Dieu garda don Ferdinand et Peppino de toute mauvaise rencontre, et au
point du jour ils arrivèrent à Belvédère.
Sans entrer au village, ils se dirigèrent à l'instant vers la petite porte
du jardin, enfermèrent les chevaux dans l'écurie, prirent les torches, la
pince, les tenailles et la lime, et s'avancèrent vers la chapelle. Comme
des craintes superstitieuses continuaient d'en écarter les visiteurs, ils
ne rencontrèrent personne sur la route et y entrèrent sans être vus.
L'impression fut profonde pour don Ferdinand quand il se retrouva là où il
avait éprouvé de si violentes émotions et couru un si terrible danger; il
ne s'en avança pas moins d'un pas ferme vers la porte secrète, mais sur
sa route, il reconnut les traces du sang desséché de Cantarello, qui
rougissait encore les dalles de marbre dans toute la partie du pavé voisine
de la colonne au pied de laquelle il était tombé. Don Ferdinand se détourna
avec un frémissement involontaire, décrivit un cercle en regardant de côté
et en silence cette trace que la mort avait laissée en passant, puis il
alla droit à la porte secrète, qui s'ouvrit sans difficulté. Arrivés là,
les deux jeunes gens allumèrent chacun une torche, continuèrent leur
chemin, descendirent l'escalier, et trouvèrent la seconde porte; en un
instant elle fut enfoncée; mais, en s'ouvrant, elle livra passage à une
odeur tellement méphitique, que tous deux furent obligés de faire quelques
pas en arrière pour respirer. Don Ferdinand ordonna alors au jardinier
de remonter et de maintenir la première porte ouverte, afin que l'air
extérieur pût pénétrer sous ces voûtes souterraines. Peppino remonta, fixa
la porte et redescendit. Déjà don Ferdinand, impatient, avait continué son
chemin, et de loin Peppino voyait briller la lumière de sa torche; tout
à coup le jardinier entendit un cri, et s'élança vers son maître. Don
Ferdinand se tenait appuyé contre une troisième porte qu'il venait
d'ouvrir; un spectacle si effroyable s'était offert à ses regards, qu'il
n'avait pu retenir le cri qui lui était échappé et auquel était accouru
Peppino.
Cette troisième porte ouvrait un caveau à voûte basse qui renfermait trois
cadavres: celui d'un homme scellé au mur par une chaîne qui lui ceignait le
corps, celui d'une femme étendue sur un matelas, et celui d'un enfant de
quinze ou dix-huit mois, couché sur sa mère.
Tout à coup les deux jeunes gens tressaillirent; il leur semblait qu'ils
avaient entendu une plainte.
Tous deux s'élancèrent aussitôt dans le caveau: l'homme et la femme étaient
morts, mais l'enfant respirait encore; il avait la bouche collée à la veine
du bras de sa mère et paraissait devoir cette prolongation d'existence au
sang qu'il avait bu. Cependant il était d'une faiblesse telle, qu'il était
évident que, si de prompts secours ne lui étaient prodigués, il n'y avait
rien à faire; la femme paraissait morte depuis plusieurs heures, et l'homme
depuis deux ou trois jours.
La décision de don Ferdinand fut rapide et telle que le commandait la
gravité de la circonstance; il ordonna à Peppino de prendre l'enfant; puis,
s'étant assuré qu'il ne restait dans ce fatal caveau aucune autre créature
ni morte, ni vivante, à l'exception de l'homme et de la femme, qui leur
étaient inconnus à tous deux, il repoussa la porte, sortit vivement du
souterrain, referma l'issue secrète, et, suivi de Peppino, s'achemina vers
le village de Belvédère. Le long du chemin, Peppino cueillit une orange, et
en exprima le jus sur les lèvres de l'enfant, qui ouvrit les yeux et les
referma aussitôt en y portant les mains et en poussant un gémissement,
comme si le jour l'eût douloureusement ébloui; mais, comme en même temps il
ouvrait sa bouche haletante, Peppino renouvela l'expérience, et l'enfant,
quoique gardant toujours les yeux fermés, sembla revenir un peu à lui.
Don Ferdinand se rendit droit chez le juge, et lui raconta mot pour mot ce
qui venait d'arriver, en lui montrant l'enfant près d'expirer comme preuve
de ce qu'il avançait, et en le sommant de le suivre à la chapelle pour
dresser procès-verbal et reconnaître les morts; puis, accompagné du juge,
il se rendit chez le médecin, laissa l'enfant à la garde de sa femme, et
tous quatre retournèrent à la chapelle.
Tout était resté dans le même état depuis le départ de Ferdinand et de
Peppino. On commença le procès-verbal.
Le cadavre enchaîné au mur était celui d'un homme de trente-cinq à
trente-six ans, qui paraissait avoir effroyablement lutté pour briser sa
chaîne, car ses bras crispés étaient encore étendus dans la direction de la
bouche de sa femme: ses bras étaient couverts de ses propres morsures, mais
ces morsures étaient des marques de désespoir plus encore que de faim. Le
médecin reconnut qu'il devait être mort depuis deux jours à peu près. Cet
homme lui était totalement inconnu ainsi qu'au juge.
La femme pouvait avoir vingt-six à vingt-huit ans. Sa mort à elle
paraissait avoir été assez douce; elle s'était ouvert la veine avec une
aiguille à tricoter, sans doute pour prolonger l'existence de son enfant,
et était morte d'affaiblissement, comme nous l'avons déjà dit. Le médecin
jugea qu'elle était expirée depuis quelques heures seulement. Ainsi que
l'homme, elle paraissait étrangère au village, et ni le médecin ni le juge
ne se rappelèrent avoir jamais vu sa figure.
Auprès de la tête de la femme, et contre la muraille, était une chaise
brisée et recouverte d'un jupon. Le juge leva cette chaise, et l'on
s'aperçut alors qu'elle avait été mise là pour cacher un trou pratiqué au
bas de la muraille. Ce trou était assez large pour qu'une personne y pût
passer, mais il s'arrêtait à quatre ou cinq pieds de profondeur. Examen
fait de ce trou, il fut reconnu qu'il avait dû être creusé à l'aide d'un
instrument de bois que les femmes siciliennes appellent _mazzarello_; c'est
le même que nos paysannes placent dans leur ceinture et qui leur sert à
soutenir leur aiguille à tricoter. Au reste, telle est la puissance de la
volonté, telle est la force du désespoir, que l'on retrouva sous le matelas
plusieurs pierres énormes arrachées des fondations du mur, et qui en
avaient été extraites par cette femme sans autre aide que celle de ses
mains et de cet outil. La terre était, ainsi que les pierres, recouverte
par le matelas, afin sans doute de les cacher aux yeux de ceux qui
gardaient les prisonniers.
La visite continua. On trouva dans un enfoncement de la muraille une
bouteille où il y avait eu de l'huile, une jarre où il y avait eu de l'eau,
une lampe éteinte et un gobelet de fer-blanc. Un autre enfoncement du mur
était noirci par la calcination, et annonçait que plusieurs fois on avait
dû allumer du feu en cet endroit, quoiqu'il n'y eût aucun conduit par
lequel pût s'échapper la fumée.
Une table était dressée au milieu de ce caveau. En s'asseyant devant cette
table pour écrire, le juge vit un second gobelet d'étain dans lequel était
une liqueur noire; près du gobelet était une plume, et par terre trois ou
quatre feuillets de papier. On s'aperçut alors que ces feuillets étaient
écrits d'une écriture fine et menue, sans orthographe, et cependant assez
lisible. Aussitôt on se mit à la recherche des autres morceaux de papier
que l'on pourrait trouver encore, et l'on en découvrit deux nouveaux dans
la paille qui était sous le cadavre de l'homme. Ces feuillets de papier ne
paraissaient point avoir été cachés là avec intention; mais bien plutôt
être tombés par accident de la table, et avoir été éparpillés avec les
pieds. Comme les feuillets étaient paginés, on les réunit, on les classa,
et voici ce qu'on lut:
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
J'ai écrit ces lignes dans l'espérance qu'elles tomberont entre les mains
de quelque personne charitable. Quelle que soit cette personne, nous la
supplions, au nom de ce qu'elle a de plus cher en ce monde et dans l'autre,
de nous tirer du tombeau où nous sommes enfermés depuis plusieurs années,
mon mari, mon enfant et moi, sans avoir mérité aucunement cet effroyable
supplice.
Je me nomme Teresa Lentini, je suis née à Taormine, je dois avoir
maintenant vingt-huit ou vingt-neuf ans. Depuis le moment où nous sommes
enfermés dans le caveau où j'écris, je n'ai pu compter les heures, je n'ai
pu séparer les jours des nuits, je n'ai pu mesurer le temps. Il y a bien
longtemps que nous y sommes; voilà tout ce que je sais.
J'étais à Catane, chez le marquis de San-Floridio, où j'avais été placée
comme soeur de lait de la jeune comtesse Lucia. La jeune comtesse mourut en
1798, je crois; mais la marquise, à qui je rappelais sa fille bien-aimée,
voulut me garder auprès d'elle. Elle mourut à son tour, cette bonne et
digne marquise; Dieu veuille avoir son âme, car elle était aimée de tout le
monde.
Je voulus alors me retirer chez ma mère, mais le marquis de San-Floridio ne
le permit pas. Il avait près de lui, à titre d'intendant, un homme dont les
ancêtres, depuis quatre ou cinq générations, avaient été au service de ses
aïeux, qui connaissait toute sa fortune, qui savait tous ses secrets; un
homme dans lequel il avait la plus grande confiance enfin. Cet homme se
nommait Gaëtano Cantarello. Il avait résolu de me marier à cet homme, afin,
disait-il, que nous puissions tous deux demeurer près de lui jusqu'à sa
mort.
Cantarello était un homme de vingt-huit à trente ans, beau, mais d'une
figure un peu dure. Il n'y avait rien à dire contre lui; il paraissait
honnête homme; il n'était ni joueur ni débauché. Il avait hérité de son
père, et reçu des bontés du marquis une somme considérable pour un homme
de sa condition; c'était donc un parti avantageux, eu égard à ma pauvreté.
