UN REQUIN

Nous avions vu à Syracuse tout ce que Syracuse pouvait nous offrir de

curieux; il ne nous restait plus qu'à y faire la provision de vin obligée;

nous consacrâmes toute la soirée à cette importante acquisition; le même

soir, nous fîmes porter nos barriques au speronare, où nous les suivîmes

immédiatement, après avoir embrassé notre savant et aimable cicérone, qui,

en nous quittant, nous donna des lettres pour Palerme.

Nous trouvâmes comme toujours l'équipage joyeux, dispos et prêt au départ;

il n'y avait pas jusqu'à notre cuisinier qui n'eût profité de ces deux

jours de repos pour se remettre; il nous attendait sur le pont, prêt à nous

faire à souper, car le pauvre diable, il faut le dire, était plein de bonne

volonté, et, dès qu'il pouvait se tenir sur ses jambes, il en profitait

pour courir à ses casseroles. Malheureusement, nous avions dîné avec

Gargallo, ce qui ne nous laissait aucune possibilité de profiter de sa

bonne disposition à notre égard. A notre refus, il se rabattit sur

Milord, qui était toujours prêt, et qui avala à lui seul, avec adjonction

convenable de pain et de pommes de terre, le macaroni destiné à Jadin et à

moi, circonstance qui, j'en suis certain, a laissé dans sa mémoire un bon

souvenir de la façon dont on mange à Syracuse.

Nous avions laissé le capitaine un peu souffrant d'un rhumatisme dans les

reins; bon gré, mal gré, il m'avait fallu faire le médecin, et j'avais

ordonné des frictions avec de l'eau-de-vie camphrée. Le capitaine avait

déjà usé du remède; soit imagination, soit réalité, il prétendait se

trouver mieux à notre retour, et se promettait de suivre l'ordonnance.

Le temps était magnifique. Je l'ai déjà dit, rien n'est beau, rien n'est

poétique comme une nuit sur les côtes de Sicile, entre ce ciel et cette mer

qui semblent deux nappes d'azur brodées d'or; aussi restâmes-nous sur le

pont assez tard à jouer à je ne sais quel jeu inventé par l'équipage, et

dans lequel le perdant était forcé de boire un verre de vin. Il va sans

dire qu'en deux ou trois leçons nous étions devenus plus forts que nos

maîtres, et que nos matelots perdaient toujours; Pietro surtout était d'un

malheur désespérant.

Vers minuit, nous nous retirâmes dans notre cabine, laissant le pont à la

disposition du capitaine, qui venait d'y dresser une espèce de plate-forme

sur laquelle il se couchait à plat ventre afin de donner plus de facilité à

Giovanni d'exécuter la prescription que je lui avais faite à l'endroit

des rhumatismes de son patron; mais à peine étions-nous au lit, que nous

entendîmes jeter un cri perçant. Nous nous précipitâmes, Jadin et moi, vers

la porte; nous y arrivâmes à temps pour voir le pont couvert de flammes, et

du milieu de ces flammes se dégager une espèce de diable tout en feu, qui,

d'un bond, s'élança par-dessus le bastingage, et alla s'enfoncer dans la

mer, tandis que son compagnon, dont le bras seul brûlait, courait en jetant

des hurlements de damné et en appelant au secours. Nous demeurâmes un

instant sans rien comprendre non plus que l'équipage à toute cette

aventure, lorsque la tête de Nunzio apparut tout à coup au-dessus de la

cabine, et que cet ordre se fit entendre:

--A bas la voile, et attendons le capitaine, qui est à la mer.

L'ordre fut exécuté sur-le-champ et avec cette ponctualité passive qui

forme le caractère particulier de l'obéissance des matelots. La voile

glissa le long du mât, et s'abattit sur le pont; presque aussitôt le

petit bâtiment s'arrêta comme un oiseau dont on briserait l'aile, et l'on

entendit la voix du capitaine, qui demandait une corde; un instant après,

grâce à l'objet demandé, le capitaine était remonté à bord.

Alors tout s'expliqua.

