CHAPITRE XII

Dans le silence de leur retraite, entourés des soins presque dévots des

deux paysannes discrètes, Véra et Makarow continuaient ignorés

tranquillement leur vie toute de pensée et d’étude, sans se laisser

distraire par la rude secousse qui les avait pris en pleine quiétude, et

avait à jamais aboli tout leur vouloir d’apostolat russe.

Orschanow s’isolait d’eux, en un farouche silence.

Il passait des heures, étendu sur son lit, ou accoudé à la fenêtre.

Il ne rêvait pas, il _attendait_.

Domna Vassiliewna, la veuve, petite, alerte sous sa robe noire et son

grand châle de deuil, servait leur cause avec une tranquille énergie.

C’était par elle qu’ils s’étaient remis en rapport avec Rioumine, qui

vivait ignoré, comme ouvrier dans une fabrique. Et, toutes les semaines,

elle apportait le mot d’ordre, de la part du camarade vigilant. Rioumine

leur enjoignait d’attendre encore.

Et Orschanow se disait que Rioumine avait raison. On finirait par les

croire à l’étranger, la surveillance se relâcherait... Mais lui,

n’attendrait peut-être pas aussi longtemps que les autres.

Orschanow sentait avec mélancolie, mais sans volonté de lutte, tout ce

qu’il y avait en lui de bon et de tendre s’engourdir, pour faire place à

un âpre vouloir de vie libre et de solitude.

Pour éviter des explications douloureuses, il ne parlait jamais de

l’avenir. D’ailleurs, il sentait sur lui l’œil scrutateur et clairvoyant

de Makarow, et cela le gênait, l’exaspérant parfois même.

Makarow et Véra parlaient souvent d’Orschanow. Véra voulait le laisser

libre, ne pas le pousser à bout, Makarow prévoyait qu’elle ne réussirait

pas à le ramener.

--Tant qu’il cherchait sa voie dans la souffrance, tant qu’il luttait

contre l’instinct jouisseur et indiscipliné qui le domine aujourd’hui,

Orschanow m’était sympathique, dit un jour Makarow. Mais il a bien

changé, et je n’attends plus rien de lui...

Véra aimait et elle voulait espérer.

C’était justement cette obstination de Véra à croire en son retour

possible à la vie passée qui exaspérait le plus Orschanow.

Comme leur séjour chez les deux paysannes se prolongeait, en une

monotonie lourde, Orschanow douta bientôt de la sagacité de Rioumine.

Lui, avait son idée: s’aboucher, moyennant argent, avec l’un des patrons

finnois des barques à voiles de la Baltique, et gagner ainsi un port

scandinave ou allemand.

Aussi, un jour, sans prévenir les camarades, il chargea Domna

Vassiliewna de transmettre son plan d’évasion à Rioumine, en lui

indiquant une taverne borgne de Goutouyew où il trouverait les Finnois.

Très vite, tout fut conclu, organisé.

Dans le courant de mai, la _Maria_, une grande barque pontée, devait

faire deux voyages sur la côte allemande. Les fugitifs se partageraient

en deux groupes et s’embarqueraient sur la _Maria_. Orschanow, Véra et

Makarow formaient le premier groupe. Rioumine, Émilie et Garnicha le

second. On tira au sort le premier départ... Le hasard désigna

Orschanow.

Il fallait donc attendre encore un mois. C’était long, mais au moins, la

date du départ était fixée. L’incertitude douloureuse où vivait

Orschanow avait pris fin, et il se rasséréna.

Pourtant, il continua à éviter ses compagnons, ne voulant ni entretenir

les illusions que Véra au moins conservait à son égard, ni non plus

affronter l’explication qu’il redoutait.

A l’idée de quitter la Russie pour toujours, son cœur se serrait. Jamais

son rêve de vagabondage russe ne se réaliserait donc! Puis, il y avait

Vassily... Il fallait partir sans le revoir, sans même lui écrire, de

peur de le compromettre...

Pourtant, ce départ, c’était la délivrance, la fin des hésitations et

des tortures...

*

* *

La date fixée par les Finnois approchait.

Du port allemand où les mènerait la _Maria_, les fugitifs iraient

continuer leurs études et leur action révolutionnaire à Genève...

Et Véra se demandait avec anxiété ce que ferait Orschanow là-bas, une

fois redevenu libre, échappant donc plus entièrement à son influence...

Resterait-il seulement avec eux?

Comme Orschanow continuait à garder le silence, Véra songea que c’était

à elle à se rapprocher de lui, au lieu de le laisser seul avec des

pensées qui, elle le sentait bien, le détachaient de plus en plus d’elle

et des camarades.

Véra entra chez Orschanow. C’était le soir, et la lampe à abat-jour

rouge éclairait faiblement la petite chambre toute simple, la table de

travail où rien n’était dérangé depuis longtemps, le lit blanc et rouge,

étroit, un lit de collégien.

La fenêtre était ouverte et la fraîcheur humide du parc entrait par

bouffées, avec des senteurs de bouleaux et de sapins.

Orschanow était assis sur le bord du lit, la tête entre ses mains,

plongé en une songerie lourde.

Véra vint, et ce fut, pour Orschanow, une diversion. Il s’y donna tout

de suite, avec soulagement.

