GRECS ET NORMANDS

Le lendemain, nous partîmes pour Ségeste, avec l'intention de nous arrêter

au retour à Montreale.

Il y a huit lieues, à peu près, de Palerme au tombeau de Cérès, et

cependant on nous prévint de prendre pour faire cette petite course les

précautions que nous avions déjà prises pour venir de Girgenti, les voleurs

affectionnant singulièrement cette route, déserte pour la plupart du temps

il est vrai, mais immanquablement parcourue par tous les étrangers qui

arrivent à Palerme. Les voleurs sont donc sûrs, quand il leur tombe

un voyageur sous la main, qu'il en vaut la peine, et, au défaut de la

quantité, ils se retirent sur la qualité.

Nous étions cinq hommes bien armés, et Milord, qui en valait bien un

sixième; nous n'avions donc pas grand-chose à craindre. Nous prîmes place

dans la calèche découverte, nos fusils à deux coups entre les jambes,

à l'exception d'un seul, qui s'assit près du cocher, sa carabine en

bandoulière. Milord suivit la voiture, montrant les dents, et, moyennent

ces précautions, nous arrivâmes au lieu de notre destination sans accident.

Jusqu'à Montreale la route est délicieuse; c'est ce que les anciens

appelaient la _conque d'or_, c'est-à-dire un vaste bassin d'émeraude tout

bariolé de lauriers roses, de myrtes et d'orangers, au-dessus desquels

s'élève de place en place quelque beau palmier balançant son panache

africain. Au-delà de Montreale, sur le versant de la colline qui regarde

Aliamo, tout change d'aspect, la végétation tarit, la verdure s'efface,

l'herbe parasite reprend ses droits, et l'on se trouve dans le désert.

Au détour du chemin, dans une des positions les plus pittoresques du monde,

seul resté debout entre tous les monuments de l'ancienne ville, on aperçoit

le temple de Cérès, situé sur une espèce de plate-forme d'où il domine le

désert, triste et mélancolique vestige d'une civilisation disparue.

Un prince troyen, nommé Hippotès, avait une fille fort belle, nommée

Égeste, qu'il exposa dans une barque sur la mer, de peur que le sort ne la

désignât pour être dévorée par le monstre marin que Neptune avait suscité

contre Laomédon, lequel avait oublié de payer au susdit dieu la somme

convenue pour l'érection des murailles de Troie. Or, la première victime

offerte au monstre avait été Hésione, fille du débiteur oublieux; mais

Hercule, qui l'avait rencontrée sur sa route, l'avait délivrée en passant,

et le monstre, resté à jeun, avait fait aux Troyens cette dure condition:

qu'on lui donnerait à dévorer une jeune fille tous les ans. Les pères

et mères avaient fort crié, mais ventre affamé n'a point d'oreilles; le

monstre avait tenu bon, et il avait fallu passer par où il avait voulu.

Hippotès, dans la crainte que le sort ne tombât sur sa fille, et qu'un

autre Hercule ne se trouvât pas sur les lieux pour la délivrer, avait donc

préféré la mettre dans une barque pleine de provisions, et pousser la

barque à la mer. A peine y était-elle, qu'une jolie brise des Dardanelles

s'était élevée, et avait poussé le bateau tant et si bien, qu'il avait fini

par aborder près de Drépanum, à l'embouchure du fleuve Crynise. Le Crynise

était un des fleuves les plus galants de l'époque; c'était le cousin du

Scamandre et le beau-frère de l'Alphée. Il n'eut pas plutôt vu la belle

Égeste, qu'il se déguisa en chien noir et vint lui faire sa cour. Égeste

aimait beaucoup les chiens, elle caressa fort celui qui venait au-devant

d'elle; puis, s'étant assise au pied d'un arbre, elle mangea quelques

grenades qu'elle avait cueillies sur le rivage, et s'endormit, le chien à

ses genoux.

