dit Lucrèce, parlant de ces temps anciens où l'homme ne se n

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DICTIONNAIRE

ÉROTIQUE

LATIN-FRANÇAIS

PAR

NICOLAS BLONDEAU

Avocat en Parlement, Censeur des livres et Inspecteur de

l'Imprimerie de Trévoux (XVIIe siècle)

_Édité pour la première fois sur le Manuscrit original

avec des notes et additions de_

FRANÇOIS NOËL

Inspecteur général de l'Université

_Précédé d'un_ ESSAI SUR LA LANGUE ÉROTIQUE

Par le Traducteur du _Manuel d'Érotologie_ de Forberg

[Marque d'imprimeur: SCIENTIA DUCE. IL.]

PARIS

ISIDORE LISEUX, ÉDITEUR

Rue Bonaparte, nº 25

1885

_Tiré à

trois cent soixante-quinze exemplaires._

_Nº 204_

AVANT-PROPOS

DE L'ÉDITEUR

Les Amateurs qui veulent bien suivre mes publications se rappellent sans

doute les Adieux dont j'ai fait précéder la _Raffaella_, en Décembre

1884: «Le présent volume,» disais-je, «est peut-être le dernier de son

genre que je mette au jour...; le prochain sera un gros ouvrage de

Théologie.»

J'étais sincère; j'avais débuté, en 1875, par une oeuvre Théologique, la

_Démonialité_, du P. Sinistrari: je voulais finir saintement, comme

j'avais commencé.

Et j'ai tenu parole: j'ai donné, tout récemment, une réimpression des

_Divinités génératrices_ de Dulaure, croyant bien m'arrêter sur cette

oeuvre pie.

Mais ne finit pas qui veut. Or, que faire quand la vie s'obstine et

qu'on n'a pas de goût pour le suicide? Éditer, éditer sans cesse.

Malheureusement, la matière se raréfie, et depuis que d'austères

censeurs, voyant un péril social dans des badinages poétiques du XVIe

siècle imprimés à cent cinquante exemplaires, m'ont traîné sur le banc

des assassins, je suis devenu fort timide. La Théologie elle-même ne me

rassure pas. Si j'essayais de l'Enseignement? Certes, c'est une noble

tâche que de façonner l'esprit de ses semblables, de les initier aux

élégances de cette littérature qui, suivant l'expression d'Ovide,

«_emollit mores, nec sinit esse feros_». Et pouvais-je mieux choisir,

pour inaugurer une nouvelle Bibliothèque d'Éducation, que l'_Aloisia_ de

Chorier, cette incomparable _Civilité juvénile_, ce chef-d'oeuvre Latin

d'un Français du grand siècle: un livre qui, si notre idiome devait

jamais disparaître, lui survivrait avec la langue immortelle dans

laquelle il est écrit?

J'ai donc publié une édition Latine de l'_Aloisia_, plus correcte, je

puis l'affirmer, qu'aucune de ses devancières.

Voici maintenant un second ouvrage, un _Dictionarium eroticum

Latino-Gallicum_, qui peut se rattacher au précédent. Il est aussi du

grand siècle, et tout à fait inédit. Son auteur, Pierre-Nicolas

Blondeau, n'est guères connu: du moins les Biographies Michaud et Didot

n'en font pas mention. Mais une Note[1] annexée au Manuscrit, de la main

d'un de ses possesseurs, Hyacinthe-Théodore Baron, ancien doyen de la

Faculté de Médecine de Paris et bibliophile distingué, nous apprend que

Nicolas Blondeau était avocat en Parlement, censeur des livres et

inspecteur de l'imprimerie établie à Trévoux, vers 1695, par le duc du

Maine, et qu'on lui devait le Dictionnaire classique Français-Latin,

connu sous le nom de _Boudot_. D'après d'autres renseignements, ce

dictionnaire de Boudot n'était que l'abrégé d'un grand Dictionnaire

manuscrit, en quatorze volumes in-4º, composé par Nicolas Blondeau et

qui n'a pas été imprimé.

[1] Voir ci-après, p. XVII.

Baron étant mort, en 1787, sa volumineuse bibliothèque, dont nous avons

sous les yeux le Catalogue[2] comprenant 6506 numéros, fut mise aux

enchères, et notre Manuscrit,

_Nº 4495. Petri-Nicolai Blondeau Dictionarium Eroticum

Latino-Gallicum_, pet. in-4º. _Manuscrit, copie autographe mise au

net_,

adjugé au prix de 34 livres 4 sous.

[2] Catalogue de la bibliothèque de feu M. Baron, premier Médecin des

Camps et Armées du Roi en Italie et en Allemagne, ancien Doyen de la

Faculté de Médecine de Paris. _Paris_, _Née de la Rochelle_, 1788,

in-8º.

Quel en fut l'acquéreur immédiat? On l'ignore: mais, deux ans plus tard,

il était préparé pour l'impression, revu, commenté et augmenté, pour

servir d'annexe à un Recueil de Priapées Latines dont voici le titre

projeté, de l'écriture du Commentateur:

CARMINA ITHYPHALLICA

vel

EROTICA LATINA

_Quibus accedit Dictionarium Eroticum Latino-Gallicum, continens voces

salaciores apud auctores optimae notae reperiundas, cum eorum

paraphrasi Gallica_

_Olim a Petro Nicolao Blondeau, advocato, confectum et in schedis

manuscriptis relictum, nunc revisum et auctum_

IN INSULA CYTHERAE

_Typis Amoris_

1790

On se proposait, en outre, d'en faire un tirage séparé, avec ce titre

spécial:

DICTIONNAIRE ÉROTIQUE

LATIN-FRANÇAIS

pour servir à l'intelligence de quelques auteurs de la belle

Latinité, et de Supplément au Dictionnaire dit de _Boudot_

A CYTHÈRE

_De l'Imprimerie de l'Amour_

_L'an deuxième de la Liberté_

1791

Au verso d'un de ces titres sont de petites notes ou _memoranda_ du

Commentateur, indiquant les ouvrages qu'il devra consulter pour son

édition des _Carmina Ithyphallica_ ou Priapées Latines:

_Priapeia._

_Excerpta ex Anthologia Latina._

_Excerpta ex Catullo, Tibullo, Propertio, Phaedro, Ovidio, Lucretio,

Horatio, Martiale, Juvenale._

_Pervigilium Veneris._

_Ausonii Cupido cruci affixus_; _Cento nuptialis._

_Ausonii Rosae idyllium._

Vérifier, dans _Baudii Amores_, les pièces anciennes qui peuvent me

convenir.

Le _Delectus Epigrammatum Latinorum_ diffère-t-il de l'Anthologie de

Burmann?

