RACES

Où sont-ils, ces rêves généreux de la fusion des races, d’un effort

commun de l’humanité enfin unie par-dessus les mers et les frontières,

d’une participation de toutes les énergies, de tous les enthousiasmes,

de toutes les sèves profondes qui sourdent sous les écorces jaunes,

blanches ou noires? Où sont-ils ces rêves d’antan, les rêves d’un

univers où toutes les puissances se réaliseraient dans l’amour?

Je souris en songeant à mes illusions.

Le livre que je lis--c’est un livre de Wells--ajoute encore à mon

amertume. Je tombe sur cette page:

«J’avais dû faire un séjour à Londres par une chaleur presque

intolérable pour suivre un congrès des races qui m’avait grandement

déçu. Je ne sais pas maintenant pourquoi j’avais été déçu, ni jusqu’à

quel point cette impression n’avait pas été causée par un état de

fatigue générale due au surmenage et à l’étude trop rapide de vastes

problèmes. Mais je sais qu’une sorte de désespoir m’envahit, cependant

qu’assis je regardais les lourdes platitudes des blancs, l’habileté

puérile et calme des Hindous, la rhétorique retentissante et emphatique

des noirs. Je ne distinguais plus aucun des germes des réalisations

splendides qu’il pouvait y avoir chez ces gens-là et je n’apercevais que

trop clairement la vanité, la jalousie, les égoïsmes qui se trouvent si

cruellement mis en lumière par le contraste des déclarations altruistes.

Cela semblait une entreprise si vaine en présence des préjugés, des

vastes intérêts accumulés qui bravent les races! nous n’avions aucun

intérêt commun dans cette conférence, pas une proposition capable de

nous maintenir unis. Et cela ressemblait tellement à des bêlements sur

le flanc d’une colline...»

La Race!... Je considère autour de moi, sous ce ciel de plomb, les

extraordinaires produits du croisement des races blanches, noire et

rouge, les demi-blancs, les demi-nègres, les demi-indiens; le

grouillement de mulâtres et de métis dans cette formidable serre

tropicale, la fermentation de tous ces sangs mêlés, la gamme de ces

peaux, cette faune humaine brassée et rebrassée pendant des siècles,

mâtinée de Caraïbes, d’Espagnols, de nègres africains, d’Hindous, de

Peaux-Rouges. Et je sens alors la forte réalité de ce mot. De tous ces

croisements, depuis le temps où les boucaniers hollandais et espagnols

engrossaient les vierges des Iles, qu’est-il sorti, sinon des

générations bâtardes et frappées de stérilité intellectuelle?

Les hommes d’ici n’ont ni l’énergie européenne, ni le raffinement

oriental, ni la vitalité africaine. Ce ne sont plus de ces grands

enfants doux et cruels, tels les Sénégalais. Ce sont des bâtards, au

sang épuisé par trop de mélanges, aptes à s’assimiler les tares et les

ridicules de notre civilisation, impuissants à réaliser quelque chose de

grand. Danser au son du tam-tam, se parer, cueillir des bananes et des

noix de coco, parler politique, voilà les occupations auxquelles ils

sont particulièrement propres. Les femmes jacassent, se disputent,

ardentes à l’amour et portées à la boisson, plus acharnées que les

hommes aux luttes politiques. Ce sont les Bacchantes du suffrage

universel, toujours prêtes à déchirer un candidat ou à l’anéantir de

caresses. Toute notre idéologie européenne sonne comme un grelot dans

ces cervelles qu’elle emplit d’une rumeur confuse. Mais les instincts

sont violents; les désirs et les haines surchauffés, les mains promptes

aux coups et au poison.

Colonies lointaines, arrière-provinces où vit un si curieux amalgame de

traditions, de sorcellerie et d’école primaire; peuple puéril et

sournois, violent et peureux, hâbleur et discoureur, paresseux et avide;

cités où règnent le mensonge, l’hypocrisie et la délation; villages de

la jungle où l’on rythme sur le tam-tam la Déclaration des droits de

l’homme et du citoyen... Et par-dessus tout cela, la nature tropicale,

inépuisable, farouche, meurtrière.

Et pourtant!

Je me souviens de cette figure de médecin, homme de couleur qui avait

pris ses diplômes en France, s’était distingué comme chirurgien pendant

la guerre, puis était revenu à cette terre lointaine, dont lui-même

disait qu’elle était une «terre de mort». Je me souviens de nos longues

causeries, sous la véranda de l’hôpital, de sa poignée de main

vigoureuse, de ses paroles fortes et amères, de sa clairvoyance et de

son savoir. Je me souviens aussi de sa tristesse, car il souffrait du

mal de son peuple. Cette déchéance cuisait à son orgueil d’homme qui

s’était fait lui-même et pouvait se prétendre l’égal d’un blanc. Oui, je

me souviens de tout cela et ces images sont plus fortes non seulement

que les préjugés, mais même que les réalités décevantes et brutales.

Cette main qui serra la mienne, au moment du départ, je sens encore sa

pression fraternelle.

Le pot au noir · 第 41 / 90 题