Pendant son sommeil, elle fit un de ces rêves comme en avaient fait Léda et

Europe, et, neuf mois après, elle accoucha de deux fils qu'elle nomma,

l'un Éole, qu'il ne faut pas confondre avec le dieu des vents, et l'autre

Aceste. L'histoire ne dit pas ce que devint Éole; quant à Aceste, il bâtit

une ville sur le rivage de son père, et, comme c'était un fils pieux, il

l'appela Égeste du nom de sa mère.

La ville était déjà presque entièrement construite, lorsqu'Énée, chassé

de Troie, aborda à son tour à Drépanum. Il envoya quelques-uns de ses

lieutenants pour explorer le pays, et ceux-ci lui rapportèrent qu'ils

venaient de rencontrer un peuple de la même origine qu'eux, et parlant leur

idiome. Énée descendit à terre aussitôt, s'avança vers la ville, et trouva

Aceste au milieu de ses ouvriers; les deux princes se saluèrent, se

nommèrent, et reconnurent qu'ils étaient cousins issus de germain.

Tous ceux qui ont expliqué le cinquième livre de l'Énéide, savent comment

le héros troyen, ayant eu le malheur de perdre son père, célébra des jeux

en son honneur, sur le mont Erix, et comment le bon roi Aceste fut choisi

par lui pour être le juge de ces jeux. C'est à peu près la dernière mention

qu'on trouve de lui dans l'histoire.

Ce sage roi mort, ses sujets n'eurent rien de plus pressé que de se

disputer avec les Sélinuntins, à propos de quelques arpents de terre qui se

trouvaient entre les deux villes. Une guerre acharnée éclata entre les deux

peuples. Il est fort difficile de préciser le temps que dura cette guerre.

Enfin, Sélinunte s'étant alliée avec Syracuse, Égeste s'allia avec

Leontium. Cette alliance ne rassura pas, à ce qu'il paraît, le pauvre petit

peuple, car il envoya demander des secours aux Athéniens.

Les Athéniens étaient fort obligeants quand on les payait bien; ils

résolurent de s'assurer d'abord des moyens pécuniaires des Égestains, puis

de les secourir après, s'il y avait lieu. Ils envoyèrent des députés, à qui

on fit voir une certaine quantité de vases d'or et d'argent renfermés dans

le temple de Vénus Érycine; les députés reconnurent qu'Athènes pouvait

faire ses frais, et Athènes envoya Nicias, qui commença par demander une

avance de trente talents: c'était une vingtaine de mille francs de notre

monnaie. Les Égestains trouvèrent la chose raisonnable et payèrent. Nicias

joignit alors sa cavalerie à la leur, et s'empara de la ville d'Hycare,

dont il fit vendre les habitants: cette vente produisit cent vingt talents,

quatre-vingt mille francs à peu près, dont il oublia de donner la moitié

aux Égestains. Au nombre des femmes vendues, il y avait une jeune fille de

douze ans déjà célèbre pour sa beauté. Cette jeune fille, transportée à

Corinthe, fut depuis la célèbre Laïs, dont la beauté obtint bientôt une

telle réputation, que les peintres, dit Athénée, venaient la trouver en

foule pour s'inspirer de cet illustre modèle. Mais tous n'étaient point

admis en sa présence, et sa vue coûtait quelquefois si cher, que du prix

qu'elle y mettait est venu le proverbe: il n'est pas donné à tout le monde

d'aller à Corinthe.

Mais le triomphe d'Égeste ne fut pas long; Nicias fut battu, pris par les

Syracusains, et condamné à mort. Égeste retomba sous la domination de

Sélinunte, et demeura dans cet état d'asservissement jusqu'à ce que Annibal

l'Ancien petit-fils d'Amilcar, eût détruit Sélinunte après huit jours

d'assaut. Égeste fit alors naturellement partie du bagage du vainqueur.

