huit jours que je suis ici! Je ne parle
pas la même langue que les bonnes soeurs. Si je pense Gontran, elles
disent Jésus. Toujours la même existence grise, calme, endeuillée de
chants religieux aussi réjouissants que le _Dies iræ_. Tout conspire
contre mon amour. Mais maintenant que je vous ai, je serai plus forte,
oui, plus forte. Avez-vous une chambre à vous?
--J'ai une cellule, comme une vraie prisonnière.
--Moi, j'habite une chambre garnie de tous mes bibelots de jeune fille.
J'étais si désespérée, lors de mon arrivée, que soeur Marie-Thérèse a
consenti à me laisser mes petits riens.
«Je suis, par distraction, presque tous les exercices des Visitandines.
Je me lève à cinq heures à l'appel de la cloche du couvent et descends à
la chapelle où je communie avec toute la communauté le jeudi et le
dimanche. J'assiste ensuite à une seconde messe et déjeune un peu avant
les bonnes soeurs. Je prends volontiers du café au lait, le matin. Elles
ne mangent que de la soupe... A huit heures et demie: office. C'est
triste, triste! Les Visitandines chantent sur trois notes des psaumes
qui me font pleurer. On dirait que j'entends le _De profundis_ clamé sur
mon amour mort.
«... Après le dîner qui a lieu à midi, nous descendons dans le grand
cloître et je m'amuse à parer de fleurs la statue de soeur Agnès que vous
voyez là-bas près de la Vierge Marie.
«... A une heure, je brode ou couds des petites brassières pour les bébé
de pauvres, puis vais pleurer à une nouvel office chanté sur trois notes
lugubres. J'écris ensuite à ma mère que je m'ennuie... m'ennuie... et
j'assiste à l'office de cinq heures. Toujours les trois notes, les trois
notes, les trois notes...
--C'est moins compliqué que _Rêves du matin_!
--Méchante, taisez-vous!... Puis souper, puis promenade, ou travail,
puis nouveau et dernier office, celui du soir, égayé des trois notes
désespérées... Alors commence le grand silence ordonné par les règles de
saint François de Sales, silence si absolu que les pauvres soeurs malades
ne demandent que par gestes ce dont elles ont besoin. Je n'entends dans
les cellules voisines de ma chambre que les coups de discipline dont se
punissent les soeurs tentées.
--Tentées par qui?
--Tentées par quelque souvenir du monde qu'elles ont fui. Elles se
flagellent aussi pour des causes beaucoup plus futiles, pour avoir, par
exemple, prêté trop d'attention aux broderies qui ornent le voile du
sanctuaire. Alors je ferme les yeux, car je suis, moi, une grande
coupable et je dis, tremblante, ma prière du soir.
--Vous n'avez jamais eu la pensée d'entrer en religion, ma pauvre amie?
--Non, jamais! Je suis trop jeune pour ne pas aimer le monde. J'avoue
cependant que les lectures à haute voix pendant les heures de travail de
la communauté m'ont souvent fait envier la félicité des âmes qui ne
vivent qu'en Dieu. Hier encore, soeur Jeanne-Adèle m'a beaucoup émue en
déclamant d'une voix mal assurée la _Vie de Anne-Madeleine de Rémuzat_,
une des saintes glorieuses de l'ordre de la Visitation. Les grosses
chemises de coton, serrées au cou par un noeud coulant comme des sacs de
meunier, que portent les bonnes soeurs, me feraient regretter mes
chemisettes de jeune fille. Puis, sous le voile blanc des novices
passerait toujours quelque boucle blonde de mes cheveux indisciplinés.
En outre, il me serait fort désagréable de ne plus voir mère qu'au
parloir. Je l'aime bien, mère, malgré tout.
--Votre mère vous rend visite souvent?
--Tous les jours. Elle attend ma soumission pour m'emmener chez nous et
me consoler de tous mes ennuis. Ses visites me font mal. Le parloir est
si triste! Ceux du monde attendent dans une petite pièce cirée, meublée
de chaises alignées avec tant de soin qu'elles semblent scellées à la
muraille. Devant chaque chaise, un carré de tapisserie à fleurs passées.
La soeur mandée par un _vivant_ arrive escortée de soeur Écoute! Ah! Ah!
Ah!
--Pourquoi ce rire?
--Soeur Écoute! Soeur Écoute est la plus vieille de la communauté. Elle
n'a jamais aimé que Jésus et elle l'aime, je crois à sa manière, en
soupçonneuse et en grondeuse. Soeur Écoute n'y voit presque plus. Quand
une jeune Visitandine se rend au parloir, vite, Soeur Écoute quitte la
lingerie où elle taille pour ses compagnes des voiles de formes
invraisemblables, sans patrons, au seul jugé des ciseaux tremblottant au
bout de ses vieux doigts. Elle accourt trottinant, regardant la soeur
qu'elle va accompagner comme si la pauvre fille allait à une entrevue
avec le diable. Arrivée devant la grille gazée de noir, soeur Écoute
dévisage le visiteur ou la visiteuse de ses grandes prunelles mortes
pour leur faire rentrer dans la gorge les futilités qu'ils pourraient
débiter, puis fait glisser entre ses phalanges noueuses les grains de
son rosaire.
«... Parfois elle avance d'un pas vers la grille, semblant scandalisée,
puis continue ses oraisons, les paupières baissées, jusqu'à ce qu'un
geste un peu trop vif la tire de son extase réparatrice.
