Il y a, à un mille à peu près de Palerme, sur les bords de l'Orèthe, et
près du Campo-Santo actuel, une petite église qu'on appelle l'église du
Saint-Esprit. Elle n'a rien de remarquable sous le rapport de l'art, mais
elle garde pour les Palermitains un grand souvenir. C'est à la porte
de cette église que commença le massacre des Vêpres siciliennes. Aussi
n'avions-nous garde de manquer à lui faire notre visite.
Que ceux qui m'ont suivi dans mes excursions pittoresques veuillent bien
m'accompagner un instant dans cette excursion historique, la chose en vaut
la peine.
Le pape Alexandre IV venait de mourir. La bataille de Monte-Aperto,
au succès de laquelle Manfred avait concouru en envoyant mille de ses
cavaliers en aide aux Gibelins, avait consolidé la puissance impériale en
Italie, et avait placé Manfred à la tête du parti aristocratique. Urbain
IV, en montant sur le trône pontifical, vit que, s'il voulait rendre à Rome
son ancienne suprématie, c'était Manfred qu'il fallait frapper.
La chose était d'autant plus facile que Manfred donnait par sa conduite
grande prise à la censure ecclésiastique. On le soupçonnait d'avoir
accéléré la mort de son père Frédéric II [1], et de son frère Conrad. En
outre, au lieu de combattre les Sarrasins partout où il les rencontrait,
comme l'avaient fait ses prédécesseurs normands, il s'était allié avec eux,
et il avait un corps d'infanterie et de cavalerie arabe dans son armée.
Note:
[1] L'excommunication contre la maison de Souabe remontait à Frédéric
H. Ce fut à propos de cette excommunication qu'un curé de Paris, chargé
de proclamer l'interdit, et rie voulant pas se prononcer entre deux
antagonistes aussi puissants, s'acquitta de cette difficile mission en
laissant tomber du haut de la chaire ces paroles pleines de sens: «J'ai
ordre de dénoncer l'empereur comme excommunié. J'ignore pourquoi. J'ai
appris seulement qu'il y avait un grand différend entre lui et le pape. Je
ne sais de quel côté est le bon droit. En conséquence, autant que je
le puis, je donne ma bénédiction à celui des deux qui a raison, et
j'excommunie celui qui a tort.»]
Urbain IV, de son côté, devait être plus qu'aucun autre de ses
prédécesseurs porté à soutenir le parti guelfe de tout son pouvoir. Né à
Troyes en Champagne, dans les derniers rangs du peuple, il avait grandi
soutenu par son seul génie. Évêque de Verdun d'abord, puis patriarche de
Jérusalem, il était revenu en 1261 de la Terre-Sainte, et avait trouvé le
Saint-Siège vacant. Huit cardinaux, dernier reste du sacré collège, étaient
réunis en conclave pour élire un successeur à Alexandre IV, et venaient
de passer trois mois à essayer inutilement de réunir la majorité sur l'un
d'entre eux. Lassé de ces tentatives infructueuses, un des votants mit sur
son billet le nom du patriarche de Jérusalem. Au scrutin suivant, ce nom
réunit la majorité, et l'élu du sort devint le vicaire de Dieu sous le nom
d'Urbain IV.
Il était temps que l'interrègne cessât; des fenêtres du Vatican le nouveau
pape pouvait voir les Sarrasins errants dans la campagne de Rome. Urbain
IV non seulement leur ordonna d'en sortir, mais encore, les traitant comme
leurs frères d'Afrique et de Syrie, il publia une croisade contre eux.
Quelques-uns disent même que, couvert d'une cuirasse et le visage voilé par
un casque, il prit rang parmi les chevaliers, et, joignant le tranchant
du glaive à la force de la parole il les repoussa de sa main au-delà des
frontières du Saint-Siège.
Mais Urbain n'était pas homme à s'arrêter là. Manfred apprit en même temps
que ses soldats avaient été repoussés et qu'il était cité à comparaître
devant le pape, pour rendre compte de ses liaisons avec les Sarrasins,
de son obstination à faire exécuter les saints mystères dans les lieux
interdits, et des exécutions de deux ou trois de ses sujets, exécutions que
la bulle pontificale qualifiait de meurtres. Manfred, comme on le pense
bien, se rit de cet ordre et refusa d'obéir.
Alors Urbain IV se tourna vers la France, son pays natal. Le saint roi
Louis régnait. Le pape lui offrit le royaume de Sicile pour lui ou pour
un de ses fils. Mais Louis avait un coeur d'or; c'était la loyauté, la
noblesse et la justice faites homme. Tout en révérant les décisions du
Saint-Père, il lui sembla instinctivement qu'il n'avait pas le droit de
prendre une couronne posée légitimement sur la tête d'un autre, et dont
à défaut de cet autre son neveu était héritier. Il exprima des scrupules
qu'une longue lettre d'Urbain IV ne put vaincre. Le pape alors se tourna
vers Charles d'Anjou, frère du roi, et lui envoya le bref d'investiture.
Charles d'Anjou était une des puissantes organisations du XIIIe siècle,
qui a vu naître tant d'hommes de fer. Il pouvait avoir à cette époque
quarante-huit ans environ; c'était le frère puîné de saint Louis, avec
lequel il avait fait la croisade d'Égypte, et dont il avait partagé la
captivité à Mansourah. Il avait épousé Béatrix, la quatrième fille de
Raimond Béranger, qui avait marié les trois autres: l'aînée, Marguerite, à
Louis IX, roi de France; la seconde, Léonor, à Henri III, roi d'angleterre;
et la troisième, à Richard, duc de Cornouailles et roi des Romains. Charles
d'Anjou était donc, après les rois régnants, un des plus puissants princes
du monde, car, comme fils de France, il possédait le duché d'Anjou, et,
comme mari de Béatrix, il avait hérité du comté de Provence.
