Jean-Pierre-Louis Humbert naquit à Genève le 30 mars 1792. Il trouva
dès le début de la vie, dans la maison paternelle, le double intérêt
qui devait remplir toute sa carrière: l'étude et l'éducation. Il fut
un des plus brillants élèves de l'institution que dirigeait son père,
et la pétulance enjouée de son jeune âge se transformant à propos en
une sorte de vivacité conquérante, il remporta au collége, dans ces
luttes de l'émulation dont il devait plus tard signaler les excès, de
nombreuses couronnes.
[1] On a suivi et mis à contribution, pour la rédaction de cette
Notice, l'article nécrologique publié par Mr le professeur L.
Vaucher, dans le _Journal de Genève_, numéros du 11 et du 12
octobre 1851.
Cependant, ni le désir, ni la possession du triomphe n'éveillaient en
lui l'esprit de jalousie ou celui d'orgueil. Il eut dès son
adolescence, et il conserva toujours la passion du succès; mais une
fois le but atteint, l'ambition faisait place à la modestie, et toute
sa vie Humbert a pris plus de peine pour mettre en relief les succès
d'un condisciple ou d'un ami, que pour faire valoir les siens. Dès le
collége, c'était pour lui une bonne fortune que d'être le premier à
apprendre à ses camarades les prix ou les honneurs qui leur étaient
échus. Cette disposition généreuse, une humeur facile, une gaîté
communicative lui concilièrent de nombreux amis parmi ses compagnons
d'études, en même temps que ses qualités intellectuelles distinguées
lui assuraient dans l'Académie, dont il suivit avec ardeur
l'enseignement littéraire, une place honorable.
Grâce à la variété et à la souplesse de son esprit, Humbert pouvait
mener de front et les travaux qu'exigent les études classiques
supérieures, et les œuvres moins sérieuses que fait éclore le don de
la versification. Il écrivit dans sa jeunesse, et il imprima plus
tard, beaucoup de poésies, mais il se refusa toujours les qualités du
poëte. Il ne voyait dans tous ces essais en vers d'autre avantage que
de varier les styles, enrichir le langage, assouplir les phrases, et
habituer à mieux écrire en prose.
Cependant les facultés remarquables et les dispositions heureuses du
jeune étudiant ne permettaient pas de le retenir dans l'institution de
son père comme simple auxiliaire. Les preuves mêmes qu'il y avait
données de son aptitude pour l'enseignement étaient un motif de plus
de favoriser, par de nouveaux moyens, la culture de son esprit et
l'extension de ses connaissances. Humbert avait en lui l'étoffe d'un
savant. Son goût pour les littératures anciennes et pour les langues
orientales avait pris, au travers de ses autres études, un caractère
toujours plus prononcé, et Genève ne pouvait pas lui offrir sous ce
rapport de suffisantes ressources.
Aussi, après avoir terminé ses cours de théologie, et avoir été
consacré au saint ministère, il prit avec joie la route de l'Allemagne
et vint s'établir à Göttingen, l'une des universités les plus
richement dotées à cette époque d'érudits illustres. Humbert mit à
profit, avec toute l'ardeur et toutes les forces d'une jeunesse pleine
de sève, les sources d'instruction qui lui étaient ouvertes. Une
étonnante capacité de travail lui permettait de suivre tout à la fois
l'étude de l'allemand, les leçons privées et publiques d'orientalistes
fameux, Tychsen et Eichhorn, et l'enseignement supérieur de la
littérature grecque, donné par Dissen et Schulz.
Un tel régime, incessamment suivi pendant plus d'une année, aurait pu
facilement devenir indigeste, mais l'esprit d'Humbert, essentiellement
net et précis, loin de se laisser écraser sous l'entassement des
connaissances, s'appropriait au contraire avec méthode et sagacité,
les richesses que lui versait l'étude. Le séjour de Göttingen, en lui
donnant plus de savoir, en lui fournissant surtout les moyens d'en
acquérir davantage, ouvrit à son intelligence un plus vaste horizon,
et il apprit à concevoir d'un point de vue plus élevé et plus étendu,
les devoirs qu'impose la science à ceux qui veulent la prendre au
sérieux. C'était bien dans cet esprit qu'Humbert entendait se vouer à
la culture des lettres, et il ne voulut rien négliger de ce qui
pouvait l'en rendre digne. Un progrès était pour lui le motif d'un
progrès nouveau.
