LA VIE ET LES TRAVAUX DE JEAN HUMBERT.[1]

Jean-Pierre-Louis Humbert naquit à Genève le 30 mars 1792. Il trouva

dès le début de la vie, dans la maison paternelle, le double intérêt

qui devait remplir toute sa carrière: l'étude et l'éducation. Il fut

un des plus brillants élèves de l'institution que dirigeait son père,

et la pétulance enjouée de son jeune âge se transformant à propos en

une sorte de vivacité conquérante, il remporta au collége, dans ces

luttes de l'émulation dont il devait plus tard signaler les excès, de

nombreuses couronnes.

[1] On a suivi et mis à contribution, pour la rédaction de cette

Notice, l'article nécrologique publié par Mr le professeur L.

Vaucher, dans le _Journal de Genève_, numéros du 11 et du 12

octobre 1851.

Cependant, ni le désir, ni la possession du triomphe n'éveillaient en

lui l'esprit de jalousie ou celui d'orgueil. Il eut dès son

adolescence, et il conserva toujours la passion du succès; mais une

fois le but atteint, l'ambition faisait place à la modestie, et toute

sa vie Humbert a pris plus de peine pour mettre en relief les succès

d'un condisciple ou d'un ami, que pour faire valoir les siens. Dès le

collége, c'était pour lui une bonne fortune que d'être le premier à

apprendre à ses camarades les prix ou les honneurs qui leur étaient

échus. Cette disposition généreuse, une humeur facile, une gaîté

communicative lui concilièrent de nombreux amis parmi ses compagnons

d'études, en même temps que ses qualités intellectuelles distinguées

lui assuraient dans l'Académie, dont il suivit avec ardeur

l'enseignement littéraire, une place honorable.

Grâce à la variété et à la souplesse de son esprit, Humbert pouvait

mener de front et les travaux qu'exigent les études classiques

supérieures, et les œuvres moins sérieuses que fait éclore le don de

la versification. Il écrivit dans sa jeunesse, et il imprima plus

tard, beaucoup de poésies, mais il se refusa toujours les qualités du

poëte. Il ne voyait dans tous ces essais en vers d'autre avantage que

de varier les styles, enrichir le langage, assouplir les phrases, et

habituer à mieux écrire en prose.

Cependant les facultés remarquables et les dispositions heureuses du

jeune étudiant ne permettaient pas de le retenir dans l'institution de

son père comme simple auxiliaire. Les preuves mêmes qu'il y avait

données de son aptitude pour l'enseignement étaient un motif de plus

de favoriser, par de nouveaux moyens, la culture de son esprit et

l'extension de ses connaissances. Humbert avait en lui l'étoffe d'un

savant. Son goût pour les littératures anciennes et pour les langues

orientales avait pris, au travers de ses autres études, un caractère

toujours plus prononcé, et Genève ne pouvait pas lui offrir sous ce

rapport de suffisantes ressources.

Aussi, après avoir terminé ses cours de théologie, et avoir été

consacré au saint ministère, il prit avec joie la route de l'Allemagne

et vint s'établir à Göttingen, l'une des universités les plus

richement dotées à cette époque d'érudits illustres. Humbert mit à

profit, avec toute l'ardeur et toutes les forces d'une jeunesse pleine

de sève, les sources d'instruction qui lui étaient ouvertes. Une

étonnante capacité de travail lui permettait de suivre tout à la fois

l'étude de l'allemand, les leçons privées et publiques d'orientalistes

fameux, Tychsen et Eichhorn, et l'enseignement supérieur de la

littérature grecque, donné par Dissen et Schulz.

Un tel régime, incessamment suivi pendant plus d'une année, aurait pu

facilement devenir indigeste, mais l'esprit d'Humbert, essentiellement

net et précis, loin de se laisser écraser sous l'entassement des

connaissances, s'appropriait au contraire avec méthode et sagacité,

les richesses que lui versait l'étude. Le séjour de Göttingen, en lui

donnant plus de savoir, en lui fournissant surtout les moyens d'en

acquérir davantage, ouvrit à son intelligence un plus vaste horizon,

et il apprit à concevoir d'un point de vue plus élevé et plus étendu,

les devoirs qu'impose la science à ceux qui veulent la prendre au

sérieux. C'était bien dans cet esprit qu'Humbert entendait se vouer à

la culture des lettres, et il ne voulut rien négliger de ce qui

pouvait l'en rendre digne. Un progrès était pour lui le motif d'un

progrès nouveau.