«... Si l'entretien dure trop longtemps, elle pousse des soupirs, fait
cliqueter son chapelet, montre grise mine aux visiteurs. Ce manège ne
manque pas d'intriguer les vivants qui rient de bon coeur lorsqu'ils
apprennent que soeur Écoute est sourde, sourde comme un vieux pot depuis
une bonne douzaine d'années.
--Décidément, je pense ne pas trop m'ennuyer ici, ma chère Paule. Je
découvre un monde nouveau.
--Vous verrez que les trois notes des offices auront vite raison de
votre gaieté. Mais voilà les bonnes soeurs qui reviennent de la chapelle.
Par une porte s'ouvrant en un angle du quadrilatère formé par la
colonnade du cloître, les robes noires, raides, anguleuses, archaïques,
envahissaient le préau. Les faces émaciées étaient blanches dans
l'encapuchonnement du voile noir. Les lèvres plates semblaient usées par
les baisers de cuivre du crucifix. Les yeux, aux pupilles agrandies par
les contemplations, se voilaient de paupières diaphanes et bleutées,
aveuglées par la lumière d'un soleil neuf de mai.
Toujours priant, elles longèrent la colonnade, s'inclinant bien bas
devant les statues de marbre, sans un sourire au jardin nouveau fleuri,
sans un regard au grand ciel bleu. Elles marchaient en un froissement
rude d'étoffes, en un heurt des rosaires. Pas un martèlement de
chaussures sur les dalles de pierre. Effrayés par ce passage silencieux
d'ombres, les moineaux se réfugiaient dans les massifs.
Quand la procession noire eut disparu, mains jointes, dos voûtés, sous
une porte de la galerie, Simone dit:
--Le spectacle n'est pas gai.
--Elles sont bien heureuses, ne regrettant rien, ne désirant rien!...
Voici Soeur Marie-Thérèse!
Soeur Marie-Thérèse quittait, à son tour, la chapelle, moins recueillie
que ses chères filles à en croire l'aller de ses grands yeux sur les
choses qui l'entouraient.
Elle semblait heureuse du renouveau, pensait, sans doute, que les saints
de marbre auraient, le printemps venu, leurs socles toujours fleuris, et
que les étoiles blanc-rosées des espaliers se changeraient en fruits
savoureux qui ne coûteraient rien à l'économat.
Elle fit signe aux deux amies d'un geste ample de ses grandes manches:
--Eh bien, ma chère fille, cela ne ressemble pas trop à une prison. Vous
verrez, nous vous gâterons. Venez que je vous montre nos fleurs avant de
vous présenter à la communauté.
Tout en cheminant, elle admira Dieu devant les corbeilles de fleurs, se
signa près des quinconces où des _Ecce homo_ s'élevaient en des
retraites de verdure, gronda maternellement Paule de P... qui déchirait
entre ses ongles le calice d'une fleur de pêcher, puis gagna, suivie de
Simone et de Paule, l'atelier où ses filles travaillaient à enrichir de
quelques linges rares, de quelques tissus fins, le trousseau de Jésus.
Simone, un peu émue, s'assit à côté d'une vieille Visitandine, la soeur
robière, qui donnait de grands coups de ciseaux dans une pièce de drap.
Les soeurs lui firent un accueil blanc des lèvres, puis reprirent leur
couture ou leur broderie, écoutant la lecture de soeur Jeanne-Adèle.
* * * * *
Soeur Jeanne-Adèle lisait:
«Madelaine Rémuzat éprouva, jeune encore, la mystérieuse souffrance de
l'amour. Le Seigneur, en lui révélant ses charmes, excitait ses désirs
de l'aimer davantage; mais comblée de faveurs célestes et aspirant à y
répondre, que peut-elle offrir à un Dieu qui se rend prodigue de
lui-même? Question complexe, insoluble! Elle jeta la sainte enfant dans
le supplice douloureux que nous ne pourrions mieux expliquer que par les
paroles de l'aimable docteur à son Théotime: «Ce n'était pas le désir
d'une chose absente qui blessait son coeur, car elle sentait que son Dieu
lui était présent. Il l'avait déjà menée dans son cellier à vin; il
avait arboré sur son coeur l'étendard de l'amour. Mais quoique déjà il la
vît toute sienne, il la pressait et décochait de temps en temps mille et
mille traits de son amour, lui montrant, par de nouveaux moyens, combien
il était plus aimable qu'il n'était aimé. Et elle, qui n'avait pas tant
de force pour l'aimer, que d'amour pour s'efforcer, voyant ses efforts
si imbéciles en comparaison du désir qu'elle avait pour aimer dignement
Celui que nulle force ne peut assez aimer, hélas! elle se sentait outrée
d'un tourment incomparable.» Et de plus, elle était accablée par le
poids de son impuissance, plus vivement aussi se sentait-elle
sollicitée, poursuivie par les exigences amoureuses de son Maître adoré.
Que lui demande-t-il donc? Elle ne sait pas[1]...»
Simone écoutait, étonnée, cette phraséologie troubleuse d'âmes.
Toutes ces femmes aimaient donc Jésus d'un amour charnel qu'elles
soupiraient sur la blancheur des linges quand la lectrice soulignait
d'un geste de voix: «_elle se sentait outrée d'un tourment
incomparable_» ou bien: «_poursuivie par les exigences amoureuses de son
Maître adoré_...»
Paule de P... dit comme à regret:
--Venez, nous nous rendrons au réfectoire, avant la communauté. Cette
lecture vous a émue, je le vois, c'est si beau! si beau!
Note [1]: Anne-Madeleine Rémuzat, d'après les documents de l'ordre,
Lyon. Vitte, édit.