«Les Perses de nos jours ont presque entièrement négligé et

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RECHERCHES NOUVELLES

SUR

L’HISTOIRE ANCIENNE,

PAR C.F. VOLNEY,

COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE. HONORAIRE DE LA

SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.

TOME DEUXIÈME.

PARIS,

PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES

AUGUSTINS.

M DCCC XXV.

OEUVRES

DE C. F. VOLNEY.

DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.

TOME VI.

IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, N° 24.

RECHERCHES NOUVELLES

SUR

L’HISTOIRE ANCIENNE.

SUITE DE LA CHRONOLOGIE D’HÉRODOTE.

Chronologie des rois de Perse cités par les Orientaux modernes, sous le

nom de _Dynastie Pishdad_ et _Kéan_.--Époques de Zohak, de Feridoun et

du législateur Zerdoust, dit Zoroastre.

En quel temps a vécu le législateur célèbre appelé _Zoroaster_ par les

Grecs, et _Zardast_ ou _Zerdoust_ par les Orientaux? et en quels siècles

doit-on placer les deux dynasties _Pishdâd_ et _Kéân_ ou _Kaîan_, que

les Perses modernes prétendent avoir existé chez eux antérieurement ou

contradictoirement aux récits des Grecs? Tels sont les deux problèmes

qui vont nous occuper dans ce chapitre: examinons d’abord le premier.

§ 1.

Époque du législateur Zoroastre.

Tous les historiens nous parlent de Zoroastre comme d’un législateur

religieux, beaucoup plus célèbre en Asie et presque aussi ancien que

Moïse; et néanmoins, dès le premier siècle de l’ère chrétienne, l’époque

où il vécut était devenue une question si obscure, que Pline le

Naturaliste, cet homme d’une érudition si vaste, qui eut en main les

écrits de tant d’auteurs, n’osa prononcer autre chose que le doute. Dans

nos temps modernes, et surtout dans les XVIe et XVIIe siècles, la

réserve de Pline a été imitée par le plus grand nombre des savants, qui

n’ont pu concilier les dissonances chronologiques des auteurs grecs et

latins; mais ceux du XVIIIe siècle, plus hardis, se sont crus plus

heureux. Les extraits d’une foule de livres orientaux ayant été

produits, d’abord par notre d’Herbelot, en sa _Bibliothèque orientale_

(publiée en 1697), puis par le professeur Thomas Hyde, Anglais, dans son

livre latin de la _Religion des anciens Perses_, imprimé en 1700, l’on

crut avoir découvert dans l’Asie moderne une vérité historique restée

inconnue dans l’Occident. En effet, tous les livres arabes et persans

que l’on cite, semblent s’accorder à placer Zoroastre vers le règne de

Darius Hystaspes, roi de Perse; et néanmoins, en les pressant sur les

dates précises, on les trouve indécis et flottants entre les années 250,

280 et même 300 avant Alexandre. Les critiques sont surtout choqués de

voir réduire à cinq générations la série des rois de Perse, que les

monuments les plus authentiques des Macédoniens et des Romains,

attestent avoir été de treize princes; et de ne rencontrer aucune

mention distincte des règnes de Xercès et de Kyrus, qui agitèrent si

profondément l’Asie. Ces objections et plusieurs autres non moins graves

que nous verrons, ne durent pas échapper au professeur _Hyde_; mais

séduit par l’éclat de la nouveauté et par le paradoxe spécieux, que les

Orientaux, _à titre d’indigènes, doivent connaître leur pays mieux que

des étrangers, tels que les Grecs et les Romains_, Hyde épousa avec

passion le système asiatique, et crut avoir prouvé le premier que

réellement Zoroastre avait paru sous le règne de Darius Hystaspes.

Entraîné par l’autorité de son compatriote, Prideaux s’efforça de

colorer son hypothèse, et la répandit de plus en plus dans son livre de

l’_Histoire des Juifs_; et parce qu’ensuite elle a été adoptée par les

auteurs de l’_Histoire universelle_, l’on peut dire que l’opinion de

Hyde est devenue dominante et presque classique. Elle faillit d’être

renversée chez nous, lorsqu’_Anquetil du Perron_ nous apporta de l’Inde

les prétendus ouvrages de Zoroastre, et que dans la Vie de ce

législateur[1], il déclara que l’opinion de Hyde lui semblait une

_hypothèse sujette à de grandes difficultés_; mais par la suite il lui

donna une nouvelle force, en l’adoptant dans un mémoire spécial[2], où,

par un trait bizarre et caractéristique, il censure Hyde pour avoir eu

_trop de confiance aux Orientaux_, et _pour avoir mal soutenu_ leur

thèse: par un autre cas singulier, c’est en lisant la censure d’Anquetil

et ses arguments, que nous avons senti les plus grands motifs de douter,

et qu’ensuite découvrant le vice de sa méthode et de celle de Hyde, nous

en avons employé une meilleure, en prenant, non pas le rôle d’avocat qui

plaide une cause, mais de rapporteur qui pèse les raisons de part et

d’autre, et qui surtout interroge les narrateurs par ordre de dates,

pour remonter aux sources premières des faits et des opinions: le

lecteur va juger ce débat.

D’abord il est bien reconnu que les livres apportés de l’Inde par

Anquetil, comme livres de _Zoroastre_, n’ont jamais été écrits par ce

législateur, et qu’ils sont simplement des légendes et des liturgies

composées par des mages _mobeds_ et _herbeds_[3], à des époques non

déterminées, mais tardives et parallèles aux règnes des _Sasanides_,

c’est-à-dire depuis l’an 226 de notre ère jusque vers l’an 1200. Le

_Boundehesch_ lui-même, que _du Perron_ nous présente comme une Genèse

ou Cosmogonie perse, le Boundehesch porte des preuves incontestables de

modernité, puisque parmi ses résumés des _temps écoulés_, après avoir

parlé de _Zohâk_, de Féridoun, etc., il cite d’abord _Eskander_ Roumi,

c’est-à-dire _Alexandre le romain_, comme ayant régné 14 ans; puis les

rois _Asganiens_ (_Arsakides_), comme ayant régné 284 ans; puis la durée

des Sasanides, 260 ans; puis enfin la _venue des Arabes_[4]. Et l’auteur

de ce livre, le plus important, le seul important de toutes ces

ennuyeuses et stériles légendes, nous donne la preuve de son ignorance

(_disons même de sa mauvaise foi_), lorsqu’il attribue 14 ans de règne à

Alexandre _le romain_, au lieu du _grec_, qui n’en régna que 6; et

lorsqu’il réduit à 284, l’intervalle écoulé entre _Arsak_ et _Ardechir_,

qui fut de 481.