A l'érudition allemande profonde, subtile, abstruse, il sentit le

besoin de faire succéder, comme complément et contre-poids,

l'érudition française, non moins solide, mais plus claire, plus

élégante, plus simple et plus d'accord à tous égards avec la nature

de son propre esprit. Quittant Göttingen, d'où il emportait de

précieux et durables témoignages d'estime et d'affection, il vint à

Paris, où régnait alors, dans l'enseignement des langues orientales,

celui qu'une admiration incontestée avait fait nommer le _prince des

orientalistes_, le célèbre Sylvestre de Sacy. Humbert devint un de ses

élèves les plus zélés et les plus assidus, et il retira des leçons de

ce maître, aussi remarquable par l'inépuisable fécondité de son

savoir, que par la justesse et la clarté de son intelligence,

d'inappréciables fruits. Sous sa direction, et avec le secours

d'autres orientalistes distingués, Humbert se livra à l'étude des

principales langues sémitiques, sans négliger les travaux de

philologie grecque, pour lesquels il trouvait, dans l'enseignement du

professeur Hase, de précieuses lumières.

Grâce à tant de ressources et à l'infatigable entrain qu'il apportait

au travail, Humbert voyait s'accroître le trésor de connaissances qui

devait lui permettre un jour d'occuper lui-même une place parmi les

hommes d'élite livrés à la culture savante des lettres. Mais s'il

sentait très-vivement le prix du savoir, il ne perdait pas de vue

qu'il y avait pour lui non moins d'importance à compter dans cette

république littéraire des protecteurs et des amis. Il réussit

aisément, par les aimables qualités de son caractère et de son esprit,

à se concilier l'attachement de littérateurs distingués, avec lesquels

il soutint dès lors d'utiles et constantes relations, et au nombre

desquels il suffit de nommer MM. Droz, Nodier, Leclerc, Magnin,

Matter, Burnouf, tous de l'Institut de France.

Le temps qu'Humbert avait passé loin de Genève n'avait donc pas été

perdu. Après une absence de plus de deux années, pendant lesquelles

son esprit, dans toute sa force et toute sa fraîcheur, avait beaucoup

joui et beaucoup profité, il put revenir dans sa ville natale avec le

sentiment qu'il s'était rendu capable de concourir pour sa part au

renom littéraire de son pays. Cette pensée avait toujours été l'un de

ses plus puissants mobiles, et une sorte d'ambition patriotique

s'associa toujours dans ses travaux à ses désirs de réussite.

Désormais fixé dans sa patrie, où de nouvelles affections et de

nouveaux devoirs ouvraient devant lui un heureux avenir, Humbert

voyait une double carrière offerte à son activité, celle de

l'érudition et celle de l'enseignement. L'une et l'autre se

présentaient à lui avec un égal attrait, et il se résolut à les

parcourir du même pas. L'histoire de sa vie n'est que celle de ses

travaux dans ce double champ d'occupation.

Dès son retour, Humbert avait pris la direction de l'institution de

son père, et il y avait fait circuler cette vie et cette animation,

que la sympathie pour la jeunesse et son ardeur naturelle le rendaient

plus qu'un autre capable d'éveiller. On pouvait reconnaître en lui, et

des qualités charmantes, rares chez l'instituteur, et les dons les

plus essentiels de cette profession. A côté de la tâche qu'il

remplissait con amore au milieu des élèves du pensionnat, Humbert

débutait dans la carrière d'auteur par deux productions littéraires de

nature très-différente. L'une était le _Coup d'œil sur les poëtes

élégiaques français, depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours_;

l'autre était l'_Anthologie arabe ou choix de poésies arabes

inédites_.

Ces deux ouvrages, dès longtemps épuisés, parurent presque

simultanément en 1819. Le premier rentre dans un genre de composition

très-cultivé dès lors, l'histoire littéraire; s'il a perdu par cela

même un certain mérite de nouveauté, on y retrouve dans les jugements

critiques cette justesse de goût et cette vigueur de bon sens qui ont

toujours caractérisé les appréciations littéraires de l'auteur.