A l'érudition allemande profonde, subtile, abstruse, il sentit le
besoin de faire succéder, comme complément et contre-poids,
l'érudition française, non moins solide, mais plus claire, plus
élégante, plus simple et plus d'accord à tous égards avec la nature
de son propre esprit. Quittant Göttingen, d'où il emportait de
précieux et durables témoignages d'estime et d'affection, il vint à
Paris, où régnait alors, dans l'enseignement des langues orientales,
celui qu'une admiration incontestée avait fait nommer le _prince des
orientalistes_, le célèbre Sylvestre de Sacy. Humbert devint un de ses
élèves les plus zélés et les plus assidus, et il retira des leçons de
ce maître, aussi remarquable par l'inépuisable fécondité de son
savoir, que par la justesse et la clarté de son intelligence,
d'inappréciables fruits. Sous sa direction, et avec le secours
d'autres orientalistes distingués, Humbert se livra à l'étude des
principales langues sémitiques, sans négliger les travaux de
philologie grecque, pour lesquels il trouvait, dans l'enseignement du
professeur Hase, de précieuses lumières.
Grâce à tant de ressources et à l'infatigable entrain qu'il apportait
au travail, Humbert voyait s'accroître le trésor de connaissances qui
devait lui permettre un jour d'occuper lui-même une place parmi les
hommes d'élite livrés à la culture savante des lettres. Mais s'il
sentait très-vivement le prix du savoir, il ne perdait pas de vue
qu'il y avait pour lui non moins d'importance à compter dans cette
république littéraire des protecteurs et des amis. Il réussit
aisément, par les aimables qualités de son caractère et de son esprit,
à se concilier l'attachement de littérateurs distingués, avec lesquels
il soutint dès lors d'utiles et constantes relations, et au nombre
desquels il suffit de nommer MM. Droz, Nodier, Leclerc, Magnin,
Matter, Burnouf, tous de l'Institut de France.
Le temps qu'Humbert avait passé loin de Genève n'avait donc pas été
perdu. Après une absence de plus de deux années, pendant lesquelles
son esprit, dans toute sa force et toute sa fraîcheur, avait beaucoup
joui et beaucoup profité, il put revenir dans sa ville natale avec le
sentiment qu'il s'était rendu capable de concourir pour sa part au
renom littéraire de son pays. Cette pensée avait toujours été l'un de
ses plus puissants mobiles, et une sorte d'ambition patriotique
s'associa toujours dans ses travaux à ses désirs de réussite.
Désormais fixé dans sa patrie, où de nouvelles affections et de
nouveaux devoirs ouvraient devant lui un heureux avenir, Humbert
voyait une double carrière offerte à son activité, celle de
l'érudition et celle de l'enseignement. L'une et l'autre se
présentaient à lui avec un égal attrait, et il se résolut à les
parcourir du même pas. L'histoire de sa vie n'est que celle de ses
travaux dans ce double champ d'occupation.
Dès son retour, Humbert avait pris la direction de l'institution de
son père, et il y avait fait circuler cette vie et cette animation,
que la sympathie pour la jeunesse et son ardeur naturelle le rendaient
plus qu'un autre capable d'éveiller. On pouvait reconnaître en lui, et
des qualités charmantes, rares chez l'instituteur, et les dons les
plus essentiels de cette profession. A côté de la tâche qu'il
remplissait con amore au milieu des élèves du pensionnat, Humbert
débutait dans la carrière d'auteur par deux productions littéraires de
nature très-différente. L'une était le _Coup d'œil sur les poëtes
élégiaques français, depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours_;
l'autre était l'_Anthologie arabe ou choix de poésies arabes
inédites_.
Ces deux ouvrages, dès longtemps épuisés, parurent presque
simultanément en 1819. Le premier rentre dans un genre de composition
très-cultivé dès lors, l'histoire littéraire; s'il a perdu par cela
même un certain mérite de nouveauté, on y retrouve dans les jugements
critiques cette justesse de goût et cette vigueur de bon sens qui ont
toujours caractérisé les appréciations littéraires de l'auteur.