Pour plus d'efficacité, Giovanni avait fait tiédir l'eau-de-vie camphrée,

et armé d'un gant de flanelle, il en frottait les reins du capitaine,

lorsque dans le voyage qu'elle faisait du plat où était le liquide à

l'épine dorsale du patron, sa main avait pris feu à la lampe qui éclairait

l'opération; le feu s'était communiqué immédiatement de la main de

l'opérateur à la nuque du patient, et de la nuque du patient à toutes les

parties du corps humectées par le spécifique. Le capitaine s'était senti

tout à coup brûlé des mêmes feux qu'Hercule; pour les éteindre, il avait

couru au plus près, et s'était élancé dans la mer. C'était lui qui avait

poussé le cri que nous avions entendu, c'était lui que nous avions vu

passer comme un météore. Quant à son compagnon d'infortune, c'était le

pauvre Giovanni, dont le bras, emprisonné dans son gant de flanelle,

brûlait depuis le bout des ongles jusqu'au coude, et qui n'ayant aucun

motif de faire le Mucius Scévola, courait sur le pont en criant comme un

possédé.

Visite faite des parties lésées, il fut reconnu que le capitaine avait le

dos rissolé, et que Giovanni avait la main à moitié cuite. On gratta à

l'instant même toutes les carottes qui se trouvaient à bord, et de leurs

raclures on fit une compresse circulaire pour la main de Giovanni, et un

cataplasme de trois pieds de long pour les reins du capitaine; puis, le

capitaine se coucha sur le ventre, Giovanni sur le côté, l'équipage comme

il put, nous comme nous voulûmes, et tout rentra dans l'ordre.

Nous nous réveillâmes comme nous doublions le promontoire de Passera,

l'ancien cap Pachinum, l'angle le plus aigu de l'antique Trinacrie. C'était

la première fois que je trouvais Virgile en faute. Ses _altas cautes

projectaque saxa Pachini_ s'étaient affaissées pour offrir à la vue une

côte basse, et qui s'enfonce presque insensiblement dans la mer. Depuis le

jour où l'auteur de l'Énéide écrivait son troisième chant, l'Etna, il

est vrai, a si souvent fait des siennes, que le nivellement qui donne un

démenti à l'harmonieux hexamètre de Virgile pourrait bien être son ouvrage,

cette supposition soit faite sans l'offenser: on ne prête qu'aux riches.

Le vent était tout à fait tombé, et nous ne marchions qu'à la rame,

longeant les côtes à un quart de lieue de distance, ce qui nous permettait

d'en suivre des yeux tous les accidents, d'en parcourir du regard

toutes les sinuosités. De temps en temps nous étions distraits de notre

contemplation par quelque goëland qui passait à portée, et à qui nous

envoyions un coup de fusil, ou par quelque dorade qui montait à la surface

de l'eau, et à laquelle nous lancions le harpon. La mer était si belle

et si transparente, que l'oeil pouvait plonger à une profondeur presque

infinie. De temps en temps, au fond de cet abîme d'azur, brillait tout à

coup un éclair d'argent; c'était quelque poisson qui fouettait l'eau d'un

coup de queue, et qui disparaissait effrayé par notre passage. Un seul,

qui paraissait de la grosseur d'un brochet ordinaire, nous suivait à une

profondeur incalculable, presque sans mouvement, et bercé par l'eau.

J'avais les yeux fixés sur ce poisson depuis près de dix minutes, lorsque

Jadin, voyant ma préoccupation, vint me rejoindre, en s'informant de ce qui

la causait. Je lui montrai mon cétacé qu'il eut d'abord quelque peine à

apercevoir, mais qu'il finit par distinguer aussi bien que moi. Bientôt

il arriva ce qui arrive à Paris lorsqu'on s'arrête sur un pont et qu'on

regarde dans la rivière. Pietro, qui passait avec une demi-douzaine de

côtelettes qui devaient faire le fonds de notre déjeuner, s'approcha de

nous, et, suivant la direction de nos regards, parvint aussi à voir l'objet

qui les attirait; mais, à notre grand étonnement, cette vue parut lui faire

une impression si désagréable, que nous nous hâtâmes de lui demander quel

était ce poisson qui nous suivait si obstinément. Pietro se contenta de

hocher la tête; après nous avoir répondu: C'est un mauvais poisson, il

continua son chemin vers la cuisine, et disparut dans l'écoutille. Comme

cette réponse était loin de nous satisfaire, nous appelâmes le capitaine,

qui venait de faire son apparition sur le pont, et sans prendre le temps

de lui demander comment allait son rhumatisme, nous renouvelâmes notre

question. Il regarda un instant, puis laissant échapper un geste de dégoût:

--_Cè un cane marino_, nous dit-il, et il fit un mouvement pour s'éloigner.

