Oscar était si grièvement blessé que l'amputation du bras gauche fut
jugée nécessaire.....
(UN DÉBUT DANS LA VIE.)]
Quoiqu'au dehors l'ambitieux Oscar parût être excessivement dévoué aux
Bourbons, au fond du cœur il était libéral. Aussi, dans la bataille de
1830, passa-t-il au peuple. Cette défection, qui eut une importance due
au point sur lequel elle s'opéra, valut à Oscar l'attention publique.
Dans l'exaltation du triomphe, au mois d'août, Oscar, nommé lieutenant,
eut la croix de la Légion-d'Honneur, et obtint d'être attaché comme
aide de camp à La Fayette qui lui fit avoir le grade de capitaine en
1832. Quand on destitua l'amateur de la meilleure des républiques
de son commandement en chef des gardes nationales du royaume, Oscar
Husson, dont le dévouement à la nouvelle dynastie tenait du fanatisme,
fut placé comme chef d'escadron dans un régiment envoyé en Afrique,
lors de la première expédition entreprise par le prince royal. Le
vicomte de Sérisy se trouvait être lieutenant-colonel de ce régiment.
A l'affaire de la Macta, où il fallut laisser le champ aux Arabes,
monsieur de Sérisy resta blessé sous son cheval mort. Oscar dit alors
à son escadron:--Messieurs, c'est aller à la mort, mais nous ne devons
pas abandonner notre colonel... Il fondit le premier sur les Arabes,
et ses gens électrisés le suivirent. Les Arabes, dans le premier
étonnement que leur causa ce retour offensif et furieux, permirent à
Oscar de s'emparer du vicomte qu'il prit sur son cheval en s'enfuyant
au grand galop, quoique dans cette opération, tentée au milieu d'une
horrible mêlée, il eût reçu deux coups de yatagan sur le bras gauche.
La belle conduite d'Oscar fut récompensée par la croix d'officier de la
Légion-d'Honneur et par sa promotion au grade de lieutenant-colonel.
Il prodigua les soins les plus affectueux au vicomte de Sérisy que sa
mère vint chercher, et qui mourut, comme on sait, à Toulon, des suites
de ses blessures. La comtesse de Sérisy n'avait point séparé son fils
de celui qui, après l'avoir arraché aux Arabes, le soignait encore avec
tant de dévouement. Oscar était si grièvement blessé que l'amputation
du bras gauche fut jugée nécessaire par le chirurgien que la comtesse
amenait à son fils. Le comte de Sérisy pardonna donc à Oscar ses
sottises du voyage à Presles, et se regarda même comme son débiteur
quand il eut enterré ce fils, devenu fils unique, dans la chapelle du
château de Sérisy.
Longtemps après l'affaire de la Macta, une vieille dame vêtue de noir,
donnant le bras à un homme de trente-quatre ans, et dans lequel les
passants pouvaient d'autant mieux reconnaître un officier retraité
qu'il avait un bras de moins et la rosette de la Légion-d'Honneur
à sa boutonnière, stationnait, à huit heures du matin, au mois
de mai, sous la porte cochère de l'hôtel du Lion d'argent, rue
du Faubourg-Saint-Denis, en attendant sans doute le départ d'une
diligence. Certes, Pierrotin, l'entrepreneur des services de la vallée
de l'Oise, et qui la desservait en passant par Saint-Leu-Taverny
et l'Isle-Adam jusqu'à Beaumont, devait difficilement retrouver
dans cet officier au teint bronzé le petit Oscar Husson qu'il avait
mené jadis à Presles. Madame Clapart, enfin veuve, était tout aussi
méconnaissable que son fils. Clapart, l'une des victimes de l'attentat
de Fieschi, avait plus servi sa femme par sa mort que par toute sa vie.
Naturellement, l'inoccupé, le flâneur Clapart s'était campé sur _son_
boulevard du Temple à regarder _sa_ légion passée en revue. La pauvre
dévote avait donc été portée pour quinze cents francs de pension
viagère dans la loi rendue à propos de cette machine infernale en
faveur des victimes.
