A l’aube, une terre est en vue. Par le hublot on distingue une ligne de
montagnes, le Venezuela, lorsque le soleil se lève sur le port peu
fréquenté de Carupano.
C’est un petit port rouge, au pied de hautes montagnes ravinées
recouvertes de plantes tropicales fort sombres et sur lesquelles pèse
une couronne de nuages épais. L’eau matinale est rose. Tout autour du
bateau, des pélicans pêchent. Les uns s’ébrouent, prennent leur vol;
leur bec est énorme, leurs ailes crochues et les pattes plongent
droites. Cela fait une silhouette raide et grotesque d’oiseau
antédiluvien. Ils dessinent ainsi une sorte de Z. D’autres glissent peu
au-dessus de l’eau, cherchant leur proie. Quand ils l’aperçoivent, ils
tombent à pic, le bec perpendiculaire à l’eau, lourds comme des oiseaux
de plomb. La pêche faite, ils se dandinent, posés sur la mer, pareils à
des canards.
Au bout d’un appontement de bois, s’alignent sur la rive des maisons
éclairées par le soleil levant. Le canot de la Santé accoste. On abaisse
le pavillon jaune. Un petit homme rasé, fade, à la peau rosâtre et muni
de lunettes, s’entretient en anglais avec le commissaire. Sur la
passerelle, des canotiers métis, coiffés de chapeaux pointus à la mode
des Mexicains.
Dès huit heures la chaleur est accablante. L’eau miroite cruellement
sous le soleil. Dans la chaloupe qui nous conduit à terre, un perroquet.
Sur le débarcadère, des mulâtres et des métis, vigoureux, l’air de
bandits mexicains, portent des perroquets sur l’épaule. Un vieux Corse,
au teint de brique, nous reçoit. Il m’offre d’attendre ici le
«Costanera» qui me conduira jusqu’à la Guayra.
--Mais, ajoute-t-il, il faudra peut-être demeurer huit jours ici. Et
dame; ce n’est pas drôle. Le mieux serait de prendre une bonne dose
d’opium et de dormir tout le temps. Si vous voulez bien venir chez moi,
vous y trouverez de la musique et de la poésie.
De fait, la poésie semble fort goûtée sur ces rivages désolés. Le
petit-fils du vieux Corse est rédacteur en chef du _Phare_ de l’endroit.
Il me fait lire des sonnets du meilleur poète de Carupano et me demande
ma collaboration. C’est un joli garçon, élégant, très décolleté. Il me
conduit en automobile à travers l’unique rue de la ville. Une longue rue
bordée de maisons à un seul étage, en crépi rose. Sur les portes, des
femmes en mantille et des fleurs dans les cheveux. Les hommes, au
contraire, ont un air brutal et dur, de grosses lèvres, des visages mal
équarris.
Sur ce littoral torride, privé de communications terrestres avec le
reste du pays, quelques Corses ont débarqué un jour, en sabots, ou même
pieds nus. Ils s’y sont incrustés, tenacement, et ces hommes sont
maintenant les maîtres du trafic. L’un d’eux possède une grande partie
du littoral. Tous ont de nombreuses familles. Ils ont vécu dans la
solitude, entourés de nègres et de métis, à plus d’un mois de navigation
de leur terre natale, tout entiers à leur âpre labeur, mettant de côté
sou par sou, peu scrupuleux en ce qui touche les droits de douane ou le
poids des marchandises, avides, bornés, sans autre désir que d’accumuler
de l’or et de la puissance. Ils ont eu à vaincre le climat, l’hostilité
de la population, les rigueurs et les exactions d’un gouvernement peu
délicat sur le respect de l’homme et du citoyen. L’intrigue, les
complots, un machiavélisme subtil et de tous les instants, telle est la
vie dans ces ports du Sud-Atlantique où vivent, isolés du monde,
quelques centaines d’hommes obstinés et cupides. Les Corses ont tenu;
ils tiennent partout. Comme les huîtres qui s’attachent au rocher et se
confondent avec lui, ils se sont rivés à cette terre dont ils ont pris
la couleur et les costumes. Ils sont plus indigènes que les indigènes et
rares sont ceux de leurs enfants qui, à l’âge venu, s’en sont allés
rejoindre les casernes de la métropole. Acheter et vendre! Toute leur
existence tient en ces mots. Pas une spéculation ne leur échappe.
L’usure emplit leurs coffres. Le prêt sur hypothèque tend autour d’eux
un filet qui ramène de l’or, des plantations, des maisons et du bétail.
Le vieux Corse débarqué il y a trente ans, rouge et rugueux comme la
pierre du pays, resté robuste à force de sobriété, économe jusqu’à
l’avarice, dur pour lui et pour les autres, sordide dans sa mise, ennemi
de tout luxe, soutient de son échine puissante l’armature de la maison.
Il sait déjouer toutes les embûches, parer à toutes les perfidies, Dieu
sait s’il s’en trame autour de sa caisse. Il a conservé la maison des
premiers jours, l’humble patio; il vit de rien. Quand il s’écroule il
arrive que l’édifice s’écroule aussi.
Un couple de Corses débarqua, il y a quelques années, à la Martinique.
Ils avaient voyagé pour rien, l’homme lavant la vaisselle, la femme
cachée à bord. Pour descendre à terre sans qu’elle fût aperçue, l’homme
mit sa femme dans une malle vide. Ils parcoururent les Iles à pied, en
colporteurs, vendant des crayons et du papier. Ils refont aujourd’hui
dans une 40 HP les mêmes chemins où jadis ils trimardèrent.
La perspective de coucher à l’hôtel Victoria, dans une chambre en
sous-sol, grillagée de barreaux énormes, me fait écarter tout projet de
séjour. Le soleil tape dur sur les rochers. Et cette bourgade rouge,
poussiéreuse, allongée le long de la mer, sans arbres, sans végétation,
donne une impression d’insécurité et même d’hostilité. Quand nous avons
passé tout à l’heure, dans la rue, un enfant nous a lancé un morceau de
bois qui m’a effleuré le visage. Les hommes devant leurs portes ont
l’air de brutes. On sent dans cette chaleur et cette solitude bourdonner
toute une ruche de cupidité, d’avarice, de haine. Ce noyau humain perdu,
au bord des mers, au pied de ces montagnes abruptes et désolées, semble
enclore en lui toutes les tares de la civilisation et toutes les
férocités des instincts primitifs.
* * * * *
Malgré la proposition que me font mes hôtes d’aller voir «Les Deux
Sergents» ce soir, au cinéma, je file à bord, décidé à ne plus en
descendre. Délices de reprendre la mer. Je m’installe sur la passerelle
de quart, vent debout. La côte décroît, s’efface, avec ses plans
superposés de montagnes voilées de nuages, sauvage, grandiose ennemie.