Cependant, lorsque le marquis de San-Floridio me parla de ce projet, je me
mis malgré moi à frémir et à pleurer; il y avait dans le froncement des
sourcils de cet homme, dans l'expression sauvage de ses yeux, dans le son
âpre de sa voix, quelque chose qui m'effrayait instinctivement. J'entendais
dire, il est vrai, à toutes mes compagnes que j'étais bien heureuse d'être
aimée de Cantarello, et que Cantarello était le plus bel homme de Messine.
Je me demandais donc intérieurement si je n'étais pas une folle de juger
seule ainsi mon fiancé, tandis que tout le monde le voyait autrement. Je me
reprochais donc d'être injuste pour le pauvre Cantarello. Et, à mes yeux,
le reproche que je me faisais était d'autant plus fondé, que, si j'avais
un sentiment de répulsion instinctive pour Cantarello, je ne pouvais me
dissimuler que j'éprouvais un sentiment tout contraire pour un jeune
vigneron des environs de Paterno, nommé Luigi Pollino, lequel était mon
cousin. Nous nous aimions d'amitié depuis notre enfance, et nous n'aurions
pas su dire nous-mêmes depuis quelle époque cette amitié s'était changée en
amour.
Notre désespoir à tous deux fut grand, lorsque le marquis m'eut fait part
de ses projets sur moi et Cantarello; d'autant plus que ma mère, qui
voyait là un mariage comme je ne pouvais jamais espérer d'en faire un,
disait-elle, abandonna entièrement les intérêts du pauvre Luigi pour
prendre ceux du riche intendant, et me signifia de renoncer à mon cousin
pour ne plus penser qu'à son rival.
Nous étions arrivés au commencement de l'année 1783, et le jour de notre
mariage était fixé pour le 15 mars, lorsque le 5 février, de terrible
mémoire, arriva. Toute la journée du 4, le sirocco avait soufflé, de sorte
que chacun était endormi dans la torpeur que ce vent amène avec lui. Le
marquis de San-Floridio était retenu par la goutte dans son appartement,
où il était couché sur une chaise longue. Je me tenais dans la chambre
voisine, afin d'accourir à sa première demande, si par hasard il avait
besoin de quelque chose, lorsque tout à coup un bruit étrange passa dans
l'air, et le palais commença de vaciller comme un vaisseau sur la mer.
Bientôt le mur qui séparait ma chambre de celle du marquis se fendit à y
passer la main, tandis que le mur parallèle s'écroulait et que le plafond,
cessant d'être soutenu de ce côté, s'abaissait jusqu'à terre. Je me jetai
du côté opposé pour éviter le coup, et je me trouvai prise comme sous un
toit; en même temps, j'entendis un grand cri dans la chambre du marquis.
J'étais près de cette gerçure qui s'était faite dans la muraille; j'y
appliquai mon oeil. Une poutre en tombant avait frappé le marquis à la
tête, et il avait roulé de sa chaise longue à terre, tout étourdi. J'allais
essayer de courir à son aide lorsque, par la porte de la chambre opposée
à celle où je me trouvais, je vis entrer Cantarello dans l'appartement du
marquis. A la vue de son maître évanoui, sa figure prit une expression si
étrange, que j'en frémis de terreur. Il regarda autour de lui s'il était
bien seul; puis, assuré que personne n'était là, il s'élança sur son
maître; je crus d'abord que c'était pour le secourir, mais je fus
détrompée, il détacha la cordelière qui nouait la robe de chambre du
marquis, la roula autour de son cou; puis, lui appuyant le genou sur la
poitrine, il l'étrangla. Dans son agonie, le marquis rouvrit les yeux, et
sans doute il reconnut son assassin, car il étendit vers lui les deux mains
jointes. Je poussai un cri involontaire. Cantarello leva la tête.--Y a-t-il
quelqu'un ici? dit-il d'une voix terrible. C'est alors que je vis dans
toute leur expression de férocité ce froncement de sourcil, ce regard, qui
m'avaient, même sur son visage calme, toujours effrayée. Tremblante et
presque morte de peur, je me tus et m'affaissai sur moi-même. Au bout d'un
instant, ne voyant paraître personne, je me relevai, je rapprochai de
nouveau mon oeil de l'ouverture, car j'avais oublié le danger que je
courais moi-même en restant dans un palais qui pouvait achever de
s'écrouler d'un moment à l'autre, tant j'étais retenue et fascinée en
quelque sorte par la scène terrible qui venait de se passer devant moi.
Le marquis était étendu par terre sans mouvement et paraissait mort.
Cantarello était debout devant un secrétaire que chacun de nous savait
être plein d'or et de billets, car jamais on n'y laissait la clef, et nous
n'ignorions pas que cette clef ne quittait pas le marquis. L'intendant
prenait l'or et les billets à pleines mains, et les entassait confusément
dans les poches de son habit; puis, lorsqu'il eut tout pris, il arracha du
lit du marquis le matelas en paille de maïs, renversa le secrétaire sur
le matelas, entassa les chaises sur le secrétaire, et, tirant un tison du
poêle, il mit le feu à ce bûcher. Bientôt, voyant la flamme grandir, il
s'élança par la porte par laquelle il était entré.
Comme ceci est une accusation mortelle que je porte contre une créature
humaine, je jure devant Dieu et devant les hommes que mon récit est exact,
et que je ne retranche ni n'ajoute rien aux faits qui se sont passés devant
moi.
Le marquis était mort; la flamme faisait des progrès effrayants; les
secousses ébranlaient le palais à faire croire à chaque instant qu'il
allait s'écrouler. L'instinct de la conservation se réveilla en moi; je me
traînai hors des décombres qui m'environnaient de tous côtés, je gagnai un
escalier que je descendis, comme en un rêve, sans en toucher les marches en
quelque sorte. Derrière moi l'escalier s'abîma. Sous le vestibule, je me
trouvai face à face avec Cantarello; je jetai un cri; il voulut me prendre
par-dessous le bras pour m'entraîner, je m'élançai dans la rue en criant au
secours. Les rues étaient pleines de fuyards; je me mêlai à la foule, je
me perdis dans ses flots, et je fus poussée par elle et avec elle sur la
grande place. J'avais perdu Cantarello de vue, c'était la seule chose que
je voulais pour le moment.
Le jour s'écoula au milieu de transes effroyables, puis la nuit vint. La
plupart des maisons de Messine étaient en flammes, et l'incendie éclairait
les rues et les places d'un jour sombre et effrayant. Cependant, comme avec
la nuit un peu de tranquillité était revenue, on comptait les morts par
leur absence; on cherchait les vivants; quiconque avait un père, une mère,
un frère ou un ami, l'appelait par son nom. Moi, je n'avais personne; ma
mère était à Taormine. J'étais assise en silence, ma tête sur mes deux
genoux, et revoyant sans cesse l'effroyable scène à laquelle j'avais
assisté dans la journée, quand tout à coup j'entendis mon nom prononcé
avec un accent de crainte indicible. Je levai la tête, je vis un homme qui
courait de groupe en groupe comme un insensé: c'était Luigi. Je me levai,
je prononçai son nom; il me reconnut, poussa un cri de joie, bondit jusqu'à
moi, me prit dans ses bras et m'emporta comme un enfant. Je me laissai
faire; je jetai mes bras autour de son cou, et je fermai les yeux. Tout
autour de nous j'entendis des cris de terreur; à travers mes paupières je
voyais des lueurs rougeâtres, parfois je sentais la chaleur des flammes;
enfin, après une demi-heure environ, le mouvement qui m'emportait se
ralentit, puis s'arrêta tout à fait. Je rouvris les yeux; nous étions hors
de la ville; Luigi, écrasé de fatigue, était tombé sur un genou et me
soutenait sur l'autre. A l'horizon, Messine brûlait et s'écroulait avec
d'immenses gémissements. J'étais donc sauvée, j'étais dans les bras de
Luigi, j'étais hors de la puissance de cet infâme Cantarello, je le croyais
du moins!
Je me relevai vivement:--Je puis marcher, dis-je à Luigi; fuyons, fuyons!
Luigi avait repris haleine; il était aussi ardent à m'emmener que moi
à fuir: il me passa son bras autour du corps pour me soutenir, et nous
reprîmes notre course. En arrivant à Contessi, nous vîmes un homme
qui chassait hors du village à demi écroulé cinq ou six mulets. Luigi
s'approcha de lui, lui proposa de lui en acheter un qui était tout sellé;
le prix fut arrêté à l'instant. Le mulet payé, Luigi monta dessus; je
m'élançai en croupe. Au point du jour, nous arrivâmes à Taormine.
Je courus chez ma mère; elle me croyait perdue, pauvre femme! Je lui dis
que le marquis était tué, le palais consumé; je lui dis que je serais
morte vingt fois sans Luigi; je me jetai à ses pieds, et lui jurai que je
mourrais plutôt que d'appartenir à Cantarello.
Elle m'aimait: elle céda. Luigi entra, elle l'appela son fils, et il fut
convenu que le lendemain je deviendrais sa femme.
Ce qui avait surtout rendu ma mère plus facile, c'est que j'avais tout
perdu par l'événement qui avait causé la mort du marquis. La position que
j'occupais chez lui était au-dessus de celle des serviteurs ordinaires;
aussi n'avais-je pas d'appointements fixes. De temps en temps seulement le
marquis me faisait quelque cadeau d'argent, que j'envoyais aussitôt à ma
mère; puis, outre cela, comme je l'ai dit, il s'était réservé de me doter.
Cette dot, je le savais, devait être de 10 000 ducats, mais rien ne
constatait cette intention; le marquis n'avait point fait de testament.