Un second fait également certain, c’est qu’aucun des écrivains persans

ou arabes dont on s’autorise n’a publié avant le premier siècle de l’ère

musulmane (730 à 750 de notre ère), et que les plus célèbres historiens

et poètes, tels que _Ferdousi_ et _Mirkhond_, ne datent, savoir, le

premier que de l’an 1000, et le second de l’an 1500 de notre ère; et de

quelles sources, de quels monuments ont-ils tiré leurs récits? Quelques

Européens, préoccupés ou superficiels, nous répondent que ce fut de

leurs _monuments nationaux_. Mais les Musulmans eux-mêmes conviennent

que les Arabes, vainqueurs de _Iezdeguerd_, en 652, et, depuis cette

époque, dévastateurs plutôt que possesseurs de la Perse, proscrivirent

les adorateurs du feu et leurs livres, avec ce zèle et cette fureur qui

leur firent brûler la bibliothèque d’Alexandrie; et ces livres, tous

manuscrits, par conséquent rares et chers, comme ils le sont toujours en

Asie, purent d’autant moins échapper à la proscription, qu’ils étaient

écrits en lettres absolument différentes des lettres arabes...; que déja

ils avaient subi des persécutions de secte à secte, sous leurs propres

rois, et que les guerres non interrompues depuis Alexandre, après avoir

détruit les originaux, s’étaient opposées à la reproduction des copies

et à la culture de l’histoire. Telle fut la dépopulation des monuments

et des livres perses, que vers l’an 1000 de notre ère, le sultan

Mahmoud, fils de _Sebekteghin_, voulant connaître l’histoire du pays

qu’il avait conquis, ne put se procurer aucun écrit de ce genre, et

qu’il fut obligé de donner commission à l’Arabe _Deqiqi_, de recueillir

les romances, les traditions, les contes populaires des diverses

contrées de l’empire persan, pour en retirer quelque instruction. Or

comment l’Arabe _Deqiqi_ rend-il compte de ses recherches? En vers,

c’est-à-dire en poète arabe, riche de contes et d’hyperboles; et c’est

sur ce canevas principal que Ferdousi a composé son _Histoire royale_

(Shah-Nameh), également en vers, au nombre de 60 mille distiques. Or que

peut-on attendre de traditions populaires, défigurées de génération en

génération par les narrateurs, et brodées ensuite par l’imagination sans

frein qui dicta les Mille et une Nuits? Aussi ces prétendues histoires

de la Perse ancienne, et même moderne, jusqu’au temps des Arabes, ne

sont-elles qu’un tissu d’anachronismes et d’invraisemblances: l’on ne

conçoit pas comment des Européens, hommes sensés, tels que Prideaux et

les auteurs de l’_Histoire universelle_, au lieu d’examiner d’abord et

de discuter les sources et les moyens d’instruction des écrivains

persans et arabes, semblent ne s’être étudiés qu’à établir

l’authenticité de leurs récits, et à substituer au désordre le plus

évident un ordre factice, ayant pour objet d’en masquer les grossiers

défauts[5]. Sans doute, avec ce qu’on nomme de l’_esprit_ il est

possible de tout soutenir et de tout contester; mais, en histoire,

l’_esprit_ n’est que l’art d’apercevoir la vérité ou de la faire

ressortir; et dans le démenti que l’on a voulu donner par les

Asiatiques modernes, aux anciens auteurs grecs, l’on choque tellement

toutes les vraisemblances, qu’il est inconcevable qu’une telle hypothèse

ait des partisans. L’on a voulu établir, comme principe de droit, «que

les Asiatiques méritent d’être crus de préférence sur l’histoire de leur

pays, parce qu’à titre d’_indigènes_ ils doivent mieux savoir ce qui

s’est passé chez eux, que des étrangers tels que les Grecs et les

Romains».

Mais cette proposition générale et vague par elle-même, ne présente,

lorsqu’on l’analyse, qu’un paradoxe et un abus de mots. En effet, outre

que la connaissance de ce qui se passe dans un pays dépend infiniment de

la nature de son gouvernement, et que la _publicité_, la _libre

circulation_, n’ont point lieu dans les états despotiques, comme l’ont

été le plus souvent ceux de l’Asie; il est encore de fait que ces

_prétendus indigènes_, spécialement de la Perse, sont, de leur propre

aveu et par leur histoire, le produit, en majeure partie, des races

étrangères venues à la suite des conquérants qui ont successivement

envahi et possédé ces contrées. Laissons à part Alexandre, dont le

système politique fut de mêler les races et les opinions, pour détruire

les haines et les guerres de secte à secte et de nation à nation: après

lui, les révolutions des Séleucides et des Arsakides continuèrent

d’agiter et de mêler l’empire perse dissous; d’y introduire, par le

recrutement des armées, une multitude d’étrangers de toute espèce, qui,

en s’alliant aux femmes indigènes, produisirent dans les familles des

modifications de mœurs, de langage, etc. Ce qui avait été peuple

distinct devenant province confondue, il fut possible aux habitants de

passer d’un pays à l’autre et de s’y établir, chose qui n’était pas

praticable auparavant. La dynastie Sasanide, en ravissant le sceptre aux

_Parthes_, produisit de nouveaux changements: le nord de la Perse avait

régi le midi; alors le midi commanda au nord. Ensuite sont venus les

Arabes de Mahomet, puis les Tartares de Tamerlan, qui, les uns après les

autres, mais surtout les _Arabes_, ont exterminé l’ancienne race et

changé sa religion, ses mœurs, ses usages, ses traditions, ses livres,

et jusqu’à son système d’écriture. Les seuls _Parses_, chassés comme les

Juifs, errants comme eux, mais bien moins nombreux, sont les restes de

la race persane de _Darius_ et d’_Ardechir_. Or, dans leur mélange

inévitable avec les peuples qui les tolèrent, ou les persécutent,

dira-t-on que les Juifs de Portugal et de Pologne, si divers entre eux,

ressemblent aux Hébreux de Salomon? D’ailleurs que signifie ce mot,

_descendance directe_? Parce que les Suisses descendent des _Helvetii_,

et les Auvergnats des _Arverni_, dira-t-on qu’ils connaissent l’histoire

d’_Arioviste_ et de _Vercingetorix_, mieux que le conquérant romain qui

nous l’a tracée? Passe encore si le peuple indigène opposait aux récits

de l’étranger, des récits et des monuments du _même temps_: la question

est là; c’est dans l’_identité_ de temps, bien plus que dans l’identité

de pays, qu’elle consiste; et sous ce rapport elle est toute à

l’avantage des Grecs; sous l’autre même, elle est encore en leur faveur,

puisqu’Hérodote, Ktésias, Strabon, étaient aussi des _Asiatiques_, et

que les deux premiers _étaient nés sujets du Grand-Roi_. Mais d’ailleurs

eussent-ils été des étrangers venus du fond de l’Europe, l’on peut

assurer que des voyageurs tels qu’Hérodote, Xénophon, Polybe, et tant

d’autres écrivains qui suivirent les armées grecques et romaines, ont

eu, pour bien observer, pour bien décrire le pays et ses événements, des

moyens égaux et à certains égards supérieurs aux moyens des indigènes.