Lors de la première guerre punique, elle se souvint qu'elle était du même

sang que les Romains et se révolta; les Carthaginois n'étaient pas pour les

demi-mesures: ils rasèrent la ville, et transportèrent à Carthage tout ce

qu'ils y trouvèrent de précieux.

Les Romains triomphèrent; la malheureuse ville agonisante se reprit alors

à la vie. Soutenue par le sénat, qui lui donna avec la liberté un riche et

vaste territoire, et qui ajouta un S à son nom, pour éloigner de ce nom

l'idée du mot _egestas_, qui veut dire _pauvreté_, elle releva ses maisons,

ses temples et ses murailles. Mais ses murailles étaient à peine relevées,

qu'elle eut l'imprudent courage de refuser à Agathocle le tribut qu'il

demandait. Ce fut la fin de Ségeste; le tyran la condamna à mort à

l'exécuta comme un seul homme: un jour suffit à sa destruction, et, pour en

perpétuer le souvenir, il défendit aux peuples environnants d'appeler la

place où avait été Ségeste autrement que Dicépolis, c'est-à-dire la ville

du châtiment.

Un seul temple survécut à l'anéantissement général: c'est celui qui est

encore debout, et que l'on croît consacré à Cérès. C'est dans ce temple

qu'était la fameuse statue en bronze de Cérès, qui, prise par les

Carthaginois lorsqu'ils rasèrent la ville, fut rendue aux Ségestains par

Scipion l'Africain, et plus tard enlevée définitivement par Verrès pendant

sa préture.

Deux petits ruisseaux, que nous traversâmes à sec et qui prennent un filet

d'eau l'hiver, avaient été appelés le Scamandre et le Simoïs, en souvenir

des deux fleuves troyens. Le Simoïs est aujourd'hui _il fiume San-Bartolo_;

l'autre n'a plus même de nom.

Jadin prit une vue du temple; nous laissâmes auprès de lui, pour le garder,

un des hommes de notre escorte, armé d'un fusil qui ne le quittait jamais

le jour, et près duquel il couchait la nuit; nous nous mîmes ensuite à

chasser au milieu d'immenses plaines couvertes de chardons et de fenouil.

Malgré l'admirable disposition du terrain pour la chasse, je ne rencontrai

que deux couleuvres, que je tuai, l'une d'un coup de talon de botte, et

l'autre d'un coup de fusil.

Tout en chassant, nous arrivâmes aux ruines d'un théâtre, mais c'était si

peu de chose auprès de ceux d'Orange, de Taormine et de Syracuse, que nous

ne nous occupâmes que de la vue qu'on découvre du haut de ses marches. On

domine la baie de Castellamare, l'ancien port de Ségeste.

Il était trop tard pour que notre cocher voulût revenir le même soir à

Palerme: tout ce qu'il consentit à faire pour nous fut de nous donner le

choix, d'aller coucher à Calatani, ou à Aliamo. Sur l'assurance que nous

donnèrent les gardiens du temple, que le curé d'Aliamo tenait auberge, et

que cette auberge était habitable, nous nous décidâmes pour cette dernière

ville. Je porte trop de respect à l'Église pour rien dire de l'auberge du

curé d'Aliamo. Nous en partîmes le lendemain matin à six heures; à neuf

heures nous étions à Montreale. Nous nous y arrêtâmes pour déjeuner, puis

nous allâmes visiter le Dôme.

Le Dôme de Montreale est peut-être le monument qui offre l'alliance la plus

précieuse des architectures grecque, normande et sarrasine. Guillaume le

Bon le fonda vers l'an 1180, à la suite d'une vision: fatigué de la chasse,

il s'était endormi sous un arbre; la Vierge lui apparut et lui révéla qu'au

pied de cet arbre il y avait un trésor; Guillaume fouilla la terre; il

trouva le trésor, et bâtit le Dôme. Les portes furent faites sur le modèle

de celles de Saint-Jean, à Florence, en 1186; cette inscription, gravée

sur l'une d'elles, ne laisse pas de doute sur leur auteur: _Bonanus, civis

Pisanus, me fecit_. «Bonano, citoyen de Pisé, me fit.»