En outre, dit Jean Villani, son historien, c'était un homme sage et prudent
au conseil, preux et fort dans les armes, sévère et redouté des rois
eux-mêmes, car il avait de hautes pensées qui l'élevaient aux plus hautes
entreprises; car il était persévérant dans le bonheur et inébranlable dans
l'adversité; car il était ferme et fidèle dans ses promesses, parlant peu,
agissant beaucoup, ne riant presque jamais, ne prenant plaisir ni aux
mimes, ni aux troubadours, ni aux courtisans; décent et grave comme un
religieux, zélé catholique, et apte à rendre justice. Sa taille était haute
et nerveuse, son teint olivâtre, son regard terrible. Il paraissait fait
plus qu'aucun autre seigneur pour la majesté royale, demeurait douze ou
quinze heures à cheval, couvert de son harnais de guerre sans paraître
fatigué, ne dormait presque point, et s'éveillait toujours prêt au conseil
ou au combat.
Voilà l'homme sur lequel Urbain IV, dans son instinct de haine contre les
Gibelins, avait jeté les yeux. Simon, cardinal de Sainte-Cécile, partit
pour la France, et, au nom du pape, lui remit le bref d'investiture.
Charles d'Anjou tenait ce bref à la main, lorsqu'en rentrant chez lui, il
trouva sa femme en pleurs; cette douleur l'étonna d'autant plus que Béatrix
avait près d'elle, à cette époque, les deux soeurs qu'elle aimait le plus,
Marguerite et Léonor. En apercevant son mari, qu'elle n'attendait point,
elle essaya de cacher ses larmes; mais ce fut inutilement. Charles lui
demanda ce qu'elle avait; au lieu de lui répondre, Béatrix éclata en
sanglots. Charles insista plus fortement encore, et alors Béatrix lui
raconta que quelques minutes auparavant elle avait été faire une visite
à ses deux soeurs, et qu'après les avoir embrassées, elle avait voulu
s'asseoir auprès d'elles sur un fauteuil pareil au leur, mais qu'alors
la reine d'Angleterre lui avait tiré ce fauteuil des mains et lui avait
dit:--Vous ne pouvez vous asseoir sur un siège pareil au nôtre; prenez donc
un tabouret ou tout au plus une chaise, car ma soeur est reine de France,
et moi je suis reine d'Angleterre; tandis que vous n'êtes, vous, que
duchesse d'Anjou et comtesse de Provence.
Charles d'Anjou laissa errer sur ses lèvres un de ces sourires rares et
amers qui assombrissaient son visage au lieu de l'éclairer; et, ayant
embrassé Béatrix, il lui dit:
--Allez retrouver vos soeurs, asseyez-vous sur un siège pareil à leurs
sièges; car, si elles sont reines de France et d'Angleterre, vous êtes,
vous, reine de Naples et de Sicile.
Mais ce n'était pas le tout que de prendre un vain titre; il fallait en
réalité conquérir le trône auquel ce titre était attaché. Charles leva
un impôt sur ses vassaux d'Anjou et de Provence, Béatrix vendit tous ses
bijoux, à l'exception de son anneau de mariage. Saint Louis lui-même,
désireux de voir son frère occuper ailleurs qu'en France son esprit actif
et entreprenant, vint à son aide; et Charles, grâce à tous ces moyens
réunis, aux promesses qu'il fit, et dont son honneur et son courage étaient
les garants, parvint à réunir une armée de cinq mille chevaux, quinze
mille fantassins et dix mille arbalétriers. Mais, dans la hâte qu'il avait
d'arriver à Rome et de remplir dans la ville pontificale l'office de
sénateur, qui lui avait été déféré, il prit avec lui mille chevaliers
seulement, s'embarqua sur une petite flotte de vingt galères qu'il tenait
prête et fit voile pour Ostie, laissant la conduite de son armée à Robert
de Béthune, son gendre.
Manfred plaça à l'embouchure du Tibre le comte Guido Novello, qui
commandait pour lui en Toscane. Le comte Guido Novello qui gouvernait les
galères réunies de Pise et de Sicile, avait une flotte triple de celle de
Charles d'Anjou; mais Dieu avait décidé que Charles d'Anjou serait roi. Il
ouvrit la main et en laissa tomber la tempête; la tempête faillit jeter la
flotte de Charles d'Anjou sur les côtes de Toscane, mais elle éloigna celle
de Guido Novello des côtes romaines. Charles d'Anjou poussa en avant avec
son vaisseau, aborda seul à Ostie; puis, se jetant sur une barque avec cinq
ou six chevaliers seulement, il remonta le Tibre et vint loger au couvent
de Saint-Paul-hors-les-murs, bien plus comme un fugitif que comme un
conquérant.
Pendant ce temps, Urbain IV était mort; mais, poursuivant son projet
au-delà de sa vie, il avait, avant de mourir, créé une vingtaine de
cardinaux auxquels il avait fait jurer de lui donner pour successeur le
cardinal de Narbonne, français comme lui, et de plus sujet immédiat de
Charles d'Anjou. Les cardinaux avaient tenu parole, et Guido Fulco, élu
presque à l'unanimité pendant le temps même qu'il était en mission près de
Charles, était monté sur le trône pontifical en prenant le nom de Clément
IV.
Charles avait donc la certitude d'être bien reçu à Rome; seulement, il n'y
voulait faire son entrée qu'avec une suite digne d'un prince tel que lui.
Il resta donc au couvent de Saint-Paul-hors-les-murs, au risque d'être
enlevé par quelque parti de Gibelins, jusqu'au moment où les galères qu'il
avait perdues dans la mer de Toscane arrivèrent à leur tour à Ostie.
Charles assembla aussitôt ses chevaliers, et le 24 mai 1265, il fit son
entrée dans la capitale du monde chrétien avec le titre solennel de
défenseur de l'Église.