Prétendre aujourd’hui que leurs récits, si bien détaillés, si bien liés

entre eux par toutes les circonstances qui établissent les probabilités

ou la certitude morale, méritent moins de confiance que les récits

fabuleux, délirants et absurdes dont se composent, presque sans aucune

exception, les histoires orientales; nous le répétons, c’est un paradoxe

monstrueux, qui ne peut convenir qu’à des _Musulmans_.

Mais, d’ailleurs, veut-on connaître avec quel scrupule véridique, avec

quel respect religieux, les Asiatiques, leurs rois et leurs savants

conservent la mémoire des événemens et leur série chronologique?

Écoutons un fait vraiment curieux et décisif, que nous a transmis

_Masoudi_, l’un des plus savants historiens arabes, qui, vers les années

930 et 940 de notre ère, voyagea dans toute la Perse jusqu’aux

frontières de l’Inde, et qui, plus qu’aucun écrivain de sa nation,

connut les livres des Grecs[6].

«Il y a (dit-il) entre l’opinion des Perses et celle des autres peuples,

une grande différence au sujet de l’époque d’Alexandre: ce que beaucoup

de personnes n’ont point remarqué...... C’est là un des mystères de la

religion et de la politique des Perses, qui n’est connu que des plus

savants _mobeds et herbeds_, comme nous l’avons vu nous-mêmes dans la

province de Fars, dans le Kirman, et dans les autres provinces perses:

il n’en est fait mention dans aucun des livres composés sur l’histoire

de Perse, ni dans aucune annale et chronique. Voici en quoi il consiste:

_Zerdust_, fils de _Poroschasp_, fils d’_Asinman_, dans le livre qui lui

a été révélé, nommé _Abesta_, annonce que l’empire des Perses éprouvera

dans 300 ans une grande révolution, sans que la religion soit détruite;

mais qu’au bout de 1000 ans la religion et l’empire périront à la fois.

Or, entre Zerdust et Alexandre, il y a environ 300 ans; car Zerdust a

paru du temps de _Kaï Bistap_, fils de _Kaï Lohrasp_, comme nous l’avons

dit ci-devant. _Ardechir_, fils de _Babek_, s’empara de l’empire et de

tous les pays qui en dépendaient, environ 500 ans après Alexandre: nous

voyons qu’il ne restait plus que 200 ans à peu près, pour compléter les

1000 ans de ce prophète. _Ardechir_ voulut augmenter de 100 ans cet

espace de temps, parce qu’il craignait que, lorsqu’après lui 100 ans se

seraient écoulés, les hommes ne refusassent de prêter secours et

obéissance au roi, par la conviction où ils seraient de la ruine future

de l’empire, conformément à la tradition qui avait cours parmi eux. Pour

obvier à cela, il supprima environ la moitié du temps écoulé entre

Alexandre et lui, et il ne fit mention que d’un certain nombre des

_Molouk-Taouâïef_ (_rois_ des _nations_ parthiques) qui remplissaient

tout ce temps; il retrancha les autres: puis il eut soin de faire

répandre dans son empire, qu’il avait commencé son règne 260 ans après

Alexandre. En conséquence, cette époque fut admise et se répandit dans

le monde: voilà pourquoi il y a une différence entre les Perses et les

autres nations au sujet de l’ère d’Alexandre; et c’est cette cause qui a

introduit la confusion dans les annales des _Molouk-Taouâïef_. Ardechir

fait lui-même mention de cela dans les avis qu’il a laissés à ses

successeurs; et l’herbed (ou prêtre parsi) qui se rendit l’apôtre de ce

prince près les gouverneurs des provinces, parle également de cette

prédiction».

Maintenant le lecteur peut juger du degré de confiance que méritent les

histoires et chroniques orientales. Si cette anecdote eût été connue

plus tôt, elle eût épargné bien des discussions et de faux

raisonnements. Elle est d’autant plus précieuse, qu’elle résout sans

réplique l’énorme abréviation de temps _officiellement_ établie dans

presque tous les écrivains asiatiques, entre les règnes d’Alexandre et

d’Ardechir, et qu’en nous donnant la mesure de la superstition, de la

mauvaise foi et de l’audace de tout un gouvernement, tant laïque

qu’ecclésiastique, elle nous montre à quel point d’ignorance étaient

déja parvenus ou réduits les Persans en l’an 226, sur l’époque de

Zoroastre, puisque celle qu’ils indiquent dans Masoudi, et qui répond au

règne de Kyaxarès, est manifestement fausse, comme nous le verrons...

Mais pour procéder méthodiquement à découvrir l’époque véritable,

commençons par examiner tout ce que les Orientaux nous racontent, de ce

législateur, afin que leurs traditions, confrontées aux récits des

anciens Grecs et Latins, nous conduisent au maximum de probabilité dont

cette question est susceptible.

Selon _Anquetil du Perron_[7], le recueil principal des traditions des

Parsis sur Zoroastre, est le livre intitulé _Zerdust-Namah_, qui,

dit-on, fut traduit de l’ancien idiome _pehlevi_, en persan moderne, par

_Zerdust-Behram_, écrivain et prêtre parsi, vers l’an 1275. Hyde a connu

ce livre, et en a cité les titres des chapitres. Laissant à part la

date, qui n’est pas prouvée, admettons dans le traducteur une

instruction suffisante, et surtout une grande fidélité à ne rien

retrancher ni rien ajouter (chose sans exemple), et voyons ce que les

Parsis nous disent de leur législateur.

§ II.

Récits des Parsis sur Zoroastre.