Pline le Jeune a écrit quelques vers libres, dont il cherche à

s'excuser dans deux de ses Lettres. Voyez, au 7e livre des Epîtres de

Pline, sa lettre à Pontius. Ausone en parle, mais ces poésies se sont

perdues.

Apulée a écrit quelques Épigrammes libres, qui se sont perdues; il en

parle dans sa première Apologie de la Magie.

On dit qu'il a existé des Lettres de Cicéron à Cerellia, qui respirent

tous les feux de l'amour.

Le poème d'_Io_, par Laevius, ancien poète Latin, s'est perdu; il

avait aussi composé quelques livres sur l'Amour, nommés

_Erotopaegnia_, dont Barthius a adopté le titre pour ses compositions

du même genre.

On trouve à la fin du _Meursius_ de Barbou des fragments de poésies

libres Latines; mais elles sont modernes.

Voir _Poetae Latini minores_.

Je ne prends aucun des vers qui font partie de la Satire de Pétrone,

pour ne pas démembrer cet ouvrage, qui peut se joindre un jour à

celui-ci.

Avec ces données, il était facile de reconnaître, dans le Commentateur

anonyme de notre Manuscrit, l'auteur du Recueil de Priapées publié à

Paris en 1798, sous le titre d'_Erotopaegnion_[3]: c'est-à-dire François

Noël, professeur de belles-lettres avant la Révolution, et, de 1802 à

1841, date de sa mort, inspecteur général de l'Université. Et comme

j'avais sous la main plusieurs des innombrables autographes et

compilations manuscrites laissés par Noël, l'identité de l'écriture

n'était pas moins facile à constater.

[3] _Erotopaegnion, sive Priapeia Veterum et Recentiorum, Veneri

jocosae sacrum. Lutetiae Parisiorum, Patris, 1798_, pet. in-8º.

Jean-François Noël, né en 1755, mort en 1841, est assez connu: il

suffira d'en dire ce qui se rattache plus directement à notre sujet.

Comme la plupart des jeunes gens qui, sous l'ancien Régime, se

destinaient à l'enseignement, il était entré dans les Ordres, et il

occupait une chaire de professeur au collège Louis-le-Grand, lorsque la

Révolution lui ouvrit une voie nouvelle. D'abord chef de bureau au

Ministère des Relations extérieures, il obtint bientôt des postes

diplomatiques, débuta par une mission à Londres en 1792, fut

successivement ministre plénipotentiaire de la République à La Haye et à

Venise (1793 à 1796); puis, rappelé en France, devint membre de la

Commission de l'Instruction publique, commissaire général de police à

Lyon (1800), préfet du Haut-Rhin (1801), enfin inspecteur général de

l'Instruction publique (1802), place qu'il conserva jusqu'à sa mort. Ses

ouvrages, tous relatifs à l'Enseignement, témoignent d'une infatigable

fécondité: _Leçons de Littérature et de Morale, Françaises, Latines,

Latines modernes, Anglaises, Italiennes, Grecques, Allemandes_,

consistant, pour chaque langue, en deux volumes in-8º; _Leçons

Françaises de Philosophie et de Morale_; _Nouveau Dictionnaire des

Inventions et Découvertes_; _Dictionarium Latino-Gallicum_;

_Dictionnaire Français-Latin_; _Philologie Française, ou Dictionnaire

étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire_;

_Dictionnaire historique des personnages de l'Antiquité_; _Dictionnaire

de la Fable_; _Traduction de Catulle et Gallus_; _Abrégé de la Grammaire

Française_ (avec Chapsal), etc.

Mais ces travaux officiels ne suffisaient pas à son activité. Humaniste

passionné, de la vieille école des Ménage et des La Monnoye, il occupait

ses loisirs à d'incessantes recherches dans des livres rares: anciens

conteurs Latins, Français ou étrangers, épigrammatistes, auteurs de

facéties, qu'il s'amusait à copier par extraits ou même in-extenso.

Outre son _Erotopaegnion_, il fut aussi l'éditeur anonyme des _Poggii

Facetiae_ parues à la même date (1798). Toutefois, ces deux publications

ne représentent qu'une minime partie de ses compilations manuscrites,

J'en possède, comme je l'ai dit plus haut, une notable quantité. C'est,

1º un volumineux Recueil intitulé: _Erycina ridens, seu recentiorum

Poetarum qui Latine cecinerunt Deliciae deliciarum_ (_Venetiae_, 1795):

_Erycina ridens_, en d'autres termes _Venus jocosa_, à laquelle son

_Erotopaegnion_ est dédié; 2º Le _Martial moderne, ou choix d'Épigrammes

tirées des Poètes Latins modernes, depuis la renaissance des lettres

jusqu'à nos jours_; sur le titre, _La Roche-Guyon_, 1827: La Roche-Guyon

est un village près de Mantes (Seine-et-Oise), où Noël avait

probablement sa résidence d'été; 3º _Le Perroquet_, recueil de pièces en

prose et en vers sur cet oiseau, en plusieurs parties: Latine,

Française, Anglaise, Italienne, Orientale; comment expliquer, chez Noël,

cet amour du perroquet, sinon par une sympathie de linguiste? 4º _Basia

variorum, libri IV_; recueil des meilleurs _Baisers_ de Jean Second et

autres imitateurs modernes de Catulle; 5º enfin, _Fabellae Milesiacae_,

ou _Fabellarum Milesiacarum libri, tum erotica et jocosa, tum heroica et

tragica continentes, e veteribus et recentioribus scriptoribus excerpti_

(_Leropolis_, 1809); six gros volumes in-8º, dont le dernier porte la

date de 1840: Noël avait alors quatre-vingt-cinq ans.

Il mourut, comme il a été dit, l'année suivante, et sa bibliothèque fut

aussitôt vendue par adjudication, sauf les Manuscrits, qu'il avait

réservés pour son fils, Charles Noël. Le Catalogue de vente[4], composé

de 1555 numéros, dont plusieurs réunissaient jusqu'à vingt ouvrages

différents, présentait, dans une assez petite proportion, ce qu'on est

convenu d'appeler des livres érotiques. Il fit scandale; la pudeur

officielle en fut alarmée, et cent soixante numéros furent «retirés par

ordre». On peut lire, en effet, sur un feuillet de garde de l'exemplaire

conservé à la Bibliothèque Nationale (_Collection Jullien_), les

curieuses annotations suivantes:

_«Ce Catalogue est remarquable par le grand nombre de livres

licencieux qu'il contient..._

_»Et, par ce triste motif, fort cher et fort recherché.»_

[4] _Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. Fr.

Noël, ancien conseiller de l'Université, inspecteur général des

études_, etc. Paris, Galliot, 1841, in-8º.

