CHAPITRE XX.

LES anciens Egyptiens avoient accoustumé d'user de vomitifs pour guerir

les maladies du corps, & de sobrieté pour se conserver en santé; car ils

tenoient pour maxime indubitable, que les maladies corporelles ne

procedoient que d'une trop grande abondance & superfluité d'humeurs, &

par consequent qu'il n'y auroit aucun remede meilleur que le vomissement

& la sobrieté.

Nos Sauvages ont bien la dance & la sobrieté, avec les vomitifs, qui

leur sont utiles à la conservation de la santé, mais ils ont encore

d'autres preservatifs desquels ils usent souvent: c'est à sçavoir, les

estuves & sueries, par lesquelles ils s'allègent, & previennent les

maladies: mais ce qui ayde encore grandement à leur santé, est la

concorde qu'ils ont entr'eux, qu'ils n'ont point de procez, & le peu de

soin qu'ils prennent pour acquerir les commoditez de cette vie, pour

lesquelles nous nous tourmentons tant nous autres Chrestiens, qui sommes

justement & à bon droicts repris de nostre trop grande cupidité &

insatiabilité d'en avoir, par leur vie douce, & tranquilité de leur

esprit.

Il n'y a neantmoins corps si bien composé, ny naturel si bien originé,

qu'il ne vienne à la fin à se debiliter ou succomber par des divers

accidens ausquels l'homme est sujet. C'est pourquoy nous pauvres

Sauvages, pour remedier aux maladies ou blesseures qui leur peuvent

arriver, ont des Medecins & maistres de ceremonies, qu'ils appellent

Oki, ausquels ils croyent fort, pour autant qu'ils sont grands

Magiciens, grands Devins & Invocateurs de Diables: Ils leur servent de

Medecins & Chirurgiens, & portent tousjours avec eux un plein sac

d'herbes & de drogues pour medeciner les malades: ils ont aussi un

Apoticaire à la douzaine, qui les suit en queue avec ses drogues, & la

Tortue qui sert à la chanterie, & ne sont point si simples qu'ils n'en

sçachent bien faire accroire au menu peuple par leurs impostures, pour

se mettre en credit, & avoir meilleure part aux festins & aux presents.

S'il y a quelque malade dans un village, on l'envoye aussi tost querir.

Il faict des invocations à son Demon, il souffle la partie dolente, il y

faict des incisions, en succe le mauvais sang, & faict tout le reste de

ses inventions, n'oubliant jamais, s'il le peut honnestement, d'ordonner

tousjours, des festins & recreations pour premier appareil, afin de

participer luy-mesme à la feste, puis s'en retourne avec ses presens

S'il est question d'avoir nouvelle des choses absentes, apres avoir

interrogé son Demon, il rend des oracles, mais ordinairement douteux, &

bien souvent faux, mais aussi quelques fois veritables: car le Diable

parmy ses mensonges, leur dict quelque verité.

Un honneste Gentil-homme de nos amis, nommé le sieur du Verner, qui a

demeuré avec nous au pays des Hurons, nous dist un jour, que comme il

estoit dans la Cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un Demon vint

frapper trois grands coups sur la couverture de la Cabane, & que la

Sauvagesse qui congnut que c'estoit son Demon, entra aussi-tost dans sa

petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracle,

& entendre lea discours de ce malin esprit. Ce bon Gentil-homme preste

l'oreille, & escoute le Colchique, & entendit le Diable qui se plaignoit

grandement à elle, qu'il estoit fort las & fatigué, & qu'il venoit de

fort loin guerir des malades, & que d'amitié particuliere qu'il avoit

pour elle, l'avoir obligé de la venir voir ainsi lassé, puis pour

l'advertir qu'il y avoit trois Navires François en mer qui arriveroient

bien-tost, ce qui fut trouvé veritable: car à trois ou quatre jours de

là, les Navires arriverent, & apres que la Sauvagesse l'eut remercié, &

faict ses demandes, le Demon s'en retourna.

Un de nos François estant tombé malade en la Nation du Petun, ses

compagnons qui s'en alloient à la Nation Neutre, le laisserent là, en la

garde d'un Sauvage, auquel ils dirent: Se cestuy nostre compagnon meurt,

tu n'as qu'à le despouiller de sa robbe, faire une fosse, & l'enterre

dedans. Ce bon sauvage demeura tellement scandalisé du peu d'estat que

ces François faisoient de leur compatriote, qu'il s'en plaignit par

tout, disant qu'ils estoient des chiens, de laisser & abandonner ainsi

leur compagnon malade, & de conseiller encore qu'on l'enterrast nud,

s'il venoit à mourir. Je ne feray jamais cette injure à un corps-mort,

bien qu'estranger, disoit-il, & me despouillerois plustost de ma robbe

pour le couvrir, que de luy oster la sienne.