L'_Anthologie_ était un livre plus important, où le savoir et le
talent d'Humbert se montraient sous un jour très-favorable, et qui lui
assurait parmi les orientalistes une place distinguée. «Ce choix, dit
M. Vaucher, de poésies tantôt véhémentes et passionnées, tantôt molles
et gracieuses, quelquefois morales et sentencieuses, dont plusieurs
étaient inédites, et qui étaient accompagnées d'une traduction
française aussi fidèle que le permettait le génie de la langue, d'une
version latine littérale, et d'un commentaire historique, critique et
philologique, révéla chez J. Humbert non-seulement un savant
orientaliste, mais encore un écrivain élégant et correct, un
littérateur d'un goût délicat, et un bon humaniste.»
Humbert avait alors vingt-sept ans, et tout semblait sourire à ses
vœux. Il se sentait en pleine possession de ses forces, et il livrait
toutes ses voiles au vent. Le travail lui était agréable et facile, la
fatigue lui était inconnue, et il ne reculait devant aucun effort,
quand il s'agissait d'atteindre un but auquel il croyait glorieux
d'arriver. Parmi tous ceux qui pouvaient lui être offerts, nul ne lui
paraissait plus désirable que d'obtenir dans l'enseignement académique
une place qui lui permît de donner un complet essor à ses goûts
littéraires et à son talent pour l'instruction. La chaire de
littérature ancienne, devenue vacante l'année même où il avait publié
ses premiers écrits, réalisait tous les souhaits qu'il pouvait former,
et il ne voulut rien négliger de ce qui pouvait lui en assurer la
possession.
Dans le peu de temps qui lui était accordé pour se préparer aux
épreuves du concours, il se livra sans ménagement à la lecture et à
l'étude plus approfondie des auteurs grecs et latins, afin de paraître
dans la lice avec plus de chance de succès et plus d'éclat. Écoutant
son ardeur plus que les conseils qui lui étaient donnés, il oublia que
l'homme ne peut pas tout ce qu'il veut. Au lieu de trouver dans son
énergie les services qu'il en attendait, il sentit ses forces se
dérober sous lui et l'abandonner, au moment même où quelques efforts
de plus le faisaient arriver au port. Non-seulement il dut renoncer à
ambitionner la chaire qu'il aurait sans doute obtenue, mais à la suite
de tant de labeurs, une fatigue insurmontable allait désormais devenir
l'inséparable compagne de ses travaux.
Humbert accepta sans murmure une épreuve qui, pour lui plus que pour
tout autre, était féconde en amertume mais où il reconnut, dans un
sentiment de pieuse résignation, l'expression de la volonté de Dieu.
Il comprit que, comme les conditions de l'étude n'étaient plus pour
lui les mêmes, il devait changer aussi les dispositions avec
lesquelles il s'y livrait. A toutes les jouissances du travail facile
durent succéder les précautions du travail persévérant. La
persévérance devint en effet dès ce moment la disposition dans
laquelle Humbert chercha une compensation à ce que l'abus de la
facilité lui avait fait perdre. Il regagna par l'intelligent emploi de
cette qualité aussi rare que précieuse, sinon tout ce que le plein et
successif développement de ses belles facultés lui aurait fait
acquérir, du moins un usage de ses talents encore digne d'envie. S'il
a joué un rôle moins complet et moins brillant, il a donné un exemple
plus utile en montrant les services que peuvent rendre la volonté, la
patience et la méthode à ceux qui ont le travail difficile. Depuis
qu'au lieu d'un jeu l'étude était devenue pour lui une lutte, Humbert
a plus travaillé que beaucoup d'hommes qui n'ont jamais connu les
contre-coups de la fatigue.
Après l'intervalle de repos rendu nécessaire pour raffermir sa santé,
il rentra dans la vie active, et son temps fut bientôt rempli par la
fondation d'un pensionnat, et par de nouvelles occupations
académiques. Nommé professeur honoraire de langue arabe, sur la
demande de l'Académie, qui ne voulait pas le perdre tout entier, il
trouva, dans les leçons que cette place l'appelait à donner de loin en
loin, un encouragement à poursuivre ses études orientales, et il eut
la jouissance de voir un assez grand nombre d'élèves profiter de son
enseignement. Aucun plaisir ne pouvait être plus vif pour lui que de
communiquer aux autres la science qu'il possédait. Il était fécond à
imaginer les moyens d'en faciliter l'initiation, et il portait dans
ses leçons cette limpidité de conception qui était un des besoins
dominant de son esprit. Malheureusement pour lui et pour les autres,
les exigences de l'enseignement public ne pouvaient se concilier avec
les ménagements que réclamait sa santé, et il dut par deux fois
refuser la chaire de langue hébraïque, à laquelle il avait été appelé.