Puis, d'une autre écriture:

_«Sur 1555 numéros dont se compose ce singulier et unique Catalogue,

160 ont été interdits comme contraires aux moeurs; on aurait pu en

trouver davantage.»_

Le premier annotateur n'était autre, probablement, que le digne

collectionneur Jullien: on sent le bibliophile tout aise de posséder un

article «fort cher et fort recherché», quitte à gémir sur le «triste

motif» de cette cherté.

Quant à la seconde note, rédigée sans doute par un fonctionnaire de la

Bibliothèque, elle est digne d'un de nos magistrats, sévères gardiens de

la morale publique. «_On aurait pu en trouver davantage!_» Voyons donc

ce qu'il y avait de si effrayant dans ces cent soixante numéros retirés

par ordre:

Pour ne rien dissimuler, oui, il y avait deux classiques du genre

proscrit: l'_Arétin Français_ et la _Justine_ en quatre volumes; mais la

grande majorité des autres numéros, c'était des livres comme ceux-ci:

_Le Système de la Nature_, par d'Holbach;

_La Callipédie_ de Claude Quillet;

_Le Balai_; _la Chandelle d'Arras_;

_Les quatre heures de la Toilette des Dames_;

_La Nuit et le Moment_, par Crébillon fils;

_Opus macaronicum Merlini Coccaii_;

_Les Bigarrures et Touches_ de Tabourot des Accords;

_OEuvres de Tabarin_;

_Le Moyen de parvenir_;

_Aventures de Roquelaure_;

_L'Art de désopiler la rate_;

_Mémoires pour servir à la fête des Fous_, par Du Tilliot;

_Novelle dell' abbate Casti_;

_Traité des Eunuques_, par Ancillon;

_Collection d'ana_: _Scaligerana_, _Chevroeana_, etc.

Voilà les monstruosités qu'il était défendu à un littérateur de

posséder, sous le règne du bon roi Louis-Philippe.

* * * * *

Revenons, en terminant, au Manuscrit qui fait l'objet de cette

publication.

Noël y avait fondu ses notes et additions, voulant ne donner qu'un seul

texte; mais les idées comme le style du prêtre défroqué de 1791

n'étaient pas sans disparate avec la manière de penser et d'écrire du

vieux Blondeau: aussi, ai-je préféré distinguer les deux auteurs, en

rejetant au bas des pages ce qui appartient à Noël. Quant au mérite et à

l'utilité de ce Dictionnaire spécial, je laisse à plus compétent que moi

le soin de l'apprécier: je ne puis donc que renvoyer le lecteur à

l'_Essai sur la langue érotique_, travail original et approfondi, qu'on

trouvera ci-après et qui n'est pas la moindre curiosité de ce volume.

ISIDORE LISEUX.

Paris, 30 Avril 1885.

[Dans la version électronique, les entrées de François Noël sont

indiquées par la mention «(N)».]

NOTE

D'HYACINTHE-THÉODORE BARON

Premier Médecin des Camps et des Armées du Roi,

Ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Paris.

Un homme de lettres de la fin du dernier siècle[5], composant un petit

Dictionnaire[6], qui a eu la plus grande vogue, avait mis à part les

mots licencieux qui se trouvent dans les différents auteurs Latins. Son

intention était d'en faire un petit Dictionnaire séparé, en y joignant

l'interprétation Française, et des périphrases pour expliquer la

signification des mots de la manière la moins déshonnête qu'il serait

possible; il l'avait intitulé: _Dictionarium vocum obscenarum quae apud

varios authores reperiuntur, ex universali meo decerptum_.

[5] Me Pierre-Nicolas Blondeau, avocat en Parlement, censeur des

livres et inspecteur de l'Imprimerie que M. le duc du Maine avait

établie à Trévoux, sous l'autorité de M. de Malezieux, chancelier de

la principauté de Dombes.

[6] Le Dictionnaire vulgairement appelé de _Boudot_, parce que ce

libraire avait acquis le manuscrit de Me Blondeau.

Ce petit ouvrage manuscrit, de la propre main de l'auteur, a passé

successivement dans le cabinet de plusieurs de ses parents[7], sans

qu'il ait été jamais imprimé, et même sans qu'il en ait été tiré aucune

copie. On a jugé à propos d'en changer le titre, en y substituant le

suivant: _Dictionarium eroticum Latino-Gallicum, continens voces

salaciores apud optimae notae scriptores reperiundas; cum earum

interpretatione Gallica et honesta utcunque periphrasi_.

[7] Me P.-N. Blondeau demeurait à Paris chez M. Philippe Baron,

apothicaire ordinaire du Roi, mon aïeul, dont il était cousin issu

de germain par Marguerite Blondeau, mère de M. Baron; c'est de cette

manière que le présent Manuscrit m'est parvenu par succession.

ESSAI

Sur la Langue Érotique

PAR LE TRADUCTEUR

du _Manuel d'Érotologie_ de Forberg

Si l'on examine d'un peu près la langue érotique, les termes et

locutions dont elle se compose, tant chez les Anciens que chez les

Modernes, on s'aperçoit que les écrivains puisent les éléments de leur

vocabulaire à trois sources principales.

Il y a d'abord le mot cru, le terme propre, qui peut maintenant nous

paraître assez malsonnant, mais qui certainement à l'origine ne devait

pas être obscène. L'homme donna un nom à ses parties génitales, à celles

de la femme, à l'acte amoureux, aux sécrétions qui en résultent, comme à

toutes les autres parties du corps, à toutes les autres actions et

sécrétions, sans choquer en rien la pudeur. Les Grecs et les Romains

employaient le mot cru, non seulement entre hommes et dans la

conversation familière, mais publiquement, dans les poèmes, dans les

livres, sur la scène. Aristophane disait le mot et exhibait la chose en

plein théâtre. Horace dit ingénument: _dum futuo_; il parle sans

périphrase des humides résultats d'un songe provoqué chez lui par

l'attente d'une servante d'auberge, dans son voyage à Brindes[8]; ses

invectives à Canidie sont intraduisibles en langage décent. Martial a

encore moins de sans-gêne qu'Horace: il se plaît à étaler en ce genre

des énormités et appelle cela parler Latin, user de la simplicité

Romaine[9].

[8] _Sat._, I, 5, v. 85.

[9] _Qui scis Romana simplicitate loqui_ (XI, 21.)

