militaire de quelque réputation, mais administrateur fantastique et
borné, qui déploya un grand étalage militaire et parla au peuple comme
il aurait parlé à des recrues soumises au martinet. Dans son ordre
général du 24 novembre, tout en exprimant sa satisfaction de l'état dans
lequel il trouvait la milice, des sentimens d'attachement qu'elle
montrait pour le trône, de son zèle pour la défense du pays, il
observait qu'il avait vu avec beaucoup d'inquiétude les actes de grave
insubordination de la paroisse de l'Assomption; qu'il espérait que les
lois seraient obéies, que les habitans courraient aux armes avec ardeur
pour la défense de leurs biens, de leurs familles, de leur patrie; qu'il
exhortait tout le monde à être en garde contre les artifices de la
trahison et les discours d'émissaires répandus partout pour les séduire;
que quoiqu'ils eussent sans doute peu de poids parmi un peuple heureux,
qui éprouvait à chaque instant la protection et les bienfaits du
gouvernement, il recommandait, pour prévenir d'une manière plus efficace
les mauvais effets qui pourraient accompagner leurs efforts, surtout
parmi les jeunes gens et les ignorans; à tous les miliciens de
surveiller attentivement la conduite et le langage des étrangers qui
paraîtraient au milieu d'eux, et chaque fois que leur conduite et leur
langage seraient de nature à donner raison de soupçonner leurs
intentions, de les arrêter et de les conduire devant le magistrat ou
l'officier de milice le plus voisin.
Cet ordre appuyait d'une manière si spéciale sur les intrigues des
émissaires américains et sur les défections qu'elles pouvaient causer
dans les rangs de la milice, qu'il dut faire croire au loin, que le pays
était sur un volcan. Rien n'autorisait un appel aussi solennel à la
fidélité des habitans. Les troubles signalés par le gouverneur n'avaient
aucune portée politique, et devaient leur origine à des causes
personnelles ou à des querelles locales auxquelles les agens officieux
de l'autorité donnèrent un autre caractère pour faire valoir leurs
services; car les Canadiens ne furent en aucun temps plus attachés à
leur gouvernement qu'à cette époque. Mais sir James Craig s'était jeté
en arrivant, corps et âme, dans les bras de leurs ennemis et il ne
voyait rien que par leurs yeux. Il crut que les Canadiens étaient mal
affectionnés; qu'ils déguisaient leurs pensées comme leurs adversaires
ne cessaient de le lui répéter, surtout leurs chefs qu'ils détestaient;
de là ses préventions et la conduite impérieuse et violente qui ont
signalé son administration.
En ouvrant le parlement, il fit allusion comme ses prédécesseurs, aux
guerres de l'Europe et à l'ambition de la France. «J'aurais été très
flatté, dit-il, si dans cette occasion j'avais été porteur de quelque
espoir bien fondé du retour de la paix qui, comme base la plus sûre du
bien être et du bonheur du peuple, est l'objet continuel des efforts de
sa Majesté; mais tant qu'un ennemi implacable emploiera toutes les
ressources d'une puissance sans exemple dans le monde jusqu'à ce jour,
dirigé sans aucun principe de justice ni d'humanité, acharné à notre
ruine, tant que cet ennemi irrité du désappointement d'une ambition sans
borne, ne tendant à rien moins qu'à la conquête du monde, regardera avec
une malice invétérée qu'il ne cherche point à cacher, la seule nation de
l'Europe qui par la sagesse de son gouvernement, les ressources de ses
richesses, son énergie, ses vertus et son esprit public, a été capable
de lui résister, ce n'est qu'avec une défiance prudente et en mettant sa
confiance dans les bienfaits de la Divine Providence, que l'on peut
espérer de voir arriver la fin si désirable des maux de la guerre.»
Quant aux difficultés avec les Etats-Unis, il n'avait rien à communiquer
qui put jeter du jour sur la question; mais il espérait que la sagesse
des deux gouvernemens préviendrait les calamités de la guerre entre deux
peuples dont les usages, la langue et l'origine étaient les mêmes. Il ne
fallait pas pour cela cependant négliger les moyens de défense; il
mettait sa confiance dans la coopération des habitans et la loyauté et
le zèle de la milice qui méritait son approbation et fournissait la plus
forte raison d'espérer que si le pays était attaqué, il serait défendu
comme l'on devait l'attendre d'un peuple brave qui combat pour tout ce
qui lui est cher.