Selon eux, Zerdoust naquit dans l’Aderbidjan (ancienne Médie), et

Aboulfeda ajoute, d’après plusieurs auteurs anciens, que ce fut à

_Ourmi_. Sa naissance fut accompagnée de prodiges, dont le moindre fut

de rire en respirant pour la première fois. Pline[8], qui cite ce trait,

nous indique par là que ces traditions existaient, du moins en partie,

dès son temps. L’enfance de Zerdust subit de rudes épreuves de la part

des magiciens, qui sont dépeints comme étant alors tout-puissants

auprès des peuples et des rois: ce règne des magiciens, qui rappelle

leurs enchantements devant Pharaon, leurs services auprès de Sémiramis,

indique réellement des temps reculés. Les écrivains parsis racontent les

plus petits détails de ces enchantements, comme s’ils en eussent été

témoins; mais, d’autre part, leur stérilité sur les faits vraiment

historiques et géographiques, annonce que ces légendes ont été

recueillies après coup, et composées sur des récits populaires, comme

tous les faits de ce genre....... A 30 ans, Zoroastre est appelé par le

_dieu Ormusd_, de la même manière qu’Abraham et Moïse le furent par le

dieu _Iéhou_.... Il se retire dans l’antre d’une montagne, pour y

recevoir les inspirations; mais les Parses ont oublié les curieuses

circonstances de cet antre, décrites par Eubulus, dans Porphyre[9].

Après une retraite (de 20 ans, selon Pline), Zoroastre met au jour un

nouveau système de théologie, qu’il prétend, selon l’usage de ses

pareils, être le seul véritable, le seul _révélé de Dieu_. Pour établir

sa religion, il choisit le pays de _Balk_ (_l’ancienne Bactra_), dont il

convertit le roi _Kesht-asp_, qui, à son tour, veut convertir ses

sujets, et même les princes ses voisins, entre autres _Zâl_ et

_Roustam_, princes de la _Perse propre_: Zoroastre, ainsi appuyé, fait

construire des _Atesh-gâb_ ou _Temples du feu_, plante un _cyprès_, et

institue un grand pèlerinage, suivant l’usage de ces temps....... Un

brâhme de l’Inde, entendant parler de ce nouveau culte, vient pour le

réfuter, et finit par s’en rendre prosélyte. Au bout de 8 ans[10],

Kesht-asp, tributaire d’un roi de _Tour-ân_, nommé _Ardjasp_[11], lequel

_possédait un grand pays à l’ouest de la Caspienne_, lui refuse

l’hommage accoutumé. La guerre éclate; _Ardjasp_ vient attaquer

_Kesht-asp_, qui eût été vaincu sans son fils _Esfendiar_, dont les

exploits chevaleresques décident la victoire...... _Kesht-asp_, pour

récompense, le fait enfermer dans un château fort, et se rend lui-même

en Perse pour convertir les paladins _Zâl_ et _Roustam_. Pendant son

absence, _Ardjasp_ apprend que la ville de _Balk_ est dégarnie de

troupes; que _Lohrasp_, père de _Kesht-asp_, y vit dans un couvent, _la

tête rasée_, et pratiquant les mortifications à la manière des Indiens;

il accourt avec une armée d’élite, surprend le pays, emporte la ville,

tue Lohrasp et les _prêtres du feu_, c’est-à-dire les mages; Zoroastre

périt alors, selon les Musulmans; mais les Parsis gardent le silence sur

sa mort quelconque. Kesht-asp arrive, est battu, a recours à son fils,

Esfendiar, qui le sauve une seconde fois; et pour seconde récompense,

le père l’envoie contre _Roustam_, qui, après un duel périlleux, le

perce d’une flèche. Telle est sommairement la vie de Zoroastre, selon

ses sectateurs, qui, comme l’on voit, n’indiquent rien dans leurs récits

que l’on puisse appliquer ni au roi _Darius_, élu successeur de

_Cambyse_, et fils d’_Hystaspes_, simple particulier perse; ni au roi

_Xercès_, fils de _Darius_, dont l’histoire nous est si bien connue par

les Grecs contemporains. Ce silence de la part des _Parsis_ est d’autant

plus remarquable, qu’étant les représentants, les descendants directs

des anciens Perses de Darius, ils ont eu plus de motifs et de moyens de

connaître ce monarque et son père, que n’en ont eu les Perses musulmans,

intrus dans le pays, en grande partie. Comment donc et pourquoi

arrive-t-il que les écrivains orientaux, tant musulmans que chrétiens,

aient cru Zoroastre contemporain, les uns de Smerdis ou de Cambyse,

comme le disent Aboulfarage et Eutychius[12]; les autres du prophète

Élie, ou d’Esdras, ou de Jérémie, comme le disent _El-Tabari_, _Abou

Mohammed_, etc.[13]? Déja ces discordances, qui passent 100 et 150 ans,

prouvent leur incertitude et leur ignorance; mais avant d’admettre leurs

narrations remplies de fables extravagantes et d’anachronismes

grossiers, un préliminaire indispensable pour _Hyde_ et pour ses

imitateurs, était de remonter aux sources de ces opinions, et, d’auteur

en auteur, arriver à connaître le premier qui les avait avancées. Ce

qu’ils n’ont point fait, essayons de le faire, et par un exemple

intéressant, prouvons combien est utile cette étude chronologique des

opinions.

D’abord nous trouvons Agathias, qui, vers l’an 560, a écrit une histoire

dans laquelle il s’est occupé spécialement des Perses, et où nous lisons

le passage suivant, page 62:

«Les Perses de nos jours ont presque entièrement négligé et quitté leurs

anciennes mœurs et coutumes, pour adopter des institutions _étrangères_,

et, pour ainsi dire, _bâtardes_, dont la doctrine de _Zoroastre_

l’_Ormazdéen_ leur a offert l’attrait. En quel temps ce Zoroastre, ou

_Zoradas_, a-t-il fleuri et publié ses lois? voilà ce qui n’est point

clairement établi. Les Perses actuels disent nûment qu’il vécut sous

_Hystasp_, sans y joindre aucun éclaircissement; de sorte qu’il reste

équivoque et tout-à-fait incertain si ce fut le père de Darius, ou

quelque autre (roi) _Hystasp_. En quelque temps qu’il ait fleuri, il fut

l’auteur et le chef de la religion des mages, en changeant les rites

anciens, et en introduisant (un mélange) d’opinions diverses et

confuses. En effet, les Perses d’_autrefois_ adoraient _Jupiter_,

_Saturne_ et les autres dieux des Grecs, avec cette seule différence

qu’ils ne leur donnaient pas les mêmes noms: car pour eux, Jupiter était

_Bel-us_, Hercule était _Sand-és_, Vénus était _Anaïs_, comme

l’attestent Bérose et d’autres écrivains qui ont traité des antiquités

mèdes et assyriennes.»