Cette somme, toute promise qu'elle fût, n'était point une dette. La famille
ignorait cette promesse, et pour rien au monde je n'aurais voulu la faire
valoir auprès d'elle comme un droit. J'avais donc réellement tout perdu à
la mort du marquis, et ma mère, qui avait refusé si opiniâtrement de m'unir
à Luigi, était à cette heure, au fond de l'âme, je crois, fort contente
qu'il n'eût point changé de sentiments à mon égard, ce qui pouvait fort
bien arriver de la part de Cantarello. D'ailleurs elle m'aimait réellement,
et elle avait vu mon éloignement pour lui se changer en une insurmontable
aversion, elle m'avait entendue lui jurer avec un profond accent de vérité
que je mourrais plutôt que d'appartenir à cet homme. Cantarello eût donc
été là pour me réclamer, qu'elle m'aurait, je crois, laissée à cette heure
libre de choisir entre lui et son rival.
La journée se passa à accomplir, chacun de notre côté, nos devoirs de
religion. Le prêtre fut invité à se tenir prêt pour le lendemain, dix
heures du matin; nos parents et nos amis furent prévenus que nous devions
recevoir la bénédiction nuptiale à cette heure. Quant à Luigi, il n'avait
plus depuis longtemps ni père ni mère, et il ne lui restait après eux aucun
parent assez proche pour qu'il eût cru devoir le faire prévenir.
C'étaient de tristes auspices pour un mariage. Quoique le tremblement de
terre se fît sentir moins vivement à Taormine, assise comme elle est sur un
roc, qu'à Messine et à Catane, la ville cependant n'était point exempte
de secousses, qui de moment en moment pouvaient devenir plus violentes.
Cependant Dieu nous garda pour cette fois, et le jour parut sans qu'il fût
survenu un accident sérieux.
Dix heures sonnèrent; nous nous rendîmes à l'église, accompagnés de presque
tout le village. En entrant, il me sembla voir un homme caché derrière un
pilier, dans la partie la plus sombre et la plus reculée de la chapelle.
Si simple et si naturelle que fût la présence d'un curieux de plus,
soit instinct, soit pressentiment, à partir de ce moment mes yeux ne se
détachèrent plus de cet homme.
La messe commença; mais, à l'instant où nous nous agenouillâmes devant
l'autel, l'homme se détacha du pilier, s'avança vers nous, et, se plaçant
entre le prêtre et moi:
--Ce mariage ne peut pas s'achever, dit-il.
--Cantarello! s'écria Luigi en portant la main à sa poche pour y chercher
son couteau. Je lui saisis le bras avec force, quoique je me sentisse pâlir
moi-même.
--Ne troublez pas la cérémonie divine, dit le prêtre, et, qui que vous
soyez, retirez-vous.
--Ce mariage ne peut s'achever! répéta, d'une voix plus haute et plus
impérieuse encore, Cantarello.
--Et pourquoi? demanda le prêtre.
--Parce que cette femme est la mienne, reprit Cantarello en me désignant du
doigt.
--Moi! la femme de cet homme! m'écriai-je; il est fou!
--C'est vous, Teresa, qui êtes folle, reprit froidement Cantarello, ou
plutôt qui avez volontairement perdu la mémoire. Ne vous souvenez-vous plus
que le marquis de San-Floridio nous avait, depuis longtemps, fiancés l'un à
l'autre, et que, la veille même du tremblement de terre, c'est-à-dire le 4
à minuit, nous avons été mariés dans sa chapelle, où il a voulu nous servir
de témoin lui-même; mariés par son propre chapelain?
Je jetai un cri de terreur, car je savais que le marquis et le chapelain
étaient morts tous deux, et que ni l'un ni l'autre par conséquent ne
pouvait porter témoignage en ma faveur.
--Avez-vous commis ce sacrilège, ma fille? demanda avec un dernier air de
doute le prêtre en s'avançant vers moi.
--Mon père, m'écriai-je, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je
vous affirme...
--Et moi, dit Cantarello en étendant la main vers l'autel, je vous
affirme...
--Pas de parjure, m'écriai-je, pas de parjure! N'avez-vous point déjà assez
de crimes dont il vous faut répondre devant Dieu?
Cantarello tressaillit et me regarda fixement, comme s'il eût voulu lire
jusqu'au fond de mon âme; mais cette fois, au lieu de me troubler,
son regard me donna une force nouvelle, car dans son regard je voyais
apparaître un sentiment de terreur. Je profitai de ce moment d'hésitation.
--Mon père, dis-je au prêtre, cet homme est un pauvre fou qui m'a aimée,
et je ne puis attribuer le crime dont il a voulu se rendre coupable
aujourd'hui qu'à l'excès de son amour. Laissez-moi lui parler, je vous
prie, tout bas, près de l'autel, mais en face de vous tous, et j'espère
qu'il se repentira et qu'il avouera la vérité.
Cantarello éclata de rire.
--La vérité, s'écria-t-il, je l'ai dite, et il n'y a pas de puissance au
monde qui puisse me faire dire autre chose.
--Silence, répondis-je, et suivez-moi.
Dieu me donnait une force inouïe, inconnue, et dont je ne me serais
jamais crue capable. Le prêtre était descendu de l'autel; je fis signe à
Cantarello de me suivre: il me suivit. Tous les assistants formaient autour
de nous un large cercle; Luigi seul se tenait en avant, la main sur son
couteau, et ne nous perdant pas des yeux.
--Teresa, me dit Cantarello à voix basse et m'adressant la parole le
premier, comme s'il eût craint ce que j'allais dire, pourquoi avez-vous
manqué à la parole que vous avez donnée au marquis de San-Floridio?
Pourquoi m'avez-vous forcé de recourir à ce moyen?
--Parce que, lui répondis-je en le regardant fixement à mon tour, parce que
je ne voulais pas être la femme d'un voleur ni d'un assassin.
Cantarello devint pâle comme la mort; mais cependant, à l'exception de
cette pâleur, rien n'indiqua que le coup dont je venais de le frapper eût
porté si avant.
--D'un voleur et d'un assassin! répéta-t-il en riant; vous m'expliquerez
ces paroles, je l'espère?
--Je n'ai qu'une seule explication à vous donner, répondis-je; j'étais dans
la chambre voisine, et à travers une fente de la muraille j'ai tout vu.
--Et qu'avez-vous vu? me demanda Cantarello.
--Je vous ai vu entrer dans la chambre du marquis au moment où il venait
d'être blessé par la chute d'une poutre; je vous ai vu vous précipiter sur
lui, je vous ai vu l'étrangler avec la cordelière de sa robe de chambre; je
vous ai vu forcer le secrétaire et tout prendre, or et billets; puis tirer
la paillasse du lit, renverser secrétaire, chaises et canapé, et y mettre
le feu avec un tison du poêle. C'est moi qui ai jeté le cri qui vous a fait
lever la tête; et quand vous m'avez rencontrée en bas, sous le vestibule,
et que je vous ai fui, vous avez cru que j'étais pâle d'effroi, n'est-ce
pas? C'était d'horreur.
--Le conte n'est point mal imaginé, reprit Cantarello. Et sans doute vous
espérez qu'on le croira?
--Oui; car ce n'est point un conte, mais une terrible réalité.
--Mais la preuve?
--Comment! la preuve?
--Oui, il faudra donner la preuve. Le palais est en feu, le cadavre est
consumé, le secrétaire qui contenait cet or prétendu et ces billets
supposés est réduit en cendres. Oui, la preuve! la preuve!
Sans doute ce fut Dieu qui m'inspira.
--Vous ignorez donc ce qui s'est passé? lui demandai-je.
--Que s'est-il passé?
--Après votre départ, après que vous eûtes quitté la ville pour aller
cacher votre vol dans quelque retraite sûre, les domestiques du marquis se
sont réunis, et, dans un moment de tranquillité, sont montés à sa chambre.
Le cadavre a été retrouvé intact, déposé dans la chapelle, et la trace
de la strangulation peut sans doute encore se voir autour de son cou. Le
secrétaire est en cendres, oui; les billets sont brûlés, oui; mais l'or se
fond et ne se consume pas. Les domestiques savaient que ce secrétaire était
plein d'or; on cherchera les lingots, et les lingots seront absents. Alors,
moi, je dirai où ils doivent se trouver, et peut-être, en cherchant bien
dans les caves ou dans les jardins de votre maison de Catane, on les
trouvera.
Cantarello poussa une espèce de rugissement sourd que moi seule je pus
entendre, et je vis qu'il hésitait s'il ne me poignarderait pas tout de
suite, au risque de ce qui pourrait en résulter.
--Si vous faites un mouvement, lui dis-en en reculant d'un pas, j'appelle
au secours, et vous êtes perdu. Voyez plutôt.
En effet, Luigi et trois autres jeunes gens de nos parents et de nos amis
se tenaient tout prêts à s'élancer sur Cantarello au premier signe que je
ferais. Cantarello jeta sur eux un regard de côté, vit ces dispositions
hostiles, et parut réfléchir un instant.
--Et si je me retire, si je quitte la Sicile, si je vous laisse être
heureuse avec votre Luigi?
--Alors je me tairai.
--Qui m'en répondra?
--Mon serment.
--Et votre mari lui-même ignorera ce qui s'est passé?
--Tant que vous nous laisserez tranquilles et que vous ne tenterez pas de
troubler notre bonheur.
--Jurez, alors.
J'étendis la main vers l'autel.
--O mon Dieu! dis-je à mi-voix, recevez le serment que je fais de ne jamais
dire à âme vivante au monde ce que j'ai vu au palais San-Floridio pendant
la journée du 5. Écoutez le serment que je fais au meurtrier et au voleur
de cacher son crime à tout le monde, comme si j'étais sa complice, et de ne
jamais, ni directement ni indirectement, le révéler à personne.
--Même en confession.
--Même en confession; à moins, ajoutai-je, que lui-même ne me dégage de mon
serment par quelque persécution nouvelle.
--Jurez par le sang du Christ!
--Par le sang du Christ! je le jure.
--Mon père, dit Cantarello en descendant des marches de l'autel et en
s'adressant au prêtre, je suis un pauvre pécheur, pardonnez-moi et priez
pour moi; j'avais menti, cette femme est libre.
Puis, ces paroles prononcées du même ton que si le repentir seul les avait
fait sortir de sa bouche, Cantarello passa près du groupe de jeunes gens;
Luigi et l'intendant échangèrent un regard, l'un de mépris et l'autre de
menace; puis, s'enveloppant de son manteau, Cantarello gagna la porte d'un
pas ferme et disparut.