Ce langage sur l'attitude de la milice était plus prudent que l'ordre
général et ne contenait que la vérité. La réponse de l'assemblée dut
faire croire à l'Angleterre qu'elle pouvait compter sur la fidélité des
Canadiens malgré les préjugés et les craintes que trahissaient ces
appels eux-mêmes.
La question d'exclure les juges et les Juifs de la chambre comme en
Angleterre, occupa une grande partie de la session. Les Juifs furent
exclus par résolution. Quant aux juges, M. Bourdages présenta un bill
que la chambre adopta, mais que rejeta le conseil, qui vit avec une
secrète joie le refroidissement ou plutôt la disposition hostile qui se
manifestait déjà vers la fin de la session entre sir James Craig et
l'assemblée.
Depuis quelque temps ce sentiment prenait de la consistance à chaque
fait nouveau qu'on abordait dans la discussion, et l'entourage du
gouverneur, aidé des fonctionnaires qui connaissaient maintenant le
caractère de leur chef, commença à exciter ses passions avec toute la
liberté que semblait appeler son penchant. On s'entendit pour calomnier
les Canadiens sur tous les tons et en toutes occurrences, et chaque fois
on finissait par trouver moyen de tourner leurs paroles les plus
innocentes en paroles séditieuses ou en pensées de trahison. Par ce
système on réussit à s'emparer complètement de l'esprit irritable de
Craig. Les fonctionnaires savaient qu'il n'y avait aucune chance de
changer le caractère de la représentation; et pour détruire d'avance son
influence ils employèrent leurs armes ordinaires, la calomnie. Ils
dirigèrent surtout l'hostilité de l'exécutif contre le président de la
chambre, et réussirent à lui faire perdre l'élection de Québec sans
cependant lui faire perdre son siège, parce qu'il avait été élu dans un
comté voisin, par prévision. Ils étaient d'autant plus déchaînés contre
lui qu'il passait pour l'un des propriétaires du _Canadien_, dont les
opinions n'étaient pas silencieuses comme celles des autres journaux.
Peu temps après l'élection, il fut retranché de la liste des officiers
de milice avec MM. Bédard, Taschereau, Borgia et Blanchet. Son
excellence me charge de vous informer, disait le secrétaire du
gouverneur à M. Panet, qu'elle a du prendre cette mesure «parce qu'elle
ne peut mettre de confiance dans les services d'un homme qu'il a bonne
raison de croire l'un des propriétaires d'une publication séditieuse et
diffamatoire répandue dans la province avec beaucoup de zèle et qui a
spécialement pour mission d'avilir le gouvernement et de créer un esprit
de mécontentement parmi ses sujets, ainsi que de dissension et
d'animosité entre tes deux partis qui les composent.»
A peu près dans le même temps le juge en chef Allcock expirait et était
remplacé par le procureur-général Sewell, et celui-ci par un jeune
avocat, M. Bowen, au préjudice du solliciteur-général Stuart, qui
s'était attiré les mauvaises grâces du gouverneur, qui lui ôta même sa
charge pour la donner à un avocat qui venait d'arriver dans le pays, M.
Uniacke. Ces promotions et ces destitutions extraordinaires faisaient
prévoir des orages. A la surprise de bien du monde cependant le
gouverneur ratifia la réélection de M. Panet à la présidence de
l'assemblée lorsque le parlement se réunit. Il parla dans son discours
de la situation des relations de l'Angleterre avec les Etats-Unis et des
luttes politiques de l'intérieur. Il observa que ce que l'on connaissait
de la conduite du gouvernement américain, n'offrait aucun signe de
disposition conciliatrice; que comme l'embargo qu'il avait imposé pesait
infiniment plus sur les Américains que sur ceux contre lesquels il était
dirigé, il avait été levé pour être remplacé par un acte prohibant toute
communication avec la Grande-Bretagne et la France. Comme marque
d'hostilité, cet acte était encore plus fortement prononcé que l'embargo
lui-même, et si on y joignait le langage tenu par les principaux
personnages de la nation, les discussions auxquelles on s'était
abandonné chaque fois qu'il avait été question de l'Angleterre, on
devait persévérer dans les mesures de vigilance et de précaution qui
avaient été jugées nécessaires. Il espérait que les chambres
renouvelleraient les actes passés en vue de cet objet dans le dernier
parlement et qui allaient expirer avec la session actuelle.