Pendant ce temps, le reste de l'armée passait les Alpes, descendait dans
le Piémont, traversait le Milanais, évitait Florence la gibeline, gagnait
Ferrare, et, se recrutant partout des Guelfes qu'elle rencontrait sur son
chemin, arrivait devant Rome dans les derniers jours de l'année 1265.
Il était temps. Tous les sacrifices avaient été faits pour l'amener là:
Charles d'Anjou et le pape y avaient épuisé leurs trésors; tous deux
manquaient d'argent: il n'y avait donc pas une minute à perdre, il fallait
marcher à l'ennemi, et payer les soldats par une victoire.
Charles d'Anjou ne voulut pas même attendre le retour du printemps: il se
mit à la tête de son armée, et, dans les premiers jours de février, il
s'avança vers Naples par la route de Ferentino.
En arrivant à Ceperano, les Français aperçurent les avant-postes ennemis,
commandés par le comte de Caserte, beau-frère de Manfred: il défendait un
passage du Garigliano, admirablement fortifié par la nature. Les Français
examinèrent la position et reconnurent sa supériorité; décidés toutefois
à traverser le fleuve, ils n'en marchèrent pas moins à l'ennemi; mais
l'ennemi ne les attendit pas, et à leur grand étonnement leur livra le
passage. Alors Charles d'Anjou reconnut qu'il y avait folie ou trahison
parmi les lieutenants de Manfred, et en remercia Dieu tout haut.
Le fleuve fut donc franchi sans que l'on frappât un coup de lance, et l'on
s'avança vers les deux forteresses de Rocca et de San-Germano; celles-ci
n'étaient point défendues par des Napolitains, mais par des Arabes; aussi
la lutte fut-elle longue et sanglante. Enfin toutes deux furent escaladées,
et, comme les Sarrasins qui les défendaient ne purent pas fuir, et
dédaignèrent de se rendre, ils furent massacrés jusqu'au dernier.
A la nouvelle de ces deux succès si inattendus, le découragement se mit
parmi les Apuliens. Aquino ouvrit ses portes, les gorges d'Alifes furent
livrées, et Charles et ses soldats débouchèrent dans les plaines de
Bénévent, où les attendaient Manfred et son armée.
On peut dire, sans exagération aucune, que l'Europe tout entière avait
les yeux fixés sur ce petit coin de terre, où allait se décider la grande
question guelfe et gibeline, qui séparait l'Italie et l'Allemagne depuis un
siècle et demi; c'étaient le pape et l'empereur aux mains dans la personne
de leurs lieutenants, et ces lieutenants étaient, non seulement deux des
plus grands princes, mais encore deux des plus braves capitaines qui
fussent au monde.
Aussi ni l'un ni l'autre ne faillirent à leur renommée ni à leur destin.
Charles d'Anjou, en apercevant les soldats de Manfred, se retourna vers ses
chevaliers, et dit: «Comtes, barons, chevaliers et hommes d'armes, voici
le jour que nous avons tant désiré: donc, au nom de Dieu et de Notre
Saint-Père le pape, en avant!»
Et alors il fit quatre brigades de sa cavalerie; la première, qui était de
mille chevaliers français commandés par Guy de Montfort et le maréchal de
Mirepoix; la seconde, qui était de neuf cents chevaliers provençaux et des
auxiliaires romains, qu'il se réserva de mener lui-même; la troisième, qui
était de sept cents chevaliers flamands, brabançons et picards, et qui fut
mise sous les ordres de Robert de Flandres et de Gilles Lebrun, connétable
de France; enfin la quatrième, qui se composait de quatre cents émigrés
florentins, vieux débris de Monte-Aperto, et que conduisait Guido Guerra,
cet éternel ennemi des Gibelins.
Lorsque Manfred aperçut de son côté les troupes françaises, il s'arma, à
l'exception de son casque, dont il attacha lui-même le cimier, qui était
un aigle d'argent, afin de n'avoir plus qu'à le mettre sur sa tête;
puis, montant à cheval, il s'avança au milieu de ses capitaines en
disant:--Comtes et barons, c'est ici qu'il me faut vaincre en roi ou mourir
en chevalier, quoique ce ne soit pas l'avis de quelques-uns de vous, je le
sais; je ne ferai donc pas un pas pour éviter la bataille. Appareillez-vous
sans plus tarder, car voici les Français qui viennent à nous!
Et au même instant il disposa son armée en trois brigades: la première de
douze cents chevaux allemands commandés par le comte Giordano Lancia, et
la troisième de quatorze cents chevaux apuliens et sarrasins, dont il se
réserva le commandement pour lui-même.--On voit que, pour l'un et l'autre
parti, les historiens ne font aucun compte de l'infanterie.--Le fleuve
Calore, qui coule devant Bénévent, séparait les deux armées.
Au moment où Manfred prit ses dispositions pour soutenir la bataille et où
il devint évident pour les Français qu'ils allaient en venir aux mains avec
leurs ennemis, le légat du pape monta sur un bouclier que quatre hommes
élevèrent sur leurs épaules; puis il bénit Charles d'Anjou et ses
chevaliers, donnant à chacun l'absolution de ses péchés; et tous la
reçurent à genoux comme devaient le faire des soldats du Christ et des
défenseurs de l'Église.