La cérémonie nuptiale, si étrangement et si inopinément interrompue,
s'acheva alors sans autre incident.
En rentrant à la maison, Luigi m'interrogea sur ce qui s'était passé entre
moi et Cantarello, et me demanda par quelle puissance j'avais pu le faire
obéir ainsi; mais je lui répondis que, comme il avait pu le voir, j'avais
fait un serment, et que ce serment était celui de me taire. Luigi n'insista
point davantage, il savait qu'aucune prière ne pouvait me faire manquer à
une promesse si solennellement faite, et je ne m'aperçus jamais qu'il eût
gardé de mon refus un mauvais souvenir.
Nous allâmes demeurer dans la maison de Luigi. C'était une jolie petite
maison isolée au milieu d'une vigne, à trois quarts de lieue de Paterno,
de l'autre côté de la Giavetta, et sur la route de Censorbi. Quant à
Cantarello, il avait quitté, disait-on, la Sicile, et personne ne l'avait
revu depuis le jour où il était entré dans l'église de Taormine. Rien
n'avait transpiré, au reste, ni de l'assassinat, ni du vol, et nul
ne soupçonnait que le marquis de San-Floridio n'eût pas été tué
accidentellement.
Pendant trois ans, nous fûmes, Luigi et moi, les créatures les plus
heureuses de la terre; le seul chagrin que nous eussions éprouvé était la
perte de notre premier enfant; mais Dieu nous en avait envoyé un second
plein de force et de santé, et nous commencions à oublier cette première
perte, quelque douloureuse qu'elle fût. Notre enfant était en nourrice à
Feminamorta, petit village situé à deux lieues à peu près de notre maison,
et, tous les dimanches, ou nous allions le voir, ou sa nourrice nous
l'amenait.
Une nuit, c'était la nuit du 2 au 3 décembre 1787, on frappa violemment à
notre porte; Luigi se leva et demanda qui frappait:
--Ouvrez, dit une voix; je viens de Feminamorta, et je suis envoyé par la
nourrice de votre enfant.--Je poussai un cri de terreur, car un messager
envoyé à cette heure ne présageait rien de bon.
Luigi ouvrit. Un homme vêtu en paysan était debout sur le seuil.
--Que voulez-vous? demanda Luigi. Notre enfant serait-il malade?
--Il a été surpris aujourd'hui à cinq heures par des convulsions, dit le
paysan, et la nourrice vous fait dire que, si vous n'accourez pas bien
vite, elle a peur que le pauvre innocent ne trépasse sans que vous ayez la
consolation de l'embrasser.
--Et un médecin! criai-je, un médecin! ne devrions-nous pas aller chercher
un médecin à Paterno?
--C'est inutile, répondit le paysan, cela ne ferait que vous retarder, et
celui du village est près de lui.
Et, comme si le paysan eût été pressé lui-même, il reprit en courant le
chemin de Feminamorta.
--Si vous arrivez avant nous, cria Luigi au messager, annoncez à la
nourrice que nous vous suivons.
--Oui, dit le paysan dont la voix commençait à se perdre dans
l'éloignement.
Nous nous habillâmes à la hâte et tout en pleurant; puis, fermant la porte
derrière nous, nous prîmes à notre tour la route de Feminamorta; mais, à
moitié chemin à peu près, et comme nous traversions un endroit resserré
par des rochers, quatre hommes masqués s'élancèrent sur nous, nous
renversèrent, nous lièrent les mains, et nous mirent un bâillon dans la
bouche et un bandeau sur les yeux. Puis, ayant fait avancer une litière
portée à dos de mulets, ils nous firent entrer dedans, Luigi et moi,
fermèrent à clef les portières et les volets, et se remirent aussitôt en
chemin au grand trot des mules. Nous marchâmes ainsi quatre ou cinq heures
à peu près, puis nous nous arrêtâmes; un instant après, la porte de notre
litière s'ouvrit, et nous sentîmes, à la fraîcheur qui venait jusqu'à nous,
que nous devions être dans quelque grotte; alors on nous débâillonna.
--Où sommes-nous et où nous menez-vous? m'écriai-je aussitôt, tandis que de
son côté Luigi faisait à peu près la même question.
--Buvez et mangez, dit une voix qui nous était parfaitement inconnue,
tandis qu'on nous déliait les mains, en nous laissant les jambes
enchaînées; buvez et mangez, et ne vous occupez pas d'autre chose.
J'arrachai le bandeau qui me couvrait les yeux. Comme je l'avais prévu,
nous étions dans une caverne, deux hommes masqués se tenaient chacun à une
portière, un pistolet à la main, tandis que deux autres nous tendaient du
vin et du pain.
Luigi repoussa le vin et le pain qu'on lui offrait, et fit un mouvement
pour délier la corde qui retenait ses jambes; un des hommes lui appuya un
pistolet sur la poitrine.
--Encore un mouvement pareil, lui dit-il, et tu es mort.
Je suppliai Luigi de ne faire aucune résistance.
On nous présenta de nouveau du pain et du vin.
--Je n'ai pas faim, je n'ai pas soif, dit Luigi.
--Ni moi non plus, ajoutai-je.
--Comme vous voudrez, nous dit l'homme qui nous avait déjà parlé, et dont
la voix nous était inconnue; mais alors vous trouverez bon qu'on vous lie
les mains, qu'on vous bâillonne et qu'on vous bande les yeux de nouveau.
--Faites ce que vous voulez, dis-je, nous sommes en votre puissance.
--Infâmes scélérats! murmura Luigi.
--Au nom du ciel! m'écriai-je, au nom du ciel! Luigi, pas de résistance, tu
vois bien que ces messieurs ne veulent pas nous tuer. Ayons patience, et
peut-être qu'ils auront pitié de nous.
A cette espérance, exprimée avec l'accent de l'angoisse, un seul éclat de
rire répondit; mais à cet éclat de rire je tressaillis jusqu'au fond de
l'âme. Je le reconnaissais pour l'avoir déjà entendu dans l'église de
Taormine. Sans aucun doute nous étions au pouvoir de Cantarello, et il
était au nombre des quatre hommes masqués qui nous escortaient.
Je tendis les mains et j'avançai la tête avec soumission. Il n'en fut pas
de même de Luigi; une lutte s'engagea entre lui et l'homme qui voulait le
garrotter, mais les trois autres vinrent au secours de leur compagnon, et
il fut de nouveau lié et bâillonné de force, puis on lui banda les yeux, et
l'on referma sur nous les portières et les volets de la litière.
Je ne puis dire combien d'heures nous restâmes ainsi, car il est impossible
de mesurer le temps dans une pareille situation. Seulement, il est probable
que nous passâmes la journée cachés dans cette grotte, nos conducteurs
n'osant sans doute marcher que la nuit. Je ne sais ce qu'éprouvait Luigi;
mais, pour moi, je sentais que la fièvre me brûlait, et que j'avais une
faim et surtout une soif extrêmes. Enfin notre litière s'ouvrit de nouveau,
cette fois on ne nous délia point; on se contenta de nous ôter le bâillon
de la bouche. A peine pus-je parler, que je demandai à boire: on approcha
un verre de ma bouche; je le vidai d'un trait, et aussitôt je sentis qu'on
me rebâillonnait comme auparavant.
Je n'avais pas pris le temps de goûter la liqueur qu'on m'avait donnée, et
qui ressemblait fort à du vin, quoiqu'elle eût un goût étrange et que je ne
connaissais pas; mais, quelle que fût cette liqueur, je sentis au bout d'un
instant qu'elle rafraîchissait ma poitrine. Il y a plus, bientôt j'éprouvai
un calme que je croyais impossible dans une situation pareille à la mienne.
Ce calme même n'était pas exempt d'un certain charme. Je crus, tout bandés
que fussent mes yeux, voir passer devant moi des fantômes lumineux qui me
saluaient avec un doux sourire; peu à peu je tombai dans un état d'apathie
qui n'était ni le sommeil ni la veille. Il me semblait que des airs oubliés
depuis ma jeunesse bruissaient à mes oreilles; de temps en temps je voyais
de grandes lueurs qui traversaient comme des éclairs l'obscurité de la
nuit, et j'apercevais alors des palais richement éclairés ou de belles
prairies toutes couvertes de fleurs. Bientôt je crus sentir qu'on me
prenait et qu'on m'emportait sous un berceau de chèvrefeuille et de
lauriers roses, qu'on me couchait sur un banc de gazon, et que je voyais
au-dessus de ma tête un beau ciel tout étoilé. Alors je me mettais à rire
de la frayeur que j'avais eue lorsque je m'étais crue prisonnière; puis je
revoyais mon enfant, qui accourait en jouant vers moi; seulement ce n'était
pas celui qui vivait encore, chose étrange! C'était celui qui était
mort. Je le pris dans mes bras, je l'interrogeai sur son absence, et il
m'expliqua qu'un matin il s'était réveillé avec des ailes d'ange et était
remonté vers le ciel; mais alors il m'avait vu tant pleurer, qu'il avait
prié Dieu de permettre qu'il redescendît sur la terre. Enfin tous ces
objets devinrent peu à peu moins distincts, et finirent par se confondre
ensemble et disparaître dans la nuit. Je tombai alors, presque sans
transition, dans un sommeil lourd, profond, obscur et sans rêves.
Quand je me réveillai, nous étions dans le caveau où nous sommes encore
aujourd'hui, moi libre, Luigi scellé à la muraille par une chaîne. Une
table était dressée entre nous; sur cette table était une lampe, quelques
provisions de bouche, du vin, de l'eau, des verres, et contre la muraille
un reste de feu qui avait servi à river les fers de Luigi.
Luigi était assis, la tête sur les deux genoux, et plongé dans une si
profonde douleur, que je me réveillai, me levai et allai à lui sans qu'il
m'entendît. Un sanglot, qui s'échappa malgré moi de ma poitrine, le tira de
son accablement. Il leva la tête, et nous nous jetâmes dans les bras l'un
de l'autre.