Un second élément est puisé dans la langue médicale. Le médecin ne peut

se contenter du mot populaire assigné à tel ou tel organe; le sérieux de

son art ne s'accommoderait pas d'un terme banal ou plaisant et qui fait

rire; de plus, l'anatomie lui a révélé la complexité de cet organe, qui

est un pour le vulgaire, mais qui pour lui se compose d'un certain

nombre de parties distinctes, jouant chacune leur rôle, et auxquelles il

assigne un nom particulier. Il se servira donc, soit de termes vagues,

par décence, comme _inguen_, _abdomen_, _uterus_, _pudenda_,

_muliebria_, _habitare_, _inire_, _coire_, etc.; soit, s'il a besoin

d'être précis, des termes techniques dont il enrichit la langue, et que

l'écrivain ou tout le monde peut employer à son tour, s'ils n'ont pas un

aspect scientifique par trop rébarbatif.

Réduit à ces deux éléments premiers, le vocabulaire érotique serait

encore bien restreint, et la nécessité d'un glossaire spécial se ferait

à peine sentir. Mais ils n'ont, à vrai dire, que la moindre importance,

et le troisième élément, l'élément métaphorique, est de beaucoup la

source la plus abondante. Le peuple crée naturellement et

continuellement des métaphores, en matière érotique comme en toute autre

matière; les écrivains utilisent les locutions passées en usage, en

forgent d'autres, à l'infini, suivant leur tournure d'esprit ou leur

caprice, détournent le sens ordinaire des mots, parlent d'une chose pour

en faire entendre une autre, se servent d'équivoques s'ils ont peur

d'être trop bien compris, et créent ainsi, parallèlement à la langue

générale, une langue particulière, figurée, d'autant plus savoureuse et

d'autant plus riche qu'ils ont plus d'ingéniosité. Quelques-uns en ont

tant, que les seuls initiés comprennent la moitié de ce qu'ils ont voulu

dire et, pour l'autre moitié, en sont réduits aux conjectures. Sans les

anciens scoliastes qui nous avertissent que tel passage d'Aristophane

renferme une allusion obscène, on poursuivrait sans la voir; et les

savants disputent encore sur le sens qu'il faut donner à tel vers de

Perse, de Juvénal, d'Ausone, à telle phrase de Pétrone et d'Apulée.

C'est ici qu'un bon lexique n'est pas de trop, et, malgré quelques

essais estimables, il est encore à faire.

* * * * *

Mais avant de pénétrer plus intimement dans l'étude de la langue

érotique, pourquoi les écrivains, le peuple lui-même, ont-ils recours à

tant de métaphores, périphrases, ambages et circonlocutions, dès qu'il

est question des organes et des rapports sexuels? Si nous n'avons pas

honte d'être hommes, pourquoi n'oser parler qu'à mots couverts de ce qui

rend chez nous manifeste la virilité? La Nature a fait de l'union des

sexes la condition de notre existence et de la perpétuité de la race;

elle y a attaché, en vue de cette perpétuité, l'attrait le plus

puissant, la volupté la plus intense: pourquoi nous en cacher comme d'un

délit ou d'un crime? Pourquoi appeler honteuses ces parties sexuelles où

la Nature a concentré toute son industrie, et rougir de montrer ce dont

nous devrions être fiers? Même à ne considérer que l'acte brutal, il est

encore dans le voeu de la Nature, puisqu'elle nous en fait un besoin, et

la satisfaction d'un besoin ne peut avoir en elle-même rien de honteux.

Des moralistes ont vu, dans cette singulière pudeur, une hypocrisie

injustifiable. Écoutez Montaigne: «Qu'a fait l'action génitale aux

hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n'en oser parler

sans vergongne, et pour l'exclure des propos sérieux et réglés? Nous

prononçons hardiment _tuer_, _desrober_, _trahir_, et _cela_, nous

n'oserions qu'entre les dents. Est-ce à dire que moins nous en exhalons

en paroles, d'autant nous avons loy d'en grossir la pensée? Car il est

bon que les mots qui sont le moins en usage, moins escripts et mieux

teus, soient les mieux sçeus et plus généralement cogneus.» Un autre

grand écrivain, moraliste à sa manière, maître Pietro Aretino, va bien

plus loin: «Quel mal y a-t-il à voir un homme grimper sur une femme? Les

bêtes doivent-elles donc être plus libres que nous? Il me semble, à moi,

que l'instrument à nous donné par la Nature pour sa propre conservation

devrait se porter au col en guise de pendant, et à la toque en guise de

médaillon, puisque c'est la veine d'où jaillissent les fleuves des

générations, et l'ambroisie que boit le monde, aux jours solennels. Il

vous a fait, vous qui êtes des premiers chirurgiens vivants[10]; il m'a

créé, moi qui suis meilleur que le pain; il a produit les Bembo, les

Molza, les Varchi, les Dolce, les Fra Sebastiano, les Sansovino, les

Titien, les Michel-Ange et, après eux, les Papes, les Empereurs, les

Rois; il a engendré les beaux enfants et les très belles dames, _cum

Santo Santorum_: on devrait donc lui prescrire des jours fériés, lui

consacrer des Vigiles et des Fêtes, et non le renfermer dans un morceau

de drap ou de soie. Les mains seraient bien mieux cachées, elles qui

jouent de l'argent, jurent à faux, prêtent à usure, vous font la figue,

déchirent, empoignent, flanquent des coups de poing, blessent et tuent.

Que vous semble de la bouche qui blasphème, crache à la figure, dévore,

enivre et vomit? Bref, les Légistes se feraient honneur s'ils ajoutaient

pour lui une glose à leur grimoire, et je crois qu'ils y viendront.»

[10] Ce passage est extrait d'une lettre adressée à l'un des plus

célèbres médecins de l'époque, messer Battista Zatti, de Brescia.

Ce sont des jeux d'esprit, des paradoxes. Diderot, qui reproduit à peu

près dans les mêmes termes la remarque de Montaigne, a du moins le

mérite de la franchise: il écrit en toutes lettres le dérivé Français du

Latin _futuo_[11]; mais Montaigne se sert pudiquement du mot «cela»,

obéissant ainsi au préjugé qu'il blâme; et quant à maître Pietro

Aretino, il s'est donné pour tâche, dans ses étonnants _Ragionamenti_,

de traiter les sujets les plus lubriques sans employer une seule fois le

mot propre: le Diable n'y a rien perdu. Ce préjugé est si fort, si

anciennement enraciné, qu'on ne le détruira pas. On aura beau nous dire

que le membre viril a beaucoup plus de noblesse que le nez, la bouche ou

les mains, nous continuerons à ne pas l'exhiber; et quoique le

rapprochement sexuel soit dans le voeu de la Nature, nous ferons

toujours difficulté de nous y livrer en public. Les premiers couples

humains se cachaient dans les bois pour l'opérer:

_Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_,

dit Lucrèce, parlant de ces temps anciens où l'homme ne se nourrissait

encore que de glands. Cet instinct appartient à l'animal même. Un

naturaliste Anglais, le révérend Philips, attribue la disparition

presque complète aujourd'hui des éléphants, si communs autrefois qu'on

les recrutait par milliers pour les armées, à la pullulation des singes

qui viennent, au moment solennel, les troubler dans leurs solitudes; ils

cherchent en vain un fourré assez impénétrable pour se livrer aux

douceurs de l'hymen hors de la présence de ces importunes bêtes, et,

faute de le trouver, se résignent au célibat. En captivité, ils refusent

de s'accoupler, ainsi du reste que la plupart des animaux non

domestiques, ou ne s'y décident que si on les y amène par supercherie, à

force de ruse et de patience, ne voulant pas qu'un si profond mystère

ait des témoins profanes: à moins qu'on les croie convertis aux idées de

Malthus, et bien résolus à ne pas procréer de pauvres petits destinés à

devenir des malheureux.