L'hoste de ce pauvre garçon sçachant sa maladie, part aussitost de

Queuindohian, d'où il estoit, pour l'aller querir, assisté de ce Sauvage

qui l'avoit en garde, l'apporterent sur leur dos jusques dans sa Cabane,

où enfin il mourut, apres avoir esté confessé par le Pere Joseph, & fut

enterré en un lieu particulier le plus honorablement; & avec le plus de

ceremonies Ecclesiastiques qu'il nous fut possible, dequoy les Sauvages

resterent fort edifiez, & assisterent eux mesmes au convoy avec nos

François, qui s'y estoient trouvez avec leurs armes. Les femmes & filles

ne manquerent pas non plus en leurs pleurs accoustumez, suyvant

l'ordonnance du Capitaine, & du Medecin ou Magicien des malades, lequel

neantmoins on ne souffrit point approcher de ce pauvre garçon pour faire

ses inventions & follies ordinaires: bien n'eust-on pas refusé quelque

bon remede naturel, s'il en eust eu de propre à la maladie.

Je me suis informé d'eux, des principales plantes & racines desquelles

ils se servent pour guerir leurs maladies, mais entre toutes les autres

ils font estat de celle appellee _Oscar_, qui faict merveille contre

toutes sortes de playes ulceres, & autres incommoditez. Ils en ont aussi

d'autres tres-venimeuses, qu'ils appellent _Ondachieya_, c'est pourquoy

qu'ils s'en faut donner garde, & ne se point hazarder d'y manger

d'aucune sorte de racine, que l'on ne les cognoisse, & qu'on ne sçache

leurs effects & leurs vertus, de peur des accidens inopinez.

Nous eusmes un jour une grande apprehension d'un François, que pour en

avoir mangé d'une, devint tout en un instant grandement malade, & pasle

comme la mort, il fut neantmoins guery par des vomitifs, que les

Sauvages luy firent avaller. Il nous arriva encore une autre seconde

apprehension, qui se tourna par apres en risee: ce fut que certains

petits Sauvages ayans des racines nommees _Ooxyat_ qui ressemble à un

petit naveau, ou à une chastaigne pellee, qu'ils venoient d'arracher

pour porter en leurs Cabanes; un jeune garçon François qui demeuroit

avec nous, leur ayant demandé, & mangé une ou deux, & trouvé au

commencement d'un goust assez agreable, il sentit peu apres tant de

douleur dans la bouche, comme d'un feu tres-cuisant & picquant, avec

grande quantité d'humeurs & de flegme qui luy distilloient

continuellement de la bouche qu'il en pensoit estre à mourir: en en

effect, nous n'en sçavions que penser, ignorans la cause de cet

accident, & craignions qu'il eust mangé de quelque racine venimeuses:

mais en ayant communiqué & demandé l'advis des Sauvages, ils se firent

apporter le reste des racines pour voir que c'estoit, & les ayans veues

& recogneues, ils se prirent à rire, disans qu'il n'y avoit aucun danger

ny crainte de mal; mais plustost du bien, n'estoient ces poignantes &

part trop cuisantes douleurs de la bouche. Ils se servent de ces racines

pour purger les phlegmes & humiditez du cerveau des vieilles gens, &

pour esclaircir la face: mais pour éviter ce cuisant mal, ils les font

premierement cuire sous les cendres chaudes, puis les mangent, sans en

ressentir apres aucune douleur, & cela leur faict tous les biens du

monde, & suis marry de n'en avoir apporté par-deçà, pour l'estat que je

croy qu'on en eust faict. On dict aussi que nos Montagnets & Canadien

ont un arbre appellé _Annedda_; d'une admirable vertu; ils pillent

l'escorce & les feuilles de cet arbre, puis font bouillir le tout en

eaue, & la boivent de deux jours l'un, & mettent le marc sur les jambes

enflees & malades, & s'en trouvent bien tost gueris, comme de toutes

sortes de maladies interieures & exterieures, & pour purger les

mauvaises humeurs des parties enflees, nos Hurons s'incisent &

decouppent le gras des jambes, avec de petites pierres trenchantes,

desquelles ils tirent encore du sang de leurs bras, pour rejoindre coler

leurs pippes ou petunoirs de terre rompus, qui est une tres-bonne

invention, & un secret d'autant plus admirable, que les pieces recolees

de ce sang, sont apres plus fortes qu'elle n'estoient auparavant.