Ainsi, jusqu’au temps d’Agathias, les savants perses ne disaient point

que l’_Hyst-asp_ de Zoroastre fut notre Darius, fils d’_Hystasp_, ni

l’_Hystasp_, père de Darius: c’était une chose _obscure_ pour eux, comme

pour les savants grecs de Constantinople. Or, si Agathias, né Asiatique,

vivant jurisconsulte à Smyrne, homme dont l’ouvrage annonce un esprit

méthodique et cultivé; si Agathias, habitué, en sa qualité de

jurisconsulte, aux recherches et aux discussions de _titres_ et

d’_origines_, a regardé l’identité de ces deux _Hystasp_ comme une chose

très-_douteuse_; cette identité n’avait donc pas la certitude qu’ont

prétendu lui trouver les écrivains postérieurs; et si d’autres avant lui

l’avaient déja admise, leur opinion, que sans doute il avait pesée, ne

lui présentait donc pas des preuves déterminantes. Ainsi il n’admettait

pas l’opinion d’_Ammien Marcellin_, autre historien du Bas-Empire, qui

avait tranché la question dans le passage suivant de son histoire.

«En des temps reculés, dit cet historien[14], l’art de la magie prit de

grands accroissements par les connaissances que puisa chez les Chaldéens

le Bactrien Zoroastre, et après lui (par le soin et le zèle) du

très-savant roi _Hystaspes_, père de Darius.»

Sans doute Ammien Marcellin, par la franchise et par l’amour de la

vérité que respire son ouvrage, est un historien digne d’estime; mais

ayant vécu dans les camps, et s’étant bien plus occupé de l’histoire des

Germains et des Goths que de celle des Perses, il n’a point discuté le

fait qu’il avance, et il l’a adopté de confiance de quelque écrivain

antérieur. Or, quel est-il cet écrivain antérieur? et quelle est son

autorité, quand nous verrons à l’instant que Pline, l’an 70 de notre

ère, professait le même doute, et un doute plus étendu qu’Agathias?

Suivons néanmoins le passage d’Ammien Marcellin, qui d’ailleurs sera

utile à notre but.

«Ce roi (Hystasp) ayant pénétré avec confiance dans certains lieux

retirés de l’Inde supérieure, arriva à des bocages solitaires, dont le

silence favorise les hautes pensées des brahmanes. Là, il apprit d’eux,

autant qu’il lui fut possible, les rites purs des sacrifices, les causes

du mouvement des astres et de l’univers, dont ensuite il _communiqua une

partie_ aux mages. Ceux-ci se sont transmis ces secrets de père en fils,

avec la science de prédire l’avenir; et c’est depuis lui[15]

(Hystaspes), que par une longue suite de siècles jusqu’à ce jour, cette

foule de mages, composant une seule et même (caste), a été consacrée au

service des temples et au culte des dieux.»

Ce fait nous sera utile; mais nous demandons à Ammien, de quelle source,

de quel auteur a-t-il tiré l’opinion que ce _très-savant roi Hystasp_,

contemporain de Zoroastre, fût l’Hystasp père de Darius? Est-ce des

livres parsis? nous les avons, et l’on n’y trouve rien de tel. Est-ce

d’Hérodote? nous le possédons, et nous y allons voir la démonstration du

contraire. Quelle analogie y a-t-il entre les actions et même les

personnes des deux rois? Kestasp est roi, et Hystasp, père de Darius, ne

le fut point. L’on ne saurait dire que Darius fût _Esfendiar_; et si

l’on veut qu’il fût lui-même Kestasp, _Esfendiar_, fils de celui-ci, n’a

pas la moindre analogie avec Xercès, fils de Darius. Nous pouvons le

dire hardiment: tout est contradictoire, tout est absurde dans cette

opinion; et quels que soient ses inventeurs, il est évident qu’ils ont

été induits en erreur par deux circonstances:

1° Par la ressemblance d’un nom qui paraît avoir été commun chez les

Mèdes et chez les Perses;

2° Par la ressemblance du goût que _Darius_ eut pour les sciences des

mages, selon les témoignages d’Hérodote, de Cicéron et de Porphyre, qui

nous apprennent l’inscription de son tombeau, gravée par son ordre:

_Darius_, _roi_, etc., _docteur en magisme_.

Voilà la double équivoque qui, pour les anciens comme pour les modernes,

a été la cause première d’une erreur à laquelle se sont refusés tous

ceux qui ont porté plus d’attention et de réflexion.

De ce nombre est Pline le naturaliste, l’un des hommes les plus

distingués de toute l’antiquité, par son esprit et par l’immensité de

ses lectures. Après des réflexions pleines de sens sur la _magie_, et

sur la folle passion des Romains de son temps pour cet art d’imposture

et de fourberie, Pline nous fournit, au début de son livre XXXe, un

passage important qui mérite d’être transcrit:

«C’est dans l’Orient (dit-il), c’est dans la Perse, que la magie fut, de

l’aveu des historiens, inventée par Zoroastre; mais n’y a-t-il eu qu’un

seul Zoroastre, ou bien en a-t-il existé un second? _Cela n’est pas

clair_. Eudoxe, qui veut nous faire regarder la magie comme l’une des

sectes philosophiques les plus utiles et les plus brillantes, prétend

que Zoroastre vivait 6000 ans avant la mort de Platon (mort l’an 348

avant J.-C.), ce qu’on lit aussi dans Aristote... Hermippe, qui a écrit

un savant Traité sur cet art, et qui a traduit _deux millions_ de vers

composés par Zoroastre, en indiquant les titres de chaque volume (d’où

il les a tirés), rapporte qu’il eut pour maître _Azonak_, ou _Agonak_,

et qu’il vécut 5000 ans avant la guerre de Troie. Mais il est étonnant

que le souvenir (de l’inventeur) et que l’art aient été conservés si

long-temps, sans moyens intermédiaires, et sans succession claire et

continue (d’enseignement); car à peine se trouve-t-il quelqu’un qui ait

ouï parler d’un _Apuscorus_ et d’un _Zaratus_, Mèdes; de _Marmar_ et

d’_Arabantiphok_, Babyloniens; de _Tarmoenda_, Assyrien, dont aucun

monument n’existe.»