Ce fut vers l'éducation privée qu'il dirigea principalement ce qui
lui restait de forces. Il créa pour son compte une nouvelle
Institution, qui a longtemps tenu parmi les établissements de ce genre
qui ont honoré Genève, un rang distingué. C'est là qu'il déploya avec
succès les qualités particulières dont il était doué pour agir sur la
jeunesse. Ferme sans austérité, plein d'aménité sans faiblesse, habile
à discerner les défauts et plus habile à les combattre sans les
heurter, ardent à bien instruire et libre de toute pédanterie, il
cherchait à entretenir parmi ses élèves une sorte d'équilibre qui
prévînt les inconvénients de l'ennui et ceux du relâchement. Tenir les
esprits en haleine, et ramener les caractères au devoir, tel était le
double but et le double effet de sa pédagogie. La reconnaissance pour
les services qu'il a rendus vit encore dans plus d'un souvenir, et un
même sentiment de gratitude doit animer aussi tous ceux qui, sans
recevoir d'Humbert leur éducation générale, ont trouvé dans sa
vivifiante influence l'origine et le stimulant de leurs progrès.
«Non-seulement, dit M. Vaucher, il retrouvait, par les liens de la
reconnaissance et d'une affection réciproque, ses propres élèves, mais
encore ses manières affables attiraient vers lui les jeunes gens
studieux, dont il gagnait bientôt la confiance. Il inspirait aux uns
et aux autres le désir de se distinguer; il les dirigeait dans le
choix de leur carrière; il leur prodiguait les conseils, les secours,
les encouragements; il applaudissait à tous leurs efforts pour
atteindre un but honorable, et jouissait plus qu'eux-mêmes de leurs
premiers succès. Bien des noms dont Genève s'honore déjà ou s'honorera
un jour, se présentent à mon esprit pour justifier mon témoignage, et
combien d'hommes estimables à tous égards conservent un précieux
souvenir de leur aimable et digne instituteur!»
C'est ainsi qu'en exerçant sur les individus une action salutaire,
Humbert, dans sa sphère privée, travaillait cependant au bien de la
chose publique. Il chercha à la servir encore d'une manière plus
générale en appelant l'attention sur les _Moyens de perfectionner les
études littéraires à Genève_. C'était le titre de deux opuscules
publiés en 1821, dans lesquels il signalait les lacunes que présentait
l'enseignement, soit au collége, soit à l'Académie, et indiquait en
même temps par quelles réformes on pouvait y porter remède. «Ces
écrits, dit M. Vaucher, bien bon juge en cette matière, ces écrits, où
se trouvaient les germes de la plupart des réformes qui furent
introduites plus tard, qui étaient évidemment dictés par l'amour du
pays, et où l'on ne pouvait guère blâmer qu'un excès de franchise,
soulevèrent contre leur auteur une véritable tempête, et provoquèrent
des réponses qui ne se recommandaient ni par leur urbanité ni par leur
modération. Mais le temps fit son œuvre, et on finit par rendre
hommage aux intentions et aux lumières du jeune professeur.»
Comme tous ceux qui tiennent plus de compte des intérêts de tout le
monde que des susceptibilités de quelques personnes, Humbert avait
oublié qu'il est difficile de critiquer des institutions sans blesser
des individus. Mais l'expérience une fois faite, il n'en conçut ni
trouble, ni irritation, et poursuivant l'œuvre de réforme qu'il avait
commencée, il publia en 1827 un _Plan d'améliorations pour le collége
de Genève_, dans lequel, mieux éclairé, il ne craignait pas de
sacrifier quelques-unes des idées émises dans ses précédents écrits.