--Peste, capitaine! dis-je en le retenant, vous paraissez bien dégoûté. _Un

cane marino_? Mais c'est un requin, n'est-ce pas?

--Non pas précisément, reprit le capitaine, mais c'est un poisson de la

même espèce.

--Alors, c'est un diminutif de requin, dit Jadin.

--Il n'est pas des plus gros qui se puissent voir, répondit le capitaine,

mais il est encore de six à sept pieds de long.

--Farceur de capitaine! dit Jadin.

--C'est l'exacte vérité.

--Dites donc, capitaine, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de le pêcher?

demandai-je.

Le capitaine secoua la tête.

--Nos hommes ne voudront pas, dit-il.

--Et pourquoi cela?

--C'est un mauvais poisson.

--Raison de plus pour en débarrasser notre route.

--Non, il y a un proverbe sicilien qui dit que tout bâtiment qui prend un

requin à la mer rendra un homme à la mer.

--Mais enfin, ne pourrait-on le voir de plus près?

--Oh! cela est facile; jetez-lui quelque chose, et il viendra.

--Mais quoi?

--Ce que vous voudrez; il n'est pas fier. Depuis un paquet de chandelles

jusqu'à une côtelette de veau, il acceptera tout.

--Jadin, ne perdez pas l'animal de vue; je reviens.

Je courus à la cuisine, et, malgré les cris de Giovanni, qui était en train

de passer nos côtelettes à la poêle, je pris un poulet qu'il venait de

plumer et de trousser à l'avance pour notre dîner. Au moment de mettre le

pied sur l'échelle, j'entendis de si profonds soupirs, que je m'arrêtai

pour regarder qui les poussait. C'était Cama, que le mal de mer avait

repris, et qui, ayant su qu'un requin nous suivait, se figurait, selon la

superstition des matelots, qu'il était là à son intention. J'essayai de le

rassurer; mais, voyant que je perdais mon temps, je revins à mon squale.

Il était toujours à la même place, mais le capitaine avait quitté la sienne

et était allé causer avec le pilote, nous laissant le champ libre, curieux

qu'il était d'assister à ce qui allait se passer entre nous et le requin.

Au reste, les quatre matelots qui ramaient avaient quitté leurs avirons,

et appuyés sur le bastingage, à quelques pas de nous, ils paraissaient

s'entretenir de leur côté de l'important événement qui nous arrivait.

Le requin était toujours immobile et se tenait à peu près à la même

profondeur.

J'attachai une pierre de notre lest au cou du poulet, et je le jetai à

l'eau dans la direction du requin.

Le poulet s'enfonça lentement, et était déjà parvenu à une vingtaine de

pieds de profondeur sans que celui auquel il était destiné eût paru s'en

inquiéter le moins du monde, lorsqu'il nous sembla néanmoins voir le squale

grandir visiblement. En effet, à mesure que le poulet descendait, il

montait de son côté pour venir au devant de lui. Enfin, lorsqu'ils ne

furent qu'à quelques brasses l'un de l'autre, le requin se retourna sur

le dos et ouvrit sa gueule, où disparut incontinent le poulet. Quant au

caillou que nous y avions ajouté pour le forcer à descendre, nous ne vîmes

pas que notre convive s'en inquiétât autrement; bien plus, alléché par ce

prélude, il continua de monter, et par conséquent de grandir. Enfin, il

arriva jusqu'à une brasse ou une brasse et demie au-dessous de la surface

de la mer, et nous fûmes forcés de reconnaître la vérité de ce que nous

avait dit le capitaine: le prétendu brochet avait près de sept pieds de

long.

