CHAPITRE XI

Et ce fut ainsi, au milieu de cette quiétude mélancolique, qu’Orschanow

fut surpris par une nouvelle tourmente, très inattendue et qui, pour des

mois, le lia de nouveau à Véra.

Une nuit, comme il venait à peine de s’assoupir après une longue et

délicieuse veillée sur les pages d’un poète aimé, Orschanow fut réveillé

par Véra.

Très tranquille, sans un tremblement dans la voix, elle lui dit de

s’habiller, tout de suite.

--L’un des nôtres nous a vendus. On nous cherche, moi, toi, et les

autres. On est chez moi, à présent, vite, vite.

Orschanow eut un instant d’hésitation. Qu’importait le bagne? Allait-il

se lier à _eux_, à Véra, pour toujours peut-être?

--Mais... je ne veux pas fuir.

Véra eut un geste d’une violence terrible.

--Viens, ou je reste aussi!

Il pleuvait. La nuit était humide et obscure. Dans le silence, on

entendait seul l’infini crépitement de la pluie sur les toitures, sur

les trottoirs déserts. Dans une maison voisine, une lampe brûlait, une

vague lueur trouble tamisée par un rideau rose, dans la nuit.

Véra prit des sentiers, à travers les jardins, sautant des palissades et

des haies, glissant dans la boue.

--Mais où allons-nous?

Orschanow se maudissait de s’être laissé aller à l’alanguissement de sa

convalescence, d’avoir été si lâche. Maintenant, il faudrait se terrer

quelque part avec Véra, avec les autres, partager leur vie, pendant des

mois et des mois, toujours peut-être.

Sans s’arrêter, Véra répondit:

--Makarow nous attend chez une vieille paysanne, la mère de sa

maîtresse, à la campagne, pas bien loin d’ici. Heureusement, je sais où

c’est...

--Mais comment ne nous a-t-on pas arrêtés tous à la fois?

--En rentrant, vers onze heures, j’ai trouvé Prokhor, notre dvornik,

posté sur mon chemin. «Allez-vous-en, Véra Nikolaïewna, m’a-t-il dit. La

police est chez vous. Le barine vous fait dire de partir et de ne pas

vous inquiéter de lui, car ce n’est pas à lui qu’on en veut. Il vous

fera tenir de l’argent par M. Rioumine.» Et c’est tout. J’ai tout de

suite couru chez Makarow, Émilie y était. Elle est partie de son côté,

et moi, je suis venue. Voilà tout ce que je sais.

Qui avait trahi le Comité? Comment la police ne les avait-elle pas

cernés, tous?

Orschanow chassa avec colère ces questions qui assaillaient son esprit.

Qu’importait tout cela?

Ce qui lui arrivait, à lui, n’était-ce pas une moquerie féroce: être

persécuté pour une cause dans laquelle il n’avait plus foi, qu’il ne

servait plus!

... Comme ils couraient toujours, Véra lui parla encore.--Tu verras,

nous ne serons pas malheureux, là-bas. C’est la fille d’une veuve,

ancienne serve. Elles vivent seules au milieu d’un immense parc, dans un

pavillon que les maîtres leur ont laissé, ils habitent à l’étranger.

Nous serons en pleine campagne, en sûreté et bien tranquilles... Tu

achèveras de te remettre, tu te calmeras...

Orschanow eut envie de rire, méchamment. En cet instant, il haïssait

presque Véra. De quel droit voulait-elle le garder, ainsi, malgré lui?

Mais non, cela ne lui réussirait pas: dès qu’il pourrait, même en dépit

des pires dangers, il s’en irait... Oh, être seul, seul, libre!

Trimardeur · 第 22 / 52 题