La voiture, à laquelle on attelait quatre chevaux gris pommelé qui
eussent fait honneur aux Messageries-Royales, était divisée en coupé,
intérieur, rotonde et impériale. Elle ressemblait parfaitement aux
diligences appelées Gondoles qui soutiennent aujourd'hui sur la route
de Versailles la concurrence avec les deux chemins de fer. A la fois
solide et légère, bien peinte et bien tenue, doublée de fin drap bleu,
garnie de stores à dessins mauresques et de coussins de maroquin rouge,
l'_Hirondelle de l'Oise_ contenait dix-neuf voyageurs. Pierrotin,
quoique âgé de cinquante-six ans, avait peu changé. Toujours vêtu
de sa blouse, sous laquelle il portait un habit noir, il fumait son
brûle-gueule en surveillant deux facteurs en livrée qui chargeaient de
nombreux paquets sur la vaste impériale de sa voiture.
--Vos places sont-elles retenues? dit-il à madame Clapart et à Oscar
en les examinant comme un homme qui demande des ressemblances à son
souvenir.
--Oui, deux places d'intérieur au nom de Bellejambe, mon domestique,
répondit Oscar; il a dû les prendre en partant hier au soir.
--Ah! monsieur est le nouveau percepteur de Beaumont, dit Pierrotin,
vous remplacez le neveu de monsieur Margueron...
--Oui, dit Oscar en serrant le bras de sa mère qui allait parler.
A son tour, l'officier voulait rester inconnu pendant quelque temps.
En ce moment, Oscar tressaillit en entendant la voix de Georges Marest
qui cria de la rue:--Pierrotin, avez-vous encore une place?
--Il me semble que vous pourriez bien me dire monsieur sans vous
déchirer la gueule, répondit vivement l'entrepreneur des Services de la
vallée de l'Oise.
Sans le son de voix, Oscar n'aurait pu reconnaître le mystificateur
qui déjà deux fois lui avait été si fatal. Georges, presque chauve,
ne conservait plus que trois ou quatre mèches de cheveux au-dessus
des oreilles, et soigneusement ébouriffées pour déguiser le plus
possible la nudité du crâne. Un embonpoint mal placé, un ventre
piriforme, altéraient les proportions autrefois si élégantes de
l'ex-beau jeune homme. Devenu presque ignoble de tournure et de
maintien, Georges annonçait bien des désastres en amour et une vie de
débauches continuelles par un teint couperosé, par des traits grossis
et comme vineux. Les yeux avaient perdu ce brillant, cette vivacité de
la jeunesse que les habitudes sages ou studieuses ont le pouvoir de
maintenir. Georges, vêtu comme un homme insouciant de sa mise, portait
un pantalon à sous-pieds, mais flétri, dont la façon voulait des bottes
vernies. Ses bottes à semelles épaisses, mal cirées, étaient âgées
de plus de trois trimestres; ce qui, à Paris, équivaut à trois ans
ailleurs. Un gilet fané, une cravate nouée avec prétention, quoique ce
fût un vieux foulard, accusaient l'espèce de détresse cachée à laquelle
un ancien élégant peut se trouver en proie. Enfin Georges se montrait à
cette heure matinale en habit au lieu d'être en redingote, diagnostic
d'une réelle misère! Cet habit, qui devait avoir vu plus d'un bal,
avait passé, comme son maître, de l'opulence qu'il représentait jadis,
à un travail journalier. Les coutures du drap noir offraient des lignes
blanchâtres, le col était graisseux, l'usure avait découpé les bouts
de manche en dents de loup. Et Georges osait attirer l'attention par
des gants jaunes, un peu salis à la vérité, sur l'un desquels une
bague à la chevalière se dessinait en noir. Autour de la cravate,
passée dans un anneau d'or prétentieux, se tortillait une chaîne de
soie figurant des cheveux et à laquelle tenait sans doute une montre.
