LE PESCE SPADO

Je trouvai la route de la Pace charmante; elle côtoie d'un côté la

montagne, et de l'autre la mer. C'était jour de fête: on promenait la

châsse de saint Nicolas, je ne sais dans quel but, mais tant il y a qu'on

la promenait, et que cela causait une grande joie parmi les populations. En

passant devant l'église des Jésuites, qui se trouve à un quart de lieue du

village Della Pace, j'y entrai. On disait une messe. Je m'approchai de la

chapelle, et je retrouvai tous nos matelots à genoux, le capitaine en tête.

C'était la messe promise pendant la tempête, et qu'ils acquittaient avec un

scrupule et une exactitude bien méritoires pour des gens qui sont à terre.

J'attendis dans un coin que l'office divin fût fini; puis, quand le prêtre

eut dit l'_ite missa est_, je sortis de derrière ma colonne et je me

présentai à nos gens.

Il n'y avait point à se tromper à la façon dont ils me reçurent: chaque

visage passa subitement de l'expression du recueillement à celle de la

joie; à l'instant même mes deux mains furent prises, et bon gré mal gré

baisées et rebaisées. Puis, je fus présenté à ces dames, et à la femme du

capitaine en particulier. Elles étaient plus ou moins jolies, mais presque

toutes avaient de beaux yeux, de ces yeux siciliens, noirs et veloutés,

comme je n'en ai vu qu'à Arles et en Sicile, et qui, pour Arles comme pour

la Sicile, ont, selon toute probabilité, une source commune: l'Arabie.

J'arrivais bien: le capitaine allait partir pour Messine à mon intention.

Il voulait me ramener à la Pace pour me faire voir la fête; je lui avais

épargné les trois quarts du chemin.

Nous arrivâmes chez lui: il habitait une jolie petite maison, pleine

d'aisance et de propreté. En entrant dans un petit salon, la première chose

que j'aperçus fut le portrait de monsieur Peppino, qui faisait face à celui

du comte de Syracuse, ex-vice roi de Sicile. C'étaient, avec sa femme, les

deux personnes que notre capitaine aimait le mieux au monde. Ce grand amour

d'un Sicilien pour un vice-roi napolitain m'étonna d'abord, mais plus

tard il me fut expliqué, et je le retrouvai chez tous les compatriotes du

capitaine.

Je vis le capitaine en grande conférence avec sa femme, et je compris qu'il

était question de moi. Il s'agissait de m'offrir à déjeuner, et ni l'un ni

l'autre n'osait porter la parole. Je les tirai d'embarras en m'invitant le

premier.

Aussitôt, tout fut en révolution: monsieur Peppino fut envoyé pour ramener

le pilote, Giovanni et Pietro. Le pilote devait déjeuner avec nous, et

c'était moi qui l'avais demandé pour convive; Giovanni devait faire la

cuisine, et Pietro nous servir. Maria courut au jardin cueillir des fruits,

le capitaine descendit dans le village pour acheter du poisson, et je

restai maître et gardien de la maison.

Comme je présumais que les apprêts dureraient une demi-heure ou trois

quarts d'heure, et que ma personne ne pouvait que gêner ces braves gens,

je résolus de mettre le temps à profit, et de faire une petite excursion

au-dessus du village. La maison du capitaine était adossée à la montagne

même. Un petit sentier, aboutissant à une porte de derrière, s'y enfonçait

presque aussitôt, paraissant et disparaissant à différents intervalles,

selon les accidents du terrain. Je m'engageai dans le sentier, et commençai

à gravir la montagne au milieu des cactus, des grenadiers et des lauriers

roses.

A mesure que je montais, le paysage, borné au sud par Messine, et au nord

par la pointe du Phare, s'agrandissait devant moi, tandis qu'à l'est

s'étendait, comme un rideau tout bariolé de villages, de plaines, de forêts

et de montagnes, cette longue chaîne des Apennins, qui, née derrière Nice,

traverse toute l'Italie et s'en va mourir à Reggio. Peu à peu, je commençai

à dominer Messine, puis le Phare; au-delà de Messine apparaissait, comme

une vaste nappe d'argent étendue au soleil, la mer d'Ionie; au-delà du

Phare, se déroulait plus étroite, et comme un immense ruban d'azur moiré,

la mer Tyrrhénienne; à mes pieds j'avais le détroit que j'embrassais dans

toute sa longueur, dont le courant était sensible comme celui d'un fleuve,

et qui m'indiquait, par un bouillonnement parfaitement visible, ces

gouffres de Charybde, si redoutés des anciens, et qu'Homère dans l'Odyssée

place à un trait d'arc de Scylla, quoiqu'ils en soient effectivement à

treize milles.

Je m'assis sous un magnifique châtaignier, avec cette singulière sensation

de l'homme qui se trouve dans un pays qu'il a désiré longtemps parcourir,

et qui doute qu'il y soit réellement arrivé; qui se demande si les

villages, les caps et les montagnes qu'il a sous les yeux, sont réellement

ceux dont il a si souvent entendu parler, et si c'est bien à eux surtout

que s'appliquent tous ces noms poétiques, sonores, harmonieux, dont l'ont

bercé dans sa jeunesse le grec et le latin, ces deux nourrices de l'esprit,

sinon de l'âme.

