Derrière un café maure, dans une petite cour passée à la chaux bleuâtre,
un pied de vigne séculaire se tordait, s’appuyant sur un figuier noueux,
en une fraternité de vieux arbres reclus.
Des pierres sèches, équarries et alignées, formaient une sorte de large
banquette ronde autour du puits étroit. Dans les niches irrégulières des
murs, des pots de basilics et des gargoulettes bouchées d’un bouquet de
brins de lentisque. Dans une vieille caisse, un jasmin dont les fleurs
blanches, striées de rose pâle s’effeuillait sur des nattes.
Un faucon, attaché par la patte, rêvait sur son perchoir et des
rossignols se pâmaient dans de petites cages en piquants de porc-épics.
C’était la fumerie de kif clandestine de la Djenina tenue par Hadj Adda,
nègre marocain, lettré, grave et poli. Son visage régulier, d’un noir
d’ébène, encadré d’une barbe blanche, souriait à l’habitué, quand il
voulait bien accepter une petite pipe.
Dès cinq heures, le jardinet silencieux s’animait. Ils étaient une
vingtaine qui venaient là, des portefaix, des bédouins de passage, des
Maures.
Il n’y avait rien d’orgiaque dans ces réunions. On fumait le kif en
échangeant de rares paroles. Puis on faisait de la musique arabe et on
chantait.
Jamais une femme, jamais une plaisanterie grossière. Cette volupté se
suffisait à elle-même.
*
* *
Mohamed avait introduit Orschanow à la Djenina, répondant de ce
légionnaire qu’on avait bien un peu regardé de travers, le premier jour.
Puis, on s’était habitué à lui, le traitant en frère, lui souriant quand
il arrivait.
Il s’étendait près de l’ancien spahi, et, sa petite pipe à la main, il
écoutait, les yeux mi-clos, le murmure doux des rossignols captifs, et
la musique de rêve des «hacheïchia», les fumeurs de kif.
Mohammed jouait du _djouak_, tirant des plaintes étouffées, tantôt
langoureuses, tantôt d’une presque immatérielle tristesse de ce petit
bout de roseau, coupé au fond d’un oued.
Hammou Benhalima, un portefaix en loques européennes, avec un foulard de
coton bleu roulé autour de sa chéchiya, jouait de la guitare espagnole.
Un vieux, la face rasée, impassible, les yeux clos, comme en rêve,
faisait pleurer un antique violon, qu’il appuyait sur son genou, à la
mode arabe. Et d’autres, un groupe de bédouins aux minces profils
d’oiseau de proie, aux yeux roux sous le voile en auvent de leurs
turbans à cordelettes fauves, promenaient des petits morceaux d’écorce
sur les deux cordes de leurs _guibri_--Et les têtes se renversaient, les
yeux se fermaient.
Les «hacheïchia» en extase chantaient.
Tantôt c’étaient des complaintes bédouines, épopées de chasse, d’amour
et de rixes. Tantôt, des cantiques maraboutiques, la _Borda_, en
l’honneur du Prophète, ou des chants d’amour passionné et malheureux, où
des cœurs saignaient, distillant goutte à goutte les larmes brûlantes
des séparations et des oublis.
Orschanow, tiré de son demi assoupissement, dans la lueur vacillante des
bougies, observait parfois les groupes aux attitudes souples et félines,
les accroupissements, les poses couchées, lasses, la mimique des visages
que l’ivresse du chant, de la musique et du kif pâlissait lentement de
spiritualité. Les citadins se laissaient aller à l’extase,
voluptueusement. Les bédouins gardaient leurs masques bronzés, de
gravité farouche, les prunelles plus luisantes seulement, dans le
soulèvement des paupières alourdies.
On parlait peu, à la Djenina, et le cafetier distribuait en silence les
petites tasses de café, les tout petits verres de thé marocain, à la
menthe poivrée...