Son chapeau, quoique mis assez crânement, révélait plus que tous ces
symptômes la misère de l'homme hors d'état de donner seize francs à un
chapelier, quand il est forcé de vivre au jour le jour. L'ancien amant
de cœur de Florentine agitait une canne à pomme de vermeil ciselée,
mais horriblement bossuée. Le pantalon bleu, le gilet d'étoffe dite
écossaise, la cravate de soie bleu de ciel, et la chemise de calicot
rayé de bandes roses, exprimaient au milieu de tant de ruines un
tel désir de _paraître_, que ce contraste formait non-seulement un
spectacle, mais encore un enseignement.
--Et c'est là Georges!... se dit intérieurement Oscar. Un homme que
j'ai laissé riche de trente mille livres de rentes.
--Monsieur _de_ Pierrotin a-t-il encore une place dans le coupé?
répondit ironiquement Georges.
--Non, mon coupé est pris par un pair de France, le gendre de monsieur
Moreau, monsieur le baron de Canalis, sa femme et sa belle-mère. Il ne
me reste qu'une place d'intérieur.
--Diable! il paraît que sous tous les gouvernements les pairs de France
voyagent par les voitures à Pierrotin. Je prends la place d'intérieur,
répondit Georges qui se rappelait l'aventure de monsieur de Sérisy.
Il jeta sur Oscar et sur la veuve un regard d'examen et ne reconnut
ni le fils ni la mère. Oscar avait le teint bronzé par le soleil
d'Afrique; ses moustaches étaient excessivement fournies et ses favoris
très amples; sa figure creusée et ses traits prononcés s'accordaient
avec son attitude militaire. La rosette d'officier, le bras de moins,
la sévérité du costume, tout aurait égaré les souvenirs de Georges,
s'il avait eu quelque souvenir de son ancienne victime. Quant à madame
Clapart, que Georges avait à peine jadis vue, dix ans consacrés aux
exercices de la piété la plus sévère l'avaient transformée. Personne
n'eût imaginé que cette espèce de Sœur Grise cachait une des Aspasies
de 1797.
Un énorme vieillard, vêtu simplement, mais d'une façon cossue, et dans
lequel Oscar reconnut le père Léger, arriva lentement et lourdement; il
salua familièrement Pierrotin qui parut lui porter le respect dû, par
tous pays, aux millionnaires.
--Hé! c'est le père Léger! toujours de plus en plus prépondérant,
s'écria Georges.
--A qui ai-je l'honneur de parler? demanda le père Léger d'un ton sec.
--Comment? vous ne reconnaissez pas le colonel Georges, l'ami
d'Ali-Pacha? Nous avons fait route ensemble un jour, avec le comte de
Sérisy qui gardait l'incognito.
Une des sottises les plus habituelles aux gens tombés est de vouloir
reconnaître les gens et de vouloir s'en faire reconnaître.
--Vous êtes bien changé, répondit le vieux marchand de biens, devenu
deux fois millionnaire.
--Tout change, dit Georges. Voyez si l'auberge du Lion d'argent et
si la voiture de Pierrotin ressemblent à ce qu'elles étaient il y a
quatorze ans.
--Pierrotin a maintenant à lui seul les Messageries de la vallée de
l'Oise, et il fait rouler de belles voitures, répondit monsieur Léger.
C'est un bourgeois de Beaumont, il y tient un hôtel où descendent les
diligences, il a une femme et une fille qui ne sont pas maladroites...
Un vieillard d'environ soixante-dix ans descendit de l'hôtel et se
joignit aux voyageurs qui attendaient le moment de monter en voiture.
--Allons donc, papa Reybert, dit Léger, nous n'attendons plus que votre
grand homme.
--Le voici, dit l'intendant du comte de Sérisy en montrant Joseph
Bridau.