C'était bien moi, et j'étais bien en Sicile. Je revoyais les mêmes lieux

qu'avaient vus Ulysse et Énée, qu'avaient chantés Homère et Virgile. Ce

village pittoresque, près d'une roche élevée et surmontée d'un château

fort, c'était Scylla qui avait tant effrayé Anchise. Cette mer bouillonnant

à mes pieds, et qu'il avait fallu tant de siècles pour calmer, c'était le

voile qui me couvrait l'implacable Charybde, où Frédéric II jeta cette

coupe d'or, que tenta vainement d'aller ressaisir, élancé pour la troisième

fois dans le gouffre, Colas il Pesce, poétique héros de la balade du

_Plongeur_ de Schiller. Enfin, j'étais adossé à ce fabuleux et gigantesque

Etna, tombeau d'Encelade, qui touche le ciel de sa tête, lance des pierres

brûlantes jusqu'aux étoiles, et fait trembler la Sicile lorsque le géant,

enseveli vivant dans son sein, essaie de changer de côté. Seulement l'Etna,

comme Charybde, était fort calme; et de même que le gouffre, au lieu

d'engloutir l'eau, de la rejeter au ciel, toute souillée de son sable noir,

n'a plus que le léger bouillonnement dont j'ai parlé, l'Etna n'a plus

qu'une légère fumée qui annonce que le géant est endormi, qui prévient en

même temps qu'il n'est pas mort.

J'en étais là de ma rêverie, lorsque je vis, à la fenêtre de sa maison,

le capitaine, qui me fit signe que le couvert était mis, et que l'on

n'attendait plus que moi. Je lui répondis de même que je montais jusqu'à

une espèce de petit monument que j'apercevais à une cinquantaine de pas

au-dessus de ma tête, et que je redescendais aussitôt. Il me répondit par

un geste qui signifiait que j'étais le maître de me passer cette fantaisie.

Je profitai aussitôt de la permission.

C'était une petite colonne ronde, de huit ou dix pieds de haut et de trois

ou quatre pieds de tour; elle était évidée par le milieu, et des tablettes

de pierre la partageaient en trois ou quatre niches superposées. Dans ces

niches je croyais voir de grosses boules, et je ne comprenais pas le moins

du monde ce que cela pouvait être, lorsqu'en m'approchant je m'aperçus peu

à peu que sur ces boules étaient dessinés des yeux, un nez, une bouche. Je

fis quelques pas encore, et je reconnus que c'étaient tout simplement trois

têtes d'hommes proprement détachées de leur tronc, et qui séchaient au

soleil. Un instant je voulus douter, mais il n'y avait pas moyen: elles

étaient au grand complet, avec cheveux, dents, barbe et sourcils. C'étaient

bien trois têtes.

On comprend que ma première parole en descendant fut pour demander au

capitaine ce que faisaient là ces trois têtes. L'histoire était on ne peut

plus simple. Un équipage calabrais s'était approché des côtes de Sicile

pour faire la contrebande, quoiqu'on fût en temps de choléra, et qu'il

fût défendu de mettre pied à terre sans patente. Trois de ces malheureux

avaient été pris, jugés, condamnés à mort, décapités, et leurs têtes

avaient été mises là pour servir d'épouvantail à ceux qui seraient tentés

de faire comme eux. Cela me rappela que, moi aussi, j'étais en Sicile en

contrebandier, qu'au lieu de dix-huit jours que j'aurais dû passer à Rome

pour achever ma quarantaine, j'en étais parti au bout de quatorze, et qu'il

restait une quatrième niche vide.

Mon pauvre capitaine s'était mis en frais, et Giovanni avait fait des

merveilles. Il y avait surtout un certain plat de poisson qui me parut

un chef-d'oeuvre; je demandai le nom de cet honorable cétacé, que je ne

connaissais point encore, et qui cependant me paraissait si digne d'être

connu: j'appris que j'avais affaire au _pesce spado_.

Je me rappelais avoir lu dans ma jeunesse de fort belles descriptions de

la manière dont le poisson à épée, autrement dit l'espadon, profitant de

l'arme effroyable dont la nature avait armé le bout de son nez, attaquait

parfois la baleine, lui livrait de rudes combats, puis, bondissant hors

de l'eau, et se laissant retomber sur elle la tête la première, la

transperçait de son dard, qui ordinairement a quatre ou cinq pieds de long;

mais là s'arrêtaient les renseignements du naturaliste. Je m'étais donc

contenté jusque-là d'estimer l'espadon sous le rapport de son aptitude à

l'escrime, et voilà tout; mais je vis que monsieur de Buffon lui avait fait

tort, qu'il possédait, comme poisson, des qualités inconnues non moins

estimables que celles dont son historien s'était fait l'apologiste,

et qu'il méritait d'avoir dans la _Cuisinière bourgeoise_ un article

nécrologique aussi important que l'article biographique qu'il possédait

déjà dans l'histoire naturelle.

