A son réveil, le blessé manifesta une profonde surprise, et un certain
embarras, en apercevant la dame d'Adembrode, et surtout en apprenant où
il se trouvait. Il ne se rappelait plus rien des incidents de la veille
à partir du moment où ses compagnons l'avaient ramassé.
Un poids énorme débarrassa le coeur de la comtesse. Pourtant Sussel la
remercia, protesta de son dévouement dans des termes si sincères et si
chauds, qu'elle en éprouva quelque honte et quelque remords.
Le médecin fit sa visite, examina la blessure, interrogea Clara sur la
nuit, renouvela l'appareil et déclara que l'état du Xavérien était aussi
satisfaisant que possible. Warner s'assit aussi quelques instants au
chevet de Sussel.
Des jours passèrent sans que la fièvre reprit le malade. L'amélioration
continuait.
Quoiqu'elle en eût, la comtesse avait dû céder à la vieille Kathelyne,
durant les nuits suivantes, sa place au chevet de Sussel. Maintenant que
la guérison n'était qu'une question de temps et de soins, Clara ne
pouvait plus justifier une sollicitude trop ostensible. Mais elle
demeurait auprès de Waarloos la plus grande partie du jour. Souvent ils
étaient seuls et alors ils s'entretenaient avec un certain abandon qui
devint bientôt de l'intimité. Sussel considérait Clara comme une amie
d'une essence supérieure, comme son ange gardien; aussi sa sympathie
côtoyait-elle l'adoration.
Mme d'Adembrode, par contre, souffrait de ce culte qui lui disait
trop l'abîme mesuré par le jeune paysan entre leurs deux natures. Le
pire c'est qu'elle n'osait pas le détromper et lui prouver l'inanité des
préjugés. Pourtant, il y avait des moments où elle regrettait que Sussel
ne se fût pas réveillé pendant cette nuit à la fois si cruelle et tant
ineffable. Le soulagement n'était pas venu depuis ce furtif adultère.
Elle souffrait même plus que jamais en songeant à la mystérieuse
bien-aimée qu'avait appelée le délire de Waarloos.
Avec ce tact et cette rouerie de la femme amoureuse et jalouse, elle
provoqua les confidences du jeune homme. Sussel avoua courtiser depuis
un an, à l'insu de sa mère, Trine Zwartlée, la fille d'un fermier de
Grobbendonck, rencontrée à la kermesse de cette paroisse, et aux détails
dans lesquels entra l'amoureux, détails corroborant ceux qu'il avait
révélés pendant son sommeil, la comtesse apprit à n'en plus douter que
sa rivale était cette même Trine Zwartlée. A présent, elle voulut savoir
aussi par quelles phases avaient passé leurs amours.
Sussel, adroitement interrogé, déclara que sa promise ne se laisserait
jamais «toucher» avant le mariage. Et l'expansif amoureux s'anima,
s'étendit sur le portrait et sur les mérites de son accordée; il en
parla si longuement, il en fit un tel éloge, mit un tel accent de
sincérité dans sa parole, un tel feu dans ses yeux bruns, tant de
loyauté dans sa physionomie, que Clara ne douta plus de l'ardeur de ses
sentiments pour cette jeune paysanne. Sussel tenait surtout à convaincre
la comtesse de la pureté de leurs rapports, et revenait toujours sur la
vertu et la modestie de Trine. En parlant de son amie, la voix du jeune
homme retrouvait ces troublantes harmonies et ses regards se veloutaient
de cette irrésistible tendresse qui avaient tant bouleversé la comtesse
cette nuit où le somnambule s'adressait au fantôme de la petite
paysanne. Sussel confia encore à Clara qu'ils comptaient s'unir dans
quelques mois et la supplia, à ce propos, de bien vouloir pousser avec
le comte à ce mariage: «Car, disait-il, les Zwartlée ont moins de bien
que les Waarloos; ils ne rencontrèrent pas comme nous de généreux
d'Adembrode pour les faire prospérer, et je crois que ma mère, si
jalouse de moi, commencera par s'opposer à mon bonheur.»
Et la comtesse, torturée comme on doit l'être dans l'éternelle nuit,
promettait d'user de toute son influence sur la vieille fermière, ce qui
l'exposait aux effusions reconnaissantes du fiancé de Trine Zwartlée.
C'est dans cette circonstance surtout qu'elle faillit éclater et choir
du haut de l'autel, inaccessible à de charnels désirs, que Sussel lui
érigeait dans son coeur; c'est alors qu'elle manqua de s'offrir à lui
et se jeter brutalement à son cou. Les obstacles ragoûtaient la passion
de la dévoyée. A présent elle aimait avec désespoir.
Une pensée seule la consolait, celle que l'autre ne se laissait pas
«toucher». Elle affectait de douter des affirmations de Sussel rien que
pour lui entendre redire cette chose calmante comme un baume.
Un jour qu'elle jouait de nouveau cette incrédulité, le jeune métayer
défendit son élue avec plus d'exaltation encore que d'habitude.
--Et ce n'est pas, déclara-t-il d'un ton résolu, que je n'aie essayé de
la séduire... J'étais beaucoup moins raisonnable que la blondine!... Il
y a des moments ou je suis capable comme un autre de faire une
bêtise--ici il rougit et balbutia.--Oui, pour tout dire, le soir même où
je me déclarai, j'ai voulu la contraindre et n'y suis parvenu!
Heureusement!... Écoutez, madame, elle n'a été ma femme, ma vraie femme
qu'une fois... dans un rêve, un seul rêve où je crus mourir de bonheur
en me fondant dans ses bras!...
Cette fois encore, Clara sachant quelle nuit il fit ce rêve, parvint à
se taire et à dissimuler, mais, pour ne plus s'exposer à une tentation
aussi féroce, elle évita depuis lors de douter de la vertu de Trine
Zwartlée.