Cet ouvrage avait pour but principal de faire ressortir la nécessité
de concentrer plutôt que d'étendre le champ de l'enseignement, et la
convenance de séparer les parties de l'instruction qui varient selon
la diversité des professions futures. S'il insistait en même temps sur
le développement d'objets d'études trop négligés, il signalait
nettement les dangers, dans l'instruction secondaire, de l'intolérance
didactique. Une judicieuse critique du principe de l'émulation, comme
exclusif mobile du progrès, ne formait pas la moins intéressante
partie des idées émises par l'auteur. Une portion de ses bons conseils
ont été suivis dès lors, mais dès lors aussi l'entassement indigeste
des sujets d'enseignement a porté tous les mauvais fruits qu'on en
pouvait attendre.
Humbert trouva dans le _Journal de Genève_, dont il fut l'un des
fondateurs, un organe propre à populariser et à défendre ses idées sur
l'éducation publique, et il y traita plusieurs questions relatives à
l'organisation de l'enseignement. En 1835, il fit paraître sur les
mêmes sujets une brochure intitulée: _De l'enseignement libre dans
l'Académie de Genève_, où il montrait les avantages de la concurrence
dans l'instruction supérieure, et dont l'idée principale fut réalisée
plus tard par le droit accordé aux docteurs des diverses Facultés, de
prendre part à l'enseignement académique. Ceux qui ont connu Humbert
savent que l'amour désintéressé, mais très-vif, qu'il portait aux
bonnes études, et l'ardent désir de conserver à sa patrie, dans toutes
les branches de l'instruction publique, une honorable prééminence,
étaient les véritables et constants mobiles de ses tentatives de
reforme.
Particulièrement frappé, et non sans raison, de l'insuffisance de
l'enseignement de la littérature et de la langue française dans les
établissements publics, il avait dès l'origine appelé très-fortement
l'attention sur cette grave lacune. Il s'efforça d'en faire sentir
tout l'inconvénient, et il chercha à en faire découvrir le remède,
soit en offrant un prix pour le meilleur mémoire sur les causes qui
retardent à Genève l'étude de la littérature, soit en invitant le
professeur Monnard à venir de Lausanne donner des leçons publiques de
littérature française, soit en suggérant l'idée, réalisée dès lors,
d'encouragements spéciaux pour des concours de composition française,
soit en exposant lui-même dans un cours à l'Académie, ses vues sur
l'étude du style. Aussi doit-on attribuer aux efforts d'Humbert une
bonne part d'influence dans les progrès qu'ont fait parmi nous depuis
trente ans les connaissances littéraires et l'art d'écrire.
Il avait lui-même un sentiment si vif des difficultés attachées à la
pratique du style français, que cette crainte l'empêcha, plus que
toute autre cause, de mettre par écrit les idées nombreuses et variées
que son esprit toujours actif savait concevoir sans vouloir les fixer.
Lorsqu'il se décidait à prendre occasionnellement la plume, comme dans
son _Discours sur l'utilité de la langue arabe_, dans divers articles
destinés à la _Bibliothèque Universelle de Genève_ et à la _Revue
encyclopédique_, dans des notices biographiques écrites pour la grande
_Biographie_ de Michaud, dans les colonnes du _Journal de Genève_, il
apportait toujours un soin scrupuleux à la rédaction de sa pensée. Son
style précis, élégant et ferme perdait en couleur ce qu'il gagnait en
pureté. Quoique des études approfondies sur les grands écrivains
français lui eussent appris avec quelle liberté ces maîtres en ont usé
avec la langue, il s'interdisait par un scrupule souvent excessif les
moindres licences littéraires. Très-disposé à les admirer quand,
devenues des beautés, elles trouvent dans ce caractère leur
justification, il ne se laissait point aveugler, sur les violences
faites à la langue, par la célébrité de celui qui en était l'auteur.
