Tout d’un coup, c’est l’hiver, les rafales, une mer démontée. Nous avons
doublé les Açores.
La mer est grise; elle moutonne d’écume à l’infini. Les lames nous
prennent par arrière-travers et accélèrent notre vitesse, des lames
longues et puissantes qui soulèvent le bateau et viennent se fracasser à
bâbord, toutes fumantes d’embruns, striées d’émeraude.
Un rayon fuse à travers les nuages qui s’effilochent; on voit se
découper sur l’horizon clair de sombres collines d’eau qui s’abaissent
et se soulèvent. Le soleil joue dans les embruns. Des arcs-en-ciel
s’allument et s’éteignent sur la crête des vagues. Des mouettes; le vent
les emporte et les retourne sur elles-mêmes.
* * * * *
Il fallait une tempête pour terminer le voyage. Le vent a tourné. Les
lames nous prennent par l’avant-travers, gênant la marche. Le roulis
s’accentue. Il semble que la mer s’élève sur l’horizon, se gonfle,
qu’elle va écraser le bastingage. Des piles d’assiettes dégringolent à
l’office.
Je reste sur le pont, cramponné à la barre. Le plancher est par moment à
peu près vertical. Les lames s’engouffrent sous le bateau, le soulèvent
et l’hélice tourne à vide. Alors tout le corps du navire tremble. Les
lames se brisent en sifflant. Elles sont enragées, démoniaques, marbrées
de taches livides, bavant l’écume. Elles arrivent parfois en masses
énormes, noirâtres, pareilles à des falaises; on les voit monter sur le
ciel, s’enfler, s’affaisser dans un poudroiement d’embruns. Parfois
elles arrivent, par groupes, comme une chevauchée d’Indiens hérissés de
panaches.
Dans la nuit, on distingue seulement un tumulte obscur et des rictus
blafards.
Ce soir, de gros nuages violets et rosâtres roulaient. L’horizon était
clair, une bande cuivre barrait la masse moutonnante des eaux. Puis,
quand le soleil a disparu, la mer est devenue brusquement très noire; le
vent a gémi dans les cordages et la furie des vagues a augmenté.
* * * * *
Il est impossible de dormir. On roule sur sa couchette. Des éclatements,
des craquements, des coups sourds. Le vacarme d’une nuit de
bombardement. Des paquets de mer frappent le hublot. La machine s’affole
sans cesse et tout le navire est agité de convulsions hystériques dans
la vibration de l’hélice suspendue sur le vide. Il grince, il geint, il
souffre.
* * * * *
Le bateau prend bien la lame. La lame l’assaille, furieuse ou sournoise.
Il penche, il penche, se relèvera-t-il? Oui, souple, bondissant,
déchirant la mer qui siffle et crache autour de lui.
Des vagues se heurtent. Dans des fumées blanches, des taches livides
s’étalent jusqu’à l’horizon. Un abîme se creuse sous le bateau, comme si
l’eau était aspirée vers les profondeurs de l’océan. Une lame
gigantesque s’élève, falaise verdâtre et sifflante qui s’écroule à
bâbord avec une rumeur de cataracte.
Le plus curieux, c’est le changement de perspective. La surface plate
des mers calmes se transforme en un système montagneux perpétuellement
bouleversé. Des sillons de vallées, de cimes avec des éblouissements de
neige.
Les mouettes plongent au creux des lames et partent tout droit en l’air,
comme les alouettes d’un champ.
Le moteur tenace tient bon, mais on sent qu’il peine.
Il pleut. Le soir gris s’abaisse. La mer hurle. Du large gronde une
rumeur d’avalanche, toujours plus proche.
* * * * *
Dernière nuit de bord. Elle sera agitée. Longtemps tu te retourneras sur
ta couchette, pauvre atome ballotté, incertain du lendemain, incertain
de l’heure, de la minute prochaines. Ce navire est une mécanique têtue,
que les lames se lancent de l’une à l’autre, avec des sifflements de
mépris. Toute sa carcasse geint. Et cependant chaque poutre s’arc-boute
sur son pilier, chaque plaque de tôle soutient sa voisine. Et la
mécanique tourne, tourne, inlassablement, poursuivant sa route à travers
le tumulte d’un univers hostile et déchaîné.
Dans cette coque de fer, de pauvres consciences falotes vacillent
pareilles à des lampes sous le vent. Une rafale va-t-elle d’un coup
souffler toutes ces flammes épuisées? refermer sur elles le vide
horrible et glacé?
Une lueur vaporeuse traîne sur le chaos livide de la mer, s’éloigne,
disparaît. C’est un vapeur qui suit sa route, plus dure encore que la
nôtre, car d’énormes lames le fouettent par l’avant, lui barrent le
chemin de leur poitrail. Il a vent debout, toute la tempête devant lui.
Il passe, fantôme de navire, emportant, à travers le tourbillon des
forces, des fantômes de vivants. Et nos yeux s’attachent éperdument à ce
rayonnement de plus en plus faible, à cette clarté qui est quelque chose
d’humain, de la pensée évanouie dans les ténèbres.