L'_Anthologie_ était un livre plus important, où le savoir et le

talent d'Humbert se montraient sous un jour très-favorable, et qui lui

assurait parmi les orientalistes une place distinguée. «Ce choix, dit

M. Vaucher, de poésies tantôt véhémentes et passionnées, tantôt molles

et gracieuses, quelquefois morales et sentencieuses, dont plusieurs

étaient inédites, et qui étaient accompagnées d'une traduction

française aussi fidèle que le permettait le génie de la langue, d'une

version latine littérale, et d'un commentaire historique, critique et

philologique, révéla chez J. Humbert non-seulement un savant

orientaliste, mais encore un écrivain élégant et correct, un

littérateur d'un goût délicat, et un bon humaniste.»

Humbert avait alors vingt-sept ans, et tout semblait sourire à ses

vœux. Il se sentait en pleine possession de ses forces, et il livrait

toutes ses voiles au vent. Le travail lui était agréable et facile, la

fatigue lui était inconnue, et il ne reculait devant aucun effort,

quand il s'agissait d'atteindre un but auquel il croyait glorieux

d'arriver. Parmi tous ceux qui pouvaient lui être offerts, nul ne lui

paraissait plus désirable que d'obtenir dans l'enseignement académique

une place qui lui permît de donner un complet essor à ses goûts

littéraires et à son talent pour l'instruction. La chaire de

littérature ancienne, devenue vacante l'année même où il avait publié

ses premiers écrits, réalisait tous les souhaits qu'il pouvait former,

et il ne voulut rien négliger de ce qui pouvait lui en assurer la

possession.

Dans le peu de temps qui lui était accordé pour se préparer aux

épreuves du concours, il se livra sans ménagement à la lecture et à

l'étude plus approfondie des auteurs grecs et latins, afin de paraître

dans la lice avec plus de chance de succès et plus d'éclat. Écoutant

son ardeur plus que les conseils qui lui étaient donnés, il oublia que

l'homme ne peut pas tout ce qu'il veut. Au lieu de trouver dans son

énergie les services qu'il en attendait, il sentit ses forces se

dérober sous lui et l'abandonner, au moment même où quelques efforts

de plus le faisaient arriver au port. Non-seulement il dut renoncer à

ambitionner la chaire qu'il aurait sans doute obtenue, mais à la suite

de tant de labeurs, une fatigue insurmontable allait désormais devenir

l'inséparable compagne de ses travaux.

Humbert accepta sans murmure une épreuve qui, pour lui plus que pour

tout autre, était féconde en amertume mais où il reconnut, dans un

sentiment de pieuse résignation, l'expression de la volonté de Dieu.

Il comprit que, comme les conditions de l'étude n'étaient plus pour

lui les mêmes, il devait changer aussi les dispositions avec

lesquelles il s'y livrait. A toutes les jouissances du travail facile

durent succéder les précautions du travail persévérant. La

persévérance devint en effet dès ce moment la disposition dans

laquelle Humbert chercha une compensation à ce que l'abus de la

facilité lui avait fait perdre. Il regagna par l'intelligent emploi de

cette qualité aussi rare que précieuse, sinon tout ce que le plein et

successif développement de ses belles facultés lui aurait fait

acquérir, du moins un usage de ses talents encore digne d'envie. S'il

a joué un rôle moins complet et moins brillant, il a donné un exemple

plus utile en montrant les services que peuvent rendre la volonté, la

patience et la méthode à ceux qui ont le travail difficile. Depuis

qu'au lieu d'un jeu l'étude était devenue pour lui une lutte, Humbert

a plus travaillé que beaucoup d'hommes qui n'ont jamais connu les

contre-coups de la fatigue.

Après l'intervalle de repos rendu nécessaire pour raffermir sa santé,

il rentra dans la vie active, et son temps fut bientôt rempli par la

fondation d'un pensionnat, et par de nouvelles occupations

académiques. Nommé professeur honoraire de langue arabe, sur la

demande de l'Académie, qui ne voulait pas le perdre tout entier, il

trouva, dans les leçons que cette place l'appelait à donner de loin en

loin, un encouragement à poursuivre ses études orientales, et il eut

la jouissance de voir un assez grand nombre d'élèves profiter de son

enseignement. Aucun plaisir ne pouvait être plus vif pour lui que de

communiquer aux autres la science qu'il possédait. Il était fécond à

imaginer les moyens d'en faciliter l'initiation, et il portait dans

ses leçons cette limpidité de conception qui était un des besoins

dominant de son esprit. Malheureusement pour lui et pour les autres,

les exigences de l'enseignement public ne pouvaient se concilier avec

les ménagements que réclamait sa santé, et il dut par deux fois

refuser la chaire de langue hébraïque, à laquelle il avait été appelé.