Les Français s'avancèrent vers la rivière avec lenteur et précaution, car
ils ignoraient par quel moyen ils pourraient la franchir, lorsqu'ils virent
les archers sarrasins qui leur en épargnaient la peine en la traversant
eux-mêmes et en venant au-devant d'eux. Ces archers sarrasins passaient,
avec les anglais, pour les plus adroits tireurs de la terre, et ils étaient
bien autrement légers et rapides que ceux-ci. Aussi l'infanterie française,
mal armée, sans cuirasses, et ayant à peine quelques jaques rembourrées ou
quelques casques en cuir, ne put-elle tenir contre la nuée de flèches que
les voltigeurs arabes firent pleuvoir sur elle, et se retira-t-elle en
désordre. Alors Guy de Montfort et le maréchal de Mirepoix, craignant que
cet échec n'ébranlât la confiance du reste de l'armée, fondirent sur les
archers avec la première brigade, en criant; Montjoie, chevaliers! Les
archers n'essayèrent pas même de résister à cette avalanche de fer qui
roulait sur eux; ils se dispersèrent dans la plaine, fuyant mais tirant
toujours. Les chevaliers français, ardents à leur poursuite, commencèrent
à se débander; alors le comte Galvano, qui commandait la première brigade,
pensant que le moment était venu de charger cette troupe en désordre, leva
sa lance en criant: _Souabe, Souabe, chevaliers!_ et, descendant à son tour
dans la plaine, vint donner dans le flanc de la brigade française, qu'il
coupa presque en deux. Mais aussitôt le comte de Galvano se vit chargé
lui-même par Guido Guerra et ses Guelfes; en même temps le cri: Aux
chevaux, aux chevaux! circula dans les brigades française et florentine.
Les chevaliers de Charles d'Anjou commencèrent à frapper les animaux
au lieu de frapper les hommes: les chevaux, moins bien armés que les
cavaliers, se renversèrent les uns sur les autres; le trouble commença de
se mettre parmi les cavaliers allemands. La seconde brigade de Manfred,
commandée par le comte Giordano Lancia, et composée de Toscans et de
Lombards, vint à leur secours, mais leur charge, mal dirigée, rencontra les
Allemands qui commençaient à fuir, et, au lieu de rétablir le combat, ne
fit qu'augmenter le désordre. En ce moment, Charles d'Anjou fit passer
l'ordre à sa troisième bataille de donner. Les Allemands, les Lombards et
les Toscans de Manfred se trouvèrent presque enveloppés: au milieu de tout
cela, on reconnaissait les Guelfes, qui, ayant à venger la défaite de
Monte-Aperto, faisaient merveille et frappaient les plus rudes coups. Les
archers sarrasins étaient devenus inutiles, car la mêlée était telle que
leurs flèches tombaient également sur les Allemands et sur les Français.
Manfred pensa qu'il ne fallait rien moins que sa présence et celle des
douze cents hommes de troupes fraîches qu'il s'était réservés pour rétablir
la bataille, et ordonna à ses capitaines de se préparer à le suivre. Mais,
au lieu de le seconder, les barons de la Pouille, le grand-trésorier
comte de la Cerra et le comte de Caserte tournèrent bride et s'enfuirent,
entraînant avec eux neuf cents hommes à peu près. C'est alors que Manfred
vit que l'heure était venue, non plus de vaincre en roi, mais de mourir en
chevalier: ayant regardé autour de lui, et voyant qu'il lui restait encore
environ trois cents lances, il prit son casque des mains de son écuyer;
mais, au moment où il le posait sur sa tête, l'aigle d'argent qui en
formait le cimier tomba sur l'arçon de sa selle.--C'est un signe de Dieu,
murmura Manfred; j'avais attaché ce cimier de mes propres mains, et
ce n'est point le hasard qui le détache. N'importe! en avant, Souabe,
chevaliers!--Et, abaissant sa visière et mettant sa lance en arrêt, il alla
donner dans le plus épais de l'armée française, où il disparut, n'ayant
plus rien qui le distinguât des autres hommes d'armes. Bientôt la lutte
s'affaiblit de la part des Allemands. Les Toscans et les Lombards lâchèrent
pied; Charles d'Anjou, avec ses neuf cents chevaliers provençaux, se
rua sur ceux qui tenaient encore; les Gibelins, sans chef, sans ordres,
appelant Manfred qui ne répondait pas, prirent la fuite; les vainqueurs les
poursuivirent pêle-mêle et traversèrent Bénévent avec eux. Nul n'essaya de
rallier les vaincus, et en un seul jour, en une seule bataille, en cinq
heures à peine, la couronne de Naples et de Sicile échappa aux mains de la
maison de Souabe et roula aux pieds de Charles d'Anjou.
Les Français ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent las de tuer. Leur perte
avait été grande, mais celle des Gibelins fut terrible. Pierre des Uberti
et Giordano Lancia furent pris vivants; la soeur de Manfred, sa femme
Sibylle et ses enfants, furent livrés et s'en allèrent mourir dans les
cachots de la Provence; enfin cette belle armée, si pleine de courage et
d'espoir le matin, semblait s'être évanouie comme une vapeur, et il n'en
restait que les cadavres couchés sur le champ de bataille.
Pendant trois jours on chercha Manfred, car la victoire de Charles d'Anjou
était incomplète si l'on ne retrouvait Manfred mort ou vif. Pendant trois
jours on examina un à un les chevaliers qui avaient été tués; enfin un
valet allemand le reconnut, mit son cadavre en travers sur un âne, et
l'amena à Bénévent, dans la maison qu'habitait Charles; mais, comme Charles
ne connaissait pas Manfred, et craignait qu'on ne le trompât, il ordonna
de coucher ce cadavre tout nu au milieu d'une grande salle, puis il appela
près de lui Giordano Lancia. Pendant qu'on obéissait à son ordre, Charles
tira une chaise près du cadavre et s'assit pour le regarder; il avait deux
larges et profondes blessures, l'une à la gorge et l'autre au côté droit de
la poitrine, et des meurtrissures par tout le corps, ce qui indiquait qu'il
avait reçu un grand nombre de coups avant de tomber.