Revenant à la politique intérieure, il dit que comme les membres
venaient de toutes les parties du pays, ils devaient être convaincus de
la prospérité et du bonheur d'un peuple qui n'était soumis qu'aux lois
portées par ses propres représentans; que si en raison des différentes
races qui composaient la population quelque chose pouvait détruire
l'harmonie, ce seraient des soupçons et des jalousies mal fondées entre
elles-mêmes ou des soupçons encore plus imaginaires contre le
gouvernement.
M. Bourdages voulut faire motiver la réponse à ce discours de manière
qu'elle exprimât assez formellement pour être compris, les sentimens des
représentans sur les influences pernicieuses qui circonvenaient le
pouvoir exécutif. Les débats qui suivirent fournirent aux chefs
canadiens l'occasion de laisser voir leur pensée sans insister pour la
faire adopter. Il fut observé que l'amendement faisait allusion à des
insinuations étrangères, et supposait que c'étaient elles qui
induisaient le gouverneur en erreur; que ces suppositions pouvaient être
faites en Angleterre où il y avait un ministère; mais qu'ici où il n'y
en avait point de connu, on ne pouvait l'attaquer ouvertement; que tous
les membres convenaient qu'il n'y avait aucun lieu d'appliquer à la
chambre des réflexions de jalousie, entre ses membres ou contre le
gouvernement; mais que le discours du trône ne contenait pas de
réflexion directe et que l'on pouvait se contenter de le contredire
indirectement. On répliqua que si la sensibilité des membres était seule
intéressée, il serait facile d'en faire le sacrifice; mais que le
discours pouvait donner lieu à des réflexions plus sérieuses: qu'il
contenait des choses qui tendaient à exercer une influence indue sur les
votes des deux branches; que les sentimens et les actes des deux
chambres ne pouvaient être connus que par leurs votes, et que si la
partie du discours en question était faite pour influer ailleurs que sur
les suffrages des membres, elle ne signifierait rien; qu'elle pouvait
faire craindre que les votes donnés pour un côté plutôt que pour un
autre fussent interprétés comme hostile au gouvernement; que le mot
gouvernement qui y était employé pouvait en imposer aux nouveaux
membres, à ceux à qui notre constitution n'était pas encore familière.
Quand le gouvernement exerce l'autorité exécutive, tout doit obéir; tout
acte contraire à cette obéissance est l'acte d'un mauvais sujet. Mais
quand le gouvernement exerce sa portion du pouvoir législatif, il n'est
que l'une des trois branche de la législature, la première et les deux
autres en sont indépendantes. Bien loin qu'en pût regarder l'opposition
d'une de ces deux branches à la première, comme illégale, le devoir de
ces deux branches était de s'y opposer librement toutes les fois
qu'elles le croiraient nécessaire. Que les réflexions de jalousie contre
le gouvernement ne pouvaient s'appliquer à aucun des trois pouvoirs,
parce que dans le sens général du mot, lorsqu'il est appliqué à la
législature ces trois pouvoirs forment eux-mêmes le gouvernement.