[11] «F..tez comme des ânes débâtés, mais permettez-moi de dire

f..tre.»

L'homme, d'ailleurs, ne tient pas tant que cela à ressembler aux bêtes.

C'est bien assez qu'on lui dise à présent qu'il descend directement du

gorille, ou qu'il est son proche parent au moyen d'un ancêtre commun.

Précisément peut-être parce qu'il a une obscure conscience de cette

infime origine, il s'efforce d'étouffer ou d'atténuer chez lui le

gorille. Ses besoins naturels le rapprochent le plus de l'animal: il se

cachera donc pour les satisfaire, et il sera logique en cela, quoi qu'on

dise. Il ne se cache pas pour boire et pour manger, étant parvenu à s'en

acquitter proprement, avec décence, de façon à ne pas trop montrer

l'animal qui prend sa pâture; mais il va déposer à l'écart le résultat

de sa digestion. Voilà pourtant un besoin naturel, dont la satisfaction

est légitime; pourquoi le considérer comme immonde?

Ce n'est pas la pruderie ou l'hypocrisie moderne qui a imaginé d'appeler

honteuses les parties sexuelles. Les Latins les appelaient _pudenda_,

les Grecs [Grec: aidoia], mot qui a le même sens. «Faire des choses

malhonnêtes» semble appartenir exclusivement à la langue de M.

Prudhomme: c'est une locution Grecque, [Grec: arrhêta] ou [Grec: aischra

poiein]. Les termes vagues, les périphrases: être, aller, dormir avec

une femme, cohabiter, avoir commerce, remplir le devoir, etc., sont

toutes des locutions Latines: _esse_, _dormire cum muliere_, _coire_,

_cognoscere mulierem_, _habitare_, _habere rem_, _officium fungi_, et

elles ont leurs similaires en Grec; connaître, dormir, dans le sens

érotique, remontent à une civilisation encore plus ancienne, puisqu'on

les trouve dans la Bible: Adam _connut_ Ève, sa femme, et Ruth _dormit_

avec Booz. Les Latins, qui reculaient si peu devant la crudité des mots,

avaient en même temps des termes atténués d'une bien plus grande

délicatesse que nous-mêmes.

* * * * *

Les métaphores, si nombreuses, dans tous les idiomes, qu'elles

constituent à elles seules la principale richesse de la langue érotique,

ont dû être, à l'origine, imaginées dans le même but; mais il faut

convenir que ce but n'a pas toujours été atteint, ou qu'il a été bien

vite perdu de vue. De ces figures, les unes, aussi transparentes que

possible, ne sont que gracieuses ou plaisantes; d'autres, d'un sens plus

caché, forcent l'esprit à s'appesantir sur elles pour les comprendre;

d'autres enfin sont plus ordurières que ne pourrait l'être le mot

propre. Lorsque Martial, par exemple, dit _cacare mentulam_, pour rendre

la sensation du patient dans l'acte pédérastique, et Juvénal, _hesternae

occurrere coenae_, pour faire honte du rôle d'agent, ils sont

volontairement plus obscènes que s'ils disaient en propres termes

_paedicari_ et _paedicare_. Bayle, accusé d'obscénité pour n'avoir pas

adouci la crudité d'expression d'anciens textes qu'il était obligé de

donner, s'est défendu en condamnant sans distinction toutes les

périphrases et métaphores usitées dans le langage érotique, en

affirmant, avec le P. Bouhours, qu'elles sont plus dangereuses que des

ordures grossières.

«Ces manières délicates que l'on se plaint que je n'ai pas employées,»

dit-il[12], «n'empêchent pas que l'objet ne s'aille peindre dans

l'imagination, et elles sont causes qu'il s'y peint sans exciter les

mouvements de la honte et du dépit. Ceux qui se servent de ces

enveloppes ne prétendent point qu'ils seroient inintelligibles, ils

savent bien que tout le monde entendra de quoi il s'agit, et il est fort

vrai que l'on entend parfaitement ce qu'ils veulent dire. La délicatesse

de leurs traits produit seulement ceci, que l'on s'approche de leurs

peintures avec d'autant plus de hardiesse que l'on ne craint pas de

rencontrer des nudités. La bienséance ne souffriroit pas que l'on y

jetât les yeux, si c'étoient des saletés toutes nues; mais quand elles

sont habillées d'une étoffe transparente, on ne se fait point un

scrupule de les parcourir de l'oeil depuis les pieds jusques à la tête,

toute honte mise à part, et sans se fâcher contre le peintre: et ainsi

l'objet s'insinue dans l'imagination plus aisément, et verse jusques au

coeur, et au-delà, ses malignes influences, avec plus de liberté que si

l'âme étoit saisie de honte et de colère. Joignez à cela que quand on ne

marque qu'à demi une obscénité, mais de telle sorte que le supplément

n'est pas malaisé à faire, ceux à qui on parle achèvent eux-mêmes le

portrait qui salit l'imagination. Ils ont donc plus de part à la

production de cette image, que si l'on se fût expliqué plus rondement.

Ils n'auroient été en ce dernier cas qu'un sujet passif, et par

conséquent la réception de l'image obscène eût été très innocente; mais

dans l'autre cas ils en sont l'un des principes actifs: ils ne sont donc

pas si innocents, et ils ont bien plus à craindre les suites

contagieuses de cet objet qui est en partie leur ouvrage. Ainsi ces

prétendus ménagements de la pudeur sont en effet un piège dangereux. Ils

engagent à méditer sur une matière sale, afin de trouver le supplément

de ce qui n'a pas été exprimé par des paroles précises.

[12] _Éclaircissement sur les obscénités_ (Appendice au _Dictionnaire

critique_).