Guillaume ordonna que son tombeau serait élevé dans le temple qu'il avait

fait bâtir, et y fit transporter ceux de Marguerite sa mère, de Guillaume

le Mauvais, son père, et de Roger et Henri ses frères, morts, l'un à l'âge

de huit ans, l'autre à l'âge de treize ans. Son voeu fut d'abord accompli,

mais d'une étrange sorte, car, étant mort tout à coup d'une fièvre qui le

prit à son retour de Syrie, âgé de trente-six ans, et après vingt-quatre

ans de règne, il fut couché par son successeur, Tancrède le Bâtard, dans

une simple fosse creusée au pied du tombeau de son père Guillaume le

Mauvais. Ce ne fut qu'en 1575 que ses ossements furent exhumés par

l'archevêque don Luis de Torre, et déposés dans une tombe de marbre blanc,

élevée sur une estrade de même matière. Une pyramide s'élevait sur ce

tombeau, et sur une des faces de la pyramide était gravé ce passage du

psaume cent dix-septième, que les rois normands avaient adopté pour leur

devise: _Dextera Domini fecit virtutem_.

En 1811, le feu prit au Dôme: une partie de la voûte s'écroula et

endommagea plus ou moins les tombeaux; ceux de Marguerite, de Roger

et d'Henri furent entièrement brisés: leurs ossements, recueillis

immédiatement, n'offrirent rien de particulier; le tombeau de Guillaume II

ne contenait qu'un crâne, auquel pendait une longue mèche de cheveux roux.

Ce signe indélébile de la race normande et quelques autres débris étaient

couverts d'un drap de soie couleur d'or. Ces ossements se trouvaient

enfermés dans une caisse en bois peinte en bleu, toute parsemée d'étoiles

et marquée d'une croix rouge. Le corps ne paraissait pas même avoir été

embaumé, car une relation de sa première exhumation, en 1575, atteste qu'à

cette époque il n'était guère en meilleur état que lorsqu'il fut retrouvé

en 1811. Mais le tombeau qui attira plus spécialement l'attention

des antiquaires, fut celui de Guillaume le Mauvais. A l'ouverture du

sarcophage, on trouva d'abord une caisse de cyprès enveloppée d'une espèce

de drap de satin de couleur feuille morte, et, cette caisse ouverte, on

découvrit le cadavre du roi parfaitement conservé, quoique six siècles et

demi se fussent écoulés depuis son inhumation. Conforme à la description

donnée par l'histoire, il avait près de six pieds de long. Le visage et

tous les membres étaient intacts, moins la main droite qui manquait;

une barbe rousse, à laquelle se réunissaient des moustaches pendantes,

descendait jusque sur sa poitrine; les cheveux étaient de la même couleur,

et quelques mèches, arrachées du crâne, étaient éparpillées dans le côté

gauche de la bière. Le cadavre était couvert de trois tuniques superposées:

la première était une espèce de longue veste avec des manches de drap de

satin de couleur d'or, qui conservait encore un beau lustre; elle partait

du cou et descendait jusqu'aux mollets en bouffant sur les hanches. Sous

cette veste était un autre vêtement de lin qui, partant du cou comme le

premier, descendait jusqu'à mi-jambe; il était en tout semblable à une aube

de prêtre; cette espèce d'aube était serrée autour de la taille par une

ceinture de soie couleur d'or dont les deux bouts se réunissaient sur le

nombril au moyen d'une boucle. Enfin, sous ce vêtement était une chemise

qui partait également du cou, mais qui couvrait tout le corps. Les jambes

étaient chaussées de longues bottes de drap qui montaient presque jusqu'au

haut des cuisses, et qui, à leur partie supérieure, étaient rabattues sur

une largeur de trois pouces. La couleur de ce drap était feuille morte, et

il paraissait avoir fait partie du même morceau qui recouvrait la bière. La

main gauche, la seule qui restât, était nue, et tout auprès on voyait le

gant de la main droite; ce gant était en soie tricotée de couleur d'or, et

sans aucune couture.