Le dessert n'était pas moins remarquable que le déjeuner: il se composait

de grenades et d'oranges magnifiques, auxquelles était joint un fruit

qui ne m'était pas moins inconnu que le poisson sur lequel je venais de

recueillir de si précieux renseignements. Ce fruit était la figue d'Inde,

cette manne éternelle que la Sicile offre si largement à la sensualité du

riche et à la misère du pauvre, En effet, dès qu'on sort des portes d'une

ville, on voit surgir de tous côtés d'immenses cactus tout chargés de ces

fruits. La figue d'Inde est de la grosseur d'un oeuf de poule, enveloppée

d'une pulpe verte, et défendue par de petits bouquets d'épines dont la

piqûre amène une longue et douloureuse démangeaison; aussi, il faut une

certaine étude pour arriver à éventrer le fruit sans accident. Cette

opération faite, il sort de la blessure un globe à la chair jaunâtre, doux,

frais et fondant, qu'on commence d'abord par déguster avec une certaine

froideur, mais dont, au bout de huit jours, on finit par se faire une

nécessité. Les Siciliens adorent ce fruit, qui est pour eux ce que le

cocotier est pour les Napolitains, avec cette différence que le cocomero

a besoin d'une certaine culture, et qu'on ne peut se le procurer

gratuitement, tandis que la figue d'Inde pousse partout, dans le sable,

dans les terres grasses, dans les marais, dans les rochers, et jusque dans

les fentes des murs, et ne donne que la peine de la cueillir.

Ce déjeuner, l'un des plus instructifs que j'aie certainement fait de ma

vie, terminé, le capitaine m'offrit de venir voir la fête de la châsse de

saint Nicolas. On comprend que je me gardai bien de refuser une pareille

proposition. Nous nous mîmes en route en continuant de remonter le chemin

qui conduit au phare. Bientôt, nous nous engageâmes à gauche dans de petits

mouvements de terrain qui nous firent perdre de vue la mer; enfin, nous

nous trouvâmes au bord d'un petit lac isolé, bleu, clair, brillant comme

un miroir, encadré, à gauche, par une rangée de maisons, à droite, par une

suite de montagnes qui empêche cette jolie coupe de s'épancher dans le

détroit. C'était le lac de Pantana. Ses bords présentaient l'aspect d'une

fête de campagne réduite à sa plus naïve simplicité, avec ses jeux où il

est impossible de gagner, ses petites boutiques chargées de fruits, et ses

tarentelles.

Ce fut là que j'eus pour la première fois l'occasion d'examiner cette danse

dans tous ses détails. C'est une merveilleuse danse, et la plus commode que

je connaisse, pourvu qu'on ait le musicien, et encore, à la rigueur, on

peut chanter ou siffler l'air soi-même. Elle se danse seul, à deux, à

quatre, à huit, et indéfiniment, si l'on veut, homme à homme, femme à

femme, qu'on se connaisse ou qu'on ne se connaisse pas: la chose n'y

fait rien, à ce qu'il paraît, et ce ne semblait nullement inquiéter les

danseurs. Quand un des spectateurs a envie de danser à son tour, il sort

du cercle des assistants, entre dans l'espace réservé au ballet, saute

alternativement sur un pied et sur un autre, jusqu'à ce qu'une autre

personne se détache et se mette à sauter vis-à-vis de lui. Si le partenaire

tarde et que le monologue ennuie l'acteur, il s'approche en mesure du

couple qui danse déjà, donne un coup de coude à l'homme ou à la femme qui

danse depuis le plus longtemps, l'envoie se reposer et prend sa place, sans

que la galanterie lui fasse faire aucune différence de sexe. Il est vrai de

dire aussi que les Siciliens apprécient tous les avantages d'une gigue si

indépendante: la tarentelle est une véritable maladie chez eux. J'étais

arrivé sur les bords du lac avec le capitaine, sa femme, Nunzio, Giovanni,

Pietro et Peppino. Au bout de dix minutes, je me trouvai absolument seul,

et libre de me livrer à toutes les réflexions que je jugeais convenable de

faire. Chacun sautillait à qui mieux mieux, et il n'y avait pas jusqu'au

fils du capitaine qui ne se trémoussât en face d'une espèce de géant, qui

n'offrait d'autre différence avec les cyclopes, dont il me paraissait

descendre en droite ligne, que l'accident qui lui avait donné deux yeux.

Quant à la musique qui donnait le branle à toute cette population, elle

n'était pas, comme chez nous, réunie sur un seul point, mais disséminée au

contraire sur les bords du lac; l'orchestre se composait en général de deux

musiciens, l'un jouant de la flûte, et l'autre d'une espèce de mandoline.

Ces deux instruments réunis formaient une mélodie assez semblable à celle

qui chez nous a le privilège de faire exclusivement danser les chiens et

les ours. Les musiciens étaient mobiles et cherchaient la pratique, au

lieu de l'attendre. Lorsqu'ils avaient épuisé les forces du groupe qui les

entourait, et que la recette, abandonnée à la généreuse appréciation du

public, était épuisée, ils se mettaient en marche, jouant l'air éternel, et

ils n'avaient pas fait vingt pas, que sur leur passage un autre groupe

se formait et les forçait de faire une nouvelle halte chorégraphique. Je

comptai soixante-dix de ces musiciens, qui tous avaient plus ou moins

d'occupation.

Au plus fort de la fête, et vers les trois heures à peu près, la châsse

de saint Nicolas sortit de l'église où elle était enfermée; aussitôt les

danses cessèrent; chacun accourut, prit sa place dans le cortège, et la

procession commença de faire le tour du lac, accompagnée de l'explosion

éternelle d'un millier de boîtes.