À. Bédard observa de son côté, qu'avant de parler de l'influence
pernicieuse que cette partie du discours du gouverneur était de nature à
exercer, il devait déclarer qu'il n'en attribuait rien au représentant
de sa Majesté, mais aux insinuations de personnes qui l'avaient induit
en erreur; puis prenant la question de plus haut, il n'étendit sur le
système de la responsabilité et fit voir combien l'idée d'un ministère
était essentielle à la constitution. Le premier devoir de cette chambre,
troisième branche de la législature, dit-il est de soutenir son
indépendance, même contre les tentatives que ferait la première pour la
restreindre; qu'en adoptant le sentiment de ceux qui disaient qu'il n'y
avait point de ministère, il faudrait ou que cette chambre abandonnât
son devoir et renonçât à soutenir son existence, ou qu'elle dirigeât ses
observation contre la personne même du représentent du roi, ce qui
serait une idée monstrueuse dans notre condtitution, parce qu'on devait
regarder la personne de notre gouverneur comme tenant la plaise de la
personne même de sa Majesté et lui appliquer les mêmes maximes. Il lui
paraissait donc que cette idée de ministère n'était pas un vain nom
comme quelques uns semblaient le regarder; mais une idée essentielle à
la conservation de notre constitution, il fit observer qu'en fait et
indépendamment de la maxime constitutionnelle, il était bien certain que
le gouverneur qui n'était ici que depuis si peu de temps ne pouvait
connaître les dispositions des habitans que sur les informations qu'on
lut en donnait; que quoiqu'il ne fût pas un de ceux qui avaient eu le
plus d'occasion de la connaître, il était intimement persuadé qu'il ne
désirait rien que le bien public; que quoiqu'il n'y eût pas ici de
ministère établi en titre d'office, il n'en était pas moins vrai qu'il
n'y eût réellement des ministres, c'est-à-dire des personnes d'après les
informations desquelles le gouverneur se déterminait; que lorsqu'il
deviendrait nécessaire de connaître cet ministres, la chambre en
trouverait bien le moyen; qu'il savait bien que les ministres aiment
toujours mieux se tenir cachés; qu'ils n'avaient pas toujours été connus
en Angleterre comme ils le sont aujourd'hui; mais que c'était l'affaire
du bon exercice des pouvoirs constitutionnels de les obliger de
paraître.
L'orateur dans ce discours remarquable où il exposait un système octroyé
formellement au Canada quarante ans après, fut regardé comme l'apôtre
d'une idée révolutionnaire, et accusé par ceux qui formaient lea
entourages du château, de propager une doctrines funeste, qu'il fallait
se hâter de bannir si l'on voulait éviter les séditions. Les
fonctionnaires et la classe d'où on les tirait poussèrent lea hauts cris
en entendant proclamer le système responsable.
Le juge de Bonne, l'organe du château, s'éleva contre la doctrine de M.
Bedard, et chercha à persuader que l'admettre serait avilir l'autorité
royale et celui qui en était chargé; qu'il ne fallait pas agiter de
pareilles questions dans un montent où l'attitude des Etats-Unis était
menaçante; que ce serait montrer des symptômes de division; qu'il
fallait se garder aussi de manifester de la jalousie contre les autres
pouvoirs parceque ce serait justifier les allusions faites aux signes de
rébellion dans le discours du gouverneur; que l'agitation de ces
questions paraîtrait telle en Angleterre et qu'elle affecterait les
idées qu'en avait de la loyauté des Canadiens. L'orateur du reste ne
faisait qu'exprimer ici des sentimens qu'il partageait en toute
sincérité; car rejeton d'ancienne noblesse, il avait dû recueillir et
conserver comme un héritage inaliénable les anciennes traditions de ses
pères, et regarder l'autorité absolue des rois comme hors des atteintes
des représentans du peuple, et l'autorité des chambres comme un pouvoir
dont la légitimité était fort douteuse.
La question traitée ainsi sous un point de vue nouveau par M. Bédard,
fit sensation; mais sa proposition de responsabilité ministérielle parut
d'une trop grande hardiesse à cette époque pour permettre de s'en
occuper, et plus tard on oublia d'invoquer un principe si salutaire. La
majorité voulait d'ailleurs éviter de commencer la session par une lutte
sur une simple expression de sentimens comme le comportent en général
les réponses aux discours du trône. Elle rejeta l'amendement de M.