Vers une des extrémités de la caisse, on retrouva une petite monnaie de

cuivre; au centre était une aigle couronnée, et au-dessus de cette aigle,

une croix et quelques lettres dont on ne put retrouver la signification.

Il y avait peu de différence entre le costume de Guillaume et ceux qui

revêtaient les cadavres de Henri et de Frédéric II, retrouvés à Palerme,

en 1784, ce qui prouve que ce costume était l'habit royal des souverains

normands.

Près du Dôme est l'abbaye, et attenant à l'abbaye est le cloître,

merveilleuse construction de style arabe, soutenue par deux cent seize

colonnes, dont pas une ne présente la même ornementation. Sur l'un des

chapiteaux on voit représenté Guillaume II à genoux, offrant son église à

la Vierge. C'est ce cloître qui a servi de modèle pour la décoration du

troisième acte de _Robert-le-Diable_.

C'étaient de vaillants hommes, il faut l'avouer, que ces Normands. Au

VIIe siècle, ils quittent la Norvège, et apparaissent dans les Gaules.

Charlemagne passe sa vie à les repousser, et lorsqu'il croit être

débarrassé d'eux à tout jamais, il voit reparaître à l'horizon leurs

vaisseaux si nombreux, que découragé, non pas pour lui, mais pour ses

descendants, le vieil empereur croise les bras et pleure silencieusement

sur l'avenir. En effet, un siècle ne s'est pas écoulé, qu'ils remontent la

Seine et viennent assiéger Paris. Repoussés en Neustrie par Eudes, fils de

Robert le Fort, ils s'y cramponnent au sol, il est impossible dé les en

arracher, et Charles le Simple traite avec Rollon, leur chef. A peine le

traité est-il fait qu'ils bâtissent les cathédrales de Bayeux, de Caen et

d'Avranches. Le reste de la Gaule n'a point une langue encore, et se débat

entre le latin, le teuton et le roman, qu'ils ont déjà des trouvères. Les

romans de Rou et de Benoît de Saint-Maur précèdent de cent vingt ans les

premières poésies provençales, Guillaume le Bâtard, en 1066, a son poète

Taillefer, qui l'accompagne, et auquel il donne l'homérique mission de

chanter une conquête qui n'est pas encore entreprise. Puis, à peine

l'Angleterre conquise (et il ne leur faut qu'une bataille pour cela),

les vainqueurs se substituent aux vaincus, brisent l'ancien moule saxon,

changent la langue, les moeurs, les arts; de sorte qu'on ne voit plus

qu'eux à la surface du sol, et que la population première disparaît comme

anéantie.

Pendant que ces faits s'accomplissent vers l'occident, il s'opère à

l'orient quelque chose de plus incroyable encore; une quarantaine de

Normands, égarés à leur retour de Jérusalem, où ils ont été faire une

croisade pour leur compte, débarquent à Salerne et aident les Lombards à

battre les Sarrasins. Serguis, duc de Naples, pour les récompenser de ce

service, leur accorde quelques lieues de terrain entre Naples et Capoue;

ils y fondent aussitôt Averse, que Ranulphe gouverne avec le titre de

comte. Ils ont un pied en Italie, c'est tout ce qu'il leur faut. Attendez,

voici venir Tancrède de Hauteville et ses fils. En 1035, ils abordent sur

les côtes de Naples. Deux ans après, ils aident l'empereur d'Orient à

reconquérir la Sicile sur les Sarrasins, s'emparent de la Pouille pour leur

propre compte, se font nommer ducs de Calabre, flottent un instant indécis

entre les deux grands partis qui divisent l'Italie, se font guelfes; et,

investis d'hier par les papes, ils les récompensent à leur tour en les

soutenant contre les empereurs d'Occident. Et combien de temps leur a-t-il

fallu pour tout cela? De 1035 à 1060, vingt-cinq ans.