Ce nouvel exercice dura à peu près une heure et demie, puis la châsse

rentra dans l'église avec les prêtres, et la foule s'éparpilla de nouveau

autour du lac.

Comme il se faisait tard et que j'avais vu de la fête tout ce que j'en

voulais voir, je pris congé du capitaine, qui fit un signe à Pietro et à

Giovanni, lesquels aussitôt quittèrent leurs danseuses sans leur dire un

seul mot et accoururent: leur intention était de me faire reconduire par

mer avec la barque du speronare, afin de m'épargner les deux lieues qui me

séparaient de Messine. J'essayai de me défendre, mais il n'y eut pas moyen,

et Giovanni fit tant d'instances et Pietro tant de cabrioles, tous deux

mirent à un si haut prix l'honneur de reconduire Son Excellence, que Son

Excellence, qui, au fond du coeur, n'était aucunement fâchée de s'en aller

coucher dans une bonne barque au lieu de piétiner sur des jambes assez

fatiguées de l'avoir portée, par une chaleur de 35 degrés, depuis huit

heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, finit par accepter, se

promettant, il est vrai, de dédommager Pietro et Giovanni du plaisir perdu.

Nous nous en allâmes donc tout en bavardant jusqu'au village Della Pace,

eux me parlant sans cesse le chapeau à la main, et moi n'ayant d'autre

occupation que de leur faire mettre le chapeau sur la tête. Arrivés en face

de la porte du capitaine, ils détachèrent une barque, je sautai dedans, et

comme le courant était bon, nous commençâmes, sans grande fatigue pour ces

braves gens, à descendre le détroit, tout en laissant à notre droite

des bâtiments d'une forme si singulière qu'ils finirent par attirer mon

attention.

C'étaient des chaloupes à l'ancre, sans cordages et sans vergues, du milieu

desquelles s'élevait un seul mât d'une hauteur extrême: au haut de ce mât,

qui pouvait avoir vingt-cinq ou trente pieds de long un homme, debout sur

une traverse pareille à un bâton de perroquet, et lié par le milieu du

corps à l'espèce d'arbre contre lequel il était appuyé, semblait monter la

garde, les yeux invariablement fixés sur la mer; puis, à certains moments,

il poussait des cris et agitait les bras: à ces clameurs et à ces signes,

une autre barque plus petite, et comme la première d'une forme bizarre,

ayant un mât plus court à l'extrémité duquel une seconde sentinelle était

liée, montée par quatre rameurs qui la faisaient voler sur l'eau, dominée

à la proue par un homme debout et tenant un harpon à la main, s'élançait

rapide comme une flèche et faisait des évolutions étranges, jusqu'au moment

où l'homme au harpon avait lancé son arme. Je demandai alors à Pietro

l'explication de cette manoeuvre; Pietro me répondit que nous étions

arrivés à Messine juste au moment de la pêche du _pesce spado_, et que

c'était cette pêche à laquelle nous assistions. En même temps, Giovanni me

montra un énorme poisson que l'on tirait à bord d'une de ces barques et

m'assura que c'était un poisson tout pareil à celui que j'avais mangé à

dîner et dont j'avais si bien apprécié la valeur. Restait à savoir comment

il se faisait que des hommes si religieux, comme le sont les Siciliens,

se livrassent à un travail si fatigant le saint jour du dimanche; mais ce

dernier point fut éclairci à l'instant même par Giovanni, qui me dit que le

_pesce spado_ étant un poisson de passage, et ce passage n'ayant lieu que

deux fois par an et étant très court, les pêcheurs avaient dispense de

l'évêque pour pêcher les fêtes et dimanches.

Cette pêche me parut si nouvelle, et par la manière dont elle s'exécutait

et par la forme et par la force du poisson auquel on avait affaire,

qu'outre mes sympathies naturelles pour tout amusement de ce genre, je fus

pris d'un plus grand désir encore que d'ordinaire de me permettre celui-ci.

Je demandai donc à Pietro s'il n'y aurait pas moyen de me mettre en

relation avec quelques-uns de ces braves gens, afin d'assister à leur

exercice. Pietro me répondit que rien n'était plus facile, mais qu'il y

avait mieux que cela à faire: c'était d'exécuter cette pêche nous-mêmes,

attendu que l'équipage était à notre service dans le port comme en mer, et

que tous nos matelots étant nés dans le détroit, étaient familiers avec cet

amusement. J'acceptai à l'instant même, et comme je comptais, en supposant

que la santé de Jadin nous le permît, quitter Messine le surlendemain, je

demandai s'il serait possible d'arranger la partie pour le jour suivant.

Mes Siciliens étaient des hommes merveilleux qui ne voyaient jamais

impossibilité à rien; aussi, après s'être regardés l'un l'autre et avoir

échangé quelques paroles, me répondirent-ils que rien n'était plus facile,

et que, si je voulais les autoriser à dépenser deux ou trois piastres pour

la location ou l'achat des objets qui leur manquaient, tout serait prêt

pour le lendemain à six heures; bien entendu que, moyennant cette avance

faite par moi, le poisson pris deviendrait ma propriété. Je leur répondis

que nous nous entendrions plus tard sur ce point. Je leur donnai quatre

piastres, et leur recommandai la plus scrupuleuse exactitude. Quelques

minutes après ce marché conclu, nous abordâmes au pied de la douane.