Il a jugé de ce point de vue, sans engouement comme sans hostilité, le
style tragique de Voltaire dans _Mahomet_ et dans _Alzire_. Les
commentaires, qu'il a imprimés et publiés en partie sur ces deux
pièces, montrent comment il comprenait l'application de la critique
philologique aux chefs-d'œuvre de la littérature française. Si l'on
peut contester la justesse de quelques-unes de ses remarques, il est
incontestable que la méthode et la plupart des jugements du
commentateur sont de nature à éveiller l'attention du lecteur, à
piquer sa curiosité et à suggérer de très-utiles réflexions sur
l'emploi et les mystères de notre langue. Humbert avait préparé des
annotations du même genre sur d'autres tragédies de Voltaire, et il
laisse à moitié rédigée une _Anthologie lyrique_, ou commentaire sur
les meilleurs poëtes lyriques français, dans lequel il soumet leurs
vers à une analyse littéraire et grammaticale. Il avait également
recueilli, mais incomplétement coordonné, d'abondants matériaux qu'il
comptait employer à composer un _Guide grammatical_ de la langue
française et un _Nouveau traité des tropes_. Malheureusement,
l'obligation qui lui était imposée de travailler d'une manière
entrecoupée, et la fatigue qui, d'année en année, lui rendait toute
occupation intellectuelle plus difficile, ne laissaient guère espérer
qu'il pût jamais se livrer à l'exécution définitive des plans dont il
se plaisait à former le projet et à réunir les matériaux.
Il est particulièrement regrettable qu'il ne lui ait pas été permis de
donner suite à celle de ces entreprises qui était la plus avancée et
la plus importante. «Il avait conçu, dit Mr Vaucher, le plan d'un
dictionnaire de la langue française, dont les mots devaient être
puisés uniquement dans les auteurs classiques du dix-septième et du
dix-huitième siècle, et qui devait offrir des exemples authentiques de
toutes les locutions, tournures, constructions, idiotismes, employés
par ces auteurs. Pour l'exécution de ces vastes et utiles projets, il
avait lu, la plume à la main, ou fait lire, à ses frais, par des
collaborateurs intelligents, tous ces écrivains, et il avait recueilli
de la sorte une masse considérable de matériaux, dont il avait déjà
fait le triage, et qu'il avait disposés dans l'ordre alphabétique. Le
travail sur la lettre A fut communiqué en 1847 à la Commission de
l'Académie française chargée de la composition du Dictionnaire
historique, qui s'empressa d'en faire prendre copie.»
Humbert voulait publier, sous le titre de: _Lexique des gens de
lettres_, ce grand répertoire dont l'intérêt, pour tous ceux qui
s'occupent d'étudier la littérature française ou l'art d'écrire, est
assez évident, et qui aurait certainement contribué à accroître encore
la réputation de son auteur. Heureusement, Humbert a pris les mesures
nécessaires pour que de si utiles matériaux ne soient pas perdus pour
la science, et déjà il en avait donné connaissance à un savant
philologue, Mr Littré, de l'Institut de France, qui en a fait usage
pour un ouvrage du même genre encore inédit.
Tous ces travaux de philologie française, qui occupèrent Humbert la
plus grande partie de sa vie, ne l'avaient cependant pas empêché de
poursuivre et de perfectionner ses études sur la langue arabe, qui
déjà lui avaient valu une chaire à l'Académie de Genève, et sur
lesquelles il fondait l'espoir d'acquérir au dehors de nouvelles et
légitimes distinctions. Fidèle, dans la culture de cette langue, à la
tendance générale de son esprit et de ses travaux, ce ne fut point
vers les hauteurs et les arcanes de l'érudition qu'il dirigea ses pas.
Il crût rendre à l'étude de cet idiome difficile un plus réel service,
en offrant à ceux qui désirent s'y livrer, les secours les mieux faits
pour les guider dans cette tâche ardue. C'est dans ce but qu'il publia
en 1834 sa _Chrestomathia arabica facilior_, ou recueil de morceaux
choisis, dont l'ensemble présente la succession habilement graduée des
difficultés philologiques que soulève la première étude de la langue
arabe.
Le mérite spécial de cet ouvrage fut apprécié par les juges
compétents, auxquels l'_Anthologie_ avait déjà fait connaître, sous
d'autres rapports, le savoir étendu de l'auteur, et ces deux
publications savantes devinrent les principaux titres qui valurent à
Humbert, en 1835, la place de correspondant de l'Institut de France,
Académie des Inscriptions et Belles-lettres. Ce suffrage, accordé à
ses travaux par l'une des plus illustres compagnies de l'Europe
lettrée, était pour lui la plus précieuse des récompenses, et il
trouvait de nouveaux motifs de légitime satisfaction dans les
distinctions du même genre que lui octroyèrent aussi la Société
asiatique de la Grande-Bretagne et l'Académie royale de Turin.