Pendant l'examen que faisait Charles de ce corps tout mutilé, la porte
s'ouvrit, et Giordano Lancia apparut. A peine eut-il jeté un coup d'oeil
sur le cadavre, quoiqu'il eût le visage couvert de sang, qu'il s'écria en
se frappant le front: «O mon maître! mon maître! que sommes-nous devenus!»
Charles d'Anjou n'en demanda point davantage, il savait tout ce qu'il
désirait savoir: ce cadavre était bien celui de Manfred.
Alors les chevaliers français qui avaient été quérir Giordano Lancia, et
qui étaient entrés derrière lui, demandèrent à Charles d'Anjou de faire
au moins enterrer en terre sainte celui qui trois jours auparavant était
encore roi de deux royaumes. Mais Charles répondit: «Ainsi ferais-je
volontiers; mais, comme il est excommunié, je ne le puis.» Les chevaliers
courbèrent la tête, car ce que disait Charles était vrai, et la malédiction
pontificale poursuivait l'excommunié jusqu'au-delà de la mort. On se
contenta donc de lui creuser une fosse au pied du pont de Bénévent, et de
rejeter la terre sur lui, sans mettre sur cette tombe isolée aucune marque
de ce qu'avait été celui qu'elle renfermait. Cependant, les vainqueurs
ne pouvant souffrir que le lieu où reposait un si grand capitaine restât
ignoré, chaque soldat prit une pierre, et alla la déposer sur sa fosse;
mais le légat ne voulut pas même permettre que les restes de Manfred
reposassent sous ce monument élevé par la pitié de ses ennemis; il fit
exhumer le cadavre, et, ayant ordonné qu'on le portât hors des Etats
romains, le fit jeter sur les bords de la rivière Verte, où il fut dévoré
par les corbeaux et par les animaux de proie.
Avec Charles d'Anjou, le pape, et par conséquent les Guelfes, triomphaient
par toute l'Italie; c'était à Florence qu'était pour le moment la puissance
gibeline. Une révolte qui s'éleva le jour même où l'on apprit la bataille
de Bénévent la renversa; puis, pour ne lui laisser ni le temps, ni les
moyens de se reconnaître, Charles d'Anjou envoya un de ses lieutenants en
Sicile et marcha sur Florence.
Florence lui ouvrit ses portes comme elle devait le faire deux cents
ans plus tard à Charles VIII; Florence lui donna des fêtes; Florence le
conduisit voir, en grande pompe, son tableau de la Madone, que venait
d'achever Cimabue.
Pendant ce temps les capitaines français se partageaient le royaume, et
les soldats pillaient les villes; cette conduite, qui devait dépopulariser
promptement le nouveau roi, rendit quelque espoir aux Gibelins: ils
tournèrent les yeux vers l'Allemagne; là était la seule étoile qui brillât
dans leur ciel. Conradin, fils de Conrad, petit-fils de Frédéric, neveu de
Manfred, élevé à la cour de son aïeul le duc de Bavière, venait d'atteindre
sa seizième année. C'était un jeune homme plein d'âme et de coeur, qui
n'attendait que le moment de régner ou de mourir: il bondit de joie et
d'espérance lorsque les messages des Gibelins lui annoncèrent que ce moment
était venu.
Sa mère, Elisabeth, l'avait élevé pour le trône; c'était une femme au
noble coeur et à la puissante pensée: elle vit avec douleur arriver ces
messagers; mais, loin de mettre son amour maternel entre eux et son fils,
elle laissa les hommes décider de ces choses souveraines dont les hommes
seuls doivent être les arbitres.
Il fut décidé que Conradin marcherait à la tête des Gibelins, et, soutenu
par l'empereur, tenterait de reconquérir le royaume de ses pères.
Toute la noblesse d'Allemagne accourut autour de Conradin. Frédéric, duc
d'Autriche, orphelin comme lui, dépouillé de ses États comme lui, jeune et
courageux comme lui, s'offrit pour être son second dans ce terrible duel.
Conradin accepta. Les deux jeunes gens jurèrent que rien ne les pourrait
séparer, pas même la mort, se mirent à la tête de dix mille hommes de
cavalerie, rassemblés par les soins de l'empereur, du duc de Bavière et du
comte de Tyrol, et arrivèrent à Vérone vers la fin de l'année 1267.
Charles d'Anjou avait d'abord l'intention de fermer le passage de Rome à
son jeune rival, et de l'attendre entre Lucques et Pise, appuyé de toute la
puissance des Guelfes de Florence. Mais les exactions de ses ministres, les
violences de ses capitaines, et le pillage de ses soldats, avaient excité
une révolte dans ses nouveaux États. Il avait bien écrit à Clément IV de
l'aider de sa parole et de son trésor; mais Clément, indigné lui-même de ce
qui se passait presque sous ses yeux, lui avait répondu:
«Si ton royaume est cruellement spolié par tes ministres, c'est à toi seul
qu'on doit s'en prendre, puisque tu as conféré tous les emplois à des
brigands et à des assassins, qui commettent dans tes États des actions dont
Dieu ne peut supporter la vue. Ces hommes infâmes ne craignent pas de se
souiller par des viols, des adultères, d'injustes exactions, et toutes
sortes de brigandages. Tu cherches à m'attendrir sur ta pauvreté; mais
comment puis-je y croire? Eh quoi! tu peux ou tu ne sais pas vivre avec les
revenus d'un royaume dont l'abondance fournissait à un souverain tel que
Frédéric, déjà empereur des Romains, de quoi satisfaire à des dépenses plus
grandes que les tiennes, de quoi rassasier l'avidité de la Lombardie, de la
Toscane, des deux Marches et de l'Allemagne entière, et qui lui donnait en
outre les moyens d'accumuler d'immenses richesses!»
Force avait donc été à Charles d'Anjou de revenir à Naples et d'abandonner
le pape, qui l'abandonnait. Quant à la révolte, à peine de retour dans sa
capitale, il l'avait prise corps à corps, et l'avait vite étouffée entre
ses bras de fer.