Ce fut vers l'éducation privée qu'il dirigea principalement ce qui

lui restait de forces. Il créa pour son compte une nouvelle

Institution, qui a longtemps tenu parmi les établissements de ce genre

qui ont honoré Genève, un rang distingué. C'est là qu'il déploya avec

succès les qualités particulières dont il était doué pour agir sur la

jeunesse. Ferme sans austérité, plein d'aménité sans faiblesse, habile

à discerner les défauts et plus habile à les combattre sans les

heurter, ardent à bien instruire et libre de toute pédanterie, il

cherchait à entretenir parmi ses élèves une sorte d'équilibre qui

prévînt les inconvénients de l'ennui et ceux du relâchement. Tenir les

esprits en haleine, et ramener les caractères au devoir, tel était le

double but et le double effet de sa pédagogie. La reconnaissance pour

les services qu'il a rendus vit encore dans plus d'un souvenir, et un

même sentiment de gratitude doit animer aussi tous ceux qui, sans

recevoir d'Humbert leur éducation générale, ont trouvé dans sa

vivifiante influence l'origine et le stimulant de leurs progrès.

«Non-seulement, dit M. Vaucher, il retrouvait, par les liens de la

reconnaissance et d'une affection réciproque, ses propres élèves, mais

encore ses manières affables attiraient vers lui les jeunes gens

studieux, dont il gagnait bientôt la confiance. Il inspirait aux uns

et aux autres le désir de se distinguer; il les dirigeait dans le

choix de leur carrière; il leur prodiguait les conseils, les secours,

les encouragements; il applaudissait à tous leurs efforts pour

atteindre un but honorable, et jouissait plus qu'eux-mêmes de leurs

premiers succès. Bien des noms dont Genève s'honore déjà ou s'honorera

un jour, se présentent à mon esprit pour justifier mon témoignage, et

combien d'hommes estimables à tous égards conservent un précieux

souvenir de leur aimable et digne instituteur!»

C'est ainsi qu'en exerçant sur les individus une action salutaire,

Humbert, dans sa sphère privée, travaillait cependant au bien de la

chose publique. Il chercha à la servir encore d'une manière plus

générale en appelant l'attention sur les _Moyens de perfectionner les

études littéraires à Genève_. C'était le titre de deux opuscules

publiés en 1821, dans lesquels il signalait les lacunes que présentait

l'enseignement, soit au collége, soit à l'Académie, et indiquait en

même temps par quelles réformes on pouvait y porter remède. «Ces

écrits, dit M. Vaucher, bien bon juge en cette matière, ces écrits, où

se trouvaient les germes de la plupart des réformes qui furent

introduites plus tard, qui étaient évidemment dictés par l'amour du

pays, et où l'on ne pouvait guère blâmer qu'un excès de franchise,

soulevèrent contre leur auteur une véritable tempête, et provoquèrent

des réponses qui ne se recommandaient ni par leur urbanité ni par leur

modération. Mais le temps fit son œuvre, et on finit par rendre

hommage aux intentions et aux lumières du jeune professeur.»

Comme tous ceux qui tiennent plus de compte des intérêts de tout le

monde que des susceptibilités de quelques personnes, Humbert avait

oublié qu'il est difficile de critiquer des institutions sans blesser

des individus. Mais l'expérience une fois faite, il n'en conçut ni

trouble, ni irritation, et poursuivant l'œuvre de réforme qu'il avait

commencée, il publia en 1827 un _Plan d'améliorations pour le collége

de Genève_, dans lequel, mieux éclairé, il ne craignait pas de

sacrifier quelques-unes des idées émises dans ses précédents écrits.

