DÉPART

Un temps gris d’octobre et une mer calme, une mer couleur d’ardoise,

tirant plus sur le violet que sur le bleu. Un ciel couvert de nuages

recouvre les bandes d’azur anémié.

Des mots ensoleillés bourdonnent: «West Indies!» Ces mots, il y a deux

jours...

L’estuaire est noyé de brumes épaisses. Vers midi, se lève un soleil

d’automne, glorieux pour un départ. Nous longeons des terres mornes,

mais dorées de lumière. Cependant, il nous faut stopper encore pour

attendre le flux. Pendant la nuit, des coups de sirène nous réveillent.

Le bateau est plein. Il a cette physionomie bien particulière du long

courrier des Tropiques; c’est-à-dire que l’on découvre sur ses planches

des figures d’un exotisme inquiétant et que l’on ne rencontre pas

ailleurs.

Des personnages de marque, comme il convient: un ambassadeur, un ancien

gouverneur des colonies, un évêque colombien, quelques ministres

équatoriaux, et tout un clergé sud-américain.

Des têtes de Macaques moustachus, plastronnés de linge blanc, de

cravates à brillants. L’un d’eux porte une canne casse-tête. Une

négresse de la Guadeloupe, vêtue de toile à raies rouges et blanches,

avec un nœud de même étoffe dans ses cheveux laineux. Des mulâtresses,

l’une en chandail noir et blanc; l’autre avec d’énormes boucles

d’oreilles d’or vierge; toutes deux enfarinés de poudre de riz blanche

sur leurs peaux jaunes.

Une jolie femme svelte, en manteau marron, promène un vieux bull à

museau gris.

Hier soir, alors que nous étions encore en rivière, le paquebot _Asie_

illuminé comme une cathédrale a passé près de nous. Au loin brillaient

les feux verts et blancs de Pauillac. Des phares s’allumaient. Les rives

se découpaient, très noires, sur un ciel encore rougeâtre.

Asie! Je songeais à la mélodie de Ravel, au poème de Klingsor: «Et puis

je reviendrai conter mon aventure aux curieux de rêve!»

Le pot au noir · 第 14 / 90 题