Ni Georges ni Oscar ne purent reconnaître le peintre illustre, car
il offrait cette figure ravagée si célèbre, et son maintien accusait
l'assurance que donne le succès. Sa redingote noire était ornée d'un
ruban de la Légion-d'Honneur. Sa mise, excessivement recherchée,
indiquait une invitation à quelque fête campagnarde.
En ce moment, un commis, tenant une feuille à la main, sortit d'un
bureau construit dans l'ancienne cuisine du Lion d'argent, et se plaça
devant le coupé vide.
--Monsieur et madame de Canalis, trois places! cria-t-il. Il passa
à l'intérieur et nomma successivement:--Monsieur Bellejambe, deux
places.--Monsieur de Reybert, trois places.--Monsieur... votre nom!
dit-il à Georges.
--Georges Marest, répondit tout bas l'homme déchu.
Le commis alla vers la rotonde devant laquelle s'attroupaient des
nourrices, des gens de la campagne et de petits boutiquiers qui se
disaient adieu; après avoir empilé les six voyageurs, le commis appela
par leurs noms quatre jeunes gens qui montèrent sur la banquette de
l'impériale, et dit:--Roulez!... pour tout ordre de départ. Pierrotin
se mit à côté de son conducteur, un jeune homme en blouse qui, de son
côté, cria:--Tirez! à ses chevaux.
La voiture, enlevée par les quatre chevaux achetés à Roye, gravit au
petit trot la montée du faubourg Saint-Denis; mais une fois arrivée
au-dessus de Saint-Laurent, elle fila comme une malle-poste jusqu'à
Saint-Denis, en quarante minutes. On ne s'arrêta point à l'auberge aux
talmouses, et l'on prit à gauche de Saint-Denis la route de la vallée
de Montmorency.
Ce fut en tournant là que Georges rompit le silence que les voyageurs
avaient gardé jusqu'alors, en s'observant les uns les autres.
--On marche un peu mieux qu'il y a quinze ans, dit-il en tirant une
montre d'argent, hein! père Léger?
--On a la condescendance de me nommer monsieur Léger, répondit le
millionnaire.
--Mais c'est notre _blagueur_ de mon premier voyage à Presles, s'écria
Joseph Bridau. Eh bien! avez-vous fait de nouvelles campagnes en Asie,
en Afrique, en Amérique? dit le grand peintre.
--Sacrebleu! j'ai fait la Révolution de Juillet, et c'est bien assez,
car elle m'a ruiné...
--Ah! vous avez fait la Révolution de Juillet, dit le peintre. Ça ne
m'étonne pas, car je n'ai jamais voulu croire, comme on me le disait,
qu'elle s'était faite toute seule.
--Comme on se retrouve, dit monsieur Léger en regardant monsieur de
Reybert. Tenez, papa Reybert, voilà le clerc de notaire à qui vous avez
dû sans doute l'intendance des biens de la maison de Sérisy...
--Il nous manque Mistigris, maintenant illustre sous le nom de Léon de
Lora, et ce petit jeune homme assez bête pour avoir parlé au comte des
maladies de peau qu'il a fini par guérir, et de sa femme qu'il a fini
par quitter pour mourir en paix, dit Joseph Bridau.
--Il manque aussi monsieur le comte, dit Reybert.
--Oh! je crois, dit avec mélancolie Joseph Bridau, que le dernier
voyage qu'il fera sera celui de Presles à l'Isle-Adam pour assister à
la cérémonie de mon mariage.
--Il se promène encore en voiture dans son parc, répondit le vieux
Reybert.
--Sa femme vient-elle souvent le voir? demanda Léger.
--Une fois par mois, dit Reybert. Elle affectionne toujours Paris;
elle a marié, le mois de septembre dernier, sa nièce, mademoiselle du
Rouvre, sur laquelle elle a reporté toutes ses affections, à un jeune
Polonais fort riche, le comte Laginski...
--Et à qui, demanda madame Clapart, iront les biens de monsieur de
Sérisy?