Alors, malgré toutes les recommandations du capitaine, l'envie nous reprit

de pêcher le requin. Nous appelâmes Giovanni, qui, croyant que nous étions

impatients de notre déjeuner, apparut au haut de l'échelle les côtelettes à

la main. Nous lui expliquâmes qu'il s'agissait de tout autre chose, et lui

montrâmes le requin en le priant d'aller chercher son harpon, et en lui

promettant un louis de bonne main s'il parvenait à le prendre; mais

Giovanni se contenta de secouer la tête, et, posant nos côtelettes sur une

chaise, il s'en alla en disant: Oh! excellence, c'est un mauvais poisson.

Je connaissais déjà trop mes Siciliens pour espérer parvenir à vaincre une

répugnance si universellement manifestée; aussi, ne me fiant pas à notre

adresse à lancer le harpon, n'ayant point à bord de hameçon de taille

à pêcher un pareil monstre, je résolus de recourir à nos fusils. En

conséquence, je laissai Jadin en observation, l'invitant, si le requin

faisait mine de s'en aller, à l'entretenir avec les côtelettes, près

desquelles Milord était allé s'asseoir, tout en les regardant de côté avec

un air de concupiscence impossible à décrire, et je courus à la cabine pour

changer la charge de mon fusil; j'y glissai des cartouches à deux balles

par chaque canon; quant à la carabine, elle était déjà chargée à lingots,

puis je revins sur le pont.

Tout était dans le même état: Milord gardant les côtelettes, Jadin gardant

le requin, et le requin ayant l'air de nous garder.

Je remis la carabine à Jadin, et je conservai le fusil; puis nous

appelâmes Pietro pour qu'il jetât une côtelette au requin, afin que nous

profitassions du moment où l'animal la viendrait chercher à la surface de

l'eau pour tirer sur lui; mais Pietro nous répondit que c'était offenser

Dieu que de nourrir des chiens de mer avec des côtelettes de veau, quand

nous n'en donnions que les os à ce pauvre _Melord_. Comme cette réponse

équivalait à un refus, nous résolûmes de faire la chose nous-mêmes. Je

transportai le plat de la chaise sur le bastingage; nous convînmes de jeter

une première côtelette d'essai, et de ne faire feu qu'à la seconde, afin

que le poisson, parfaitement amorcé, se livrât à nous sans défiance, et

nous commençâmes la représentation.

Tout se passa comme nous l'avions prévu. A peine la côtelette fut-elle à

l'eau, que le requin s'avança vers elle d'un seul mouvement de sa queue,

et, renouvelant la manoeuvre qui lui avait si bien réussi à l'endroit du

poulet, tourna son ventre argenté, ouvrit sa large gueule meublée de deux

rangées de dents, puis absorba la côtelette avec une gloutonnerie qui

prouvait que, s'il avait l'habitude de la viande crue, quand l'occasion

s'en présentait il ne méprisait pas non plus la viande cuite.

L'équipage nous avait regardé faire avec un sentiment de peine, visiblement

partagé par Milord, qui avait suivi le plat de la chaise au bastingage, et

qui se tenait debout sur le banc, regardant par-dessus le bord; mais nous

étions trop avancés pour reculer, et, malgré la désapprobation générale que

le respect qu'on nous portait empêchait seul de manifester hautement, je

pris une seconde côtelette; mesurant la distance pour avoir le requin à dix

pas et en plein travers, je la jetai à la mer, reportant du même coup la

main à la crosse de mon fusil pour être prêt à tirer.

Mais à peine avais-je accompli ce mouvement que Pietro jeta un cri, et que

nous entendîmes le brait d'un corps pesant qui tombait à la mer. C'était

Milord qui n'avait pas cru que son respect pour les côtelettes devait

s'étendre au-delà du plat, et qui, voyant que nous en faisions largesse à

un individu qui, dans sa conviction, n'y avait pas plus de droit que lui,

s'était jeté pardessus le bord pour aller disputer sa proie au requin.