(Après avoir remarqué que dans l’Odyssée d’Homère, la magie est

habituellement mise en action, Pline continue):

«Je trouve que le premier qui a écrit sur cet art est le Perse

_Ostanès_, contemporain de Xercès, qui en répandit dans la Grèce, non

pas le goût, mais la _rage_. Ceux qui ont fait des recherches plus

profondes placent un peu avant lui un autre _Zoroastre_ de Proconnèse...

Il est encore une secte de magiciens, qui a pour chef _Mosès_ et les

Juifs _Iamné_ et _Iotapé_, mais (seulement) plusieurs _milliers

d’années_ après Zoroastre (en suivant le calcul des 6000 ans

d’Eudoxe)...»

Pesons certaines expressions de ce passage important:

«C’est dans la Perse que la _magie_ fut inventée par _Zoroastre_, de

l’aveu des historiens.»

Selon Platon, Apulée, Porphyre, Hesychius, Suidas, etc., et selon tous

les pythagoriciens, qui sans doute tinrent cette tradition de leur

maître, le mot asiatique _magos_, ou plutôt _mag_, signifiait proprement

_homme consacré_, _dévoué au culte de Dieu_, précisément comme le mot

hébreu _nazaréen_; par conséquent le mot _magie_ fut d’abord la science

ou la pratique de ce culte. C’est dans ce sens que Platon dit[16] «que

les enfants des rois de Perse, parvenus à l’âge de 14 ans, recevaient

quatre instituteurs, dont le premier leur enseignait la _magie_, qui

est, dit-il, _le culte des dieux_ (_la religion_). Ce même instituteur

leur enseignait aussi _la politique royale_.» Dans ce sens aussi

Zoroastre a inventé _la théologie des mages_, et institué leur caste,

qui devint la caste _nazaréenne_ et lévitique du pays. Mais, parce que

la _science_ des _mages_ se composait d’astronomie et d’astrologie

judiciaire, c’est-à-dire des prédictions, divinations et prophéties

attachées à cet art; qu’elle se composait encore de certaines

connaissances physiques et chimiques, au moyen desquelles on opérait des

phénomènes _prodigieux_ et _miraculeux_ pour la masse du peuple; cette

_science_ devint peu à peu un art d’imposture et de charlatanisme, qui

reçut en un _mauvais sens_ le nom de _magie_ que nous lui donnons...

Sous ce rapport, c’est-à-dire, comme art d’_évocations_,

d’_enchantements_, de _métamorphoses_ opérées par certaines pratiques,

elle est bien plus ancienne que Zoroastre, ainsi que le disent, avec

raison, les Perses, puisqu’elle était la base du pouvoir et de

l’influence des prêtres _égyptiens_, _chaldéens_, _brahmes_, _druides_,

en un mot de tous les prêtres de l’antiquité. Le nom de _Chaldéens_,

cité dès le temps d’_Abram_, comme désignant une nation déja ancienne,

signifie _devin_, et fournit une preuve de l’art et de sa pratique chez

un peuple qui, comme le dit Ammien Marcellin, ne fut d’abord qu’une

secte, et devint ensuite, par accroissement, une nation nombreuse et

puissante. Or, si, comme il est vrai, ce genre de _magie_ et de

_magiciens_ remonte à des milliers d’années, ce ne peut être qu’en le

confondant avec le _zoroastérisme_, qu’Eudoxe et Hermippe en ont rejeté

le fondateur à 5 ou 6,000 ans avant Platon et la guerre de Troie.

Diogène Laërce nous fournit une troisième variante:

«Selon _Hermodore_ le platonicien (dit-il _in proœmio_), depuis les

mages, _dont on dit que Zoroastre fut le premier chef_ (princeps),

jusqu’à la guerre de Troie, il s’écoula 5,000 ans.»

Voilà mille ans de différence avec Eudoxe: remarquez qu’Hermodore ne dit

pas depuis Zoroastre, mais depuis les _mages_; en sorte qu’il faut que

quelque équivoque soit la cause de cette méprise, car il est bien

certain que ces 5 ou 6,000 ans sont hors des limites de toute biographie

connue, et que Zoroastre, comme nous l’allons voir, n’a pas vécu plus de

huit siècles avant Platon. Suidas paraît avoir changé ces 5,000 en 500:

mais le témoignage de ce moine du IXe siècle est de peu de poids; il

a voulu sauver l’époque juive de la création.

Actuellement, puisque le fondateur des mages est Zoroastre, auteur du

système des _deux principes_ ou des deux génies du bien et du mal

(_Oromaze_ et _Ahriman_), si célèbres en Asie, il s’ensuit, 1° que

celui-là seul est l’homme dont nous cherchons l’époque; 2° que partout

où nous trouverons le nom de ses mages, ou quelqu’un de ses dogmes, cet

homme aura déja existé. Or, si au siècle de Pline l’époque de Zoroastre

était déja _si peu claire_ ou si obscure, que l’on ne savait plus où le

placer, cela seul prouve que le législateur des Perses, des Mèdes et des

Bactriens ne vécut point au temps de Darius; qu’il ne fut point ce

magicien de Proconnèse, qui vécut un peu avant Ostanès, et qui prit ou

porta le nom de _Zerdoust_, comme l’ont porté depuis et le portent

encore beaucoup de _mobeds_ ou prêtres parsis, comme des Juifs célèbres

ont porté celui de Mosès[17]. Les faits contemporains de Darius et de

Xercès furent trop bien connus des Grecs pour qu’il pût s’opérer dans

l’Asie un schisme religieux, aussi éclatant que celui de Zoroastre, sans

qu’ils en eussent ouï parler, et sans qu’Hérodote, qui y voyageait à

cette époque, nous en eût dit un seul mot.

Néanmoins, puisqu’au temps de Pline il existait une incertitude, une

équivoque sur un second _Zoroastre, lequel, selon ceux qui avaient fait

des recherches plus profondes; aurait vécu un peu avant Ostanès_ (et

cela peut s’étendre jusqu’à 60 et 80 ans), il faut qu’un fait quelconque

ait donné lieu à cette équivoque, et que réellement quelque mage et

magicien, du nom de _Zardast_ ou _Zoroastre_, ait été mêlé à quelque

anecdote venue à la connaissance des Grecs. Et en effet Apulée, ce grand

panégyriste de la magie, dans son absurde roman de l’_Ane d’or_, écrit

en latin, 80 ans après Pline, nous fournit le passage suivant,

tout-à-fait conforme à notre aperçu:

«_On dit_ que Pythagore ayant été amené (à Babylone) parmi les

prisonniers égyptiens de Cambyse, eut pour instituteurs les mages des

Perses, et surtout _Zoroastre_, premier ou principal dépositaire de

toutes sciences secrètes et divines[18].»

