J’oublierai difficilement sa silhouette, celle des derniers jours de
notre commune traversée. Je le revois, arpentant le pont, ou debout à
l’avant dans son long mac-farlane à collet bordé de velours noir, avec
son visage émacié et grave de moine, son nez courbe, son menton aigu,
son teint hâlé; sec et droit dans les rafales, ce vieux Basque coureur
de pays. C’est l’image qui me reste dans la rétine et c’est celle-là que
je garderai. Car la première image que j’ai eue de lui, avant de le
connaître, elle est insignifiante et même un peu désagréable: je le pris
pour un frère défroqué.
Nous fîmes connaissance sur le «Columbia»; le cargo nous portait à la
même destination. Le soir de l’embarquement, nous nous trouvâmes face à
face, à table, seuls à parler français, et ne parlant guère, d’ailleurs.
Nous nous informâmes poliment du but de notre voyage. Il se rendait à la
Guayra pour gagner ensuite Caracas et de là pousser en automobile, par
huit cent kilomètres de routes à peine tracées, jusqu’à San Fernando de
Apure, cité chaude et fiévreuse où l’on trafique de beaucoup de choses
et en particulier de plumes d’aigrette. J’estimai à sa mine que Pepe
Elissabal--c’est ainsi qu’il se présentait--devait avoir appartenu à
quelque ordre missionnaire et jeté le froc aux orties. Il me confessa
qu’il était Basque, qu’il avait quitté son pays à l’âge de dix-huit ans
et que son seul rêve était d’y revenir. Nous ne nous entretînmes pas
plus longtemps ce soir-là, car la solitude irradiée de lune dont on
jouissait sur le gaillard d’arrière m’attirait plus que n’importe quelle
conversation.
Je retrouvai mon Basque, le lendemain, roulant une cigarette sur le pont
et baragouinant en anglais avec le maître d’hôtel irlandais. Il vint à
moi, m’offrit un «papelito», ce qui sans doute, de la part de ce
taciturne, indiquait une sympathie naissante. Au crépuscule, nous étions
amis. Il me promit de me retrouver à Caracas, au retour de son voyage,
et de me porter quelques-unes de ces précieuses «crosses» qu’il allait
chercher si loin.
«C’est un dur métier, me dit-il, que celui de chercheur
d’aigrettes--mais qui nourrit son homme. Seulement voilà. Il faut passer
cinq ou six mois dans un sacré pays, pourri de fièvre et d’humidité,
manger de la viande coriace, fréquenter un tas de chrétiens plus ou
moins douteux, et payer tout ce joli monde, sans y regarder, sinon vous
êtes bouclé en vingt-quatre heures, mis aux fers et oublié dans un
cachot, jusqu’à ce que la magnanimité d’un général ou d’un colonel
veuille bien se souvenir de vous. Quelquefois--diable!--ils ont la
mémoire courte. La première fois que Je suis arrivé à San Fernando, je
me suis demandé comment diable je pourrais vivre dans cette «posada»
nauséabonde et il me venait une furieuse envie de prendre mes cliques et
mes claques. Là-dessus, un policier survint pour me réclamer le montant
de ma taxe de séjour, deux piastres. Deux piastres pour le droit de
respirer le mauvais air et d’être piqué par les moustiques indigènes, je
trouvai cela cher et ne déguisai pas ma pensée. Mais mon hôte, qui était
de bon conseil, me tira par la manche et me chuchota: «Payez, don Pepe,
payez, c’est plus sage». Je payai et, le lendemain, fus rendre visite au
général qui commandait la région--car là-bas, vous savez, tout est plus
ou moins militaire. Il m’accueillit aimablement et je lui proposai une
petite commission sur mes affaires, s’il voulait bien protéger un aussi
humble serviteur. Il accepta avec dignité et me congédia paternellement.
«Je sais, don Pepe, me dit-il, que vous avez exactement payé la taxe de
séjour. Vous avez fort bien fait. Car vous devriez aussi payer une taxe
de cinquante piastres pour le droit de commercer dans cette région. Il
va sans dire que je vous en dispense.» Nous nous quittâmes les meilleurs
amis du monde et je commençai à y voir clair sur les directives de mon
négoce et l’art de converser avec les personnages officiels.