La scène changeait de face; le squale, immobile, paraissait hésiter entre

la côtelette et Milord; pendant ce temps Pietro, Philippe et Giovanni

avaient sauté sur les avirons, et battaient l'eau pour effrayer le requin;

d'abord nous crûmes qu'ils avaient réussi, car le squale plongea de

quelques pieds; mais, passant trois ou quatre brasses au-dessous de Milord

qui, sans s'inquiéter de lui le moins du monde, continuait de nager en

soufflant vers sa côtelette qu'il ne perdait pas de vue, il reparut

derrière lui, remonta presque à fleur d'eau, et d'un seul mouvement

s'élança en se retournant sur le dos vers celui qu'il regardait déjà comme

sa proie. En même temps nos deux coups de fusil partirent; le requin battit

la mer d'un violent coup de queue, faisant jaillir l'écume jusqu'à nous,

et sans doute dangereusement blessé, s'enfonça dans la mer, puis disparut,

laissant la surface de l'eau jusque-là du plus bel azur troublée par une

légère teinte sanglante.

Quant à Milord, sans faire attention à ce qui se passait derrière lui, il

avait happé sa côtelette, qu'il broyait triomphalement, tout en revenant

vers le speronare, tandis qu'avec le coup qui me restait à tirer je me

tenais prêt à saluer le requin s'il avait l'audace de se montrer de

nouveau; mais le requin en avait assez à ce qu'il paraît, et nous ne le

revîmes ni de près ni de loin.

Là s'élevait une grave difficulté pour Milord: il était plus facile pour

lui de sauter à la mer que de remonter sur le bâtiment; mais, comme on le

sait, Milord avait un ami dévoué dans Pietro; en un instant la chaloupe

fut à la mer, et Milord dans la chaloupe. Ce fut là qu'il acheva, avec son

flegme tout britannique, de broyer les derniers os de la côtelette qui

avait failli lui coûter si cher.

Son retour à bord fut une véritable ovation; Jadin avait bien quelque

envie de l'assommer, afin de lui ôter à l'avenir le goût de la course

aux côtelettes; mais j'obtins que rien ne troublerait les joies de son

triomphe, qu'il supporta au reste avec sa modestie ordinaire.

Toute la journée se passa à commenter l'événement de la matinée. Vers les

trois heures, nous nous trouvâmes au milieu d'une demi-douzaine de petites

îles, ou plutôt de grands écueils qu'on appelle les Formiche. L'équipage

nous proposait de descendre sur un de ces rochers pour dîner, mais j'avais

déjà jeté mon dévolu sur une jolie petite île que j'apercevais à trois

milles à peu près de nous, et sur laquelle je donnai l'ordre de nous

diriger; elle était indiquée sur ma carte sous le nom de l'île de Porri.

C'était le jour des répugnances: à peine avais-je donné cet ordre, qu'il

s'établit une longue conférence entre Nunzio, le capitaine et Vincenzo,

puis le capitaine vint nous dire qu'on gouvernerait, si je continuais de

l'exiger, vers le point que je désignais, mais qu'il devait d'abord nous

prévenir que, trois ou quatre mois auparavant, ils avaient trouvé sur cette

île le cadavre d'un matelot que la mer y avait jeté. Je lui demandai alors

ce qu'était devenu le cadavre; il me répondit que lui et ses hommes

lui avaient creusé une fosse, et l'avaient enterré proprement comme il

convenait à l'égard d'un chrétien, après quoi ils avaient jeté sur la tombe

toutes les pierres qu'ils avaient trouvées dans l'île, ce qui formait la

petite élévation que nous pouvions voir au centre; en outre, de retour au

village Della Pace, ils lui avaient fait dire une messe. Comme le cadavre

n'avait rien à réclamer de plus, je maintins l'ordre donné, et, l'appétit

commençant à se faire sentir, j'invitai nos hommes à prendre leurs avirons;

un instant après six rameurs étaient à leur poste, et nous avancions

presque aussi rapidement qu'à la voile.

Pendant ce temps, Nunzio leva la tête au-dessus de la cabine; c'était

ordinairement le signe qu'il avait quelque chose à nous dire. Nous nous

approchâmes, et il nous raconta qu'avant la prise d'Alger cette petite

île était un repaire de pirates qui s'y tenaient à l'affût, et qui de là

fondaient comme des oiseaux de proie sur tout ce qui passait à leur portée.