--A sa femme qui l'enterrera, répondit Georges. La comtesse est encore
très bien pour une femme de cinquante-quatre ans, elle est toujours
élégante; et, à distance, elle fait encore illusion...
--Elle vous fera longtemps illusion, dit alors Léger qui paraissait
vouloir se venger de son mystificateur.
--Je la respecte, répondit Georges au père Léger. Mais, à propos,
qu'est devenu ce régisseur qui, dans le temps, a été renvoyé?
--Moreau? reprit Léger; mais il est député de l'Oise.
--Ah! c'est le fameux _centrier_! Moreau de l'Oise, dit Georges.
--Oui, reprit Léger, _monsieur_ Moreau de l'Oise. Il a un peu plus
travaillé que vous à la Révolution de Juillet et il a fini par acheter
la magnifique terre de Pointel, entre Presles et Beaumont.
--Oh! à côté de celle qu'il régissait, auprès de son ancien maître,
c'est de bien mauvais goût, dit Georges.
--Ne parlez pas si haut, dit monsieur de Reybert, car madame Moreau et
sa fille, la baronne de Canalis, sont, ainsi que son gendre, l'ancien
ministre, dans le coupé.
--Quelle dot a-t-il donc donnée pour faire épouser sa fille à notre
grand orateur?
--Mais quelque chose comme deux millions, dit le père Léger.
--Il avait du goût pour les millions, dit Georges en souriant et voix
basse, il commençait sa pelote à Presles...
--Ne dites rien de plus sur monsieur Moreau, s'écria vivement Oscar. Il
me semble que vous devriez avoir appris à vous taire dans les voitures
publiques.
Joseph Bridau regarda l'officier manchot pendant quelques secondes,
et s'écria:--Monsieur n'est pas ambassadeur, mais sa rosette nous dit
assez qu'il a fait du chemin, et noblement, car mon frère et le général
Giroudeau vous ont souvent cité dans leurs rapports...
--Oscar Husson! s'écria Georges. Ma foi! sans votre voix, je ne vous
aurais pas reconnu.
--Ah! c'est monsieur qui a si courageusement arraché le vicomte Jules
de Sérisy aux Arabes? demanda Reybert, et à qui monsieur le comte
a fait avoir la perception de Beaumont en attendant la recette de
Pontoise?...
--Oui, monsieur, dit Oscar.
--Eh bien! dit le grand peintre, vous me ferez, monsieur, le plaisir
d'assister à mon mariage à l'Isle-Adam.
--Qui épousez-vous? demanda Oscar.
--Mademoiselle Léger, répondit le peintre, la petite-fille de monsieur
Reybert. C'est un mariage que monsieur le comte de Sérisy a bien voulu
préparer pour moi, je lui devais déjà beaucoup comme artiste; et
avant de mourir, il a voulu s'occuper de ma fortune, à laquelle je ne
songeais point...
--Le père Léger a donc épousé... dit Georges.
--Ma fille, répondit monsieur de Reybert, et sans dot.
--Il a eu des enfants?
--Une fille. C'est bien assez pour un homme qui s'est trouvé veuf et
sans enfants, répondit le père Léger. Tout comme Moreau, mon associé,
j'aurai pour gendre un homme célèbre.
--Et, dit Georges en prenant un air presque respectueux avec le père
Léger, vous habitez toujours l'Isle-Adam?
--Oui, j'ai acheté Cassan.
--Eh bien! je suis heureux d'avoir pris ce jour-ci pour _faire_ la
vallée de l'Oise, dit Georges. Vous pouvez m'être utiles, messieurs.
--En quoi? dit monsieur Léger.
--Ah! voici, dit Georges. Je suis employé de l'Espérance, une Compagnie
qui vient de se former, et dont les statuts vont être approuvés par
une ordonnance du roi. Cette institution donne au bout de dix ans des
dots aux jeunes filles, des rentes viagères aux vieillards; elle paie
l'éducation des enfants; elle se charge enfin de la fortune de tout le
monde...