Cet _on dit_ annonce une tradition populaire qui peut remonter assez

haut, comme tout ce qui concerne Pythagore. _Prisonnier de Cambyse_ est

un anachronisme grossier, puisque Pythagore, né en 608, avait 84 ans[19]

lorsque Cambyse conquit l’Égypte en 525; mais la fausseté de

l’accessoire ne détruit pas le fait principal.

Ce fait, c’est-à-dire le voyage de Pythagore en Égypte, et de là à

Babylone, se retrouve dans Diogène de Laërte, qui, 20 ans après Apulée,

compilant aussi la vie de ce philosophe, nous dit que,

«Dès sa jeunesse, passionné du désir d’apprendre, Pythagore quitta sa

patrie, et voyagea en divers pays, où il se fit initier à tous les

mystères des Grecs et des _Barbares_ (des étrangers); qu’entre autres il

alla en Égypte, au temps du roi Amasis, à qui Polycrates de Samos le

recommanda par une lettre, comme le rapporte _Antiphon_; qu’ensuite il

visita les _Chaldéens_ et les _Mages_, avec qui il eut des entretiens;

et qu’enfin il passa en Crète, à Samos et en Italie, où il s’établit et

fonda son école, comme le racontent Hermippe dans l’histoire de sa vie,

et _Alexandre_ (Polyhistor) dans son livre de la Succession des

philosophes.»

Ici le règne d’Amasis peut convenir, parce que ce prince régna dès l’an

570, lorsque Pythagore avait environ 38 ans; mais Polycrates et sa

lettre sont inadmissibles, parce que ce tyran de Samos ne commença de

régner que vers 532, lorsque Pythagore avait environ 76 ans. Antiphon,

en ajoutant que Pythagore, chagrin de voir Polycrates tyran, quitta

Samos à 40 ans, pour s’établir en Italie, a sûrement confondu le départ

pour l’Égypte, lorsque Pythagore, après avoir déja visité la Grèce, la

Thessalie et la Thrace, commença ses voyages pour l’Égypte et l’Orient:

la lettre de Polycrates (placée entre les années 532 et 523), apocryphe

comme celles de Pisistrate et de Solon, en tombant dans le règne de

Cambyse, décèle la même source que le _on dit_ d’Apulée: la seule chose

que l’on puisse induire de cette tradition, est que Pythagore, ayant

réellement passé d’Égypte en Chaldée, put y converser avec quelque

_docteur mage_ du nom de Zerdast (_Zoroastre_ en grec), dont il aura

cité le nom à ses disciples, qui, en le conservant, l’ont confondu, ou

ont donné lieu de le confondre avec le _législateur_. Clément

d’Alexandrie nous offre un passage à l’appui de cet aperçu:

«Pythagore, dit-il[20], alla à Babylone, où il se fit disciple des

mages: or Pythagore (nous) y montre _Zoroastre, mage persan_...... dont

les hérétiques prodiciens prétendent posséder les livres.... Alexandre

Polyhistor, dans son livre des _Symboles pythagoriciens_, dit que

Pythagore fut disciple de l’Assyrien _Nazaret_, que quelques-uns

prennent pour Ezékiel; mais cela n’est pas exact.»

Moins de 60 ans après Clément, Porphyre puisait aux mêmes sources,

lorsqu’il écrivait:

«Que Pythagore fut purifié par _Zabratas_ ou _Zaratas_ des souillures de

sa vie précédente, et qu’il apprit de lui ce qui concerne la nature et

les principes de l’univers.»

_Zaratas_ est évidemment le nom parsi de _Zerdast_; mais, 1° en

admettant que le maître de Pythagore ait été _perse_, comme le dit

Clément, il n’est plus le législateur, car nous verrons les meilleurs

auteurs attester unanimement que celui-ci fut _mède_. Clément lui-même

le dit, lorsque, citant les philosophes qui se sont livrés à la

divination, il nomme _Zoroastre le Mède_ avec Abarès, Aristœas,

Pythagore, Empédocles, etc.

2° Si le mage _Zaratas_ a été perse, il a dû être postérieur à Kyrus et

à la conquête de Babylone par ce prince, en 538..... Or, à cette époque,

Pythagore avait déja près de 72 _ans_, ce qui rend son voyage improbable

à cette date tardive, et toujours nous ramène à la tradition fabuleuse

du romancier Apulée.... Un soupçon se présente: en considérant que des

noms juifs se trouvent mêlés ici; que le mage _Zaratas_ est cru

_Ezékiel_ par les uns, _Daniel_ par les autres; que le mot hébreu

_nazaret_ est une traduction littérale du mot _mag_, qui décèle une main

juive; et qu’Alexandre Polyhistor, qui cite ce mot, a en général copié

Eupolème, qui lui-même a copié les Juifs, qu’il fréquenta beaucoup: ne

devons-nous pas croire que ce sont des contes fabriqués à Alexandrie,

dans l’intention, de la part des Juifs, de prouver que tout venait de

leur source; et de la part des pythagoriciens, que leur maître avait

tout connu?

D’autre part, la circonstance des livres _montrés_ par les _prodiciens_

ne prouve pas l’identité du _mage_ avec le _législateur_; car, outre que

les savants Porphyre et Chrysostôme _les_ traitent d’_apocryphes_, il

est encore possible qu’un mage, entrant en fonctions à cette époque, en

ait composé qui seraient devenus le rituel dominant; et, ici, nous

touchons à un point historique qui est peut-être le nœud de toute cette

question......

Après Cambyse, fils de Kyrus, le mage Smerdis, comme l’on sait, usurpa

le trône par une supposition de personne et de nom. Darius avec les

autres conjurés l’ayant tué, il s’ensuivit une proscription générale des

_mages_, qui furent massacrés dans tout l’empire, et le souvenir de ce

massacre resta dans une fête anniversaire appelée _Magophonie_: il est

évident qu’après ce massacre, la caste des mages atterrée, fut à la

discrétion de Darius, fils d’Hystasp. Si ensuite ce roi se fit honneur

d’être appelé _docteur mage_, il trouva donc politique de la relever;

mais en la relevant, il aura été le maître des personnes et des choses;