Cet ouvrage avait pour but principal de faire ressortir la nécessité

de concentrer plutôt que d'étendre le champ de l'enseignement, et la

convenance de séparer les parties de l'instruction qui varient selon

la diversité des professions futures. S'il insistait en même temps sur

le développement d'objets d'études trop négligés, il signalait

nettement les dangers, dans l'instruction secondaire, de l'intolérance

didactique. Une judicieuse critique du principe de l'émulation, comme

exclusif mobile du progrès, ne formait pas la moins intéressante

partie des idées émises par l'auteur. Une portion de ses bons conseils

ont été suivis dès lors, mais dès lors aussi l'entassement indigeste

des sujets d'enseignement a porté tous les mauvais fruits qu'on en

pouvait attendre.

Humbert trouva dans le _Journal de Genève_, dont il fut l'un des

fondateurs, un organe propre à populariser et à défendre ses idées sur

l'éducation publique, et il y traita plusieurs questions relatives à

l'organisation de l'enseignement. En 1835, il fit paraître sur les

mêmes sujets une brochure intitulée: _De l'enseignement libre dans

l'Académie de Genève_, où il montrait les avantages de la concurrence

dans l'instruction supérieure, et dont l'idée principale fut réalisée

plus tard par le droit accordé aux docteurs des diverses Facultés, de

prendre part à l'enseignement académique. Ceux qui ont connu Humbert

savent que l'amour désintéressé, mais très-vif, qu'il portait aux

bonnes études, et l'ardent désir de conserver à sa patrie, dans toutes

les branches de l'instruction publique, une honorable prééminence,

étaient les véritables et constants mobiles de ses tentatives de

reforme.

Particulièrement frappé, et non sans raison, de l'insuffisance de

l'enseignement de la littérature et de la langue française dans les

établissements publics, il avait dès l'origine appelé très-fortement

l'attention sur cette grave lacune. Il s'efforça d'en faire sentir

tout l'inconvénient, et il chercha à en faire découvrir le remède,

soit en offrant un prix pour le meilleur mémoire sur les causes qui

retardent à Genève l'étude de la littérature, soit en invitant le

professeur Monnard à venir de Lausanne donner des leçons publiques de

littérature française, soit en suggérant l'idée, réalisée dès lors,

d'encouragements spéciaux pour des concours de composition française,

soit en exposant lui-même dans un cours à l'Académie, ses vues sur

l'étude du style. Aussi doit-on attribuer aux efforts d'Humbert une

bonne part d'influence dans les progrès qu'ont fait parmi nous depuis

trente ans les connaissances littéraires et l'art d'écrire.

Il avait lui-même un sentiment si vif des difficultés attachées à la

pratique du style français, que cette crainte l'empêcha, plus que

toute autre cause, de mettre par écrit les idées nombreuses et variées

que son esprit toujours actif savait concevoir sans vouloir les fixer.

Lorsqu'il se décidait à prendre occasionnellement la plume, comme dans

son _Discours sur l'utilité de la langue arabe_, dans divers articles

destinés à la _Bibliothèque Universelle de Genève_ et à la _Revue

encyclopédique_, dans des notices biographiques écrites pour la grande

_Biographie_ de Michaud, dans les colonnes du _Journal de Genève_, il

apportait toujours un soin scrupuleux à la rédaction de sa pensée. Son

style précis, élégant et ferme perdait en couleur ce qu'il gagnait en

pureté. Quoique des études approfondies sur les grands écrivains

français lui eussent appris avec quelle liberté ces maîtres en ont usé

avec la langue, il s'interdisait par un scrupule souvent excessif les

moindres licences littéraires. Très-disposé à les admirer quand,

devenues des beautés, elles trouvent dans ce caractère leur

justification, il ne se laissait point aveugler, sur les violences

faites à la langue, par la célébrité de celui qui en était l'auteur.

