Ils sont là, autour de la table, leurs faces sombres montées sur la
blancheur bleutée des cols de celluloïd, sanglés dans des vêtements
étriqués et strictement européens; gênés par leurs bottines et plus
encore par cette éducation primaire, laïque et obligatoire qu’un
gouvernement, ami des lumières, exporte glorieusement dans les plus
lointaines jungles. Beaux parleurs, leurs cervelles éclatent de
formules: ils éructent les clichés, les lieux communs et les phrases
toutes faites, comme des gens gavés de nourritures médiocres. Ils
éprouvent à discourir un inlassable bien-être. Leurs gestes sont
maniérés ou emphatiques; leurs paroles sonores et creuses. On songe aux
conciliabules des perroquets qui jacassent sur les cimes d’un arbre, le
long des fleuves silencieux, au parlement des Bandar-Log dans le
feuillage des manguiers.
Ils portent des noms magnifiques: César, Pompée, Alexandre, Socrate,
voire plaisants: Cupidon. Mais Cicéron est préposé à la voirie et Titus,
gratte-papier.
M. Symphorien revient de France où il a pris ses grades. Le voici
avocat. Issu de mélanges compliqués de races, son teint est fort sombre,
mais il a la chance d’avoir de la moustache. Il porte lorgnon et faux
col, souvent sans cravate. Son bagage est de mots et de dates. S’il
comprend mal l’esprit des lois, il en possède au moins la chronologie.
Il ne cite pas un décret, sans préciser le jour et le mois de sa
promulgation. Son savoir s’étale et se répand avec une ostentation
naïve. Ces nouveaux riches oublient vite qu’ils sont de tout récents
pauvres. M. Symphorien est pédant. Cependant sa langue n’est pas sûre.
Emporté par son élan, il lui arrive de s’écrier «vieillard sénile!» En
revanche, il a pris toutes les intonations de l’orateur européen et
l’imitation serait parfaite, s’il n’avalait pas les «r».
M. Octavian, son vis-à-vis, offre un type plus africain: pommettes
saillantes, nez écrasé, cheveux en mousse brune. Il est violent et
douceâtre, d’une sentimentalité de portière et d’une susceptibilité
pointilleuse. Ses mains sont molles, sans os, avec des ongles roses et
des phalanges blanchâtres. Il fredonne volontiers la romance; le plus
souvent répertoire de Mayol ou de Fragson; parfois des chansons créoles.
De cet homme trapu, carré et vigoureux, sort un filet de voix
languissante qu’amollit encore un zézaiement. Il est fort comme un bœuf
et toujours prêt à faire le coup de poing. Pour un rien, pour un
sourire, pour une plaisanterie mal comprise, un voile gris descend sur
son visage, une mauvaise lueur flambe dans ses yeux. Ses rancunes sont
tenaces et il ne fait pas bon l’avoir comme ennemi. D’un regard jaloux
il couve son épouse, d’un ton moins café que lui, grasse, molle et
morne, très difficile sur la cuisine. Si quelqu’un risque une
gaillardise, elle baisse les yeux, offensée. Hélas! elle ne peut rougir!
Elle porte toujours des guimpes, des manches très longues et des robes
de coutil à carreaux.
Mme Clorinde est enturbannée d’une écharpe rose vif. Son visage luisant
au nez recourbé--où diable l’a-t-elle pris?--s’épanouit de malice. Elle
regarde en dessous, courbée sur son assiette, et minaude volontiers
d’une bouche en cul de poule. Elle ne manque ni d’esprit, ni
d’observation, mais elle arrondit ses phrases, comme un enfant soigne
une page d’écriture.
Dans ce cercle de soleils noirs, encadrant la nappe et les assiettes,
brille une lune pâle. C’est la face poupine et rosée de M. de
Saint-Valery, créole de Bourbon. Il possède un petit nez retroussé, à la
manière d’un point d’interrogation à l’envers, une bouche en accent
circonflexe et une merveilleuse moustache fine, fine et cosmétiquée dont
les pointes s’effilent, symétriquement, vers des yeux d’un bleu
fade,--des yeux saillants, noyés d’alcool. M. de Saint-Valery parle peu,
mange beaucoup et boit davantage, fume sans arrêt et ne s’étend
volontiers que sur le chapitre des fruits et légumes exotiques dont il
préconise l’usage. Il prend du ventre et sa panse déjà notable s’orne
d’une chaîne d’or et de nombreuses breloques. Il est fonctionnaire lui
aussi, quelque part sous les Tropiques. Sa nullité inouïe l’a bien servi
dans sa carrière, non moins que les beaux yeux de sa femme, créole de la
Jamaïque--ces beaux yeux, deux flambeaux qui brûlent encore sur des
ruines. L’oiseau-mouche de jadis s’est mué aujourd’hui en une lourde
volaille. Mais M. de Saint-Valery est né coiffé: il a une fille.