J'admirois aussi de les voir eux-mesmes brusler par plaisir de la moëlle

de sureau sur leurs bras nuds & l'y laissoient consommer & esteindre de

sorte que les playes, marques & cicatrices y demeuroient imprimees pour

tousjours.

Quand quelqu'un veut faire suerie, qui est le remede le plus propre & le

plus commun qu'ils ayent, pour se conserver en santé, prevenir les

maladies & leur couper chemin. Il appelle plusieurs de ses amis pour

suer avec luy: car luy seul ne le pourroit pas aysement faire. Il font

donc rougir quantité de cailloux dans un grand feu, puis les en retirent

& mettent en un monceau au milieu de la Cabane, ou la part qu'ils

desirent dresser leur suerie, (car estans par les champs en voyage, ils

en usent quelques-fois) puis dressent tout à l'entour des bastons fichez

en terre, à la hauteur de la ceinture, & plus, repliez, par dessus, en

façon d'une table ronde, laissans entre les pierres & les bastons un

espace suffisant pour contenir les hommes nuds qui doivent suer, les uns

joignans les autres, bien serrez & pressez tout à l'entour du monceau de

pierres assis contre terre & les genouils eslevez au devant de leur

estomach: y estans on couvre toute la suerie par dessus & à l'entour,

avec de leurs grandes escorces, & des peaux en quantite: de sorte qu'il

ne peut sortir aucune chaleur ny air de l'estuve, & pour s'eschauffer

encore d'avantage, & s'exciter à suer, l'un des deux chante, & les

autres disent & repetent continuellement avec force & vehemence (comme

en leurs dances), Het, het, het, & n'en pouvans plus de chaleur, ils se

font donner un peu d'air, en ostant quelques peau de dessus; & par-fois

ils boivent encore de grandes potees d'eau froide, & puis se font

recouvrir, ayans sué suffisamment, ils sortent, & se vont jetter en

l'eau, s'ils sont proche de quelque riviere; sinon ils se lavent d'eau

froide, & puis festinent: car pendant qu'ils suent, la chaudiere est sur

le feu, & pour avoir bonne suerie; ils y bruslent par-fois du petun:

comme en sacrifice & offrande; j'ay veu quelques-uns de nos François en

de ces sueries avec les Sauvages, & m'estonnois comme ils la vouloient &

pouvoient supporter, & que l'honnesteté ne gaignoit sur eux de s'en

abstenir.

Il arrive aucunes-fois que le Medecin ordonne à quelqu'un de leurs

malades de sortir du bourg, & de s'aller cabaner dans les bois, ou en

quelqu'autre lieu escarté, pour luy observer là, pendant la nuict, ses

diaboliques inventions, & ne sçay pour quel autre sujet il le feroit,

puis que pour l'ordinaire cela ne se practique point que pour ceux qui

sont entachez de maladie sale ou dangereuse, lesquels on contrainct

seuls, & non les autres, de se separer du comme jusques à entiere

guerison; qui est une coustume & ordonnance louable & tres-bonne, & qui

mesme devroit estre observee en tout pays.

A ce propos & pour confirmation, je diray, que comme je me promenois un

jour seul, dans les bois de la petite Nation des Quieunontateronons,

j'apperceu un peu de fumee, & desireux de voir que c'estoit, j'advançay,

tiray cette part, où je trouvay une Cabane ronde, faicte en façon d'une

Tourelle ou Pyramide haute eslevee, ayant au faite un trou ou souspiral

par où sortoit la fumee: non content j'ouvris doucement la petite porte

de la Cabane pour sçavoir ce qui estoit dedans & trouvay un homme seul

estendu de son long aupres d'un petit feu: je m'informay de luy pourquoy

il estoit ainsi sequestré du village, & de la cause qu'ils se deuilloit;

il me respondit, moitié en Huron, & moitié en Algoumequin, que c'estoit

pour un mal qu'il avoit aux parties naturelles, qui le tourmentoit fort,

& duquel il n'esperoit que la mort, & que pour de semblables maladies

ils avoient accoustumé entr'eux, de separer & esloigner du commun, ceux

qui en estoient attaincts, de peur de gaster les autres par la

frequentation; & neantmoins qu'on luy apportoit ses petites necessitez &

partie de ce qui luy faisoit besoin, ses parens & amis ne pouvans pas

d'avantage pour lors, à cause de leur pauvreté. J'avois beaucoup de

compassion pour luy: mais cela ne luy servoit que d'un peu de

divertissement & de consolation en ce petit espace de temps que je fus

aupres de luy: car de luy donner quelque nourriture ou

rafraischissement, il estoit hors de mon pouvoir, puis que j'estois

moy-mesme dans une grande necessité.