»Ceci est encore plus fort contre les chercheurs de détours. S'ils

s'étoient servis du premier mot que les dictionnaires leur présentoient,

ils n'eussent fait que passer sur une matière sale, ils eussent gagné

promptement pays; mais les enveloppes qu'ils ont cherchées avec beaucoup

d'art, et les périodes qu'ils ont corrigées et abrégées, jusques à ce

qu'ils fussent contents de la finesse de leur pinceau, les ont retenus

des heures entières sur l'obscénité. Ils l'ont tournée de toutes sortes

de sens, ils ont serpenté autour, comme s'ils eussent eu quelque regret

de s'éloigner d'un lieu aimable. N'est-ce pas là _ad Sirenum scopulos

consenescere_, jeter l'ancre à la portée du chant des Sirènes? Si

quelque chose a pu rendre très pernicieux les _Contes_ de La Fontaine,

c'est qu'à l'égard des expressions ils ne contiennent presque rien qui

soit grossier. Il y a des gens d'esprit qui aiment fort la débauche. Ils

vous jureront que les satires de Juvénal sont cent fois plus propres à

dégoûter de l'impureté que les discours les plus modestes et les plus

chastes que l'on puisse faire contre ce vice. Ils vous jureront que

Pétrone est incomparablement moins dangereux dans ses ordures

grossières, que dans les délicatesses dont le comte de Rabutin les a

revêtues, et qu'après avoir lu les _Amours des Gaules_, on trouve la

galanterie incomparablement plus aimable qu'après avoir lu Pétrone.»

Bayle semble bien avoir cause gagnée, avec de si bons arguments, et

cependant le procès est toujours en litige; malgré les immunités

réclamées en faveur du franc parler, du mot Latin ou Gaulois, par de si

bonnes raisons, les juges, comme le gros du public, inclineront toujours

à donner tort à ceux qui s'en servent, et à excuser ceux qui disent les

mêmes choses, ou de pires, en termes enveloppés et décents. Il est

curieux d'entendre un de nos contemporains soutenir la même thèse à sa

façon, avec beaucoup moins de solennité académique, mais sans plus de

succès: «La gauloiserie, les choses désignées par leur nom, la bonne

franquette d'un style en manches de chemise, la gueulée populacière des

termes propres, n'ont jamais dépravé personne. Cela n'offre pas plus de

dangers que le nu de la peinture et de la statuaire, lequel ne paraît

sale qu'aux chercheurs de saletés. Ce qui trouble l'imagination, ce qui

éveille les curiosités malsaines, ce qui peut corrompre, ce n'est pas le

marbre, c'est la feuille de vigne qu'on lui met, cette feuille de vigne

qui raccroche les regards, cette feuille de vigne qui rend honteux et

obscène ce que la Nature a fait sacré. Mon livre n'a point de feuille de

vigne, et je m'en flatte. Tel quel, avec ses violences, ses impudeurs,

son cynisme, il me paraît autrement moral que certains ouvrages

approuvés cependant par le bon goût, patronnés même par la vertu

bourgeoise, mais où le libertinage passe sa tête de serpent tentateur

entre les périodes fleuries, où l'odeur mondaine du _Lubin_ se marie à

des relents de marée, où la poudre de riz qu'on vous jette aux yeux a le

montant pimenté du diablotin: romans d'une corruption raffinée, d'une

pourriture élégante, qui cachent des moxas vésicants sous leur style

tempéré, aux fadeurs de cataplasmes. C'est cette _belle et honneste

dame_, fardée, maquillée, avec un livre de messe à la main, et dans ce

livre des photographies obscènes, baissant les yeux pour les mieux faire

en coulisse, serrant pudiquement les jambes pour jouer plus allègrement

de la croupe, et portant au coin de la lèvre, en guise de mouche, une

mouche cantharide. Mais, morbleu! ce n'est pas la mienne, cette

littérature. La mienne est une brave et gaillarde fille, qui parle gras,

je l'avoue, et qui gueule même, échevelée, un peu vive, haute en

couleur, dépoitraillée au grand air, salissant ses cottes hardies et ses

pieds délurés dans la glu noire de la boue des faubourgs ou dans l'or

chaud des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois,

des refrains d'argot, des gaîtés de femme du peuple, et tout cela pour

le plaisir de chanter, de rire, de vivre, sans arrière-pensée de luxure,

non comme une mijaurée libidineuse qui laisse voir un bout de peau afin

d'attiser les désirs d'un vieillard ou d'un galopin, mais bien comme une

belle et robuste créature qui n'a pas peur de montrer au soleil ses

tetons gonflés de sève et son ventre auguste où resplendit déjà

l'orgueil des maternités futures. Par la nudité chaste, par la gloire de

la Nature! si cela est immoral, eh bien! alors, vive l'immoralité![13]»

Un journaliste, M. Henry Fouquier, a cité à l'appui de ces conclusions

une anecdote qui serait bien piquante, si elle était vraie: «Un homme

d'esprit du commencement de ce siècle, membre de l'Institut, s'amusa à

écrire un livre érotique, un bijou d'ailleurs, intitulé: _Point de

lendemain_, et en fit deux versions. L'une à la façon des érotiques

brutaux, tels que Nerciat ou Restif; l'autre où l'on ne trouvait pas un

mot qui ne se pût dire devant des jeunes filles. Il fit lire ces deux

versions à une femme, lui demandant celle qu'elle préférait. La dame,

ingénument, avoua que l'ardeur amoureuse, éveillée en elle par la

version chaste en ses expressions, n'avait pu être calmée que par la

lecture ordurière.» L'historiette est jolie; mais il n'est pas sûr que

cette parodie obscène de _Point de lendemain_, la _Nuit merveilleuse_,

soit aussi de Vivant Denon.

[13] Jean Richepin, _La Chanson des Gueux_.

Quoi qu'il en soit, que la métaphore et la périphrase laissent plus à

entendre, bien souvent, que le mot propre, que la feuille de vigne

aggrave ou non la nudité, ces jeux de style, ces détours et ces

enveloppements ont pour eux une haute autorité, la Bible. Tout le monde

connaît le fameux Proverbe de Salomon: «Telle est la voie de la femme

adultère; elle mange et, s'essuyant la bouche, dit: Je n'ai pas fait de

mal.» _Talis est via mulieris adulterae, quae comedit, et tergens os

suum, dicit: Non operavi malum._ Le _Cantique des Cantiques_, cet

épithalame Juif d'une poésie sensuelle si épanouie et si parfumée, est

plein de ces figures: _Posuerunt me custodem in vineis, _et vineam[14]

meam_ non custodi_.--__Hortus_ conclusus, soror mea sponsa, _hortus_

conclusus, _fons_ signatus.--Dilectus meus misit manum suam per

_foramen_, et venter meus intremuit ad tactum ejus... _Pessulum ostii_

mei aperui dilecto meo, at ille _declinaverat_... Mane surgamus ad

_vineas_, videamus si floruit _vinea_, si _flores_ fructus parturiunt,

si floruerunt mala Punica: ibi dabo tibi mea ubera... _Vinea_ mea coram

me est_, etc. Sans compter bien d'autres endroits de la Bible où des

yeux perçants entrevoient des allégories plus cachées. Beverland, _De

peccato originali_, prétend que l'arbre du bien et du mal n'est pas

autre chose que le membre viril d'Adam: il se fonde sur ce qu'en Latin,

_arbor_, _truncus_, _ramus_, sont très souvent synonymes de _mentula_.