«Les plumes d’aigrette, c’est une richesse qui vous tombe du ciel, mais
encore faut-il se trouver à l’endroit où elle tombe. Une législation
sévère interdit de tuer ces oiseaux et permet seulement de ramasser les
plumes. Inutile de dire qu’il y à pas mal de coups de fusil qui
s’égarent. Les aigrettes arrivent en foule, dans les plaines, lorsque se
termine la période des inondations. Ah! monsieur, c’est vraiment une
belle chose à voir. A croire que la neige est tombée toute la nuit,
lorsque le jour se lève, sur des kilomètres et des kilomètres de plaine
entièrement recouverte par les hérons et les aigrettes. Les arbres sont
tout blancs de plumages. Quand les oiseaux ont épuisé toutes les
nourritures du sol humide, ils repartent en immenses volées, laissant à
terre des milliers et des milliers de plumes.
«Bien malin celui qui trouvera le moyen de plumer les aigrettes sans les
tuer. Il y a longtemps que je cherche et j’ai trouvé un système,
d’ailleurs pas pleinement satisfaisant, voici: le héron ou l’aigrette
sont attirés par tout ce qu’ils voient de blanc. Je fabrique de gros
cornets de papier que je pose à terre. L’oiseau pique droit dessus et
enfonce son bec dans le cornet. Il ne peut le dégager et file
perpendiculairement vers le ciel, comme un éclair, monsieur, ahuri par
cet instrument; tout d’un coup il retombe à terre et demeure là
immobile, le bec dans sa prison de papier. Il ne reste plus qu’à lui
prendre ses plumes.»
Don Pepe croit aux trésors. C’est un chercheur infatigable. Il croit à
l’or et aux diamants enfouis par les Indiens. Il connaît une cachette.
«Au milieu de l’Orénoque, me dit-il, se dresse un énorme bloc de
rochers, haut de plusieurs centaines de pieds, une véritable forteresse,
dans le genre du Pain de Sucre de Rio de Janeiro. On l’appelle le Rocher
du Trésor. Du temps où les Espagnols parcouraient ce pays qu’ils
venaient de découvrir, en quête de l’Eldorado, ils pénétrèrent dans le
Cerro Sipapo et trouvèrent des tas d’or et de pierres précieuses, qu’ils
dérobèrent, bien entendu, aux Indiens Guajibo, propriétaires de ce
domaines. Mais les Indiens firent rebrousser chemin à leurs hôtes
malhonnêtes. Traqués, désespérés, les Espagnols s’établirent sur ces
îlots de rochers, grimpant avec des crampons de fer pour atteindre le
sommet. Ils soutinrent ainsi pendant des semaines le siège des hordes
indiennes, qui, la saison des pluies venue, se retirèrent dans les
montagnes. Les Espagnols finirent eux-mêmes par quitter leur refuge en
enlevant derrière eux les crampons dont on peut encore apercevoir les
traces. Mais ils abandonnèrent leurs trésors, craignant d’être
poursuivis, et dans l’espoir de retourner les prendre. Ils ne sont pas
revenus, monsieur, et les fabuleuses richesses des Guajibo sont encore
ensevelies dans le roc. Et ce n’est pas la seule cachette, je vous
assure. Je n’entre pas dans une vieille maison, sans frapper au mur,
pour voir s’il sonne creux.»
Don Pepe a des manières ecclésiastiques. Il se frotte les mains comme un
prêtre. Il est un peu dur d’oreille. Une pointe d’ail dans son accent.
Ses vêtements ne semblent pas faits pour lui; il porte du linge
effiloché, une cravate hideuse, piquée d’une fort belle perle. Le visage
mal rasé est osseux et long; les yeux, petits, brillent d’un éclat très
vif. Il est marié et quand il parle de sa femme, il dit: «Madame».
«Il y a trente ans que je roule par ici, me dit-il. J’ai fait la
Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Chili, le Pérou, l’Uruguay. J’ai
traversé les Andes à pied en suivant le ballast. Tout le monde me
connaît, à Caracas, à Porto Colombia ou à Ciudad de Bolivar. C’est «don
Pepe» par ici, et «don Pepe» par là. Ah! j’en ai fait des lieues à pied,
en canot, à cheval. De durs pays, monsieur, je vous assure. La chaleur,
la fièvre, les moustiques, et les hommes, surtout. Deux choses à ne
jamais oublier: sa quinine et son browning.»
Tout le jour, sur le gaillard d’arrière nous sommes restés côte à côte,
notre conversation rompue de longs intervalles de silence, les yeux
fixés sur le chemin de l’hélice, environnés de bleu de toutes parts. Cet
homme, à la fois doucereux et âpre, me répugne un peu et m’attire. Il y
a en lui de la ruse, de la force et de l’aventure. Je le reverrai.