Il a jugé de ce point de vue, sans engouement comme sans hostilité, le

style tragique de Voltaire dans _Mahomet_ et dans _Alzire_. Les

commentaires, qu'il a imprimés et publiés en partie sur ces deux

pièces, montrent comment il comprenait l'application de la critique

philologique aux chefs-d'œuvre de la littérature française. Si l'on

peut contester la justesse de quelques-unes de ses remarques, il est

incontestable que la méthode et la plupart des jugements du

commentateur sont de nature à éveiller l'attention du lecteur, à

piquer sa curiosité et à suggérer de très-utiles réflexions sur

l'emploi et les mystères de notre langue. Humbert avait préparé des

annotations du même genre sur d'autres tragédies de Voltaire, et il

laisse à moitié rédigée une _Anthologie lyrique_, ou commentaire sur

les meilleurs poëtes lyriques français, dans lequel il soumet leurs

vers à une analyse littéraire et grammaticale. Il avait également

recueilli, mais incomplétement coordonné, d'abondants matériaux qu'il

comptait employer à composer un _Guide grammatical_ de la langue

française et un _Nouveau traité des tropes_. Malheureusement,

l'obligation qui lui était imposée de travailler d'une manière

entrecoupée, et la fatigue qui, d'année en année, lui rendait toute

occupation intellectuelle plus difficile, ne laissaient guère espérer

qu'il pût jamais se livrer à l'exécution définitive des plans dont il

se plaisait à former le projet et à réunir les matériaux.

Il est particulièrement regrettable qu'il ne lui ait pas été permis de

donner suite à celle de ces entreprises qui était la plus avancée et

la plus importante. «Il avait conçu, dit Mr Vaucher, le plan d'un

dictionnaire de la langue française, dont les mots devaient être

puisés uniquement dans les auteurs classiques du dix-septième et du

dix-huitième siècle, et qui devait offrir des exemples authentiques de

toutes les locutions, tournures, constructions, idiotismes, employés

par ces auteurs. Pour l'exécution de ces vastes et utiles projets, il

avait lu, la plume à la main, ou fait lire, à ses frais, par des

collaborateurs intelligents, tous ces écrivains, et il avait recueilli

de la sorte une masse considérable de matériaux, dont il avait déjà

fait le triage, et qu'il avait disposés dans l'ordre alphabétique. Le

travail sur la lettre A fut communiqué en 1847 à la Commission de

l'Académie française chargée de la composition du Dictionnaire

historique, qui s'empressa d'en faire prendre copie.»

Humbert voulait publier, sous le titre de: _Lexique des gens de

lettres_, ce grand répertoire dont l'intérêt, pour tous ceux qui

s'occupent d'étudier la littérature française ou l'art d'écrire, est

assez évident, et qui aurait certainement contribué à accroître encore

la réputation de son auteur. Heureusement, Humbert a pris les mesures

nécessaires pour que de si utiles matériaux ne soient pas perdus pour

la science, et déjà il en avait donné connaissance à un savant

philologue, Mr Littré, de l'Institut de France, qui en a fait usage

pour un ouvrage du même genre encore inédit.

Tous ces travaux de philologie française, qui occupèrent Humbert la

plus grande partie de sa vie, ne l'avaient cependant pas empêché de

poursuivre et de perfectionner ses études sur la langue arabe, qui

déjà lui avaient valu une chaire à l'Académie de Genève, et sur

lesquelles il fondait l'espoir d'acquérir au dehors de nouvelles et

légitimes distinctions. Fidèle, dans la culture de cette langue, à la

tendance générale de son esprit et de ses travaux, ce ne fut point

vers les hauteurs et les arcanes de l'érudition qu'il dirigea ses pas.

Il crût rendre à l'étude de cet idiome difficile un plus réel service,

en offrant à ceux qui désirent s'y livrer, les secours les mieux faits

pour les guider dans cette tâche ardue. C'est dans ce but qu'il publia

en 1834 sa _Chrestomathia arabica facilior_, ou recueil de morceaux

choisis, dont l'ensemble présente la succession habilement graduée des

difficultés philologiques que soulève la première étude de la langue

arabe.

Le mérite spécial de cet ouvrage fut apprécié par les juges

compétents, auxquels l'_Anthologie_ avait déjà fait connaître, sous

d'autres rapports, le savoir étendu de l'auteur, et ces deux

publications savantes devinrent les principaux titres qui valurent à

Humbert, en 1835, la place de correspondant de l'Institut de France,

Académie des Inscriptions et Belles-lettres. Ce suffrage, accordé à

ses travaux par l'une des plus illustres compagnies de l'Europe

lettrée, était pour lui la plus précieuse des récompenses, et il

trouvait de nouveaux motifs de légitime satisfaction dans les

distinctions du même genre que lui octroyèrent aussi la Société

asiatique de la Grande-Bretagne et l'Académie royale de Turin.

