SPIRALES

Tout est bien là: la chambre, les livres, les choses familières

d’autrefois. Le voyage est fini. La vie renoue son fil monotone, un

instant rompu. Mais les choses n’ont pas changé; elles ont gardé leur

visage quotidien, leur place, leur odeur. Il n’y a que vous, le

revenant, qui soyez maintenant étranger.

Ce fauteuil! n’est-ce pas entre ses bras que vous fîtes vos premiers

voyages, les plus beaux sans doute? Maintenant vous voilà assis, à la

même place, la même pipe à la bouche, à ressasser encore des songes. Les

visions imaginaires d’autrefois sont aujourd’hui des souvenirs; mais les

unes et les autres sont faites de la même substance. Désirs, regrets; le

présent tient si peu de place entre les deux.

Les îles, les comptoirs parfumés de l’odeur des épices et du bois de

rose, les palmes balancées dans l’azur ou givrées de clair de lune, les

cases fleuries d’hibiscus, la foule bariolée des docks, les Chinois

vêtus de soie noire, les Hindoues aux visages incrustés d’or, les Malais

jaunes aux yeux brûlants, les Européens creusés de fièvre, les négresses

aux madras orangés, toutes les races grouillantes dans la dure lumière

du Tropique, avides ou résignés, indolents ou passionnés, doux ou

cruels, tous voués au même destin. L’arrivée des navires dans les ports,

les sifflets de la manœuvre, le grincement des treuils, le clapotis des

pirogues, le hurlement de la sirène. Le fleuve et la forêt, la grande

jungle meurtrière, le déroulement entre les feuillages des eaux lentes

et troubles, la vie farouche de l’homme dans le bois, le mirage des

placers--qu’est-ce tout cela, sinon la trame d’un songe!

Avidement, j’ai empli mes yeux du spectacle du monde. J’ai vu les cités

bâties par les marchands sur les bords des mers lointaines, sur des

rivages enfiévrés où seule une cupidité tenace peut enchaîner l’homme

blanc; la diversité des coutumes et l’uniformité des passions; les

vaines agitations des coureurs d’aventures, la ruée vers l’or, la

cruauté des primitifs et celle, plus dangereuse, des civilisés; la mêlée

des haines, des convoitises, des superstitions, sous ce soleil tropical

qui chauffe le sang et qui illumine brutalement le dessous de l’âme

humaine, de même que le faisceau d’une lampe projeté sur un visage en

révèle les tares secrètes. J’ai vu ces terres chaudes où règne l’ennui,

où l’alcool et l’opium offrent aux nostalgies leurs hallucinants

refuges. J’ai découvert maints visages où se reflètent la folie et la

sagesse, la haine et l’amour, dont les traits, sous tous les cieux, sont

les mêmes. J’ai vu la vaine frénésie des hommes se débattre sous la

voûte des forêts et le long des rivières chaudes, au cœur même de cette

nature qui brasse indifféremment dans son éternité la vie, la douleur et

la mort. Toutes ces images, je les ai emportées en moi, comme un

précieux trésor, sachant que le temps est court pour faire sa moisson et

porter son témoignage. Et voici que maintenant, penché sur ma richesse,

je suis comme un homme altéré qui veut boire au creux de sa main... et

l’eau fuit entre ses doigts.

Le pot au noir · 第 88 / 90 题