C'était la première fois depuis notre enlèvement que nous pouvions échanger
nos pensées. Comme moi, quoiqu'il n'eût pas précisément reconnu Cantarello,
il était convaincu que nous étions ses victimes; comme à moi, on lui avait
donné une boisson narcotique qui lui avait fait perdre tout sentiment, et
il venait de se réveiller seulement lorsque je me réveillai moi-même.
Le premier jour nous ne voulûmes pas manger. Luigi était sombre et muet;
j'étais assise et je pleurais près de lui. Bientôt, cependant, notre
douleur s'adoucit de ce que nous étions ensemble. Enfin le besoin se fit
sentir si violemment, que nous mangeâmes, puis le sommeil vint à son tour.
La vie continuait pour nous, moins la liberté, moins la lumière.
Luigi avait une montre: pendant notre voyage, elle s'était arrêtée à minuit
ou à midi; il la remonta; elle ne nous indiquait pas l'heure réelle; mais
elle nous faisait du moins une heure fictive à l'aide de laquelle nous
pouvions mesurer le temps.
Nous avions été enlevés dans la nuit du mardi au mercredi. Nous calculâmes
que nous nous étions réveillés le jeudi matin. Au bout de vingt-quatre
heures, nous fîmes une ligne sur le mur avec un charbon. Un jour devait
être écoulé; nous étions à vendredi. Vingt-quatre heures après, nous
tirâmes une seconde ligne pareille; nous étions à samedi. Au bout du même
temps, nous tirâmes encore une ligne qui dépassait en longueur les deux
premières; cette ligne indiquait le dimanche.
Nous passâmes en prières tout le saint jour de Seigneur.
Huit jours s'écoulèrent ainsi. Au bout de huit jours, nous entendîmes des
pas qui semblaient venir d'un long corridor; ces pas se rapprochèrent de
plus en plus; notre porte s'ouvrit. Un homme enveloppé d'un grand manteau
parut, tenant une lanterne à la main: c'était Cantarello.
Je tenais Luigi dans mes bras; je le sentais frémir de colère. Cantarello
s'approcha de nous, et je sentit tous les muscles de Luigi successivement
se contracter et se tendre. Je compris que, si Cantarello s'approchait à la
portée de sa chaîne, il bondirait sur lui comme un tigre, et qu'il y aurait
une lutte mortelle entre ces deux hommes. Il me vint alors une pensée
que j'aurais crue impossible, c'est que je pouvais devenir encore plus
malheureuse que je ne l'étais. Je lui criai donc de ne pas s'approcher. Il
comprit la cause de ma crainte; sans me répondre, il releva son manteau et
me montra qu'il était armé. Deux pistolets étaient passés à sa ceinture, et
une épée était pendue à son côté.
Il déposa sur la table des provisions nouvelles; ces provisions se
composaient, comme les premières, de pain, de viandes fumées, de vin, d'eau
et d'huile. L'huile surtout nous était précieuse; elle entretenait la
lumière de notre lampe. Je m'aperçus alors que la lumière était un des
premiers besoins de la vie.
Cantarello sortit et referma la porte sans que je lui eusse adressé
d'autres paroles que celles qui avaient pour but de l'empêcher de
s'approcher de Luigi, et sans qu'il eût répondu par un autre geste que par
celui qui indiquait qu'il avait des armes. Ce fut alors seulement que,
certaine par sa présence même d'être relevée de mon serment, qui ne
m'engageait que s'il tenait lui-même la promesse qu'il avait faite de
s'éloigner de nous, je racontai tout à Luigi. Lorsque j'eus fini, Luigi
poussa un profond soupir.
--Il a voulu s'assurer notre silence, dit-il. Nous sommes ici pour le reste
de notre vie.
Un éclat de rire affirmatif retentit derrière la porte. Cantarello s'était
arrêté là, avait écouté et avait tout entendu. Nous comprîmes que nous
n'avions plus d'espoir qu'en Dieu et en nous-mêmes.
Nous commençâmes alors à faire une inspection plus détaillée de notre
cachot. C'est une espèce de cave de dix pas de large sur douze de long,
sans autre issue que la porte. Nous sondâmes les murs: partout il nous
parurent pleins. J'allai à la porte, je l'examinai; elle était de chêne
et retenue par une double serrure. Il y avait peu de chances de fuite;
d'ailleurs, Luigi était enchaîné par le milieu du corps et par un pied.
Néanmoins, pendant un an à peu près, l'espoir ne nous abandonna point tout
à fait; pendant un an nous rêvâmes tous les moyens possibles de fuir.
Chaque semaine, exactement, Cantarello reparaissait et nous apportait
nos provisions hebdomadaires; chose étrange, peu à peu nous nous étions
habitués à sa visite, et, soit résignation, soit besoin d'être distraits un
instant de notre solitude, nous avions fini par attendre le moment où il
devait venir avec une certaine impatience. D'ailleurs, l'espoir, qui ne
s'éteint jamais, nous faisait toujours croire qu'à la visite prochaine
Cantarello aurait pitié de nous. Mais le temps s'écoulait, Cantarello
reparaissait avec la même figure sombre et impassible, et s'éloignait le
plus souvent sans échanger avec nous une seule parole. Nous continuions à
tracer les jours sur la muraille.
Une seconde année s'écoula ainsi. Notre existence était devenue toute
machinale; nous restions des heures entières comme anéantis, et, pareils
aux animaux, nous ne sortions de cet anéantissement que lorsque le besoin
de boire ou de manger nous tirait de notre torpeur. La seule chose qui nous
préoccupât sérieusement, c'est que notre lampe ne s'éteignît, et ne nous
laissât dans l'obscurité; tout le reste nous était indifférent.
Un jour, au lieu de monter sa montre, Luigi la brisa contre la muraille; à
partir de ce jour nous cessâmes de mesurer les heures, et le temps cessa
d'exister pour nous: il était tombé dans l'éternité.
Cependant, comme j'avais remarqué que Cantarello venait régulièrement tous
les huits jours, chaque fois qu'il venait, je faisais une marque sur la
muraille et cela remplaçait à peu près notre montre; mais je me lassai à
mon tour de ce calcul inutile, et je cessai de marquer les visites de notre
geôlier.
Un temps indéfini s'écoula: ce durent être plusieurs années. Je devins
enceinte.
Ce fut une sensation bien joyeuse et bien pénible à la fois. Devenir mère
dans un cachot, donner la vie à un être humain sans lui donner le jour ni
la lumière, voir l'enfant de ses entrailles, une pauvre créature innocente
qui n'est point née encore, condamnée au supplice qui vous tue!
Pour notre enfant nous revînmes à Dieu, que nous avions presque oublié.
Nous l'avions tant prié pour nous, sans qu'il nous répondît, que nous
avions fini par croire qu'il ne nous entendait pas; mais nous allions le
prier pour notre enfant, et il nous semblait que notre voix devait percer
les entrailles de la terre.
Je ne dis rien à Cantarello. J'avais peur, je ne sais pourquoi, que cette
nouvelle ne lui inspirât quelque sombre projet contre nous ou contre notre
enfant. Un jour il me trouva assise sur mon lit et allaitant la pauvre
petite créature.
A cette vue il tressaillît, et il me sembla que sa sombre figure
s'adoucissait. Je me jetai à ses pieds.
--Promettez-moi que mon enfant n'est point enseveli pour toujours dans ce
cachot, lui dis-je, et je vous pardonne.
Il hésita un instant, puis, passant la main sur son front:
--Je vous le promets! dit-il.
A la visite suivante il m'apporta tout ce qu'il fallait pour habiller mon
enfant.
Cependant je dépérissais à vue d'oeil. Un jour, Cantarello me me regarda
avec une expression de pitié que je ne lui avais pas encore vue.
--Jamais, me dit-il, vous n'aurez la force d'allaiter cet enfant.
--Ah! répondis-je, vous avez raison, et je sens que je m'éteins. C'est
l'air qui me manque.
--Voulez-vous sortir avec moi? demanda Cantarello. Je tressaillis.
--Sortir! Et Luigi, et mon enfant?
--Ils resteront ici pour me répondre de votre silence.
--Jamais! répondis-je, jamais!
Cantarello reprit en silence sa lanterne, qu'il avait posée sur la table,
et sortit.
Je ne sais combien d'heures nous restâmes sans parler, Luigi et moi.
--Tu as eu tort, me dit enfin Luigi.
--Mais pourquoi sortir? répondis-je.
--Tu aurais vu où nous sommes, tu aurais remarqué où il te conduisait. Tu
aurais pu trouver quelque moyen de révéler notre existence et d'appeler à
nous la pitié des hommes. Tu as eu tort, te dis-je.
--C'est bien, lui répondis-je; s'il m'en parle encore, j'accepterai.
Et nous retombâmes dans notre silence habituel. Les huit jours
s'écoulèrent. Cantarello reparut; outre nos provisions habituelles, il
portait un assez gros paquet.
--Voici des habits d'homme, dit-il; quand vous serez décidée à sortir,
mettez-les, je saurai ce que cela veut dire, et je vous emmènerai.
Je ne répondis rien; mais, à la visite suivante, Cantarello me trouva vêtue
en homme.
--Venez, me dit-il.
--Un instant, m'écriai-je, vous me jurez que vous me ramènerez ici.
--Dans une heure vous y serez.
--Je vous suis.
Cantarello marcha devant moi, ferma la première porte, et nous nous
trouvâmes dans un corridor. Dans ce corridor était une seconde porte qu'il
ouvrit et qu'il ferma encore, puis nous montâmes dix ou douze marches, et
nous nous trouvâmes en face d'une troisième porte.
Cantarello se retourna vers moi, tira un mouchoir de sa poche et me banda
les yeux. Je me laissai faire comme un enfant; je me sentais tellement en
la puissance de cet homme, qu'une observation même me semblait inutile.
Lorsque j'eus les yeux bandés, il ouvrit la porte, et il me sembla que je
passais dans une autre atmosphère. Nous fîmes quarante pas sur des dalles,
quelques-unes retentissaient comme si elles recouvraient des caveaux, et je
jugeai que nous étions dans une église. Puis Cantarello lâcha ma main et
ouvrit une autre porte.