La vue de ce bâtiment me rappela le pauvre Cama, que j'avais parfaitement

oublié. Je demandai à mes deux rameurs s'ils en savaient quelque chose,

mais ni l'un ni l'autre n'en avait entendu parler: c'était jour de fête, il

était donc inutile de s'en occuper le même jour. Le lendemain matin, nous

nous mettions de trop bonne heure en mer pour espérer que les autorités

seraient levées. Je dis à Pietro de prévenir le capitaine de m'attendre à

l'hôtel vers onze heures du matin, c'est-à-dire au retour de notre pêche,

attendu qu'en ce moment nous ferions ensemble les démarches nécessaires à

la liberté du prisonnier. Au reste, ayant payé à Cama en partant de Naples

son mois d'avance, j'étais moins inquiet sur son compte; avec de l'argent

on se tire d'affaire, même en prison.

Je trouvai Jadin aussi bien qu'il était permis de le désirer; il avait

renvoyé son médecin, en lui donnant trois piastres et en l'appelant vieil

intrigant. Le médecin, qui ne parlait pas français, n'avait compris que la

partie de la harangue qui se traduisait par la vue, et avait pris congé de

lui en lui baisant les mains.

J'annonçai à Jadin la partie de pêche arrangée pour le lendemain, puis

je fis mettre les chevaux à une espèce de voiture que notre hôtelier eut

l'audace de nous faire passer pour une calèche, et nous allâmes faire un

tour sur la Marine.

Il y a vraiment dans les climats méridionaux un espace de temps délicieux;

c'est celui qui est compris entre six heures du soir et deux heures du

matin. On ne vit réellement que pendant cette période de la journée; au

contraire de ce qui se passe dans nos climats du Nord, c'est le soir que

tout s'éveille. Les fenêtres et les portes des maisons s'ouvrent, les rues

s'animent, les places se peuplent. Un air frais chasse cette atmosphère de

plomb qui a pesé toute la journée sur le corps et sur l'esprit. On relève

la tête, les femmes reprennent leur sourire, les fleurs leurs parfums,

les montagnes se colorent de teintes violâtres, la mer répand son acre et

irritante saveur; enfin, la vie, qui semblait près de s'éteindre, renaît,

et coule dans les veines avec un étrange surcroît de sensualité.

Nous restâmes deux heures à faire _corso_ à la Marine; nous passâmes une

autre heure au théâtre pour y entendre chanter la _Norma_. Je me rappelai

alors ce bon et cher Bellini, qui, en me remettant au moment de mon départ

de France des lettres pour Naples, m'avait fait promettre, si je passais

à Catane, sa patrie, d'aller donner de ses nouvelles à son vieux père.

J'étais bien décidé à tenir religieusement parole, et fort loin de me

douter que celles que je donnerais à son père seraient les dernières qu'il

en devait recevoir.

Pendant l'entr'acte, j'allai remercier mademoiselle Schulz du plaisir

qu'elle m'avait fait le soir de mon arrivée à Messine, lorsqu'elle était

passée près de ma barque, en jetant à la brise sicilienne cette vague

mélodie allemande que Bellini a prouvé ne lui être pas si étrangère qu'on

le croyait.

Il était temps de rentrer. Pour un convalescent, Jadin avait fait force

folies; il voulait absolument repasser par la Marine, mais je tins bon, et

nous revînmes droit à l'hôtel. Nous devions nous lever le lendemain à six

heures du matin, et il était près de minuit.

Le lendemain, à l'heure dite, nous fûmes réveillés par Pietro, qui avait

quitté ses beaux habits de la veille pour reprendre son costume de marin.

Tout était prêt pour la pêche, hommes et chaloupes nous attendaient. En un

tour de main, nous fûmes habillés à notre tour; notre costume n'était guère

plus élégant que celui de nos matelots; c'était, pour moi, un grand chapeau

de paille, une veste de marin en toile à voiles, et un pantalon large.

Quant à Jadin, il n'avait pas voulu renoncer au costume qu'il avait adopté

pour tout le voyage, il avait la casquette de drap, la veste de panne

taillée à l'anglaise, le pantalon demi-collant et les guêtres.

Nous trouvâmes dans la chaloupe Vincenzo, Filippo, Antonio, Sieni et

Giovanni. A peine y fûmes-nous descendus, que les quatre premiers prirent

les rames: Giovanni se mit à l'avant avec son harpon, Pietro monta sur son

perchoir, et nous allâmes, après dix minutes de marche, nous ranger au pied

d'une de ces barques à l'ancre qui portaient au bout de leurs mâts un homme

en guise de girouette. Pendant le trajet, je remarquai qu'au harpon de

Giovanni était attachée une corde de la grosseur du pouce, qui venait

s'enrouler dans un tonneau scié par le milieu, qu'elle remplissait presque

entièrement. Je demandai quelle longueur pouvait avoir cette corde, on me

répondit qu'elle avait cent vingt brasses.

Tout autour de nous se passait une scène fort animée: c'étaient des cris et

des gestes inintelligibles pour nous, des barques qui volaient sur l'eau

comme des hirondelles; puis, de temps en temps, faisaient une halte pendant

laquelle on tirait à bord un énorme poisson muni d'une magnifique épée.