Clément IV, qui ne pouvait pas compter sur Rome, mal fortifiée et incapable
de soutenir un siège, se retira à Viterbe. De là il envoya trois fois à
Conradin l'ordre de licencier son armée et de venir pieds nus recevoir,
aux genoux du prince des apôtres, la sentence qu'il lui plairait de porter
contre lui. Mais le fier jeune homme, tout enivré des acclamations qui
l'avaient accueilli à Pise, et qui de Pise le suivaient jusqu'à Sienne,
n'avait pas même daigné répondre aux lettres du Saint-Père, et Clément, le
jour de Pâques, avait prononcé la sentence d'excommunication contre lui et
ses partisans, qui le déclarait déchu du titre de roi de Jérusalem, le seul
que lui eût laissé son oncle Manfred en le dépouillant de ses États, et qui
déliait ses vassaux de leur serment de fidélité.
Quelques jours après, on vint annoncer à Clément IV que Conradin venait
de battre à Pontavalle Guillaume de Béselve, maréchal de Charles. Clément
était en prière; il releva la tête, et se contenta de prononcer ces mots:
--Les efforts de l'impie se dissiperont en fumée.
Le surlendemain, on vint dire au pape que l'armée gibeline était en vue
de la ville. Le pape monta sur les remparts, et de là il vit Conradin
et Frédéric qui, n'osant pas l'attaquer, faisaient du moins passer
orgueilleusement leurs dix mille hommes sous ses yeux. Un des cardinaux,
effrayé de voir tant de braves hommes d'armes de fière mine, s'écria alors:
--O mon Dieu! quelle puissante armée!
--Ce n'est point une armée, répondit Clément IV; c'est un troupeau que l'on
mène au sacrifice.
Clément parlait au nom du Seigneur, et le Seigneur devait ratifier ce qu'il
avait dit.
Comme l'avait prévu Clément, Rome ne fit aucune résistance; le sénateur
Henri de Castille vint ouvrir la porte de ses propres mains. Conradin
s'arrêta huit jours dans la capitale du monde chrétien pour y faire reposer
son armée et retrouver les trésors que son approche avait fait enfouir dans
les églises: puis, à la tête de cinq mille gens d'armes, il passa sous
Tivoli, traversa le val de Celle et entra dans la plaine de Tagliacozzo.
C'était là que l'attendait Charles d'Anjou.
Malgré le besoin que le prince français aurait eu en pareille occasion de
toutes ses bonnes lances, il n'avait pu les réunir autour de lui, forcé
qu'il avait été de mettre des garnisons dans toutes les villes de Calabre
et de Sicile; mais il avait tourné les yeux vers un allié tout naturel:
c'était Guillaume de Villehardoin, prince de Morée; il lui avait donc écrit
pour lui demander du secours, et Villehardoin, traversant l'Adriatique,
était accouru avec trois cents hommes.
Villehardoin était près de Charles d'Anjou, avec son grand-connétable
Jadie, et messire Jean de Tournay, seigneur de Calavrita, lorsqu'on
commença d'apercevoir l'armée de Conradin. Vêtu d'un costume léger, moitié
grec moitié français, montant un de ces rapides coursiers d'Elide dont
Homère vante la vélocité, il demanda à Charles d'Anjou la permission de
partir en éclaireur, pour reconnaître l'armée allemande; cette permission
accordée, Guillaume de Villehardoin lâcha la bride à son cheval, et, suivi
de deux des siens, il alla se mettre en observation sur un monticule d'où
il dominait toute la plaine.
L'armée de Conradin était d'un tiers plus forte à peu près que celle du duc
d'Anjou, et toute composée des meilleurs chevaliers d'Allemagne. Guillaume
revint donc trouver Charles avec un visage sérieux, car, si brave prince
qu'il fût, il ne se dissimulait pas toute la gravité de la position.
Le roi causait avec un vieux chevalier français, plein de sens et de
courage, bon au conseil, bon au combat; c'était le sire de Saint-Valéry: le
sire de Saint-Valéry, tout éloigné qu'il était resté des Allemands, n'avait
pas moins remarqué la supériorité de leur nombre, et il essayait de calmer
l'ardeur du roi, qui, sans rien calculer, voulait s'en remettre à Dieu et
marcher droit à l'ennemi, lorsque, comme nous l'avons dit, Guillaume de
Villehardoin arriva.
Aux premiers mots que prononça le prince, Saint-Valéry vit que c'était un
renfort qui lui arrivait, et insista davantage encore pour que Charles
d'Anjou se laissât guider par leurs deux avis. Charles d'Anjou alors
s'en remit à eux, et Guillaume de Villehardoin et Allard de Saint-Valéry
arrêtèrent le plan de bataille, qui fut communiqué au roi, et adopté par
lui à l'instant même.
On forma trois corps de cavalerie légère, composés de Provençaux, de
Toscans, de Lombards et de Campaniens; on donna à chaque corps un chef
parlant sa langue et connu de lui, puis on mit ces trois chefs sous le
commandement de Henri de Cosenze, qui était de la taille du roi, et qui
lui ressemblait de visage; en outre, Henri revêtit la cuirasse de Charles
d'Anjou et ses ornements royaux, afin d'attirer sur lui tout l'effort des
Allemands.
Ces trois corps devaient engager la bataille, puis, la bataille engagée,
paraître plier d'abord et fuir ensuite à travers les tentes que l'on
laisserait tendues et ouvertes, afin que les Allemands ne perdissent rien
des richesses qu'elles contenaient. Selon toute probabilité, à la vue de
ces richesses, les vainqueurs cesseraient de poursuivre les ennemis et se
mettraient à piller. En ce moment, les trois brigades devaient se rallier,
sonner de la trompette, et à ce signal Charles d'Anjou, avec six cents
hommes, et Guillaume de Villehardoin avec trois cents, devaient prendre en
flanc leurs ennemis et décider de la journée.
