CHAPITRE XXI.

A mesme temps que quelqu'un est decedé, l'on enveloppe son corps un peu

revesti, dans sa plus belle robe, puis on le pose sur la natte où il est

mort, tousjours accompagné de quelqu'un, jusques à l'heure qu'il est

porté aux chasses. Cependant tous ses parens & amis, tant du lieu que

des autres bourgs & villages sont advertis de cette mort, & priez de se

trouver au convoy. Le Capitaine de la Police de son costé, faict ce qui

est de sa charge: car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy,

ou son Assesseur pour luy, en faict le cry par tout le bourg, & prie

chacun disant: Prenez tous courage, _Etsagon, Etsagon_, & faictes tous

festin ou mieux qu'il vous sera possible, pour un tel ou telle qui est

decedee. Alors chacun en particulier s'employe à faire un festin le plus

excellent qu'il peut, & de ce qu'ils peuvent, puis ils le departent &

l'envoyent à tous leurs parens & amis, sans en rien reserver pour eux, &

ce festin est appellé _Agochin atiskein_, le festin des ames. Il y a des

Nations lesquelles faisans de ces festins; font aussi une part au

deffunct, qu'ils jettent dans le feu; mais je ne me suis point informé

de nos Hurons s'ils en font aussi une part au mort, & ce qu'elle

devient, d'autant que cela est de peu d'importance: nous pouvons assez

bien cognoistre & conjecturer, par ce que je viens de dire, la facilité

qu'il y a de leur persuader les prieres aumosnes & bonnes oeuvres pour

les ames des deffuncts.

Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere &

mere avec chants de joye. Les thraciens ensevelissoient leurs morts en

se resjouyssans, d'autant (comme ils disoient) qu'ils estoient partis du

mal, & arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs

en pleurs & tristesse, neantmoins tellement moderees & reglees au niveau

de la raison, qu'il semble que ce pauvre peuple aye un absolu pouvoir

sur ses larmes & sur ses sentimens; de maniere qu'ils ne leur donnent

cours que dans l'obeyssance, & ne les arrestent que par la mesme

obeyssance.

Avant que le corps du deffunct sorte de la Cabane, toutes les femmes &

fille là presentes, y font les pleurs & lamentations ordinaires,

lesquelles ne les commencent ny ne finissent jamais (comme je viens de

dire) que par le commandement du Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le

commandement & l'advertissement donné, toutes unanimement commencent à

pelurer, & se lamentent à bon escient, & les femmes & filles petites &

grandes (& non jamais les hommes, qui demonstrent seulement une mine &

contenance morne & triste, le reste la teste panchante sur leurs

genouils) & pour plus facilement s'esmouvoir & s'y exciter, elles

repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et mon pere est

mort, & mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi des autres, &

toutes fondent en larmes; sinon les petites filles qui en font plus de

semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encore capable de ces

sentimens. Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur crie, c'est

assez, cessez de pleurer, & toutes cessent.

Or pour montrer combien il leur est facile de pleurer, par ces

ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons &

Huronnes souffrent assez patiemment toutes sortes d'injure: mais quand

on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que quelqu'un de

leurs parens est mort, ils sortent alors aysement hors des gonds &

perdent patience de cholere & fascherie, que leur apporte cause ce

ressouvenir, & feroient enfin un mauvais party à qui leur reprocheroit:

& c'est en cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelques fois

perdre patience.

Au jour & à l'heure assignee pour l'enterrement, chacun se range dedans

& dehors la Cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart ou

civiere couvert d'une peau, puis tous les parens & amis, avec un grand

concours de peuple, accompagnent ce corps jusques au Cimetiere, qui est

ordinairement à une portee d'arquebuze loin du bourg, où estans tous

arrivez, chacun se tient en silence, les uns debout, les autres assis,

selon qu'il leur plaist, pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on

l'accommode dans sa chasse, faicte & disposee exprez pour luy; car

chacun corps est mis dans une chasse à part. Elle est faicte de grosse

escorce, eslevee sur quatre gros piliers de bois un peu peinturez, de la

hauteur de neuf ou dix pieds, ou environ: ce que je conjecture, en ce

qu'eslevant ma main, je ne pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un

pied ou deux prez. Le corps y estant posé, avec la galette, l'huile,

haches & autre chose qu'on y veut mettre, on la referme, puis de dessus

on jette deux bastons ronds, chacun de la longueur d'un pied, & gros un

peu moins que le bras; l'un d'un costé pour les jeunes hommes, & l'autre

de l'autre, pour les filles: (je n'ay point veu faire cette ceremonie de

jetter les deux bastons en tous les enterremens; mais à quelques-uns), &

ils se mettent apres comme lyons, à qui les aura, & les pourra eslever

en l'air de la main, pour gaigner un certain prix, & m'estonnois

grandement que la violence qu'ils apportoient pour arracher ce baston de

la main des uns & des autres, se veautrans, & culbutans contre terre, ne

les estouffoit, tant les filles de leur costé, que les garçons du leur.

Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre

costé un Officier monté sur un tronc d'arbre que reçoit des presens que

plusieurs personnes font, pour essuyer les larmes de la vesve, ou plus

proche parente du deffunct: à chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en

l'air, pour estre veue de tous, et dict: Voilà une telle chose qu'un tel

ou une telle a donnee pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se

baisse, & luy met entre les mains: tout estant achevé chacun s'en

retourne d'où il est venu, avec la mesme modestie & silence. J'ay veu en

quelque lieu d'autres corps mis en terre (mais fort peu) sur lesquels il

y avoit une Cabane ou Chasse d'escorce dressee, & à l'entour une haye en

rond, faicte avec des pieus fichez en terre, de peur des chiens ou

bestes sauvages, ou par honneur, & pour la reverence des deffuncts.

Les Canadiens, Montagnets, Algoumequins & autres peuples errans, font

quelqu'autre particuliere ceremonie envers les corps des deffucnts: car

ils n'ont desja point de Cimetiere commun & arresté; ains ensevelissent

& enterrent ordinairement les corps de leurs parent deffuncts parmy les

bois, proche de quelque gros arbre, ou autre marque, pour en

recognoistre le lieu & avec ces corps enterrent aussi leurs meubles,

peaux, chaudieres, escuelles cueilliers & autres choses du deffunct,

avec son arc & ses flesches, si c'est un homme, puis mettent des

escorces & grosses busches par-dessus, & de la terre apres, pour en

oster la cognoissance aux Estrangers. Et faut noter qu'on ne sçauroit en

rien tant les offencer, qu'à fouiller & desrober dans les sepulchres de

leurs parens, & qu si on y estoit trouvé, on n'en pourroit pas moins

attendre qu'une mort tres cruelle & rigoureuse, & pour tesmoigner encore

l'affection & reverence qu'ils ont aux os de leurs parens: si le feu se

prenoit en leur village & en leur cimetiere, ils corroient premierement

esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village.

Entre quelque Nation de nos Sauvages, ils ont accoustumé de se peindre

le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un signe de

deuil: ils peindent aussi le visage du deffunct, & l'enjolivent

matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre, Le

Capitaine faict une Harangue en maniere d'Oraison funebre, en la

presence du corps, incitant & exhortant l'assemblee, sur la mort du

deffunct, de prendre vengeance d'une telle meschanceté, & de faire la

guerre à ses ennemis, le plus promptement que faire se pourra, afin que

un si grand mal ne demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye

point la hardiesse de leur courir sus.

Les Attinoindarons font des Resurrections des morts, principalement des

personnes qui ont bien merité de la patrie par leurs signalez services,

& ce que la memoire des hommes illustres & valeureux revive en quelque

façon en autruy. Ils font donc des assemblees à cet effect, & tiennent

des conseils, ausquels ils en eslisent un d'entr'eux, qui aye les mesmes

vertus & qualitez (s'il se peut) de celuy qu'ils veulent ressusciter, ou

du moins qu'il soit d'une vie irreprochable parmy un peuple Sauvage.

Voulans donc proceder à la Resurrection, ils se levent tous debout,

excepté celuy qui doit ressusciter, auquels ils imposent le nom du

deffunct, & baissans tous la main jusques bien bas, feignent le relever

de terre: voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand

personnage deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre

qui se leve debout, & (apres les grandes acclamations du peuple) il

reçoit les presens que les assistans luy offrent, lesquels le

congratulent encore de plusieurs festins, & le tiennent desormais pour

le deffunct qu'il represente; & par ainsi jamais la memoire des gens de

bien, & des bons & valeureux Capitaines ne meurt point entr'eux.

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_De la grand' feste des Morts._

Le grand voyage du pays des Hurons · 第 27 / 37 题