Il se demande également s'il ne faut pas voir un symbole du même genre

dans le serpent tentateur: _«Verum _Serpentem_ interpretatur sensibilem

carnis affectum, immo ipsum carnalis concupiscentiae genitale viri

membrum.»_ D'après Petrus Comestor, on croit, sans tenir compte du

langage figuré, que les Philistins, s'étant emparés de Samson, lui

firent tourner la meule (_molere_); mais il s'agit de toute autre chose:

le voyant si fort, ils l'obligèrent de coucher avec leurs femmes pour

avoir des enfants vigoureux. _«Hebraei tradunt,»_ dit-il, _«quod

Philistaei fecerunt eum dormire cum mulieribus robustis, ut ex eo prolem

robustam susciperent; nam _molere_ etiam est _subagitare_ vel _coire_.»_

Ces rabbins ont peut-être raison.

[14] Vigne, dans le sens de _pudendum muliebre_, n'est pas très

commun. La Fontaine qui, lisant Baruch, n'a pas dû négliger le

_Cantique des Cantiques_, en a fait son profit:

Et dans la vigne du seigneur

Travaillant ainsi qu'on peut croire...

Les métaphores les plus naturelles sont celles qui ont leurs termes

empruntés au labourage: les parties de la femme assimilées au champ, au

sillon qui va recevoir la semence: _campus_, _arvum muliebre_, _sulcus_;

celles de l'homme au soc de la charrue:

_Atque in eo est Venus ut _muliebria_ censorat _arva_._

(Lucrèce, IV, 1095).

_Ejicit enim _sulcum_ recta regione viaque

_Vomeris_._

(Id., IV, 1260.)

_Arentque _sulcos_ in _arvo Venerio_._

(Apulée, [Grec: Anechom.], 14.)

_Cur sit ager sterilis, cur uxor lactitet edam:

Quo fodiatur ager non habet, uxor habet._

(Martial, XVII, 101.)

Ambroise Paré parle de même du «_cultiveur_ qui _entre dans le champ de

Nature humaine_,» et le vieux naïf médecin Jacques Duval (_Traité des

Hermaphrodits_, chap. VI), «de la première _culture_ qui se fait dans le

_champ naturel_» des filles. Brantôme a dit plus plaisamment: «Le cas

d'une femme est une _terre de marais_; on y enfonce jusqu'au ventre.»

Rabelais appelle le membre viril «le manche que l'on nomme le laboureur

de Nature,» et Maynard le dépeint:

Roide, entrant tout ainsi que la pointe d'un _soc_

Qui se plonge et se cache en toute _terre grasse_.

(_Cabinet satyrique_.)

Si pour cueillir tu veux donques semer,

Trouve autre champ et du mien te retire.

(Clément Marot.)

D'autres locutions Latines appartenant au même ordre d'idées: _Hortus

muliebris_, _hortus Cupidinis_ ou _Hesperidum_, _irrigare hortum_, etc.,

ainsi que les noms de divers instruments et opérations de jardinage:

_ligo_, _raster_, _palus_, _falx_, bêche, hoyau, serpe, façonner, enter,

écussonner, abattre du bois, mettre la cognée dans la forêt, sont

également du style badin. Brantôme dit d'une femme mariée, qu'elle

s'était réservé «l'usage de sa forêt de mort-bois, ou de bois mort;»

Tallemant des Réaux appelle «grand abatteur de bois» un coureur de

femmes. Cueillir des fleurs, des fruits, des roses, dans le jardin de

Vénus, appartient à un jargon tout à fait suranné maintenant, mais nos

vieux poètes et conteurs aimaient assez _jardinet_ et _jardinier_:

Ces larges reins, ce sadinet

Assis sur grosses, fermes cuisses,

Dedans un joly _jardinet_.

(Villon, _Les regrets de la belle heaumière_.)

«Le _jardinier_, voyant et trouvant le cabinet aussi avantageusement

ouvert, y logea petit à petit son _ferrement_» (Noël Du Fail). On trouve

aussi chez eux: _bêcher_, _biner_, _béquiller_, _planter son piquet_,

_planter le baliveau_, etc. _Orto_, _orticello_, dans ce sens, sont très

fréquents chez les érotiques Italiens; ils disent: _sarchiar l'orto_

(sarcler le jardin), _ficar un porro nell'orto_ (planter un poireau dans

le jardin), _mettere il roncone nella siepe_ (mettre la serpette dans la

haie), _il piantone nel fosso_ (le plantoir dans la rigole), _la

pastinaccia_, _la carota_, _la radice_ (le panais, la carotte, le

radis), _lavorare il terreno_ (façonner le terrain), etc.

Assimiler les rapports sexuels à une bataille, un duel, un combat, et

tirer les termes de comparaison de toutes les armes offensives et

défensives connues, doit être aussi très naturel, car ces sortes de

métaphores se rencontrent mot pour mot dans toutes les langues. Nous

trouvons en Latin: _Militare, depugnare in campe Venereo_; _committere

praelium, duellum_; _ponere castra_; _peragere tacito Marte_; _immergere

ensem, pugionem, mucronem_; _excipere pilum in parma sua_; _pilum

vibrare, torquere_; _arcum tendere_. Toutes les armes des Anciens y ont

passé, et non seulement la pique, le javelot, la flèche, l'épée, le

glaive, le poignard, mais jusqu'à la grosse artillerie: la baliste, le

bélier, la catapulte. Chez les Modernes, bien qu'on ne se serve plus de

pique depuis longtemps, le mot est resté, avec cette acception, dans un

certain nombre de locutions familières: _manier la pique_, _être passée

par les piques_ (ce que les Italiens appellent _recevoir un trente et

un_). _Braquemart_, depuis Rabelais: «De tant de _braquemarts_ enroidis

qui habitent par les brayettes claustrales,» a pris un sens érotique si

décidé, que beaucoup de gens n'oseraient l'employer dans son sens propre

d'épée courte et large, le _gladius_ des Romains, l'ancien briquet de

nos soldats. Il en est de même d'_allumelle_ (de _lamella_, petite

lame). _Poignard_ n'est plus usité; Regnier, La Fontaine, Grécourt s'en

sont servis:

Mais Robin, las de la servir,

Craignant une nouvelle plainte,

Lui dit: «Hâte-toi de mourir,

Car mon _poignard_ n'a plus de pointe.»