Le Truchement des Honqueronons me dist un jour, que comme ils furent un

longtemps pendant l'hyver, sans avoir dequoy manger autre chose que du

petun, & quelque escorce d'arbre, qu'il en devint tellement foible &

debile, qu'il en pensa estre au mourir, & que les Sauvages le voyant en

cet estat, touchez & esmeus de compassion, luy demanderent s'il vouloit

qu'on l'achevast, pour le delivrer des peines & langueurs qu'il

souffroit, puis qu'aussi bien faudroit-il qu'il mourust miserablement

par les champs, ne pouvant plus suyvre les trouppes, mais il fut d'advis

qu'il valoit mieux languir & esperer en nostre Seigneur, que se

precipiter à la mort, aussi avoit-il raison: car à quelques jours de là

Dieu permist qu'ils prindrent trois Ours qui les remirent tous

sus-pieds, & en leurs premieres forces, apres avoir est quatorze ou

quinze jours en jeusnes continuels.

Il ne faut pas s'estonner ou trouver estrange qu'ils ayent (touchez &

esmus de compassion) presenté & offert de si bonne grace; la mort à ce

Truchement, puisqu'ils ont cette coustume entr'eux (j'entends les

Nations errantes, & non Sedentaires) de tuer & faire mourir leurs peres

& meres, & plus proches parens desja trop vieux, & qui ne peuvent plus

suyvre les autres, pensans en cela leur rendre de bons services.

J'ay quelques fois esté curieux d'entres au lieu où l'on chantoit &

souffloit les malades, pour en voir toutes les ceremonies, mais les

Sauvages n'en estoient pas contens, & m'y souffroient avec peine, pour

ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions: & peur cet

effect, à mon advis, ou pour autre sujet à moy incogneu, ils rendent

aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur & tenebreux qu'ils

peuvent, & bouchent toutes les ouvertures qui peuvent donner quelque

lumiere D'en haut, & ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont

necessaires & appellez. Pendant qu'on chante il y a des pierres qui

rougissent au feu, lesquelles le Medecin empoigne & manie avec ses

mains, puis maches des charbons ardens, faict du Diable deschaisné, & de

ses mains ainsi eschaufées, frotte, & souffles les parties malades du

patient, on crache sur le mal de son charbon masché.

Ils ont aussi entr'eux des obsedez ou malades de maladies de furies,

ausquels il prendra bien envie de faire dancer les femmes & filles

toutes ensemble, avec l'ordonnance du Loki, mais ce n'est pas tout, car

luy & le Medecin, accompagnez de quelqu'autre, feront des singeries &

des conjurations, & se tourneront tant qu'ils demeureront le plus

souvent hors d'eux-mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux

estincelans, & effroyables, quelques-fois debout, & quelques-fois assis,

ainsi que la fantasie luy en prend: aussi-tost une quinte luy reprendra,

& fera tout du pis Qu'il pourra, puis il se couche, où il s'endors

quelque espace de temps, & se resveillant en sur-sautant r'entre dans

ses premieres furies, renverse, & brise & jette tout ce qu'il rencontre

en son chemin, avec du bruit, du dommage, & des insolences nompareilles:

cette furie se passe par le sommeil qui luy reprend. Apres il faict

suerie avec quelqu'un de ses amis qu'il appelle, d'où il arrive que

quelques-uns de ces malades se trouvent gueris, & c'est ce qui les

entretient dans l'estime de ces diaboliques ceremonies. Car il est bien

croyable que ces malades ne sont pas tellement endiablez qu'ils ne

voyent bien le mal qu'ils font; mais c'est une opinion qu'ils ont, qu'il

faut faire du demoniacle pour guerir les fantaisies ou troubles de

l'esprit, & par une juste permission divine, il arrive le plus souvent

qu'au lieu de guerir, ils tombent de fievre en chaud mal, comme on dict,

& que ce qui n'estoit auparavant qu'une fantasie d'esprit, causee d'une

humeur hipocondre, ou d'une operation de l'esprit malin, se convertit en

une maladie corporelle avec celle de l'esprit, & c'est ce qui estoit en

partie cause que nous estions souvent suppliez de la part des Maistres

de la ceremonie, & de Messieurs du Canseil, de prier Dieu pour eux, & de

leur enseigner quelque bon remede pour ses maladies, confessant

ingenuement que toutes leurs ceremonies, dances, chansons, festins &

autres singeries, n'y servoient du tout rien.