--Je le crois, dit le père Léger en souriant. En un mot, vous êtes
courtier d'assurances.
--Non, monsieur, je suis inspecteur général, chargé d'établir les
correspondants et les agents de la Compagnie dans toute la France, et
j'opère en attendant que les agents soient choisis, car c'est chose
aussi délicate que difficile que de trouver d'honnêtes agents...
--Mais comment donc avez-vous perdu vos trente mille livres de rentes?
dit Oscar à Georges.
--Comme vous avez perdu votre bras, répondit sèchement l'ancien clerc
de notaire à l'ancien clerc d'avoué.
--Vous avez donc fait quelque action d'éclat avec votre fortune? dit
Oscar avec une ironie mêlée d'aigreur.
--Parbleu! j'en ai malheureusement fait beaucoup trop... d'actions,
j'en ai à vendre.
On était arrivé à Saint-Leu-Taverny où tous les voyageurs descendirent
pendant qu'on relayait. Oscar admira la vivacité que Pierrotin
déployait en décrochant les traits des palonniers pendant que son
conducteur défaisait les guides des chevaux de volée.
--Ce pauvre Pierrotin, pensa-t-il, il est resté, comme moi, pas très
avancé dans la vie. Georges est tombé dans la misère. Tous les autres,
grâce à la Spéculation et au Talent, ont fait fortune... Déjeunons-nous
là, Pierrotin? dit à haute voix Oscar en frappant sur l'épaule du
messager.
--Je ne suis pas le conducteur, dit Pierrotin.
--Qu'êtes-vous donc? demanda le colonel Husson.
--L'entrepreneur, répondit Pierrotin.
--Allons, ne vous fâchez pas avec de vieilles connaissances, dit
Oscar en montrant sa mère et sans quitter son protecteur. Ne
reconnaissez-vous pas madame Clapart?
Ce fut d'autant plus beau à Oscar de présenter sa mère à Pierrotin
qu'en ce moment madame Moreau de l'Oise, descendue du coupé, regarda
dédaigneusement Oscar et sa mère en entendant ce nom.
--Ma foi! madame, je ne vous aurais jamais reconnue, ni vous, monsieur.
Il paraît que ça _chauffe dur_ en Afrique?...
L'espèce de pitié que Pierrotin inspirait à Oscar fut la dernière faute
que la vanité fit commettre au héros de cette Scène, et il en fut
encore puni, mais assez doucement. Voici comment.
Deux mois après son installation à Beaumont-sur-Oise, Oscar faisait
la cour à mademoiselle Georgette Pierrotin, dont la dot était de cent
cinquante mille francs, et il épousa la fille de l'entrepreneur des
Messageries de l'Oise vers la fin de l'hiver 1838.
L'aventure du voyage à Presles avait donné de la discrétion à Oscar,
la soirée de Florentine avait raffermi sa probité, les duretés de
la carrière militaire lui avaient appris la hiérarchie sociale et
l'obéissance au sort. Devenu sage et capable, il fut heureux. Avant
sa mort le comte de Sérisy obtint pour Oscar la recette de Pontoise.
La protection de monsieur Moreau de l'Oise, celle de la comtesse de
Sérisy et de monsieur le baron de Canalis qui, tôt ou tard, redeviendra
ministre, assurent une Recette Générale à monsieur Husson, en qui la
famille Camusot reconnaît maintenant un parent.
Oscar est un homme ordinaire, doux, sans prétention, modeste et se
tenant toujours, comme son gouvernement, dans un juste milieu. Il
n'excite ni l'envie ni le dédain. C'est enfin le bourgeois moderne.
Paris, février 1842.
TABLE DES MATIÈRES.
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
BÉATRIX (deuxième et dernière partie) 1
LA GRANDE BRETÈCHE (fin de autre Étude de Femme) 95
MODESTE MIGNON 129
HONORINE 346
UN DÉBUT DANS LA VIE 414
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