Bourdages ainsi que l'addition que M. Bedard voulut faire ajouter au
paragraphe maintenu, et qui portait que l'on regrettait que le
gouverneur eût cru devoir rappeler à l'attention de la chambre la
question des races, et l'idée qu'il fut possible qu'il existât chez elle
des soupçons et des jalousies contre le gouvernement; que l'on était
trop assuré de la droiture et de la générosité de son coeur pour
attribuer ces observations à d'autres qu'à des personnes qu'il ne
connaissait pas et qui n'avaient à coeur ni le bien du gouvernement ni
celui du peuple dont le bonheur lui était confié.
L'allusion faite indirectement aux difficultés des dernières sessions,
n'empêcha point la chambre de revenir sur la question des juges,
relativement auxquels elle voulait absolument introduire l'usage
anglais. Les membres les plus décidés voulaient les expulser de suite
par une résolution comme cela parait avoir été fait dans l'origine par
le parlement impérial; mais la grande majorité espérant toujours obtenir
le consentement des deux autres branches de la législature, désirait
prendre un terme moyen et faire admettre le principe dans le pays par
les trois pouvoirs.
Le gouverneur qui avait des idées sur une représentation coloniale bien
différentes de celles de la chambre elle-même, avait pu juger dès le
début de ses procédés qu'il n'y avait point d'accord possible entre elle
et lui; qu'elle voulait persister dans son ancienne politique, et qu'il
était évident qu'il fallait ou céder ou recourir à une seconde
dissolution. D'après son caractère l'on devait prévoir que la dernière
alternative devenait chaque jour la seule probable. En effet, du haut de
son château, il trouvait la conduite de l'assemblée pleine d'audace,
ayant toujours présent à l'idée, devant les yeux, la puissance et la
situation relative de l'Angleterre et du Canada. Profitant de
l'expulsion de M. Hart qu'elle venait de renouveler, il résolut de
mettre fin à un parlement où l'on ne paraissait pas d'humeur à s'en
laisser imposer, et qu'il croyait avoir tous les droits de mener à sa
guise. Il se rendit au conseil législatif accompagné d'une suite
nombreuse, et manda les représentans devant lui. Tout s'était passé de
manière qu'ils n'eurent connaissance de son intention que lorsque les
grenadiers de sa garde arrivèrent devant leur porte. «Messieurs, leur
dit-il, lorsque je m'adressais à vous au commencement de la session, je
n'avais aucune raison de douter de votre modération, ni de votre
prudence, et je mettais une pleine confiance en toutes deux. J'attendais
de vous que guidés par ces principes, vous feriez un généreux sacrifice
de toute animosité personnelle, de tout mécontentement particulier; que
vous porteriez une attention vigilante aux intérêts de votre pays; que
vous rempliriez vos devoirs publics avec zèle et promptitude et une
persévérance inébranlable. J'attendais de vous des efforts sincères pour
le raffermissement de la concorde et une soigneuse retenue sur tout ce
qui pourrait avoir une tendance à la troubler. J'ai cru que vous
observeriez tous les égards qui sont dus, et par cela même
indispensables aux autres branches de la législature, et que vous vous
empresseriez de coopérer cordialement avec elles dans tout ce qui
pourrait contribuer au bonheur et au bien-être de la colonie. J'avais le
droit de m'attendre à cela de votre part, parce que c'était votre
devoir, parce que c'aurait été fournir un témoignage certain au
gouvernement de la loyauté et de l'attachement que vous professez avec
tant d'ardeur et dont je crois que vous êtes pénétrés, parce qu'enfin la
conjoncture critique surtout, la situation précaire dans laquelle nous
nous trouvons à l'égard des Etats-Unis l'exigeaient d'une manière toute
particulière. Je regrette d'avoir à ajouter que j'ai été trompé dans
cette attente et dans toutes mes espérances.
«Vous avez consumé dans les débats ingrats, excités par des animosités
personnelles et des contestations frivoles sur des objets et des
formalités futiles, ce temps et ces talens que vous deviez au public.
Vous avez préféré abuser de vos fonctions et négliger les devoirs élevés
et importans que vous étiez tenus envers votre souverain et vos
constituans de remplir. S'il fallait des preuves de cet abus cinq bills
seulement ont été soumis à ma sanction après une session de cinq
semaines, et sur ces cinq bills trois sont de simples renouvellemens de
lois annuelles qui n'exigeaient aucune discussion.