Il y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais elles ne sont si

insolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempestatifs: elles

marchent à quatre pieds comme bestes, & font mille grimasses & gestes de

personnes insensees: ce que voyant le Magicien, il commence à chanter;

puis avec quelque mime la soufflera, luy ordonnant de certaines eaues à

boire, & qu'aussi tost elle fasse un festin, soit de chair ou de poisson

qu'il faut trouver, encore qu'il soit rare pour lors, neantmoins il est

aussi-tost faict.

Le cry faict, & le banquet finy, chacun s'en retourne en sa maison,

jusques à une autre-fois qu'il la reviendra voir, la soufflera, &

chantera derechef, avec plusieurs autres à ce appellez & luy ordonnera

encore de plus trois ou quatre festins tout de suite; & s'il luy vient

en fantasie commandera des Mascarades, qu'ainsi accommodez ils aillent

chanter pres du lict de la malade, puis aillent courir par toute la

ville pendant que le festin se prepare, & apres leurs courses ils

reviennent pour le festin; mais souvent bien las & affamez.

Lors que tous les remedes & inventions ordinaires n'ont de rien servy, &

qu'il y a quantité de malades en un bourg ou village, ou du moins que

quelqu'un des principaux d'entr'eux est detenu d'une griefve maladie,

ils tiennent conseil, & ordonnent _Lonouoyroya_, qui est l'invention

principale, & le moyen plus propre (à ce qu'ils disent) pour chasser les

Diables & malins esprits de leur ville ou village, qui leur causent,

procurent & apportent toutes les maladies & infirmitez qu'ilz endurent &

souffrent au corps & en l'esprit. Le soir donc, les hommes commencent à

casser, renverser, & boulverser tout ce qu'ils rencontrent par les

Cabanes, comme gens forcenez, jettent le feu & les tisons allumez par

les rues: crient, hurlent, chantent & courent toute la nuict par les

rues, & à l'entour des murailles ou pallissades du bourg, sans se donner

aucune relasche; apres ils songent en leur esprit quelque chose qui leur

vient premier en la fantasie (j'entends tous ceux & celles qui veulent

estre de la feste) puis le matin venu ils vont de Cabane en Cabane, de

feu en feu, & s'arrestant à chacun un petit espace de temps chantans

doucement (ces mots): Un tel m'a donné cecy, un tel m'a donné cela, &

telles & semblables paroles en la louange de ceux qui leur ont donné, &

en beaucoup de mesnages on leur offre librement: qui un cousteau, qui un

petunoir, qui un chien, qui une peau, un canot, ou autre chose, qu'ils

prennent sans en faire autre semblant, jusques à ce qu'on vient à leur

donner la chose qu'ils avoient songee, & celuy qui la reçoit fait alors

un cry en signe de joye, & s'encourt en grand haste de la Cabane, & tous

ceux du logis en luy congratulant, font un long frappement de mains

contre terre avec cette exclamation ordinaire, Hé é é é é, & ce present

est pour luy: mais pour les autres choses qu'il a eues, & qui ne sont

point de son songe, il les doit rendre apres la feste, à ceux qui les

luy ont baillees. Mais s'ils voyent qu'on ne leur donne rien ils se

faschent, & prendra tel humeur à l'un d'eux qu'il sortira hors la porte,

prendra une pierre, & la mettra aupres de celuy ou celle qui ne luy aura

rien donné, & sans dire mot s'en retournera chantant, qui est un marque

d'injure, reproche & de mauvaise volonté.

Ceste feste dure ordinairement trois jours entiers, & ceux qui pendant

ce temps-là n'ont peu trouver ce qu'ils avoient songé, s'en affligent,

s'en estiment miserable, & croyant qu'ils mourront bien-tost. Il y a

mesme de pauvres malades qui s'y font porter sous esperance d'y

rencontrer leur songe, & par consequent leur santé & guerison.

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_Des deffuncts, & comme ils pleurent & ensevelissent leurs morts._

Le grand voyage du pays des Hurons · 第 26 / 37 题