il aura nommé les fonctionnaires, le grand-prêtre, les mobeds, etc.; il

aura même introduit les changements qu’il aura voulu dans les rites; et

si c’est lui qui, en s’emparant d’une partie du Haut-_Indus_, comme le

dit Hérodote, _eut des entretiens avec les brahmes_, comme le dit Ammien

Marcellin, il a pu être l’auteur d’une modification qui aura fait époque

dans le système zoroastrien: par un procédé semblable à celui

d’_Ardéchir_, il aura changé, subrogé, substitué à son gré; alors si,

par un cas très-plausible, le grand-prêtre constitué par lui, a porté ou

a pris le nom révéré de _Zoroastre_, nous aurons à la fois le _Zaratus_

de Pline, le _Zabratas_ de Porphyre, et le _Zerdoust_, auquel

appartiendrait l’oracle cité au temps d’_Ardéchir_: toujours est-il

certain que cet oracle est _apocryphe_[21], plein de contradictions, et

qu’il ne peut convenir au législateur, comme nous l’allons voir. Or,

puisqu’il est certain que les musulmans, nés seulement après l’an 622

de notre ère, n’ont pu recevoir que des rabbins juifs toutes leurs

fables sur la prétendue éducation de Zoroastre par Élie, par Esdras, par

_Jérémie_, par _Ézékiel_, il devient infiniment probable, comme nous

l’avons déja dit, que ces amalgames des noms de Pythagore, de

Zaratas-Zoroastre et de _Nazaret_, cru Ézékiel, ont été faits à

Alexandrie, sous le règne des Ptolémées, lorsque les pythagoriciens et

les Juifs confrontèrent et mêlèrent leurs traditions, leurs

raisonnements et leurs explications sans beaucoup de critique, surtout

en chronologie. De tout ceci il restera seulement pour faits

historiques:

1° Que Pythagore vint et résida à Babylone entre les années 569 et 550,

et qu’il put y converser avec des mages et des Juifs, comme avec des

prêtres chaldéens;

2° Que le nom de _Zoroastre_ ou de _Zardast_, commun chez les

Perses[22], comme celui de _Mohammad_ chez les Arabes, et celui de Mosès

chez les Juifs, a occasioné une confusion de personnes, de temps et

d’actions, qui a égaré la foule des écrivains.

Après le débat de toutes ces erreurs, il faut, pour arriver à connaître

l’époque réelle de _Zoroastre_, fils de _Pourouchasp_, nous adresser aux

plus anciens historiens, et à ce titre nous devons d’abord interroger

Hérodote.

Dès long-temps l’on a remarqué que son livre n’offrait nulle part le nom

de Zoroastre; et ce silence a toujours été une objection très-pénible

pour ceux qui ont voulu que ce prophète, plus célèbre en Asie que

l’hébreu Moïse, eût été contemporain de Darius, fils d’Hystaspes. En

effet, comment concevoir que Zoroastre eût opéré, dans le vaste empire

de ce prince, un schisme aussi éclatant que celui de Luther en Europe,

sans qu’Hérodote, qui visita l’Asie presque dans le même temps, et qui a

décrit la vie de Darius dans le plus grand détail, eût fait la moindre

mention d’un homme et d’un événement aussi marquants? Ce premier

argument négatif, déja si puissant, est d’ailleurs appuyé d’un second,

positif et concluant.... Tous les anciens s’accordent à dire que

Zoroastre fut l’auteur et le fondateur du magisme et de la magie,

c’est-à-dire de la secte philosophique des _mages_. Or le nom des mages

est cité plusieurs fois par Hérodote, et cela avec des circonstances

riches en inductions.

«Les mages (dit cet historien) diffèrent beaucoup des autres hommes, et

particulièrement des _prêtres d’Égypte_: ceux-ci ne souillent point

leurs mains du sang des animaux, et ne font périr que ceux qu’ils

immolent; les mages, au contraire, égorgent de leurs propres mains tout

animal, excepté l’homme et le chien; ils se font même gloire de tuer les

fourmis, les serpents et tous les reptiles et volatiles[23].»

Voilà bien certainement les mages zoroastriens, définis par leurs rites,

et même par leur comparaison, comme _ordre sacerdotal_, aux prêtres

égyptiens... Et déja ils sont _très-anciens, ces mages_, puisque

Hérodote ajoute: «Mais laissons ces usages tels qu’ils ont été

_originairement_ établis.» Le mot _originairement_ nous recule lui seul

à des siècles: ce n’est pas tout; le roi mède Astyag, ayant eu un

premier songe, consulte[24] _ceux d’entre les mages qui faisaient

profession de les expliquer_: les mages étaient les _devins_, les

_prophètes_, par conséquent les prêtres des Mèdes, dès avant Kyrus.

Un second songe épouvante Astyag: il mande les _mêmes mages_, et leur

réponse est encore plus instructive dans notre question[25].

«Seigneur (disent-ils _au roi mède_), la stabilité et la prospérité de

votre règne nous importent beaucoup;..... car enfin si la puissance

souveraine venait à tomber dans les mains de Kyrus, qui est _Perse_,

elle passerait à une autre _nation; et les Perses, qui nous regardent

comme des étrangers_, n’auraient pour nous, qui sommes _Mèdes_, aucune

considération; ils nous _traiteraient en esclaves_; au lieu que vous,

seigneur, qui êtes notre _compatriote_, tant que vous occuperez le

trône, vous nous comblerez de graces, etc.[26]»

Donc les mages étaient _Mèdes_ de nation, et non pas _Perses_. Donc

Zoroastre n’était pas né _Persan_, comme on le croit vulgairement, mais

_Mède_, ainsi que le disent les Parsis.

Cette concordance entre eux et notre auteur, en prouvant la justesse de

ses informations, met le fait hors de doute. Ces mots: «Les Perses nous

traiteraient comme des étrangers» (et chez les anciens, l’étranger,

_hostis_, était l’ennemi); «s’ils étaient les maîtres, _ils nous

traiteraient en esclaves_;» ces mots indiquent que les Perses avaient

une autre religion que celle des Mèdes. En effet, la description

très-détaillée qu’en donne Hérodote[27], ne convient point au

_zoroastérisme_; le traitement que Kyrus veut faire subir à Krésus,

serait le sacrilége le plus impie dans ce culte, qui défend, par-dessus

toute chose, de _souiller_ le feu, en y jetant les corps soit morts,

soit vivants. Ainsi, de la part d’Hérodote, tout indique, tout prouve

que Zoroastre ne fut point Perse; qu’il ne vécut point au temps de

_Darius_, et que sa religion, d’_origine mède_, ne fut introduite chez

les Perses que lorsque, par des vues politiques, Kyrus introduisit chez

ses sauvages compatriotes tout le système des usages, des mœurs, des

lois et du gouvernement des Mèdes amollis et civilisés.

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II · 第 1 / 25 段