Place à Roger, le grand comte. Ce n'est plus assez pour lui d'être comte de

Pouille et duc de Calabre; il enjambe le détroit, prend Messine en 1061,

et Palerme en 1072. Dans l'espace de onze ans, il a anéanti la puissance

sarrazine. Mais ce n'est pas tout pour lui que d'être conquérant comme

Alexandre, et législateur comme Justinien; il lui faut encore réunir en lui

le pouvoir sacerdotal au pouvoir militaire, la mitre à l'épée: il se fait

nommer légat du pape en 1098, et meurt en 1101, léguant à ses descendants

ce titre, aujourd'hui encore un des plus précieux du roi de Naples actuel.

Son fils Roger lui succède, mais ce n'est plus assez pour celui-ci d'être

comte de Sicile et de Calabre, duc de Pouille et prince de Salerne. En

1130, il se fait nommer roi de Sicile, et en 1146 il s'empare d'Athènes et

de Corinthe, d'où il rapporte les mûriers et les vers à soie. En 1154, il

meurt, laissant la Sicile à son fils, Guillaume le Mauvais: c'est celui que

nous avons trouvé revêtu de ses habits royaux, dans le tombeau brisé de

Montreale, et qui, couché dans sa bière, a six pieds de long. Guillaume

II, son fils, lui succède, et bâtit le Dôme de Montreale, la cathédrale

de Palerme et le palais Royal. Celui-là, c'est Guillaume le Pacifique,

Guillaume le poète, Guillaume l'artiste. Il profite à la fois de la

civilisation grecque, arabe et occidentale; il prend aux Occidentaux la

pensée mystique, aux Arabes la forme, aux Grecs l'ornementation; trouve le

temps de faire une croisade, et revient mourir, à trente-six ans, près de

ce Dôme de Montreale qu'il a bâti.

En lui s'éteint la descendance légitime du grand comte. Il a pour

successeur un bâtard de Roger, duc de Pouille, nommé Tancrède. Celui-là

règne cinq ans sans que l'histoire s'en occupe. Avec lui meurt le dernier

des rois normands. Henri VI, qui a épousé Constance, fille de Roger, lui

succède. La famille de Souabe est sur le trône de Sicile.

Il nous restait quelques heures pour visiter La Favorite, château royal

auquel la prédilection que lui portaient Caroline et Ferdinand a fait

donner son nom. Pendant leur long séjour en Sicile, La Favorite était la

résidence d'été des deux exilés. C'est de La Favorite que partit lady

Hamilton, pour aller obtenir de Nelson la rupture de la capitulation de

Naples. Nelson, pour une nuit de plaisir, manqua à la parole donnée, et

vingt mille patriotes payèrent de leur tête la défaite d'Emma Lyonna,

l'ancienne courtisane de Londres.

La Favorite est un nouveau caprice dans le genre de la folie palagonienne;

seulement, à La Favorite, tout est chinois: intérieur et extérieur,

ameublement et jardin. On ne sort pas des kiosques, des pagodes, des ponts,

des sonnettes et des grelots. Il est inutile de dire que tout cela est d'un

goût détestable et dans le genre du plus mauvais Louis XV.

En rentrant à Palerme, nous trouvâmes tout notre équipage qui nous

attendait à la porte de l'hôtel. Le speronare était entré dans le port le

matin même, après un excellent voyage. Il apportait avec lui une provision

de vin de marsala achetée sur les lieux. Il fallut nous laisser baiser les

mains par tous ces braves gens, auxquels nous donnâmes rendez-vous à bord

pour le lundi suivant.

Le Speronare · 第 30 / 59 题