Un jour que Nunzio s'amusait à pêcher, il avait vu une troupe de ces

barbaresques enlever un petit yacht qui appartenait au prince de Paterno,

et dans lequel le prince était lui-même.

Cet événement avait donné lieu à un fait qui peut faire juger du caractère

des grands seigneurs siciliens.

Le prince de Paterno était un des plus riches propriétaires de la Sicile;

les barbaresques, qui savaient à qui ils avaient affaire, eurent donc pour

lui les plus grands égards, et, l'ayant conduit à Alger, le vendirent au

dey pour une somme de 100 000 piastres, 600 000 francs, c'était pour rien.

Aussi le dey ne marchanda aucunement, sachant d'avance ce qu'il pouvait

gagner sur la marchandise, paya les 100 000 piastres, et se fit amener le

prince de Paterno pour traiter avec lui de puissance à puissance.

Mais, au premier mot que le dey d'Alger dit au prince de Paterno de l'objet

pour lequel il l'avait fait venir, le prince lui répondit qu'il ne se

mêlait jamais d'affaires d'argent, et que, si le dey avait quelque chose de

pareil à régler avec lui, il n'avait qu'à s'en entendre avec son intendant.

Le dey d'Alger n'était pas fier, il renvoya le prince de Paterno et fit

venir l'intendant. La discussion fut longue; enfin il demeura convenu que

la rançon du prince et de toute sa suite serait fixée à 600 000 piastres,

c'est-à-dire près de 4 millions, payables en deux paiements égaux: 300 000

piastres à l'expiration du temps voulu pour que l'intendant retournât en

Sicile et rapportât cette somme, 300 000 piastres à six mois de date. Il

était arrêté, en outre, que, le premier paiement accompli, le prince et

toute sa suite seraient libres; le second paiement avait pour garant la

parole du prince.

Comme on le voit, le dey d'Alger avait fait une assez bonne spéculation: il

gagnait 3 500 000 francs de la main à la main.

L'intendant partit et revint à jour fixe avec ses 300 000 piastres; de

son côté, le dey d'Alger, fidèle observateur de la foi jurée, eut à peine

touché la somme, qu'il déclara au prince qu'il était libre, lui rendit son

yacht, et pour plus de sécurité lui donna un laissez-passer.

Le prince revint heureusement en Sicile, à la grande joie de ses vassaux

qui l'aimaient fort, et auxquels il donna des fêtes dans lesquelles il

dépensa encore 1 500 000 francs à peu près. Puis il donna l'ordre à son

intendant de s'occuper à réunir les 300 000 piastres qu'il restait devoir

au dey d'Alger.

Les 300 000 piastres étaient réunies et allaient être acheminées à leur

destination, lorsque le prince de Paterno reçut un papier marqué, qu'il

renvoya comme d'habitude, à son intendant. C'était une opposition que le

roi de Naples mettait entre ses mains, et un ordre de verser la somme

destinée au dey d'Alger dans le trésor de sa majesté napolitaine.

L'intendant vint annoncer cette nouvelle au prince de Paterno. Le prince de

Paterno demanda à son intendant ce que cela voulait dire.

Alors l'intendant apprit au prince que le roi de Naples, ayant déclaré,

il y avait quinze jours, la guerre à la régence d'Alger, avait jugé qu'il

serait d'une mauvaise politique de laisser enrichir son ennemi, et comprit

qu'il serait d'une politique excellente de s'enrichir lui-même. De là

l'ordre donné au prince de Paterno de verser le reste de sa rançon dans les

coffres de l'État.

L'ordre était positif, et il n'y avait pas moyen de s'y soustraire. D'un

autre côté, le prince avait donné sa parole et ne voulait pas y manquer.

L'intendant, interrogé, répondit que les coffres de son excellence étaient

à sec, et qu'il fallait attendre la récolte prochaine pour les remplir.

Le prince de Paterno, en fidèle sujet, commença par verser entre les mains

de son souverain les 300 000 piastres qu'il avait réunies; puis il vendit

ses diamants et sa vaisselle, et en réunit 300 000 autres, que le dey reçut

à heure fixe.

Quelques-uns prétendirent que le plus corsaire des deux monarques n'était

pas celui qui demeurait de l'autre côté de la Méditerranée.