De son côté, Conradin divisa son armée en trois corps, afin que le mélange
des races n'amenât point de ces querelles si fatales un jour de combat; il
donna les Italiens à Galvano de Lancia, frère de cet autre Lancia qui avait
été fait prisonnier à la bataille de Bénévent; les Espagnols à Henri de
Castille, le même qui avait ouvert les portes de Rome; enfin, il prit pour
lui et Frédéric les Allemands, qui l'avaient suivi du fond de l'empire.
Ces dispositions prises de chaque côté, Charles jugea que le moment était
venu de les mettre à exécution; il renouvela à Henri de Cosenze et à ses
trois lieutenants les instructions qu'il leur avait déjà données, et cette
poignée d'hommes, qui pouvait monter à deux mille cinq cents cavaliers,
s'avança au devant de Conradin.
Les chefs de l'armée impériale, voyant au premier rang l'étendard de
Charles d'Anjou et croyant le reconnaître lui-même à ses ornements royaux
et à son armure dorée, ne doutèrent point qu'ils n'eussent en face d'eux
toute l'armée guelfe. Or, comme il était facile de voir qu'elle était de
moitié moins nombreuse que l'armée gibeline, leur courage s'en augmenta; et
Conradin ayant fait entendre le cri de _Souabe, chevaliers!_ mit sa lance
en arrêt, et chargea le premier sur les Provençaux, les Lombards et les
Toscans.
Le choc fut rude; on avait dit aux chefs de ne tenir que le temps suffisant
pour faire croire aux impériaux à une victoire sérieuse; mais, quand tant
de braves chevaliers se virent aux mains, ils eurent honte de lâcher pied,
même pour faire tomber leurs ennemis dans une embuscade; ils se défendirent
donc avec tant d'acharnement, que Charles d'Anjou, ne comprenant rien à la
non exécution de ses ordres, quitta la petit vallon où il était caché avec
ses six cents hommes, et monta sur une colline pour voir ce qui se passait.
La lutte était terrible; tous les efforts des impériaux s'étaient
concentrés sur le point où ils avaient cru reconnaître le roi; Henri de
Cosenze avait été entouré, et craignant, s'il se rendait, qu'on ne reconnût
qu'il n'était pas le vrai roi, il voulait se faire tuer. De leur côté, ses
lieutenants et ses soldats ne voulaient point l'abandonner, et au lieu
de fuir tenaient ferme. En les voyant entourés ainsi et lutter si
courageusement contre des forces doubles des leurs, Charles d'Anjou voulait
abandonner le plan de bataille et courir à leur secours; mais Allard de
Saint Valéry le retint. En ce moment Henri de Cosenze tomba percé de coups,
et les autres lieutenants, perdant l'espoir de le sauver, donnèrent l'ordre
de retraite, qui bientôt se changea en déroute.
Alors ce qui avait été prévu arriva, les soldats de Charles d'Anjou et ceux
de Conradin se jetèrent pêle-mêle à travers le camp, les uns fuyant, les
autres poursuivant; mais à peine les impériaux eurent-ils vu les tentes
ouvertes, qu'attirés par les étoffes précieuses, par les vases d'argent,
par les armures splendides qu'elles renfermaient, croyant d'ailleurs
Charles d'Anjou tué et son armée dispersée, ils rompirent leurs rangs et
se mirent à piller. Vainement les deux jeunes gens firent-ils tous leurs
efforts pour les maintenir; leur voix ne fut point entendue, ou ceux qui
l'entendirent ne l'écoutèrent point, et à peine si de leurs cinq mille
hommes d'armes, il en resta autour d'eux cinq cents avec lesquels ils
continuèrent de poursuivre les fugitifs; tous les autres s'arrêtèrent, et,
rompant l'ordonnance, s'éparpillèrent par la plaine.
C'était le moment si impatiemment attendu par Charles d'Anjou. Avant même
que les fuyards donnassent, en sonnant de la trompette, le signal convenu,
il se dressa sur ses arçons, et, criant: _Montjoie! Montjoie, chevaliers!_
il vint donner avec ses six cents hommes de troupes fraîches au milieu
des pillards, qui étaient si loin de s'attendre à cette surprise, que, le
prenant pour un détachement des leurs qui rejoignait le corps d'armée, ils
ne se mirent pas même en défense. De son côté Villehardoin arrivait comme
la foudre; en même temps on entendit la trompette des troupes légères:
l'armée de Conradin était prise entre trois murailles de fer.
Avant que les Allemands eussent reconnu le piège dans lequel ils venaient
de tomber, ils étaient perdus; aussi n'essayèrent-ils pas même de résister,
et commencèrent-ils à fuir par toutes les ouvertures que leur présentaient
entre elles les trois batailles de leurs ennemis. Conradin voulait se faire
tuer sur la place; mais Frédéric et Galvano Lancia prirent chacun son
cheval par la bride et l'emmenèrent au galop, malgré ses efforts pour se
débarrasser d'eux.
Ils firent quarante-cinq milles ainsi, ne s'arrêtant qu'une seule fois pour
faire manger leurs chevaux; enfin ils arrivèrent à Astur, villa située à un
mille de la mer. Là, ils furent reconnus pour des Allemands par des gens
du seigneur de Frangipani, à qui appartenait cette villa, et qui allèrent
prévenir leur maître que cinq ou six hommes, couverts de sang et de
poussière, avaient mis pied à terre et venaient de faire prix avec un
pêcheur pour les conduire en Sicile: le départ était fixé à la nuit
suivante.