Stimulé par de tels encouragements, il voulut y répondre en
persévérant dans les travaux qui les lui avaient mérités. Il publia,
en 1838, un nouveau recueil de morceaux arabes inédits (_Arabica
Analecta inedita_), destinés à faciliter aux commençants l'étude de
cette littérature. «Il mit à contribution, pour composer ce livre, les
manuscrits arabes de la Bibliothèque publique de Genève, manuscrits
qu'il avait, pour la plupart, rassemblés lui-même à Paris, plus de
vingt ans auparavant, et qui étaient dus en partie à sa générosité, en
partie à celle du savant et respectable Favre-Bertrand». La même année
il fit paraître un _Guide de la conversation arabe_, dans lequel il
put mettre en usage la connaissance spéciale qu'il avait acquise des
divers dialectes de l'arabe vulgaire par les leçons de maîtres
originaires de Syrie et d'Afrique. Un autre ouvrage, élaboré avec les
mêmes secours, mais demeuré inédit, quoique entièrement rédigé, est un
_Recueil de dialogues arabes_, dont la publication serait aussi
désirable que celle du _Dictionarium arabico-latinum_, également prêt
pour l'impression, et qui forme le complément de tous les livres
publiés par l'auteur pour l'étude de cette langue.
Il semble que tant de travaux divers ont dû suffire à employer tout ce
qu'Humbert avait conservé de forces et d'activité. Il n'en est
cependant pas ainsi. Sans parler des soins qu'il donna à la double
édition du _Cours de littérature grecque moderne_ de Rizo, dont il
avait rédigé la préface; de la part qu'il prit avec MM. les
professeurs R. Töpffer et L. Vaucher à une publication de classiques
grecs trop tôt suspendue, et de sa coopération au _Glossaire genevois_
de Mr Gaudy,--il nous reste à signaler encore trois ouvrages, pour
la composition desquels il sut trouver du temps, et dont le dernier,
qu'il ne voit pas paraître, atteste tristement que pour cesser de
travailler, Humbert devait cesser de vivre.
Dès 1830, il avait publié un _Manuel chronologique_, et dès 1834 une
_Mythologie élémentaire_, qui, plus d'une fois réimprimés, ont reçu de
leur auteur, toujours avide d'améliorations, de constants
perfectionnements. Le second de ces ouvrages, couronné par la Société
des Méthodes de Paris, doit être regardé comme un des meilleurs livres
élémentaires pour l'étude de la mythologie classique. Écrit avec une
élégante simplicité, et renfermant un choix heureux des détails les
plus caractéristiques, il a le mérite (trop dédaigné par la plupart
des écrits de ce genre) d'avoir fidèlement saisi le précepte, _Maxima
debetur pucro reverentia_, et d'avoir su traverser tout le libertinage
mythologique sans en retenir aucune trace.
* * * * *
C'était en publiant, il y a quatre ans, la troisième édition de cette
mythologie, qu'Humbert, dans sa préface, exprimait le sentiment d'une
sorte de lassitude, dont il éprouvait souvent les atteintes, mais dont
il finissait par repousser toujours la tentation, faut-il dire, ou
l'importunité. «Il vient un âge, écrivait-il, où la vie littéraire
paraît dans son vrai jour; on regrette d'avoir trop vite imprimé et
trop imprimé, d'avoir compromis, souvent en pure perte, sa
tranquillité et ses forces, et l'on ne demande plus au ciel, comme le
nautonnier d'Horace, que de goûter enfin, après cette vaine
agitation, un calme véritable, un calme bienfaisant et réparateur.»
Mais Humbert ne pouvait acheter le calme au prix de l'inaction, et il
remettait bien vite sa barque à flot. Cependant, à mesure que l'âge
retranchait quelque chose à ses forces, il lui fallait, pour conserver
le privilége du travail, se résigner à sacrifier bien des jouissances
qu'il ne pouvait plus goûter sans s'épuiser. Une lecture suivie, une
conversation prolongée, des visites faites ou reçues le condamnaient
ensuite à une sorte d'impuissance qu'il évitait à tout prix. De là,
dans ses dernières années, une vie de retraite, de ménagements,
presque de sauvagerie, peu d'accord avec son caractère, mais rendue
nécessaire par sa santé chancelante.
