On m’a dit: «Vous avez bien raison de prendre un bateau américain.
Le pavillon étoilé est le seul qui soit respecté dans ces
parages.--Voyez-vous, Haïti, la Jamaïque, Saint-Domingue, toutes ces
îles où tout était français, il y a dix ans, aujourd’hui il n’y en a
plus que pour les Yankees. Les Vénézuéliens eux-mêmes les craignent et
les accueillent. A Cap-Haïtien, où jadis tout se réglait en bonnes
vieilles «gourdes», le dollar est roi. La mer des Caraïbes, aujourd’hui,
mon cher, c’est la Méditerranée américaine!...»
Le «Columbia» est un cargo mixte de la «Columbia South America Company».
Il va de Fort-de-France à la Nouvelle-Orléans, par la Guayra et les
Grandes Antilles. Deux mille tonnes. Marche à l’huile lourde. Chargement
de bois de construction. Equipage américain, sauf deux ou trois Anglais
et un maître d’hôtel irlandais, rouquin, véritable Patrick. Un capitaine
tout jeune, blond, rasé, bon enfant. Des officiers qui enlèvent
volontiers la casquette d’uniforme et la tunique galonnée pour se mettre
en bras de chemise et pantalon de flanelle.
Tout l’avant du navire est occupé par des madriers. Le gaillard
d’arrière est aménagé en fumoir et petit salon. Phonographe,
naturellement. Les cabines au centre, sur deux cursives, spacieuses,
blanches, sans aucun autre ornement qu’un ventilateur électrique, qui
ronflera toute la nuit, car il fait une température d’étuve.
Deux tables, une pour les officiers, une pour les passagers et le
capitaine. D’ailleurs, une fois le lunch ou le dîner sonnés, chacun
vient et s’en va quand il lui plaît. L’Irlandais apporte tout à la fois.
La liste des plats est interminable, depuis la «dark soup» jusqu’au
«chicken pie» et à l’«hominy». Pour boire, un filtre et de l’eau glacée.
L’Amérique est impitoyable pour l’alcool. Aussi, par précaution, a-t-on
embarqué discrètement quarante caisses de madère, chartreuse, whisky et
champagne. Le soir, le capitaine nous convie gracieusement dans sa
cabine pour sabler une coupe, tandis que le phonographe joue «Three pigs
on a way» et que le cargo ouvre sa route phosphorescente sous les
étoiles.
Le matin, sur le pont tout blanc de soleil, règne la bonne odeur des
pâtisseries chaudes, des galettes du breakfast.
La mer arrondit sur l’horizon nacré, où se dégradent des bleus, des
roses et des verts immatériels, un cercle vaste et parfait. La cuve est
remplie jusqu’aux bords et bien plate. Des goélands criards, pareils à
des flocons d’écume, s’ébattent autour du navire dont l’étrave ouvre un
sillage d’émeraude. Trois oiseaux blancs, très loin, à ma droite. Ils
volent sur une même ligne, se baissant et se relevant tour à tour. Joie
de vivre. Joie de bleu éperdu. Joie de l’espace. Mais, chaque quart
d’heure, une horloge tinte d’un battement sec, métallique. Une autre lui
répond à l’avant, plus grave.