Nous seuls étions immobiles et silencieux; mais bientôt notre tour arriva.

L'homme qui était au haut du mât de la barque à l'ancre poussa un cri

d'appel, et en même temps montra de la main un point dans la mer qui était,

à ce qu'il paraît, dans nos parages à nous. Pietro répondit en criant:

Partez! Aussitôt nos rameurs se levèrent pour avoir plus de force, et nous

bondîmes plutôt que nous ne glissâmes sur la mer, décrivant, avec une

vitesse dont on n'a point idée, les courbes, les zigzags et les angles

les plus abrupts et les plus fantastiques, tandis que nos matelots, pour

s'animer les uns les autres, criaient à tue-tête: _Tutti do! tuttido_!

Pendant ce temps, Pietro et l'homme de la barque à l'ancre se démenaient

comme deux possédés, se répondant l'un à l'autre comme des télégraphes,

indiquant à Giovanni, qui se tenait raide, immobile, les yeux fixes et son

harpon à la main, dans la pose du Romulus des _Sabines_, l'endroit où était

le _pesce spado_ que nous poursuivions. Enfin, les muscles de Giovanni se

raidirent, il leva le bras; le harpon, qu'il lança de toutes ses forces,

disparut dans la mer; la barque s'arrêta à l'instant même dans une

immobilité et un silence complets. Mais bientôt le manche du harpon

reparut. Soit que le poisson eût été trop profondément enfoncé dans l'eau,

soit que Giovanni se fût trop pressé, il avait manqué son coup. Nous

revînmes tout penauds prendre notre place auprès de la grande barque.

Une demi-heure après, les mêmes cris et les mêmes gestes recommencèrent, et

nous fûmes emportés de nouveau dans un labyrinthe de tours et de détours;

chacun y mettait une ardeur d'autant plus grande, qu'ils avaient tous une

revanche à prendre et une réhabilitation à poursuivre. Aussi, cette fois,

Giovanni fit-il deux fois le geste de lancer son harpon, et deux fois se

retint-il; à la troisième, le harpon s'enfonça en sifflant; la barque

s'arrêta, et presqu'aussitôt nous vîmes se dérouler rapidement la corde qui

était dans le tonneau; cette fois, l'espadon était frappé, et emportait le

harpon du côté du Phare, en s'enfonçant rapidement dans l'eau. Nous nous

mîmes sur sa trace, toujours indiquée par la direction de la corde; Pietro

et Giovanni avaient sauté dans la barque, et avaient saisi deux autres

rames qui avaient été rangées de côté; tous s'animaient les uns les autres

avec le fameux _tutti do_. Et cependant, la corde, en continuant de se

dérouler, nous prouvait que l'espadon gagnait sur nous; bientôt, elle

arriva à sa fin, mais elle était arrêtée au fond du tonneau; le tonneau fut

jeté à la mer, et s'éloigna rapidement, surnageant comme une boule. Nous

nous mîmes aussitôt à la poursuite du tonneau, qui bientôt, par ses

mouvements bizarres et saccadés, annonça que l'espadon était à l'agonie.

Nous profitâmes de ce moment pour le rejoindre. De temps en temps de

violentes secousses le faisaient plonger, mais presqu'aussitôt il revenait

sur l'eau. Peu à peu, les secousses devinrent plus rares, de simples

frémissements leur succédèrent, puis ces frémissements même s'éteignirent.

Nous attendîmes encore quelques minutes avant de toucher à la corde. Enfin

Giovanni la prit et la tira à lui par petites secousses, comme fait un

pêcheur à la ligne qui vient de prendre un poisson trop fort pour son

hameçon et pour son crin. L'espadon ne répondit par aucun mouvement, il

était mort.

Nous nageâmes jusqu'à ce que nous fussions à pic au-dessus de lui. Il était

au fond de la mer, et la mer, nous en pouvions juger par ce qu'il restait

de corde en dehors, devait avoir, à l'endroit où nous nous trouvions, cinq

cents pieds de profondeur. Trois de nos matelots commencèrent à tirer la

corde doucement, sans secousses, tandis qu'un quatrième la roulait au fur

et à mesure dans le tonneau pour qu'elle se trouvât toute prête au

besoin. Quant à moi et Jadin, nous faisions, avec le reste de l'équipage,

contrepoids à la barque, qui eût chaviré si nous étions restés tous du même

côté.

L'opération dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit signe d'aller

prendre sa place, et vint s'asseoir à la mienne. Je me penchai sur le bord

de la barque, et je commençai à voir, à trente ou quarante pieds sous

l'eau, des espèces d'éclairs. Cela arrivait toutes les fois que l'espadon,

qui remontait à nous, roulait sur lui-même, et nous montrait son ventre

argenté. Il fut bientôt assez proche pour que nous pussions distinguer sa

forme. Il nous paraissait monstrueux; enfin, il arriva à la surface de

l'eau. Deux de nos matelots le saisirent, l'un par le pic, l'autre par la

queue, et le déposèrent au fond de la barque. Il avait de longueur, le pic

compris, près de dix pieds de France.