Comme elle l'avait promis au Xavérien elle recommanda, malgré le voeu de
son être intime, la petite vachère de Grobbendonck à la mère Waarloos et
eut facilement raison des répugnances de la vieille paysanne. Kathelyne
mit même tant d'empressement à se rendre au désir de la noble dame
qu'elle proposa de célébrer les noces le premier jour que Sussel
pourrait se tenir debout. Mais Clara combattit cette précipitation:
--Le comte, ajouta-t-elle, fidèle aux traditions de ses aïeux, s'occupe
de l'établissement de son «cousin», et il désire caser le nouveau ménage
Waarloos dans une ferme nouvelle; il fera présent au jeune couple, non
seulement de leur chaume, mais encore d'un fort lopin de terre. Il leur
faut donc patienter quelques mois.
Sussel, un peu marri d'abord, n'eut garde de s'opposer à cette
combinaison. Il avait une absolue confiance en Clara. Il la vénérait
trop pour suspecter un moment les vrais motifs qui lui dictaient cet
ajournement. A la vérité, Clara, décidée à se rattacher Sussel à tout
prix, cherchait le moyen d'empêcher ce mariage, et en attendant elle
avait voulu gagner du temps.
--Je parlerai à Trine de ce que vous faites pour nous, aussitôt que je
pourrai me rendre à Grobbendonck--disait Sussel.--Elle sera bien
heureuse et vous chérira autant que ma mère et moi. Mais, comme d'après
le docteur j'en ai encore pour quelques semaines à me tenir tranquille,
n'ajouteriez-vous pas aux trésors de bontés que vous avez eues pour moi
celle de permettre à Trine Zwartlée de venir me voir ici?...
Mme d'Adembrode se garda bien de dire que Trine s'était présentée
plusieurs fois à la porte du château, mais qu'on l'avait toujours
renvoyée en invoquant la consigne donnée par le médecin. A présent que
l'entrée en convalescence du Xavérien n'était plus un secret, force fut
à la comtesse d'aquiescer au désir de Sussel.
Entrant un matin dans la chambre de Waarloos, elle le trouva conversant
avec une jeune villageoise fraîche et potelée, un peu boulotte, rieuse,
les plus beaux yeux de saphir, l'air espiègle et vaillant, embaumant la
santé et la vertu. C'était Trine Zwartlée. La comtesse s'avoua la
gentillesse et les appétissants dehors de cette contadine de dix-huit
ans. A côté de Clara, elle représentait un type assez vulgaire; c'était
une plante rustique, savoureuse et vivace, plutôt qu'une fleur de
beauté.
--Et pourtant, se disait la comtesse, les charmes de la petite paysanne
l'emportent sur les miens, puisque ce sont ceux-là que subissait Sussel
Waarloos.
Elle se fit derechef violence pour cacher sa rancoeur et accueillir
amicalement cette friande pataude. Naïve et ingénue, Trine trouva Mme
la comtesse d'Adembrode aussi belle et aussi bonne qu'on la renommait
jusqu'à Grobbendonck; elle se laissa prendre aux petites attentions de
la grande dame; en fille de paysans positifs, elle se réjouit de
l'arrangement proposé pour leur mariage par les châtelains d'Alava, et
railla même l'impatience de son promis. Elle revint plusieurs fois au
château, plus flattée et touchée que chiffonnée par l'obstination que
mettait la comtesse à assister à leurs entretiens.
La guérison de Sussel s'achevait, il était aussi valide, peut-être plus
robuste qu'auparavant. Grâce à de puissantes interventions mises en
oeuvre par Warner, l'échauffourée de Zoersel n'avait eu pour épilogue
que la condamnation du généreux Pierlo à quelques heures de prison et à
une amende, remboursée par les maîtres d'Alava. Aucun autre Xavérien
n'avait été inquiété. Les héros du métingue s'étaient peu souciés
d'ailleurs de faire du bruit autour de l'avortement de leur apostolat en
Campine.
Sussel aurait donc pu prendre la direction des travaux de la ferme
paternelle, mais la comtesse, alléguant que le jeune paysan devait
encore se ménager, et éviter les trop rudes besognes des champs, le fit
retenir au château par son mari, et employer aux menus travaux du
jardinage.
Des semaines se succédèrent. La comtesse consentit enfin, de crainte de
trahir ses sentiments, au retour de Sussel à la Tremblaie. Il partit un
jour avec sa mère, après le coucher du soleil.
Du perron du château, Clara les vit cheminer, s'éloigner lentement. Une
impression étrange la surprit. Au fur et à mesure que décroissait, dans
le crépuscule hivernal, la haute silhouette du gars, elle sentait
diminuer le volume de son coeur; celui-ci semblait se fondre, ou mieux,
s'enfoncer, choir lourdement de sa poitrine vers ses reins.
Une horrible faiblesse la paralysait; elle avait froid aux extrémités,
elle chancelait, et tout à coup ce fut comme si son coeur battait dans
ses entrailles.
Rentrée défaillante au bras de son mari, elle s'alita.
Warner, très alarmé, quérit le médecin de Viersel. L'homme de l'art,
ayant examiné longuement la malade, annonça au comte, avec une gravité
complimenteuse et un peu goguenarde, que la maladie de madame était de
celles dont il croyait devoir les féliciter tous les deux. M.
d'Adembrode pensa étouffer le médecin dans ses bras, et, débordant de
jubilation, ses yeux interrogèrent le regard de la patiente allanguie.
Elle répondit par un faible «oui», devint livide et tomba sans
connaissance dans les bras de son époux exultant.
Trois mois s'étaient écoulés depuis le métingue de Zoersel.