«La violence et le peu de mesure que vous avez montrés dans tous vos
procédés, le manque d'attention prolongé et peu respectueux que vous
avez eu pour les autres branches de la législature, font que quelque
puissent être leur modération et leur indulgence il n'y a guère lieu de
s'attendre à une bonne entente à moins d'une nouvelle assemblée.»
Après d'autres observations sur le même ton, il continua par déclarer
qu'il avait une entière confiance dans les électeurs, qu'il était
persuadé que par un choix de représentans convenables on préviendrait de
nouveaux embarras à l'avenir et qu'on saurait mieux consulter les
intérêts du pays; que la tâche qu'il venait de remplir lui avait été
pénible au plus haut degré; mais qu'il se tournait avec une satisfaction
particulière pour offrir à Messieurs du conseil législatif, la
reconnaissance que leur méritaient l'unanimité, le zèle et l'attention
soutenus qu'ils avaient montrés. Ce n'était pas à eux qu'il fallait
l'attribuer, si on avait fait si peu pour le bien public. «Mes
remercîmens sont également dus, ajouta-t-il, à une partie considérable
de l'assemblée. J'espère qu'ils voudront croire que je leur rends
justice, que je sais apprécier leurs efforts pour arrêter ceux dont j'ai
tant de droit de me plaindre. Par là, Messieurs, vous avez vraiment
manifesté votre attachement au gouvernement de sa Majesté et vous avez
justement jugé les intérêts réels et permanens du pays.»
Il n'y a que dans une petite colonie qu'un gouverneur peut se permettre
une pareille comédie. Si le sujet n'était pas si sérieux l'on pourrait
demander quelle indépendance avait un conseil législatif nommé par lui
et formé de créatures choisies avec soin? quelle indépendance avaient
les membres de l'assemblée auxquels il adressait des complimens? La
liberté dans son enfance n'est qu'un jouet entre les mains de l'homme
fort qui tient l'épée.
Toute l'ineptie virulente de sir James Craig parut à nud dans cette
occasion. A un langage insultant pour la représentation qui ne faisait
qu'invoquer un principe parfaitement constitutionnel, il joignait la
faute plus grave de se faire partisan politique en approuvant une partie
de cette représentation, en la remerciant, en se tournant vers elle, de
sa conduite, en lui disant qu'elle avait montré son affection pour le
gouvernement et qu'elle lui ferait la justice de reconnaître qu'il avait
su la distinguer du reste de la chambre. Les ennemis des Canadiens
approuvèrent avec de hautes clameurs de joie la conduite du gouverneur.
Ils lui présentèrent des adresses et lui promirent leur appui pour
préserver la constitution intacte et maintenir le gouvernement dans la
plénitude de ses droits. Ils l'élevèrent jusqu'aux cieux, le
proclamèrent l'homme le plus habile de l'Angleterre; et aveuglés par
leur haine ils oublièrent les droits du pays, pour battre des mains aux
insultes prodiguées à la liberté. Les Canadiens accoutumés aux manières
de cette foule passionnée et servile, ne furent point étonnés de ce
bruit, qui n'était que la répétition de ce qui avait lieu chaque fois
que le gouverneur devenait le chef de leurs ennemis politiques. Ils
conservèrent tout leur sang froid et toutes leurs convictions. Aux
attaques grossières de journalistes à gages, le _Canadien_ conduit par
plusieurs membres de la chambre, répondit par des faits et de la froide
raison politique et constitutionnelle. Le _Mercury_, journal
senti-officiel, disait le 19 mars 1810: «Quiconque a lu les derniers
numéros du _Canadien_, y trouvera le même esprit arbitraire qui animé la
majorité de la dernière chambre d'assemblée. Le langage dont l'on se
sert au sujet de l'expulsion du juge de Bonne, n'est plus celui du droit
de la chambre, mais de son pouvoir. Si le pouvoir est la chose, ce qui
veut dire en d'autres termes, la volonté de la majorité, quel membre
venant à déplaire à cette majorité pourra être sûr de son siège?...