Stimulé par de tels encouragements, il voulut y répondre en

persévérant dans les travaux qui les lui avaient mérités. Il publia,

en 1838, un nouveau recueil de morceaux arabes inédits (_Arabica

Analecta inedita_), destinés à faciliter aux commençants l'étude de

cette littérature. «Il mit à contribution, pour composer ce livre, les

manuscrits arabes de la Bibliothèque publique de Genève, manuscrits

qu'il avait, pour la plupart, rassemblés lui-même à Paris, plus de

vingt ans auparavant, et qui étaient dus en partie à sa générosité, en

partie à celle du savant et respectable Favre-Bertrand». La même année

il fit paraître un _Guide de la conversation arabe_, dans lequel il

put mettre en usage la connaissance spéciale qu'il avait acquise des

divers dialectes de l'arabe vulgaire par les leçons de maîtres

originaires de Syrie et d'Afrique. Un autre ouvrage, élaboré avec les

mêmes secours, mais demeuré inédit, quoique entièrement rédigé, est un

_Recueil de dialogues arabes_, dont la publication serait aussi

désirable que celle du _Dictionarium arabico-latinum_, également prêt

pour l'impression, et qui forme le complément de tous les livres

publiés par l'auteur pour l'étude de cette langue.

Il semble que tant de travaux divers ont dû suffire à employer tout ce

qu'Humbert avait conservé de forces et d'activité. Il n'en est

cependant pas ainsi. Sans parler des soins qu'il donna à la double

édition du _Cours de littérature grecque moderne_ de Rizo, dont il

avait rédigé la préface; de la part qu'il prit avec MM. les

professeurs R. Töpffer et L. Vaucher à une publication de classiques

grecs trop tôt suspendue, et de sa coopération au _Glossaire genevois_

de Mr Gaudy,--il nous reste à signaler encore trois ouvrages, pour

la composition desquels il sut trouver du temps, et dont le dernier,

qu'il ne voit pas paraître, atteste tristement que pour cesser de

travailler, Humbert devait cesser de vivre.

Dès 1830, il avait publié un _Manuel chronologique_, et dès 1834 une

_Mythologie élémentaire_, qui, plus d'une fois réimprimés, ont reçu de

leur auteur, toujours avide d'améliorations, de constants

perfectionnements. Le second de ces ouvrages, couronné par la Société

des Méthodes de Paris, doit être regardé comme un des meilleurs livres

élémentaires pour l'étude de la mythologie classique. Écrit avec une

élégante simplicité, et renfermant un choix heureux des détails les

plus caractéristiques, il a le mérite (trop dédaigné par la plupart

des écrits de ce genre) d'avoir fidèlement saisi le précepte, _Maxima

debetur pucro reverentia_, et d'avoir su traverser tout le libertinage

mythologique sans en retenir aucune trace.

* * * * *

C'était en publiant, il y a quatre ans, la troisième édition de cette

mythologie, qu'Humbert, dans sa préface, exprimait le sentiment d'une

sorte de lassitude, dont il éprouvait souvent les atteintes, mais dont

il finissait par repousser toujours la tentation, faut-il dire, ou

l'importunité. «Il vient un âge, écrivait-il, où la vie littéraire

paraît dans son vrai jour; on regrette d'avoir trop vite imprimé et

trop imprimé, d'avoir compromis, souvent en pure perte, sa

tranquillité et ses forces, et l'on ne demande plus au ciel, comme le

nautonnier d'Horace, que de goûter enfin, après cette vaine

agitation, un calme véritable, un calme bienfaisant et réparateur.»

Mais Humbert ne pouvait acheter le calme au prix de l'inaction, et il

remettait bien vite sa barque à flot. Cependant, à mesure que l'âge

retranchait quelque chose à ses forces, il lui fallait, pour conserver

le privilége du travail, se résigner à sacrifier bien des jouissances

qu'il ne pouvait plus goûter sans s'épuiser. Une lecture suivie, une

conversation prolongée, des visites faites ou reçues le condamnaient

ensuite à une sorte d'impuissance qu'il évitait à tout prix. De là,

dans ses dernières années, une vie de retraite, de ménagements,

presque de sauvagerie, peu d'accord avec son caractère, mais rendue

nécessaire par sa santé chancelante.