Véra resta debout, près de lui, gardant sa main dans la sienne.

Elle souriait.

--Puisque tu es si méchant et si farouche, puisque tu me fuis, il faut

bien que je vienne à toi...

--Si tu veux... Ne parlons pas de ces choses... Cela me serait

désagréable. A quoi bon, d’ailleurs, parler de l’avenir, tant que nous

sommes ici, dans l’incertitude, captifs? Je voudrais, Véra, que tu

apprisses à te donner à l’instant fugitif, à chercher avant tout,

partout et toujours, la jouissance!

--Quel prix a-t-elle, si elle ne doit durer qu’un instant, et nous

laisser ensuite plongés dans un vide plus noir?

--C’est très jeune, ce que tu dis là... Mais, Véra, ce que tu demandes,

ce à quoi tu aspires toujours, c’est l’absolu, donc l’impossible! Tu

demandes à la vie ce qu’elle ne peut donner, et c’est un gage certain de

désillusion et de souffrance.

--Alors, il faut vivre au jour le jour, happer avidement la volupté qui

passe, sans s’inquiéter du lendemain?

--Peut-être as-tu raison...

--Laissons venir demain sans y songer. Tout passera et, qui sait, nous

serons encore un jour, ensemble.

Orschanow ne l’écoutait plus. Un trouble immense l’envahissait. Le désir

brusquement rallumé oppressait sa poitrine. Il attira Véra, la renversa

sur ses genoux, malgré elle. Il disait des mots sans suite.

--Oh, Véra, Véra chérie! Pourquoi plus tard, le bonheur? Tu ne sais

pas... Tu ne sais rien! Tu es naïve, comme une enfant, et toute blanche,

toute pure... Demain, nul ne sait, ce que nous deviendrons...

Instinctivement, Véra se débattait. Pourtant, sa tête tournait, un

tourbillon d’idées vagues la traversait et une fièvre soudaine soulevait

toute sa chair enfin éveillée.

Orschanow écrasa violemment les lèvres de Véra sous les siennes. Tous

deux tremblaient, défaillants. Véra, s’abandonnait maintenant à cette

étreinte ardente qui semblait vouloir la briser.

Orschanow la garda longtemps ainsi dans ses bras, chair contre chair, en

l’accablement de leur trop immense bonheur. C’était pour lui, outre

l’inconscient orgueil, une jouissance nouvelle, plus lente, plus

profonde, de l’avoir là, si douce et de plonger son regard dans ses

prunelles pleines de caresse et de mystère. Véra le regardait, inerte,

sans un mot... Et, à la longue, ce regard le troubla.

--Comme tu es autre! dit-il enfin, frissonnant.

Il s’écarta un peu, pour admirer la lueur rouge de la lampe caressant la

chair nacrée, la chair pâle de Véra, sur le fond éteint de la couverture

de soie rouge fanée.

Il joua avec les boucles noires, mordit les lèvres un peu pâlies... Et

toujours Véra gardait le silence.

--Parle-moi! Sais-tu que tu me fais peur, ainsi!

Presque farouche, elle le reprit entre ses bras retrouvant leur force

souple.

--Tais-toi! Tais-toi! Il n’y a plus rien à dire.

*

* *

Makarow, après une furtive promenade dans le parc obscur, rentra. Autour

de la table ronde où s’éteignait le samovar plaintif, Domna et sa fille

cousaient en silence, les yeux baissés, appliquées et calmes...

--Où est Véra?

Domna leva son pâle visage de nonne byzantine.

--Véra Nikolaïewna est allée chez Dmitri Nikititch.

--Depuis longtemps?

--Depuis longtemps...

Il était onze heures.

Makarow se tut. Il s’accouda à la fenêtre. Le parc dormait et sa

respiration puissante montait dans l’obscurité à peine attiédie.

Une tristesse envahit Makarow, un sourd malaise. Il ferma les yeux. Une

vision traversa son esprit, qui le brûla: Orschanow, Véra...

Makarow se méprisa.

--Au diable! Est-ce que ce sont mes affaires? Elle souffrira... soit!

mais moi, je n’en suis pas moins un cochon. J’ai frissonné

désagréablement, quelque chose, une bête de nuit, inconnue, m’a pincé au

cœur... Oui, oui, une jalousie de brute!

Et il cracha, s’éloignant de la fenêtre. Il prit ses cahiers, ses livres

et se mit au travail avec une ardeur un peu nerveuse, cependant.

*

* *

Orschanow et Véra ne se cachèrent pas. Ils s’étaient tus pourtant, le

matin, mais leurs visages pâles rayonnaient de joie intérieure, et ils

ne se quittaient plus une seconde.

Orschanow surtout avait changé, rajeuni, embelli, se redressant, les

cheveux au vent, l’œil ravivé.

Pour la première fois depuis qu’ils vivaient là, Orschanow causa et rit,

plaisantant, improvisant des vers sur la _Maria_, son amoureuse, lente à

venir le prendre.

Et Véra, heureuse, le regardait et souriait.

Elle apprenait de lui à se donner à la joie de l’heure fugitive et à ne

plus songer au lendemain qui, pour eux, ne devait pas exister.

Pourtant, en pleine griserie d’illusion, ni l’un ni l’autre ne savaient

cela.

Trimardeur · 第 23 / 52 题