Le seigneur de Frangipani, après quelques questions sur la manière dont les
Allemands étaient vêtus, ayant appris qu'ils étaient couverts de cuirasses
dorées et portaient des couronnes sur leurs casques, ne douta plus que ce
ne fussent d'illustres fugitifs; il fut encore confirmé dans cette idée
lorsqu'il apprit dans la journée que Conradin avait été battu par Charles
d'Anjou. Alors, l'idée lui vint que l'un de ces fugitifs était peut-être
le prétendant lui-même, et il comprit que, si cela était ainsi, et s'il
pouvait le livrer à Charles d'Anjou, celui-ci lui paierait son ennemi
mortel au poids de l'or.
En conséquence, s'étant informé à quelle heure les fugitifs devaient
s'embarquer, il fit préparer une barque du double plus grande que celle
qui leur était destinée, y fit coucher une vingtaine d'hommes d'armes, s'y
rendit lui-même lorsque la nuit commença de tomber, et, caché dans une
petite crique, il attendit que le pêcheur mît à la voile: à peine y fut-il,
qu'il appareilla à son tour, et, comme sa barque était de moitié plus
grande que celle qu'il poursuivait, il l'eut bientôt rejointe et même
dépassée. Alors il se mit en travers, et, coupant le chemin aux fugitifs,
il leur ordonna de se rendre. Conradin essaya de se mettre en défense, mais
il n'avait que quatre hommes avec lui, et le seigneur de Frangipani en
avait vingt; il fallut donc céder au nombre, et les deux jeunes gens furent
ramenés prisonniers, avec leur suite, à la tour d'Astur.
Le seigneur de Frangipani ne s'était pas trompé: il reçut de Charles
d'Anjou la seigneurie de Pilosa, située entre Naples et Bénévent, et livra,
en échange, ses prisonniers au roi de Sicile.
Une fois maître du dernier rival qu'il crût devoir craindre, Charles
d'Anjou hésita entre la mort et une prison éternelle: la mort était plus
sûre, mais aussi c'était un exemple bien terrible à donner au monde, que
de faire tomber la tête d'un jeune roi de dix-sept ans sous la hache du
bourreau. Il crut alors devoir en référer au pape, et lui fit demander
conseil.
L'inflexible Clément IV se contenta de répondre cette seule ligne, terrible
par son laconisme même.
_Vita Corradini, mors Caroli.--Mors Corradini, vita Caroli_.
Dès lors Charles n'hésita plus; un crime autorisé par le pape cessait
d'être un crime et devenait un acte de justice. Il convoqua donc un
tribunal: ce tribunal se composait de deux députés de chacune des deux
villes de la Terre de Labour et de la Principauté. Conradin fut amené
devant ce tribunal, sous l'accusation de s'être révolté contre son
souverain légitime, d'avoir méprisé l'excommunication de l'Église, de
s'être allié avec les Sarrasins, d'avoir pillé les couvents et les églises
de Rome.
Une seule voix osa s'élever en faveur de Conradin: celui qui donna cette
preuve de courage s'appelait Guido de Lucaria; un seul homme se présenta
pour lire la sentence: l'histoire n'a pas conservé le nom de celui qui
donna cette preuve de lâcheté. Seulement, Villani raconte que ce juge
avait à peine fini la lecture régicide, que Robert, comte de Flandre,
propre gendre de Charles d'Anjou, se leva, et, tirant son estoc, lui en
donna un coup à travers la poitrine en s'écriant:
--Tiens, voici pour t'apprendre à oser condamner à mort un aussi noble et
si gentil seigneur.
Le juge tomba en jetant un cri, et expira presque au même instant. Et il
n'en fut pas autre chose de ce meurtre, ajoute Villani, le roi et toute sa
cour ayant reconnu que Robert de Flandre venait de se conduire en vaillant
seigneur.
Conradin n'était pas présent lorsque l'arrêt fut prononcé; on descendit
alors dans sa prison, et on le trouva jouant aux échecs avec Frédéric.
Les deux jeunes gens, sans se lever, écoutèrent la sentence que leur lut le
greffier; puis, la lecture achevée, ils se remirent à leur partie.
Le supplice était fixé pour le lendemain huit heures du matin: Conradin y
fut conduit accompagné de Frédéric, duc d'Autriche, des comtes Gualferano
et Bartolomeo Lancia, Gérard et Gavano Donoratico de Pise. La seule grâce
que Charles d'Anjou lui eût accordée était d'être exécuté le premier.
Arrivé au pied de l'échafaud, Conradin repoussa les deux bourreaux qui
voulaient l'aider à monter l'échelle, et monta seul d'un pas ferme.
Arrivé sur la plate-forme, il détacha son manteau, puis, s'agenouillant, il
pria un instant.
Pendant qu'il priait, ayant entendu le bourreau qui s'approchait de lui, il
fit signe qu'il avait fini, et, se relevant en effet:
--O ma mère! ma mère! dit-il à haute voix, quelle profonde douleur te
causera la nouvelle qu'on va te porter de moi!
A ces mots, qui furent entendus de la foule, quelques sanglots éclatèrent;
Conradin vit que parmi ce peuple il lui restait encore des amis, et
peut-être des vengeurs.
Alors il tira son gant de sa main, et le jetant au milieu de la place:
--Au plus brave, cria-t-il.
Et il présenta sa tête au bourreau.
Frédéric fut exécuté immédiatement après lui, et ainsi s'accomplit la
promesse que les deux jeunes gens s'étaient faite, que la mort même ne
pourrait les séparer.
Puis vint le tour de Gualferano et de Bartolomeo Lancia, et des comtes
Gérard et Gavano Donoratico de Pise.
Le gant jeté par Conradin au milieu de la foule fut ramassé par Henri
d'Apifero, qui le porta à don Pierre d'Aragon, seul et dernier héritier de
la maison de Souabe comme mari de Constance, fille de Manfred.