Le harpon lui avait traversé tout le corps, de sorte qu'on dénoua la corde,

et qu'au lieu de le retirer par le manche, on le retira par le fer, et

qu'il passa tout entier au travers de la double blessure. Cette opération

terminée, et le harpon lavé, essuyé, hissé, Giovanni prit une petite scie

et scia l'épée de l'espadon au ras du nez; puis il scia de nouveau cette

épée six pouces plus loin, et me présenta le morceau; il en fit autant pour

Jadin; et aussitôt, lui et ses compagnons scièrent le reste en autant de

parties qu'ils étaient de rameurs, et se les distribuèrent. J'ignorais

encore dans quel but était faite cette distribution, quand je vis chacun

porter vivement son morceau à sa bouche, et sucer avec délices l'espèce de

moelle qui en formait le centre. J'avoue que ce régal me parut médiocre; en

conséquence, j'offris le mien à Giovanni, qui fit beaucoup de façons pour

le prendre, et qui enfin le prit et l'avala. Quant à Jadin, en sa qualité

d'expérimentateur, il voulut savoir par lui-même ce qu'il en était; il

porta donc le morceau à sa bouche, aspira le contenu, roula un instant des

yeux, fit une grimace, jeta le morceau à la mer, et se retourna vers moi en

me demandant un verre de muscat de Lipari, qu'il vida tout d'un trait.

Je ne pouvais me lasser de regarder notre prise. Nous étions assurément

tombés sur un des plus beaux espadons qui se pussent voir. Nous regagnâmes

la grande barque avec notre prise, nous la fîmes passer d'un bord à

l'autre, puis nous nous apprêtâmes à une nouvelle pêche. Après deux coups

de harpon manqués, nous prîmes un second _pesce spado_, mais plus petit

que le premier. Quant aux détails de la capture, ils furent exactement les

mêmes que ceux que nous avons donnés, à une seule exception près: c'est que

le harpon ayant frappé dans une portion plus vitale et plus rapprochée du

coeur, l'agonie de notre seconde victime fut moins longue que celle de la

première, et qu'au bout de soixante-dix ou quatre-vingts brasses de corde,

le poisson était mort.

Il était onze heures moins un quart, j'avais donné rendez-vous à onze

heures au capitaine; il était donc temps de rentrer en ville. Nos matelots

me demandèrent ce qu'ils devaient faire des deux poissons. Nous leur

répondîmes qu'ils n'avaient qu'à nous en garder un morceau pour notre

dîner, que nous reviendrions faire à bord sur les trois heures, après quoi,

sauf le bon plaisir du vent, nous remettrions à la voile pour continuer

notre voyage. Quant au reste du poisson, ils n'avaient qu'à le vendre,

le saler ou en faire cadeau à leurs amis et connaissances. Cet abandon

généreux de nos droits nous valut un redoublement d'égards, de joie et de

bonne volonté qui, joint au plaisir que nous avions pris, nous dédommagea

complètement des quatre piastres de première mise de fonds que nous avions

données.

Nous trouvâmes le capitaine, qui nous attendait avec son exactitude

ordinaire. Jadin se chargea de régler les comptes avec notre hôte, et de

faire approvisionner par Giovanni et Pietro le bâtiment de fruits et de

vin. Je m'en allai ensuite avec le capitaine faire ma visite au chef de la

police messinoise.

Nous trouvâmes, contre l'habitude, un homme aimable et de bonne compagnie.

Il était d'ailleurs lié avec le docteur qui avait traité Jadin, et qui lui

avait parlé de nous très favorablement. Nous lui racontâmes l'aventure de

Cama, comment il avait oublié son passeport pour me suivre plus vite dès

qu'il avait su que j'étais un digne appréciateur de Roland, et comment

enfin son refus de changer de nom, qui indiquait au reste la droiture de

son âme, avait amené son arrestation. Le chef de la police fit alors

donner au capitaine sa parole d'honneur que Cama, pendant tout le voyage,

resterait à bord du speronare et ne descendrait point à terre. Je me permis

de faire observer à l'autorité que j'avais pris un cuisinier pour me faire

la cuisine, et non comme objet de luxe. J'ajoutai que comme du moment où il

mettait le pied à bord du bâtiment, il était pris du mal de mer, sa société

me devenait parfaitement inutile tout le temps que durait la navigation, et

je lui avouai que j'avais compté me rattraper de ce sacrifice pendant notre

voyage à terre; mais j'eus beau faire valoir toutes ces raisons, en appeler

de Philippe endormi à Philippe éveillé, la sentence était portée, et le

juge n'en voulut pas démordre. Il est vrai qu'il m'offrait un autre moyen;

c'était de laisser Cama en prison pendant tout le voyage, et de ne le

reprendre qu'à mon retour, époque à laquelle il me donnerait un certificat

qui, constatant que mon cuisinier était resté à Messine par une cause

indépendante de ma volonté, et qui ne pouvait être attribuée qu'à sa propre

faute, me dispenserait de le payer. Mais j'eus pitié du pauvre Cama. Le

capitaine donna sa parole, et le chef de la police, en échange, me remit

l'ordre de mise en liberté du prisonnier. Je laissai au capitaine le soin

de faire sortir Cama de prison; je lui recommandai d'être à trois heures

juste en face de la Marine, et je rentrai à l'hôtel.