Cette fois je jugeai, par l'impression de l'air, que nous étions enfin
sortis, et du caveau et de l'église, et sans donner le temps à Cantarello
de me découvrir les yeux, sans songer aux suites que pouvait avoir mon
impatience, j'arrachai le mouchoir!
Je tombai à genoux, tant le monde me parut beau! Il pouvait être quatre
heures du matin, le petit jour commençait à poindre; les étoiles
s'effaçaient peu à peu du ciel, le soleil apparaissait derrière une petite
chaîne de collines; j'avais devant moi un horizon immense: à ma gauche
des ruines, à ma droite des prairies et un fleuve; devant moi une ville,
derrière cette ville la mer.
Je remerciai Dieu de m'avoir permis de revoir toutes ces belles choses,
qui, malgré le crépuscule dans lequel elles m'apparaissaient, ne laissaient
pas de m'éblouir au point de me forcer à fermer les yeux, tant mes regards
s'étaient affaiblis dans mon caveau. Pendant ma prière, Cantarello referma
la porte. Comme je l'avais pensé, c'était celle d'une église. Au reste
cette église m'était tout à fait inconnue, et j'ignorais parfaitement où je
me trouvais.
N'importe, je n'oubliai aucun détail; et ce me fut chose facile, car le
paysage tout entier se reflétait dans mon âme comme dans un miroir.
Nous attendîmes que le jour fût tout à fait levé, puis nous nous
acheminâmes vers un village. Sur la route nous rencontrâmes deux ou trois
personnes qui saluèrent Cantarello d'un air de connaissance. En arrivant
au village, nous entrâmes dans la troisième maison à droite. Il y avait au
fond de la chambre et près d'un lit une vieille femme qui filait; près
de la fenêtre, une jeune femme, de mon âge à peu près, était occupée à
tricoter; un enfant de deux à trois ans se roulait à terre.
Les femmes paraissaient habituées à voir Cantarello; pourtant je remarquai
que pas une seule fois elles ne l'appelèrent par son nom. Ma présence les
étonna. Malgré mes habits, la jeune femme reconnut mon sexe, et fit à
demi-voix quelques plaisanteries à mon conducteur. C'est un jeune prêtre,
répondit-il d'un ton sévère; un jeune prêtre de mes parents qui s'ennuie
au séminaire, et que, de temps en temps, pour le distraire, je fais sortir
avec moi.
Quant à moi, je devais paraître comme abrutie à ceux qui me regardaient.
Mille idées confuses se pressaient dans mon esprit; je me demandais si je
ne devais pas crier au secours, à l'aide, raconter tout, accuser Cantarello
comme voleur, comme assassin. Puis je m'arrêtais, en songeant que tout
le monde paraissait le connaître et le vénérer, tandis que moi j'étais
inconnue; on me prendrait pour quelque folle échappée de sa loge, et l'on
ne ferait pas attention à moi; ou, dans le cas contraire, Cantarello
pouvait fuir, repasser par l'église, égorger mon enfant et mon mari. Il
l'avait dit, mon enfant et mon mari répondaient de moi. D'ailleurs, où et
comment les retrouverais-je? La porte par laquelle nous étions entrés
dans l'église ne pouvait-elle être si secrète et si bien cachée qu'il fût
impossible de la découvrir? Je résolus d'attendre, de me concerter avec
Luigi, et d'arrêter sans précipitation ce que nous devions faire.
Au bout d'un instant, Cantarello prit congé des deux femmes, passa son bras
sous le mien, descendit par une petite ruelle jusqu'au bord d'un fleuve,
suivit pendant un quart de lieue son cours, qui nous rapprochait de
l'église; puis, par un détour, il me ramena sous le porche par lequel
j'étais sortie, me banda les yeux et rouvrit la porte, qu'il referma
derrière nous. Je comptai de nouveau quarante pas. Alors la seconde porte
s'ouvrit; je sentis l'impression froide et humide du souterrain, je
descendis les douze marches de l'escalier intérieur; nous arrivâmes à la
troisième porte, puis à la quatrième; elle cria à son tour sur ses gonds.
Enfin Cantarello me poussa, les yeux toujours bandés, dans le caveau, et
referma la porte derrière moi. J'arrachai vivement le bandeau, et je me
retrouvai en face de Luigi et de mon enfant.
Je voulais raconter aussitôt à Luigi tout ce que j'avais vu, mais il me
fit, en portant un doigt à sa bouche, signe que Cantarello pouvait écouter
derrière la porte, et entendre ce que nous dirions. J'allai m'asseoir sur
le matelas qui me servait de lit, et je donnai le sein à mon enfant.
Luigi ne s'était pas trompé: au bout d'une heure à peu près, nous
entendîmes des pas qui s'éloignaient doucement. Ennuyé de notre silence,
Cantarello, sans doute, s'était décidé à partir. Cependant nous ne nous
crûmes pas encore en sûreté, malgré ces apparences de solitude; nous
attendîmes quelques heures encore; puis, ces quelques heures écoulées, je
m'approchai de Luigi, et, à voix basse, je lui racontai tout ce que j'avais
vu, sans omettre un détail, sans oublier une circonstance.
Luigi réfléchit un instant; puis, me faisant à son tour quelques questions
auxquelles je répondis affirmativement:
--Je sais où nous sommes, dit-il; ces ruines sont celles de l'Épipoli, ce
fleuve, c'est l'Anapus; cette ville, c'est Syracuse; enfin, cette chapelle,
c'est celle du marquis de San-Floridio.
--O mon Dieu! m'écriai-je, en me rappelant cette vieille histoire d'un
marquis de San-Floridio qui, du temps des Espagnols, avait passé dix ans
dans un souterrain, souterrain si bien caché que ses ennemis les plus
acharnés n'avaient pu le découvrir.
--Oui, c'est cela, dit Luigi, comprenant ma pensée; oui, nous sommes dans
le caveau du marquis Francesco, et aussi bien cachés aux yeux des hommes
que si nous étions déjà dans notre tombe.
Je compris alors combien il était heureux que je n'eusse pas cédé à ce
mouvement qui m'avait portée à appeler au secours.
--Eh bien! me demanda Luigi après un long silence, as-tu conçu quelque
espérance? as-tu formé quelque projet?
--Écoute, lui dis-je. Parmi ces deux femmes, il y en avait une, la plus
jeune, qui me regardait avec intérêt; c'est à elle qu'il faudrait parvenir
à faire savoir qui nous sommes et où nous sommes.
--Et comment cela?
J'allai à la table et je pris deux feuilles de papier blanc dans lesquelles
étaient enveloppés quelques fruits.
--Il faut, dis-je à Luigi, mettre à part et cacher tout le papier que
désormais nous pourrons nous procurer; j'écrirai dessus toute notre
malheureuse histoire, et, un jour où je sortirai, je la glisserai dans la
main de la jeune femme.
--Mais si malgré tout cela on ne retrouve pas l'entrée du caveau, si
Cantarello arrêté se tait, et si, Cantarello se taisant, nous restons
ensevelis dans ce tombeau?
--Ne vaut-il mieux pas mourir que de vivre ainsi?
--Et notre enfant? dit Luigi.
Je jetai un cri et me précipitai sur mon enfant. Dieu me pardonne! je
l'avais oublié, et c'était son père qui s'en était souvenu.
Il fut convenu cependant que je suivrais le plan que j'avais proposé;
seulement, je ne devais oublier rien de ce qui pourrait guider les
recherches. Puis nous laissâmes de nouveau couler le temps, mais cette fois
avec plus d'impatience, car, si éloignée qu'elle fût, il y avait une lueur
d'espérance à l'horizon.
Cependant, pour ne point éveiller les soupçons de Cantarello, il fallait,
si ardent qu'il fût, cacher le désir que j'avais de sortir une seconde
fois; lui, de son côté, semblait avoir oublié ce qu'il m'avait offert.
Quatre mois s'écoulèrent sans que j'en ouvrisse la bouche; mais je
retombais dans un marasme tel que, me voyant un jour couchée sans mouvement
et pâle comme une morte, il me dit le premier:
--Si dans huit jours vous voulez sortir, tenez-vous prête; je vous
emmènerai.
J'eus la force de ne point laisser voir la joie que j'éprouvai à cette
proposition, et je me contentai de lui faire signe de la tête que
j'obéirais.
Pendant le temps qui s'était écoulé, nous avions mis de côté tout le papier
que nous avions pu recueillir, et il y en avait déjà assez pour écrire
l'histoire détaillée de tous nos malheurs.
Le jour venu, Cantarello me trouva prête. Comme la première fois, il marcha
devant moi jusqu'à la seconde porte, et là, comme à la première sortie, il
me banda les yeux; puis tout se passa comme tout s'était déjà passé. A la
porte de l'église, j'ôtai mon bandeau.
Nous sortions à peu près à la même heure que la première fois; c'était le
même spectacle, et cependant, chose étrange! déjà je le trouvais moins
beau.
Nous nous acheminâmes vers le village; nous entrâmes dans la même maison.
Les deux femmes y étaient encore, l'une filant, l'autre tricotant. Sur une
table étaient un encrier et des plumes. Je m'appuyai contre cette table, et
je glissai une plume dans ma poche. Pendant ce temps, Cantarello parlait à
voix basse avec la jeune femme. C'était de moi encore qu'il était question,
car elle me regardait en parlant. J'entendis qu'elle lui disait:--Il paraît
qu'il ne s'habitue pas au séminaire, votre jeune parent, car il est
encore plus pâle et plus triste que la première fois que vous nous l'avez
amené.--Quant à la vieille femme, elle ne disait pas un mot, elle ne levait
pas la tête de son rouet; elle paraissait idiote.
Au bout de dix minutes à peu près, Cantarello, comme la première fois, mit
mon bras sous le sien, reprit la même route, et descendit aux bords du
petit fleuve. Tout en suivant ce chemin, je dis à Cantarello que je
voudrais bien avoir aussi des aiguilles et du coton pour tricoter, et il me
promit qu'il m'en apporterait.