Quant au prince de Paterno, il ne se prononça jamais sur cette délicate

appréciation, et, toutes les fois qu'on lui parla de cette aventure, il

répondit qu'il se trouvait heureux et honoré d'avoir pu rendre service à

son souverain.

Cependant, tout en causant avec Nunzio, nous avancions vers l'île. Elle

pouvait avoir cent cinquante pas de tour, était dénuée d'arbres, mais toute

couverte de grandes herbes. Lorsque nous n'en fûmes plus éloignés que de

deux ou trois encablures, nous jetâmes l'ancre, et l'on mit la chaloupe

à la mer. Alors seulement une centaine d'oiseaux qui la couvraient

s'envolèrent en poussant de grands cris. J'envoyai un coup de fusil au

milieu de la bande; deux tombèrent.

Nous descendîmes dans la barque, qui commença par nous mettre à terre, et

qui retourna à bord chercher tout ce qui était nécessaire à notre cuisine.

Une espèce de rocher creusé, et qui avait servi à cet usage, fut érigé en

cheminée; cinq minutes après, il présentait un brasier magnifique, devant

lequel tournait une broche confortablement garnie.

Pendant ces préparatifs, nous ramassions nos oiseaux, et nous visitions

notre île. Nos oiseaux étaient de l'espèce des mouettes; l'un d'eux n'avait

que l'aile cassée. Pietro lui fit l'amputation du membre mutilé, puis le

patient fut immédiatement transporté à bord, où l'équipage prétendit qu'il

s'apprivoiserait à merveille.

La barque qui le conduisait ramena Cama. Le pauvre diable, chaque fois

que le bâtiment s'arrêtait, reprenait ses forces, et tant bien que mal

se redressait sur ses jambes. Il avait aperçu l'île, et comme ce n'était

enfreindre qu'à moitié la défense qui lui était faite d'aller à terre,

Pietro avait eu pitié de lui, et nous le renvoyait une casserole à chaque

main.

Pendant ce temps, nous faisions l'inventaire de notre île. Les pirates

qui l'avaient habitée avaient sans doute une grande prédilection pour

les oignons, car ces hautes herbes que nous avions vues de loin, et dans

lesquelles nous nous frayions à grand-peine un passage, n'étaient rien

autre chose que des ciboules montées en graines. Aussi, à peine avions-nous

fait cinquante pas dans cette espèce de potager, que nous étions tout en

larmes. C'était acheter trop cher une investigation qui ne promettait rien

de bien neuf pour la science. Nous revînmes donc nous asseoir auprès de

notre feu, devant lequel le capitaine venait de faire transporter une table

et des chaises. Nous profitâmes aussitôt de cette attention, Jadin en

retouchant des croquis inachevés, et moi en écrivant à quelques amis.

A part ces malheureux oignons, j'ai conservé peu de souvenirs aussi

pittoresques que celui de notre dîner dressé près de ce tombeau d'un pauvre

matelot noyé, dans cette petite île, ancien repaire de pirates, au milieu

de tout notre équipage, joyeux, chantant et empressé. La mer était

magnifique, et l'air si limpide, que nous apercevions jusqu'à deux ou

trois lieues dans les terres, les moindres détails du paysage; aussi

demeurâmes-nous à table jusqu'à ce qu'il fût nuit tout à fait close.

Vers les neuf heures du soir, une jolie brise se leva, venant de terre;

c'était ce que nous pouvions désirer de mieux. Comme la côte de Sicile, du

cap Passera à Girgenti, ne présente rien de bien curieux, j'avais prévenu

le capitaine que je comptais, si la chose était possible, toucher à l'île

de Panthellerie, l'ancienne Cossire. Le hasard nous servait à souhait;

aussi le capitaine nous invita à nous hâter de remonter à bord. Nous ne

perdîmes d'autre temps à nous rendre à son invitation que celui qu'il nous

fallait pour mettre le feu aux herbes sèches dont l'île était couverte.

Aussi en un instant fut-elle tout en flammes.

Ce fut éclairés par ce phare immense que nous mîmes à la voile, en saluant

de deux coups de fusil le tombeau du pauvre matelot noyé.

Le Speronare · 第 19 / 59 题