Je trouvai Jadin en grande discussion avec l'aubergiste, qui voulait lui

faire payer les déjeuners qu'il n'avait pas pris, sous prétexte que nos

chambres étaient de deux piastres chacune, nourriture comprise; en outre,

il présentait un compte de dix-huit francs pour limonade, eau de guimauve,

etc. Après une menace bien positive d'aller nous plaindre à l'autorité d'un

pareil vol, il fut convenu que tout ce qui avait été pris, de quelque façon

que l'absorption se fût faite, passerait pour nourriture. Il en résulta

que Jadin paya son eau de guimauve et sa limonade comme si c'eût été des

côtelettes et des beefsteaks, moyennant quoi notre hôte voulut bien nous

tenir quitte, et nous pria de le recommander à nos amis.

A trois heures, nous vîmes arriver Pietro et Giovanni, qui s'étaient

constitués nos serviteurs, et qui venaient chercher nos malles. Le vent

était bon, et le bâtiment n'attendait plus que nous pour mettre à la voile.

La première personne que nous aperçûmes en montant à bord fut Cama. La

prison lui avait été à merveille; ses yeux étaient débouffis et ses lèvres

désenflées, de sorte qu'il avait retrouvé un visage à peu près humain.

L'incarcération, au reste, l'avait rendu on ne peut plus traitable, et

il était prêt désormais à prendre tous les noms qu'il me plairait de lui

donner. Malheureusement cette abnégation patronymique lui venait un peu

tard.

Au reste, avec sa santé, Cama réclamait ses droits; il s'était revêtu de

son costume des grands jours pour imposer à quiconque tenterait d'usurper

ses fonctions. Il avait la toque de percale blanche, la veste bleue, le

pantalon de nankin, le tablier de cuisine coquettement relevé par un coin,

et il appuyait fièrement la main gauche sur le manche du couteau passé

dans sa ceinture. Giovanni n'avait ni toque de percale, ni veste bleue, ni

pantalon de nankin, ni tablier drapé, ni couteau de cuisine coquettement

passé au côté, mais il avait des antécédents respectables, et parmi ces

antécédents, le déjeuner qu'il nous avait fait faire la veille chez le

capitaine. Aussi ne paraissait-il aucunement disposé à faire la moindre

concession. Il avait d'ailleurs un auxiliaire puissant: c'était Milord, qui

l'avait reconnu jusqu'à présent pour le véritable distributeur d'os et de

pâtée, et qui était parfaitement disposé à le soutenir. Je vis que la

chose tournait tout doucement à mal; j'appelai le capitaine, et ne voulant

mécontenter ni l'un ni l'autre de ces fidèles serviteurs, je lui dis que

nous ne dînerions que dans une heure et demie, et que, puisque le vent

était bon, je le priais de ne pas perdre de temps pour mettre à la voile.

Aussitôt tous les hommes furent appelés à la manoeuvre, Giovanni comme les

autres. Nous levâmes l'ancre, nous dépliâmes la voile, et nous commençâmes

à marcher. Quant à Cama, il descendit triomphalement sous le pont.

Un quart d'heure après, Giovanni, en descendant à son tour, le trouva

étendu de tout son long près de ses fourneaux. Ce que j'avais prévu était

arrivé. Le mal de mer avait fait son effet. Cama ne réclamait plus rien

qu'un matelas et la permission de se coucher sur le pont.

L'exigence du chef de la police, qui avait fait promettre au capitaine que

Cama ne mettrait point pied à terre, lui promettait, comme on le voit, un

voyage bien agréable.

Giovanni triompha sans ostentation. A l'heure où nous l'avions demandé, le

dîner fut prêt et se trouva excellent. Le capitaine le partagea avec nous,

et il fut convenu, une fois pour toutes, qu'il en serait ainsi tous les

jours. Au dessert, je m'aperçus que monsieur Peppino n'avait point encore

paru, et je m'informai de lui. J'appris que sa mère l'avait gardé près

d'elle. En outre, Gaëtano, retenu par une espèce d'ophthalmie, était resté

à terre.

Pendant le dîner, le capitaine nous donna des nouvelles de la tempête.

Ce n'est pas sans raison qu'elle avait effrayé sa femme: six bâtiments

s'étaient perdus pendant les dix-huit heures qu'elle avait duré.

Jusqu'à la nuit, nous suivîmes le milieu du détroit à égale distance à

peu près des côtes de Sicile et des côtes de Calabre. Des deux côtés, une

végétation luxuriante, qui venait baigner ses racines jusque dans la mer,

luttait de force et de richesse. Nous passâmes ainsi devant Contessi,

Reggio, Pistorera, Sainte-Agathe; enfin, dans les brumes du soir, nous

vîmes apparaître le pittoresque village de la Scaletta, dont le nom indique

l'aspect, et où le capitaine avait eu son duel avec Gaëtano Sferra. Puis la

nuit vint, une de ces nuits délicieuses, limpides et parfumées, comme on

n'a point d'idée qu'il en puisse exister nulle part quand on n'a pas quitté

le Nord.

Nous tirâmes nos matelas sur le pont, nous nous jetâmes dessus, et nous

endormîmes, bercés à la fois par le mouvement des vagues et par le chant de

nos matelots, qui, sur les dix heures, sentant tomber le vent, s'étaient

remis bravement à la rame.

Lorsque nous ouvrîmes les yeux, il était quatre heures du matin, et nous

étions à l'ancre dans le port de Taormine.

Le Speronare · 第 10 / 59 题