Tout en revenant vers la chapelle, je m'aperçus que nous devions être à la
fin de l'automne; les moissons étaient faites, ainsi que les vendanges. Je
compris alors pourquoi Cantarello avait été quatre mois sans me parler de
sortir. Il attendait que les travailleurs eussent quitté les champs.
A la porte de la chapelle, il me banda de nouveau les yeux. Je rentrai
conduite par lui, et sans faire la moindre résistance. Je comptai de
nouveau les quarante pas, et nous nous arrêtâmes. Je compris pendant cette
pause que Cantarello fouillait à sa poche pour en tirer la clef. J'entendis
qu'il cherchait contre la muraille l'ouverture de la serrure. Je songeai
qu'il devait alors avoir le dos tourné. Je levai vivement mon bandeau, et
je l'abaissai aussitôt. Ce ne fut qu'une seconde, mais cette seconde me
suffit. Nous étions dans la chapelle à gauche de l'autel. La porte doit se
trouver entre les deux pilastres.
C'est là qu'il faudra chercher cette entrée, chercher jusqu'à ce qu'on la
trouve, car c'est là précisément et positivement qu'elle est.
Cantarello ne vit rien. Les deux portes s'ouvrirent successivement devant
nous, et, la troisième refermée derrière moi, je me retrouvai dans notre
cachot.
Luigi et moi, nous observâmes le même silence que la première fois, et ce
ne fut que lorsque je jugeai qu'il était impossible que Cantarello fût
encore là, que je tirai la plume de ma poche et que je la montrai à Luigi.
Il me fit signe de la cacher, et je la glissai sous le matelas.
Puis j'allai m'asseoir près de lui, et, comme la première fois, je lui
racontai les moindres détails de ma sortie. C'était une circonstance
précieuse que la découverte que j'avais faite de la porte secrète qui
donnait dans l'église, et, avec des renseignements aussi exacts que ceux
que je pouvais donner maintenant, il était certain qu'on finirait par
découvrir la serrure, et qu'une fois la serrure découverte, on parviendrait
jusqu'à nous.
Je laissai un jour se passer à peu près avant d'essayer d'écrire; alors je
pris un des gobelets d'étain, je délayai dans de l'eau un peu de ce noir
qui était resté à la muraille depuis le jour où on y avait fait du feu, je
pris ma plume, je la trempai dans ce mélange, et je m'aperçus avec joie
qu'il pouvait parfaitement me tenir lieu d'encre.
Le même jour, je commençai à écrire, sous l'invocation de Dieu et de la
Madone, ce manuscrit, qui contient le récit exact de nos malheureuses
aventures, et la bien humble et bien pressante prière, à tout chrétien
dans les mains duquel il tomberait, de venir le plus tôt possible à notre
secours.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.
Une croix était dessinée au-dessous de ces mots, puis le manuscrit
continuait; seulement, la forme du récit était changée: elle était au
présent au lieu d'être au passé. Ce n'étaient plus des souvenirs de dix, de
huit, de six, de quatre ou de deux ans; c'étaient des notes journalières,
des impressions momentanées, jetées sur le papier à l'heure même où elles
venaient d'être ressenties.
Aujourd'hui Cantarello est venu comme d'habitude; outre les provisions
ordinaires, il a apporté le coton et les aiguilles à tricoter qu'il m'avait
promis; le manuscrit et la plume étaient cachés, les deux gobelets étaient
propres et rincés sur la table, il ne s'est aperçu de rien. O mon Dieu!
protégez-nous.
Trois semaines sont passées, et Cantarello ne parle pas de me faire sortir.
Aurait-il des soupçons? Impossible. Aujourd'hui il est resté plus longtemps
que d'habitude, et m'a regardée en face; je me suis sentie rougir, comme
s'il avait pu lire mon espérance sur mon front; alors j'ai pris mon enfant
dans mes bras, et je l'ai bercé en chantant, tant j'étais troublée.
--Ah! vous chantez, a-t-il dit; vous ne vous trouvez donc pas si mal ici
que je le croyais?
--C'est la première fois que cela m'arrive depuis que je suis ici.
--Savez-vous depuis combien de temps vous êtes dans ce souterrain? a
demandé Cantarello.
--Non, ai-je répondu; les deux ou trois premières années, j'ai compté les
jours; mais j'ai vu que c'était inutile, et j'ai cessé de prendre cette
peine.
--Depuis près de huit ans, a dit Cantarello.
J'ai poussé un soupir, Luigi a fait entendre un rugissement de colère.
Cantarello s'est retourné, a regardé Luigi avec mépris, et a haussé les
épaules; puis, sans parler de me faire sortir, il s'est retiré.
Ainsi il y a huit ans que nous sommes enfermés dans ce caveau. O mon Dieu!
mon Dieu! vous l'avez entendu de sa propre bouche; il y a huit ans! Et
qu'avons-nous fait pour souffrir ainsi? Rien; vous le savez bien, mon Dieu!
Sainte Madone du Rosaire, priez pour nous!
Oh! écoutez-moi, écoutez, vous dont je ne sais pas le nom; vous, mon seul
espoir; vous qui, femme comme moi, mère comme moi, devez avoir pitié de mes
souffrances; écoutez, écoutez!
Cantarello sort d'ici. Deux mois et demi s'étaient écoulés sans qu'il
parlât de rien; enfin, aujourd'hui, il m'a offert de sortir dans huit
jours; j'ai accepté. Dans huit jours il viendra me prendre; dans huit jours
mon sort sera entre vos mains; vos yeux, vos paroles, toute votre personne
a paru me porter de l'intérêt.--Ma soeur en Jésus-Christ, ne m'abandonnez
pas!
Vous trouverez toute cette histoire chez vous après mon départ. Sur mon
salut éternel, sur la tombe de ma mère, sur la tête de mon enfant! c'est la
vérité pure, c'est ce que je dirai à Dieu quand Dieu m'appellera à lui, et
à chacune de mes paroles l'ange qui accompagnera mon âme au pied de son
trône dira en pleurant de pitié:
--Seigneur, c'est vrai!
Écoutez donc: aussitôt que vous aurez trouvé ce manuscrit, vous irez chez
le juge, et vous lui direz qu'à un quart de lieue de chez lui, il y a trois
malheureux qui gémissent ensevelis depuis huit ans: un mari, une femme, un
enfant. Si Cantarello est votre parent, votre allié ou votre ami, ne dites
au juge rien autre chose que cela, et sur la madone! je vous jure qu'une
fois hors d'ici, pas un mot d'accusation ne sortira de ma bouche; je vous
jure sur cette croix que je trace, et que Dieu me punisse dans mon enfant
si je manque à cette sainte promesse!
Vous ne lui direz donc rien autre chose que ceci:--Il y a près d'ici trois
créatures humaines plus malheureuses que jamais aucune créature ne l'a été;
nous pouvons les sauver: prenez des leviers, des pinces; il y a quatre
portes, quatre portes massives à enfoncer avant d'arriver à eux. Venez, je
sais où ils sont, venez.--Et s'il hésitait, vous tomberiez à ses genoux
comme je tombe aux vôtres, et vous le supplieriez comme je vous supplie.
Alors il viendra, car quel est l'homme, quel est le juge qui refuserait
de sauver trois de ses semblables, surtout lorsqu'ils sont innocents? Il
viendra, vous marcherez devant lui et vous le conduirez droit à l'église.
Vous ouvrirez la porte, vous conduirez le juge à la chapelle à droite,
celle où il y a au-dessus de l'autel un saint Sébastien tout percé de
flèches; lorsque vous serez arrivés à l'autel, écoutez bien, il y a deux
pilastres à gauche. La porte doit être pratiquée entre ces deux pilastres.
Peut-être ne la verrez-vous point d'abord, car elle est admirablement
cachée, à ce qu'il m'a paru; peut-être, en frappant contre le mur, le mur
ne trahira-t-il aucune issue; car, comprenez bien, c'est le mur même qui
forme l'entrée du souterrain; mais l'entrée est là, soyez-en sûre, ne vous
laissez pas rebuter. Si elle échappait d'abord à vos recherches, allumez
une torche, approchez-la de la muraille, je vous dis que vous finirez par
trouver quelque serrure imperceptible, quelque gerçure invisible, ce sera
cela. Frappez, frappez: peut-être vous entendrons-nous, nous saurons que
vous êtes là, cela nous donnera l'espoir du courage. Vous saurez que nous
sommes derrière à vous entendre, à prier pour vous, oui, pour vous, pour le
juge, pour tous nos libérateurs quels qu'ils soient; oui, je prierai pour
eux tous les jours de ma vie comme je prie en ce moment.
C'est bien clair, n'est-ce pas, tout ce que je vous dis là? Dans l'église
des marquis de San-Floridio, la chapelle à droite, celle de Saint
Sébastien, entre les deux pilastres. Oh! mon Dieu, mon Dieu! je tremble
tellement en vous écrivant, ma libératrice, que je ne sais pas si vous
pourrez me lire.
Je voudrais savoir comment vous vous appelez, pour répéter cent fois votre
nom dans mes prières. Mais Dieu, qui sait tout, sait que c'est pour vous
que je prie, et c'est tout ce qu'il faut.
Oh! mon Dieu! il vient d'arriver ce qui n'était jamais arrivé depuis que
nous sommes ici. Cantarello est venu deux jours de suite. Avait-il été
suivi? Se doutait-il de quelque chose? Quelqu'un a-t-il quelque soupçon de
notre existence et cherche-il à nous découvrir? Oh! quel que soit cet être
secourable, cet être humain, secourez-le, Seigneur, venez-lui en aide!
Cantarello était entré au moment où nous nous y attendions le moins.
Heureusement le papier était caché. Il est entré et à regardé de tous
côtés, a frappé contre tous les murs; puis, bien assuré que chaque chose
était dans le même état:
--Je suis revenu, a-t-il dit en se retournant vers moi, parce que j'avais
oublié de vous dire, je crois, que, si vous vouliez, je vous ferais sortir
à ma première visite.
