Mer des Caraïbes! Les vaisseaux de Colomb ont ouvert de leurs étraves
ses flots vierges. Elle a vu les caravelles des conquistadores et les
bricks des négriers; elle a bercé les rêves fabuleux des chercheurs
d’aventures et les rêves cruels des marchands de chair humaine; elle a
balancé sur ses longues vagues glauques les galions des Espagnols,
lestés de l’or du Pérou, et les trois bons navires d’Honfleur, la
«Marie», la «Fleurie» et la «Bonne Aventure», qui mirent à la voile pour
le Brésil en l’an 1541. Elle a vu la naissance, l’apogée et la ruine de
la puissance espagnole, le lustre et le déclin de cet empire sur lequel
le soleil ne se couchait pas; peut-être a-t-elle englouti les derniers
enfants de ces Caraïbes exterminés par les hommes de Charles-Quint et de
Philippe II, dont la mémoire s’enorgueillit du massacre d’une race
entière; elle a vu la course rapide du corsaire sous le vent, les
abordages, l’incendie des navires chargés de richesses, elle a étouffé
le cri suprême des hommes partis vers l’éternel mirage de la Toison
d’or; elle a fait rendre aux pillards les trésors violemment acquis et
leur a fermé la bouche, pour toujours, d’une poignée de sel. Elle est la
grande indifférente, étalée sur les crimes et les héroïsmes engloutis,
sur la destinée misérable des hommes. Les découvertes des voyageurs
illustres, le trafic des plus riches armateurs n’émeuvent pas sa
sérénité. Elle est la mer toujours calme, toujours bleue, traversée
parfois d’un rapide cyclone, terrible dans sa colère, mais bientôt
apaisée et déroulant à l’infini la chevelure de ses vagues.
Qui n’a pas connu l’ivresse de ses nuits ne connaît pas la beauté du
monde! Quel voyageur n’a pas subi le vertige des lames phosphorescentes,
de ce ruissellement d’émeraude, de ces trésors brassés et rebrassés, de
ce gouffre tour à tour lumineux et sombre! Chaque goutte d’eau
éclaboussée de l’hélice étincelle comme une prunelle de serpent. Si je
fixais trop longtemps mes yeux sur ce bouillonnement d’écume bleuâtre,
sur ces moires traversées de frissons et de gonflements, sur cette
lascivité furieuse de l’eau, je ne pouvais plus détacher mes regards et
il me venait une folle envie de me rouler dans cette écume.
Que d’heures j’ai passées ainsi, assis au gaillard d’arrière,
contemplant ce monde muet, la mer creusée de lueurs, ondulant de toute
sa masse fluide amorphe comme une substance de genèse, matrice et
palpitante de la vie, sous un ciel pur, irradié de lune, où l’œil ne
saisit plus ni limites ni profondeur.
Mer des Caraïbes! Nuits tropicales où la Croix du Sud rassemble autour
d’elle un cortège d’astres étincelants, immense paix de la mer où se
recueille la splendeur du monde, où l’on sent la vie universelle
pénétrer en nous et nous dissoudre, nuits tropicales, nirvâna étoilé,
aujourd’hui visions évanouies!
Tant que mes yeux resteront ouverts, ils garderont l’image de ces choses
qui ne passent pas--aussi vite que nous, du moins.