(Mathurin Regnier.)

Lève sa cotte, et puis lui donne

D'un _poignard_ à travers le corps.

(La Fontaine.)

Heureuse la nymphe légère

Qui, trompant sa jalouse mère,

Peut saisir un _poignard_ si doux!

(Grécourt.)

Chez Brantôme et nos anciens conteurs, l'amour est toute une stratégie:

engager l'escarmouche, battre la chamade, être fort à l'escrime, mettre

l'épée à la main, reconnaître la forteresse, faire les approches,

dresser les machines, pointer les pièces, envoyer des volées de canon,

cheminer à la sape, allumer la mèche, bouter le feu à la mine, franchir

la contrescarpe, combler le fossé, livrer l'assaut, planter l'étendard

dans la brèche, se loger dans la place. A ces métaphores militaires il

convient d'ajouter celles que les Grecs et les Romains tiraient des

jeux, des luttes d'athlètes, des courses du cirque: _in agonem, in

palaestram descendere_; _conficere stadium_; _properare ad metas_; nos

conteurs, qui se souciaient peu de la palestre, leur ont substitué des

comparaisons empruntées aux joutes et aux tournois: courir la bague,

rompre une lance, mettre la lance en arrêt, envoyer la flèche dans le

but, mettre dans la quintaine; ou bien des termes de vénerie: le faucon

désencapuchonné, l'épervier au poing, etc.

Le savant Gasp. Barthius n'a pas dédaigné de colliger, dans ses

_Animadversiones in Claudianum_, les métaphores tirées par les Anciens

des exercices équestres, et détournées par eux dans le sens érotique.

Nous regrettons de ne pas avoir sous la main son travail, pour en

enrichir le nôtre, et surtout pour nous ôter d'un doute. Nous

rencontrons bien, dans Nicolas Chorier, bon nombre de locutions telles

que: _subigere veredum_, _conscendere_, _insilire in equum_, _ex equo

desilire_, _equitare_, _admovere calcar_, etc., où le rôle de cavalier

est dévolu à l'homme, et celui de monture à la femme; mais nous

craignons fort que l'excellent auteur de l'_Aloisia_ n'ait attribué aux

Latins, sans y trop songer, une idée toute Française et moderne.

Pétrone, faisant passer Embasicaetas de la croupe d'Encolpe à celle

d'Ascylte, dit, il est vrai: _Equum cinaedus mutavit_, «le cinède

changea de cheval;» mais c'est une exception, ils sont là d'ailleurs

entre hommes; dans tous les exemples Latins et Grecs que nous suggère

notre mémoire, c'est toujours la femme qui est le cavalier. La figure

est ainsi plus régulière, car, pour être à cheval, il faut tenir sa

monture entre les jambes, ce qui est le fait de la femme, et non de

l'homme. Ovide recommande à celles qui ont des plis au ventre de monter

à cheval à rebours comme le Parthe, c'est-à-dire en tournant le dos:

_Tu quoque, cui rugis uterum Lucina notavit,

Ut celer aversis utere Parthus equis._

(_Ars amatoria_, III, 785-6.)

Horace dit de même:

_Clunibus aut agitavit equum lasciva supinum._

(_Sat._, II, VII, 50.)

Martial:

_Masturbabantur Phrygii post ostia servi,

Hectoreo quoties sederat uxor equo._

(XI, 105.)

Juvénal fait se chevaucher les femmes entre elles:

_Inque vices equitant..._

(_Sat._ VI, 311.)

Aristophane nous montre, au moins en deux endroits, que les choses se

passaient de même chez les Grecs:

[Grec: Kame g' hê pornê chthes eiselthonta tês mesêmbrias,

hoti kelêtisai 'keleuon, oxythymêtheisa moi

êret' ei tên Hippiou kathistamai tyrannida.]

(_Les Guêpes_, 500-2.)

Comme j'entre chez une putain, sur le midi,

Et que j'exige qu'elle me chevauche, elle me demande furieuse

Si je veux rétablir la tyrannie d'Hippias.

[Grec: Kai malist' osphrainomai tês Hippiou tyrannidos],

Je flaire là-dessous la tyrannie d'Hippias,

dit encore le choeur des vieillards dans _Lysistrata_, v. 618, lorsque

les femmes voulant s'emparer du gouvernement, il craint qu'elles ne

fassent la loi aux hommes et ne les chevauchent. Dans diverses pièces de

l'_Anthologie_, des courtisanes suspendent en _ex-voto_, devant l'autel

d'Aphrodite, des mors, des fouets, des éperons, pour la remercier de les

avoir fait allègrement caracoler sur leurs coursiers d'Étolie, _id est_

sur de beaux et fringants jeunes hommes.

Tout au contraire, chez les auteurs modernes, quand ils parlent de

chevaucher, cavalcader et caracoler, c'est de l'homme qu'il s'agit, et

la monture est la femme:

Carmes chevaulchent nos voisines

Mais cela ne m'est que du meins.

(Villon, _Petit Testament_.)

Un médecin, toi sachant,

Va ta femme chevauchant.

(Tabourot, sr des Accords.)

«Ny plus ny moins que le manège d'un grand et beau coursier du règne est

bien cent fois plus agréable et plus plaisant que d'un petit bidet, et

donne bien plus de plaisir à son escuyer; mais aussi il faut bien que

cet escuyer soit bon et se tienne bien et montre bien plus de force et

d'adresse: de même se faut-il porter à l'endroit des grandes et hautes

femmes, car de cette taille elles sont sujettes d'aller d'un air plus

haut que les autres, et bien souvent font perdre l'estrier, voire

l'arçon, si l'on n'a bonne tenue, comme j'ay ouy conter à aucuns

cavalcadours qui les ont montées.» (Brantôme, _Dames galantes_, Disc.

I). Il dit encore d'une grande dame que c'était le cheval de Séjan,

«d'autant que tous ceux qui montoient sur elle mouroient, et ne vivoient

guères» (_ibid._), et il emploie souvent les termes fort irrévérencieux

de jument et de haquenée, pour dire une femme.

La femme et le cheval doivent être semblables...

Tous deux se doivent rendre à l'homme obéissants,

Façonnés à l'espron et fiers en ornements,

Avoir le montoir doux, la descente bénigne.

(_Cabinet satyrique_.)

Dictionnaire érotique Latin-Français · 第 1 / 10 段