--Je vous remercie, lui répondis-je, vous me l'aviez dit.
--Ah! je vous l'avais dit, reprit Cantarello d'un air distrait, très bien;
alors, j'ai pris en revenant une peine inutile.
Puis il regarda encore autour de lui, sonda la muraille en deux ou trois
endroits, et sortit. Nous l'entendîmes s'éloigner et fermer l'autre porte.
Dix minutes environ après son départ, une espèce de détonation se fit
entendre comme celle d'un coup de pistolet ou d'un coup de fusil. Est-ce un
signal qu'on nous donne, et, comme nous l'espérons, quelqu'un veillerait-il
pour nous?
Depuis quatre ou cinq jours, rien de nouveau ne s'est passé; autant qu'il
m'est permis de me fier à mon calcul, c'est demain que Cantarello va venir
me prendre. Je n'ajouterai probablement rien à ce récit d'ici à demain,
rien qu'une nouvelle supplication que je vous adresse pour que vous ne nous
abandonniez pas à notre désespoir.
O âme charitable, ayez pitié de nous!
O mon Dieu! mon Dieu! que s'est-il passé? Ou je me trompe (et il est
impossible que je me trompe de deux jours), ou le jour est passé où
Cantarello devait venir, et Cantarello n'est pas venu. J'en juge d'ailleurs
par nos provisions, qu'il renouvelait tous les huit jours; elles sont
épuisées, et il ne vient pas. Mon Dieu! étions-nous donc réservés à quelque
chose de pire qu'à ce que nous avions souffert jusqu'à présent? Mon Dieu!
je n'ose pas même dire à vous ce dont j'ai peur, tant je crains que l'écho
de cet abîme ne me réponde: Oui!
Oh! mon Dieu, serions-nous destinés à mourir de faim?
Le temps se passe, le temps se passe, et il ne vient pas, et aucun bruit ne
se fait entendre. Mon Dieu! Nous consentons à rester ici éternellement, à
ne jamais revoir la lumière du ciel. Mais il avait promis de faire sortir
mon enfant, mon pauvre enfant!
Où est-il, cet homme que je ne voyais jamais qu'avec effroi, et que
maintenant j'attends comme un dieu sauveur? Est-il malade? Seigneur,
rendez-lui la santé. Est-il mort sans avoir eu le temps de confier à
personne l'horrible secret de notre tombe? Oh! mon enfant! mon pauvre
enfant!
Heureusement il a mon lait, et souffre moins que nous; mais, sans
nourriture, mon lait va se tarir; il ne nous reste plus qu'un seul morceau
de pain, un seul. Luigi dit qu'il n'a pas faim, et me le donne. Oh! mon
Dieu! soyez témoin que je le prends pour mon enfant, pour mon enfant à qui
je donnerai mon sang quand je n'aurai plus de lait.
Oh! quelque chose de pire! quelque chose de plus affreux encore! l'huile
est épuisée, notre lampe va s'éteindre; l'obscurité du tombeau précédera la
mort; notre lampe, c'était la lumière, c'était la vie; l'obscurité, ce sera
la mort, plus la douleur.
Oh! maintenant, puisqu'il n'y a plus d'espoir pour nos corps, qui que vous
soyez qui descendrez dans cet effroyable abîme, priez... Dieu! la lampe
s'éteint... Priez pour nos âmes!
Le manuscrit se terminait là; les quatre derniers mots étaient écrits dans
une autre direction que les lignes précédentes, ils avaient dû être tracés
dans l'obscurité. Ce qui s'était passé depuis, nul ne le savait que Dieu,
seulement l'agonie devait avoir été horrible.
Le morceau de pain abandonné par Luigi avait dû prolonger la vie de Teresa
de près de deux jours, car le médecin reconnut qu'il y avait eu trente-cinq
ou quarante heures d'intervalle à peu près entre la mort du mari et la mort
de la femme. Cette prolongation de la vie de la mère avait prolongé la vie
de l'enfant; de là venait que de ces trois malheureuses créatures la plus
faible seule avait survécu.
La lecture du manuscrit s'était faite dans le caveau même témoin de
l'agonie de Teresa et de Luigi: il ne laissait aucun doute sur ni aucune
obscurité sur tous les événements qui s'étaient passés; et, lorsque don
Ferdinand y eut ajouté sa déposition, toutes choses devinrent claires et
intelligibles aux yeux de tous.
A son retour dans le village, don Ferdinand trouva l'enfant déjà mieux; il
envoya aussitôt un messager à Feminamorta pour s'informer de ce qu'était
devenu le premier enfant de Luigi et de Teresa, et il apprit qu'il était
toujours chez les braves gens à qui il avait été confié; sa pension, au
reste, avait été exactement payée par une main inconnue, sans doute par
Cantarello; Don Ferdinand déclara qu'à l'avenir c'était sa famille qui se
chargeait du sort de ces deux malheureux orphelins, ainsi que des frais
funéraires de Luigi et de Teresa, pour lesquels il fonda un obit perpétuel.
Puis, lorsqu'il eut pensé à la vie des uns et à la mort des autres, don
Ferdinand songea qu'il lui était bien permis de s'occuper un peu de son
bonheur à lui; il revint à Syracuse avec le juge, le médecin et Peppino,
et, tandis que ces trois derniers racontaient au marquis de San-Floridio
tout ce qui s'était passé dans la chapelle de Belvédère, don Ferdinand
prenait sa mère à part, et lui racontait tout ce qui s'était passé dans le
couvent des Ursulines de Catane. La bonne marquise leva les mains au ciel,
et déclara en pleurant que c'était la main de Dieu qui avait conduit tout
cela, et que ce serait fâcher le Seigneur que d'aller contre ses volontés.
Comme il est facile de le penser, don Ferdinand se garda bien de la
contredire.
Aussitôt qu'elle sut le marquis seul, la marquise lui fit demander un
rendez-vous; le moment était bon, le marquis se promenait en long et en
large dans sa chambre, répétant que son fils s'était conduit à la fois avec
la valeur d'Achille et la prudence d'Ulysse. La marquise lui exposa combien
il serait fâcheux qu'une race qui promettait de reprendre, grâce à ce jeune
héros, un nouvel éclat, s'arrêtât à lui et s'éteignît avec lui. Le marquis
demanda à s'a femme l'explication de ces paroles, et la marquise déclara en
pleurant que don Ferdinand, chez qui les événements survenus depuis un mois
avaient provoqué un élan de pitié inattendu, était décidé à se faire moine.
Le marquis de San-Floridio éprouva une telle douleur en apprenant cette
détermination, que l'a marquise se hâta d'ajouter qu'il y aurait un moyen
de parer le coup: c'était de lui accorder pour femme la jeune comtesse de
Terra-Nova, qui était sur le point de prononcer ses voeux au couvent de
Ursulines de Catane, et de laquelle don Ferdinand était amoureux comme un
fou. Le marquis déclara à l'instant que la chose lui paraissait à la fois
non seulement on ne peut plus facile, mais encore on ne peut plus sortable,
te comte de Terra-Nova étant non seulement un de ses meilleurs amis, mais
encore un des plus grands noms de la Sicile. On fit, en conséquence, venir
don Ferdinand, qui, ainsi que l'avait prévu sa mère, consentit, moyennant
cette condition, à ne pas se faire bénédictin. Le marquis lâcha, en se
grattant l'oreille, quelques mots de doute sur la dot de Carmela, laquelle
dot, si ses souvenirs ne le trompaient pas, devait être assez médiocre,
la famille de Terra-Nova ayant été à peu près ruinée pendant les troubles
successifs de la Sicile. Mais sur ce point don Ferdinand interrompit son
père, en lui disant que Carmela avait un parent inconnu qui lui faisait
don de soixante mille ducats. Dans un pays où le droit d'aînesse existait,
c'était un fort joli douaire pour une fille, et pour une fille qui avait un
frère aîné surtout; aussi le marquis ne fit-il aucune objection, et, comme
il était un de ces hommes qui n'aiment pas que les affaires traînent en
longueur, il ordonna de mettre les chevaux à la litière, et se rendit le
jour même chez le comte de Terra-Nova.
Le comte aimait fort sa fille; il ne l'avait mise au couvent que pour ne
point être forcé de rogner en sa faveur le patrimoine de son fils, qui,
étant destiné à soutenir le nom et l'honneur de la famille, avait besoin,
pour arriver à ce but, de tout ce que la famille possédait. Il déclara donc
que, de sa part, il ne voyait aucun empêchement à ce mariage, si ce n'était
que Carmela ne pouvait avoir de dot; mais à ceci le comte répondit en
souriant que la chose le regardait. Séance tenante, parole fut donc
échangée entre ces deux hommes qui ne savaient pas ce que c'était de
manquer à leur parole.
Le marquis revint à Syracuse. Don Ferdinand l'attendait avec une impatience
dont on peut se faire une idée, et tout en l'attendant, et pour ne point
perdre de temps il avait fait seller son meilleur cheval. En apprenant que
tout était arrangé selon ses désirs, il embrassa le marquis, il embrassa la
marquise, descendit les escaliers comme un fou, sauta sur son cheval, et
s'élança au galop sur la route de Catane. Son père et sa mère le virent de
leur fenêtre disparaître dans un tourbillon de poussière.
--Le malheureux enfant! s'écria la marquise, il va se rompre le cou.
--Il n'y a point de danger, répondit le marquis; mon fils monte à cheval
comme Bellérophon.
Quatre heures après, don Ferdinand était à Catane. Il va sans dire que la
supérieure pensa s'évanouir de surprise et Carmela de joie.
Trois semaines après, les jeunes gens étaient unis à la cathédrale de
Syracuse, don Ferdinand n'ayant point voulu que la cérémonie se fît à la
chapelle des marquis de San-Floridio, de peur que le sang qu'il avait vu
coagulé sur les dalles ne lui portât malheur.
On enleva le carreau marqué d'une croix, qui était au pied du lit de
Cantarello, et l'on y trouva les soixante mille ducats.
C'était la dot que don Ferdinand avait reconnue à sa femme.