C'est dans les moments d'occupation, disputés à la fatigue, qu'il

travaillait à ce _Nouveau Glossaire genevois_, dont il avait de longue

main recueilli les matériaux, et dont la composition morcelée se

conciliait mieux avec l'intermittence de ses forces. Ce livre, qui

achèvera de populariser à Genève le nom d'Humbert, a été l'objet de

ses derniers efforts et de son dernier intérêt. Il mettait une sorte

d'entrain juvénile à l'enrichir, et, si l'on peut dire, à l'égayer, en

y accumulant tous les traits caractéristiques de notre idiome

national. Le portrait est amusant, on le trouvera peut-être trop

chargé; mais il faut moins en accuser l'auteur que son cadre. Tout le

monde, à Genève, parle un peu comme le Nouveau Glossaire, personne ne

parle exclusivement le langage qui y est renfermé, et si l'on voulait

prendre la phraséologie de ce répertoire pour le type de la langue

usuelle des Genevois, on le transformerait, contre l'intention de son

auteur, en une caricature. La portée utile et pratique de l'ouvrage

lui aura bientôt assigné son vrai caractère et lui fera remplir sa

véritable destination.

Humbert, tout en cherchant, dans la rédaction de ce dernier travail,

une tâche qui l'occupât sans l'écraser, sentait cependant qu'elle

pourrait bien dépasser la mesure des jours qui lui étaient comptés, et

il répétait souvent: «Je ne finirai pas mon livre, mon livre me

finira.» Ses pressentiments étaient justes, et comme il les éprouvait

sans trouble, il les a vus se réaliser sans effroi. A la fin d'une de

ces journées passées, comme toutes les autres, dans la paix du foyer

domestique, les distractions de la promenade et de l'étude, la

révision des pages de son Glossaire, et toute la tranquillité

habituelle d'une vie sagement réglée, il a subitement ressenti les

symptômes du mal suprême et il ne s'y est pas mépris.

Autour du lit, où il croyait trouver le sommeil et où il rencontrait

la mort, il n'a voulu que les siens, et repoussant les secours qui

peuvent prolonger la vie, il n'a songé qu'à la quitter en paix. Une

âme pieuse, un cœur droit, un esprit humblement attaché aux vérités

de la foi l'avaient disposé dès longtemps à ce détachement chrétien.

Les lignes suivantes, expression secrète de ses sentiments intimes,

disent assez dans leur simplicité quelle était à cet égard la

direction de ses pensées: «J'ai une foi implicite et complète à

l'Évangile. Je crois à la rédemption par le sacrifice de mon Sauveur,

et cette foi est le rocher où je ne cesse de reposer mon cœur. Je

prie non pas seulement au moment de finir ma journée, mais à toutes

les heures du jour. Durant toutes mes promenades, je ne m'occupe que

de choses sérieuses et surtout des bienfaits de la Providence, de

cette Providence à laquelle je rapporte tout, et dont la pensée

consolante et douce est le seul baume au mal qui m'a frappé.

Providence, Rédemption: voilà en deux mots, la source de ma

tranquillité dans ce monde et de mon espoir le plus cher.»

C'est sur ce fond de piété solide qu'Humbert avait assis sa vie; c'est

ainsi qu'il avait appris à surmonter bien des occasions d'amertume et

de découragement. C'est là qu'il avait puisé cette égalité d'humeur,

cette sérénité de caractère, cette bienveillance inaltérable dont il

faisait jouir tous ceux qui l'approchaient. Peu prodigue de paroles

dans l'expression de ses sentiments, il les mettait en pratique plus

qu'il ne les proclamait, et sans protester beaucoup ni de son

dévouement, ni de son désir de rendre service, nul ne se montra plus

que lui serviable et dévoué. Il n'aspirait à rien qui dépassât ce

qu'il pouvait légitimement atteindre; il fut simple dans ses goûts,

facile et naïf dans ses rapports avec les hommes, ardemment attaché à

son pays, fidèle au devoir, à l'amitié, à l'étude, à tout ce qui rend

l'existence honorée et la mémoire respectable. Il a bien rempli sa

tâche.

Puisse son souvenir rester entouré des regrets de ses amis, de

l'estime des gens de bien, et des respects de la jeunesse! Ce triple

cortége renferme tout ce qui lui paraissait à lui-même le plus digne,

en ce monde, d'affection, d'hommages et d'intérêt.

Nouveau Glossaire Genevois, tome 1/2 · 第 19 / 74 题