C'est dans les moments d'occupation, disputés à la fatigue, qu'il
travaillait à ce _Nouveau Glossaire genevois_, dont il avait de longue
main recueilli les matériaux, et dont la composition morcelée se
conciliait mieux avec l'intermittence de ses forces. Ce livre, qui
achèvera de populariser à Genève le nom d'Humbert, a été l'objet de
ses derniers efforts et de son dernier intérêt. Il mettait une sorte
d'entrain juvénile à l'enrichir, et, si l'on peut dire, à l'égayer, en
y accumulant tous les traits caractéristiques de notre idiome
national. Le portrait est amusant, on le trouvera peut-être trop
chargé; mais il faut moins en accuser l'auteur que son cadre. Tout le
monde, à Genève, parle un peu comme le Nouveau Glossaire, personne ne
parle exclusivement le langage qui y est renfermé, et si l'on voulait
prendre la phraséologie de ce répertoire pour le type de la langue
usuelle des Genevois, on le transformerait, contre l'intention de son
auteur, en une caricature. La portée utile et pratique de l'ouvrage
lui aura bientôt assigné son vrai caractère et lui fera remplir sa
véritable destination.
Humbert, tout en cherchant, dans la rédaction de ce dernier travail,
une tâche qui l'occupât sans l'écraser, sentait cependant qu'elle
pourrait bien dépasser la mesure des jours qui lui étaient comptés, et
il répétait souvent: «Je ne finirai pas mon livre, mon livre me
finira.» Ses pressentiments étaient justes, et comme il les éprouvait
sans trouble, il les a vus se réaliser sans effroi. A la fin d'une de
ces journées passées, comme toutes les autres, dans la paix du foyer
domestique, les distractions de la promenade et de l'étude, la
révision des pages de son Glossaire, et toute la tranquillité
habituelle d'une vie sagement réglée, il a subitement ressenti les
symptômes du mal suprême et il ne s'y est pas mépris.
Autour du lit, où il croyait trouver le sommeil et où il rencontrait
la mort, il n'a voulu que les siens, et repoussant les secours qui
peuvent prolonger la vie, il n'a songé qu'à la quitter en paix. Une
âme pieuse, un cœur droit, un esprit humblement attaché aux vérités
de la foi l'avaient disposé dès longtemps à ce détachement chrétien.
Les lignes suivantes, expression secrète de ses sentiments intimes,
disent assez dans leur simplicité quelle était à cet égard la
direction de ses pensées: «J'ai une foi implicite et complète à
l'Évangile. Je crois à la rédemption par le sacrifice de mon Sauveur,
et cette foi est le rocher où je ne cesse de reposer mon cœur. Je
prie non pas seulement au moment de finir ma journée, mais à toutes
les heures du jour. Durant toutes mes promenades, je ne m'occupe que
de choses sérieuses et surtout des bienfaits de la Providence, de
cette Providence à laquelle je rapporte tout, et dont la pensée
consolante et douce est le seul baume au mal qui m'a frappé.
Providence, Rédemption: voilà en deux mots, la source de ma
tranquillité dans ce monde et de mon espoir le plus cher.»
C'est sur ce fond de piété solide qu'Humbert avait assis sa vie; c'est
ainsi qu'il avait appris à surmonter bien des occasions d'amertume et
de découragement. C'est là qu'il avait puisé cette égalité d'humeur,
cette sérénité de caractère, cette bienveillance inaltérable dont il
faisait jouir tous ceux qui l'approchaient. Peu prodigue de paroles
dans l'expression de ses sentiments, il les mettait en pratique plus
qu'il ne les proclamait, et sans protester beaucoup ni de son
dévouement, ni de son désir de rendre service, nul ne se montra plus
que lui serviable et dévoué. Il n'aspirait à rien qui dépassât ce
qu'il pouvait légitimement atteindre; il fut simple dans ses goûts,
facile et naïf dans ses rapports avec les hommes, ardemment attaché à
son pays, fidèle au devoir, à l'amitié, à l'étude, à tout ce qui rend
l'existence honorée et la mémoire respectable. Il a bien rempli sa
tâche.
Puisse son souvenir rester entouré des regrets de ses amis, de
l'estime des gens de bien, et des respects de la jeunesse! Ce triple
cortége renferme tout ce qui lui paraissait à lui-même le plus digne,
en ce monde, d'affection, d'hommages et d'intérêt.