CHAPITRE VIII

C’était la nuit.

La chambrée, dans l’ombre, soufflait une chaude haleine de lassitude

reposée.

Les corps se vautraient, moites, dans les gros draps bis. Parfois, un

gémissement ou une toux coupaient le silence.

Orschanow dormait, ayant rejeté ses draps, les bras nus hors du lit. Il

avait retrouvé le sommeil sans rêves, sans cauchemars de ses toutes

premières années.

Tout à coup quelque chose le réveilla. Il sursauta. Dans la cour, le

clairon sonnait. C’était une sonnerie étrange, lente, lugubre, entendue

ainsi à travers l’engourdissement du sommeil.

Déjà le caporal Vialar bondissait, criant:

--Tout le monde debout! Alerte!

Et les légionnaires se levaient, pêle-mêle, jurant, mal éveillés.

Dmitri crut un instant à un malheur.

--C’est encore une lubie du colonel: foutre tout le monde en l’air au

milieu de la nuit.

En ville, la trompette des chasseurs répondait, puis un coup de canon

déchira les ténèbres et le silence de Saïda endormie.

Le caporal avait rallumé une lampe. On s’habillait avec un cliquetis

d’armes, des froissements de cuirs violemment bouclés.

Les hommes juraient, se hâtant pourtant. Dans les escaliers on

commençait à entendre le martellement des godillots des autres escouades

qui descendaient.

--Allons, nom de Dieu! Tas de feignants, est-ce qu’on se fout du monde

par ici!

C’était le sergent Schmütz qui entrait, blême, mal dessaoulé de la

veille.

Dans la cour, des lanternes couraient comme des feux-follets, jetant de

brusques clartés rouges sous les arbres.

Avec des bruits métalliques et le grouillement des chaussures ferrées,

les sections s’établissaient. Les officiers, prévenus par un fourrier

arrivaient.

Le lieutenant Clerc boutonnait son col, les dents serrées avec une

flamme de colère dans les yeux: une hiverneuse de passage, une Belge

délicieuse, était restée dans la chambre désertée brusquement, là-bas, à

l’hôtel.

Enfin, le colonel parut, sur son grand cheval blanc. Froid, correct

comme pour une revue; il demanda si tout était prêt.

Alors, tout de suite, les ordres retentirent, brefs, et on sortit,

tournant sur la route, vers le Sud.

Dans l’obscurité, on n’entendait plus que le bruit houleux, le bruit

marin, de la troupe en marche, avec, parfois, des entrechoquements

d’acier.

*

* *

On grimpait les pentes raides caillouteuses, au pas gymnastique,

péniblement.

--On va à Aïn-El-Hadjar! murmura un légionnaire.

Ils filaient, poussés par les gradés, avec, au cœur, la rancune de leur

servitude, l’ennui de toute cette peine prise inutilement.

Seul Orschanow ne s’ennuyait pas. Pour la première fois, la campagne

bédouine lui apparaissait ainsi dans la clarté vague de la nuit de

printemps.

La brousse prenait des aspects fantastiques, semblait se mouvoir, noire,

confuse.

Les oueds s’ouvraient, semblaient sans fond, et le sommet des montagnes

se détachait en silhouette exacte sur la pâleur sombre de l’horizon.

Parfois dans le scintillement innombrable du ciel, une étoile se

détachait comme un fruit mûr, et tombait à l’infini.

Dans le silence de la montagne on entendait sourdre une vie puissante,

l’enfantement prodigieux du printemps africain.

Des chacals glapissaient courant par bandes sur les collines.

*

* *

Les légionnaires haletants arrivèrent au grand plateau d’Aïn-El-Hadjar.

Là, au-delà de la mer d’alfa où bruissait le vent tiède, l’horizon

s’ouvrait, large, immense, libre...

Orschanow éprouva un grand soulagement. Enfin, plus de montagnes

écrasantes, plus de murailles barrant le ciel.

Il aspira avec bonheur l’air léger de la hauteur. Son amour pour la

terre d’Afrique devenait plus profond. Pris d’un étrange enthousiasme il

ne se sentait plus exilé et ne souhaitait que de rester là, dans cet

âpre décor, pour toujours, même sous l’humble capote bleue du

légionnaire.

Lentement, l’horizon s’éclaira. C’était une lueur verdâtre, diffuse, qui

dessinait au loin les dentelures aiguës des montagnes, qui arrachait à

l’uniformité noire de la nuit les silhouettes plus opaques des buissons

de lentisques et de palmiers nains. Le plateau apparaissait dans la

houle de l’alfa coriace, tout moucheté comme une peau de panthère.

Puis la lueur grandit, monta dans le ciel, les légionnaires cessèrent

d’être un flot sombre.

Un vent léger frissonna dans l’herbe dure, caressa les visages où la

sueur collait la poussière rouge.

Ce fut pour Dmitri, la joie de l’aube en rase campagne, l’heure aimée où

renaissaient avec la bonne lumière, l’espoir et la force de vivre...

* * * * *

Dans la mer d’alfa, une troupe venait, morne silencieuse. Dans la lueur

lilas du matin, les hommes, en vareuse bleue, coiffés de képis à

l’énorme visière carrée, le visage rasé et maigri, l’œil cave et sombre,

défilèrent, entre des légionnaires, baïonnette au canon, et des chaouchs

de la justice militaire, revolver au côté.

C’étaient les _Pégriots_, les détenus du pénitencier d’Aïn-El-Hadjar,

qui allaient au travail, leurs outils sur l’épaule. Quelques-uns

bronzés, le front et les mains tatoués gardaient, sous le costume du

bagne la gravité arabe. D’autres très blonds, les cheveux comme

décolorés sur leur peau brûlée, échangeaient un regard avec la Légion

étrangère qui passait: anciens légionnaires, condamnés, ils retrouvaient

des camarades, sans un sourire, avec la haine des forçats pour les

_autres_, ceux du dehors, qui leur semblaient libres.

Et les tristes ilotes passèrent avec un piétinement de troupeau résigné,

dans la gloire du soleil qui se levait, là-bas, dans un monde de vapeurs

carminées, au-dessus de la plaine mélancolique.

Orschanow sentit une révolte, sous le harnais pesant du soldat; tout le

_convenu_, tout le mensonge de la vie civilisée lui apparaissait: le

mensonge à la base de la société, s’arrogeant le droit, nié aux

individus, de renouveler l’antique esclavage, pesant de tout son poids

sur ceux qui ne voulaient pas plier.

Combien parmi ces pégriots glabres et mornes, étaient là pour des crimes

purement _militaires_, c’est-à-dire pour des actes qui, dans la vie

ordinaire, plus naturelle, étaient à peine des délits!

Ah! s’en aller dans la brousse, vivre seul, à sa guise, sans courber la

tête devant tous ces fantômes d’idées imbéciles qui accablaient les

hommes de leur dure tyrannie.

Les instincts de vagabond et de révolté d’Orschanow s’éveillaient en

cette heure, et il songea qu’il avait encore près de cinq années à vivre

parmi les hommes, sous leur autorité et leur menace!

Mais il fallait se raidir et attendre, marcher sourd et aveugle, en

saisissant au passage les heures de vie, les impressions grisantes,

telle l’ivresse de ce lever de jour au désert.

Trimardeur · 第 46 / 52 题