«D'après les ordres que j'envoie au maréchal duc de Raguse,
le prince de Polignac et tous les ministres ses collègues se
rendront demain, à onze heures et demie, à Saint-Cloud,
escortés de manière à assurer leur voyage.
«Le prince de Polignac et le ministre des finances auront
soin de tout ce qui concerne le Trésor royal, ainsi que des
moyens de pouvoir transporter les sommes en argent qui
peuvent se trouver dans ce trésor.]
Il serait impossible d'expliquer cette conduite si je ne me rappelais
que M. de Polignac, après avoir refusé de recevoir les députés, me dit
qu'il allait écrire au roi.
En effet, j'appris plus tard que, pendant que j'écrivais au roi, un
homme d'écurie, un fouet à la main, entra dans le billard où se tenaient
les officiers de service, et demanda la dépêche qu'il devait porter. À
ce moment M. de Polignac sortit du cabinet et remit une dépêche à cet
homme.
Cette estafette dut nécessairement précéder la lettre que j'écrivais au
roi, puisqu'elle était portée par un courrier, et que mon aide de camp
avait l'entrave d'une escorte. Il me paraît très-probable que cette
lettre engageait le roi à persévérer dans la lutte et à ne point céder
aux conseils que je pouvais donner.
M. le duc de Guiche était en bourgeois chez M. de Polignac quand les
députés entrèrent chez moi. Il n'attendit pas la fin de ma conférence
avec eux, et partit de là à cheval pour Saint-Cloud. Lui aussi devait y
apporter les appréciations personnelles de M. de Polignac et y précéder
mon aide de camp.
Les ministres m'avaient présenté une liste de douze personnes à faire
arrêter, les considérant comme les chefs du mouvement. Elle avait été
ensuite réduite à six et se composait de MM. Laffitte, la Fayette,
Gérard, Marchais, Salverte et Puyraveau. Les ordres étaient déjà donnés.
Deux des personnes désignées faisaient partie de la députation. Quand
elle fut sortie, je déclarai à M. de Polignac que je ne ferais point
arrêter ces deux individus. Il y aurait eu une sorte de déloyauté à
faire mettre la main sur des gens qui venaient d'eux-mêmes se présenter.
Il y aurait eu un tort grave à les poursuivre, au moment où ils se
présentaient comme conciliateurs, et j'ajoutai: «Quand une population
entière est en armes, quand les maisons sont transformées en
forteresses, et les fenêtres en créneaux, qu'est-ce que des chefs? Il
n'en manquera jamais.»
Je dois à la vérité et à la justice de dire que M. de Polignac ne me
fit aucune observation. Voilà la vérité de cette affaire des
arrestations, qui a été racontée de diverses manières. Au surplus, toute
arrestation était déjà devenue impossible en ce moment dans Paris,
excepté celle des deux personnes désignées faisant partie de la
députation.
J'avais tenté la fortune d'après des calculs positifs, dont je donnerai
plus tard l'explication; mais tout annonçait une résistance telle, qu'il
n'était pas possible d'espérer de la vaincre. Puisque le développement
de mes forces et leur action la plus vigoureuse n'avaient rien produit,
je n'avais plus d'autre parti à prendre que de les concentrer à la nuit,
de les établir dans une bonne position défensive et d'attendre. Mais la
nuit arrivait lentement au gré de mes désirs. La marche du général
Saint-Chamans avait été suivie d'incroyables efforts, de la part des
Parisiens, pour le séparer complètement de moi. Les arbres du boulevard
coupés, des barricades multipliées, les boulevards dépavés, enfin une
défensive imposante, créée comme par enchantement, mettaient entre lui
et moi des obstacles insurmontables. D'un autre côté, toutes les
tentatives qu'il fit pour se mettre en communication avec le général
Talon, occupant l'Hôtel de Ville, furent impuissantes. La rue
Saint-Antoine, dépavée, barrée par un grand nombre de barricades, était
défendue par le feu des maisons. Tout mouvement de troupes était donc
devenu impossible dans cette direction. Cependant le général Talon avait
reçu l'ordre d'attendre le général Saint-Chamans pour se retirer. De
nouveaux ordres furent envoyée par des officiers déguisés, et la
retraite de ces deux principales colonnes s'opéra, celle du général
Saint-Chamans par le pont d'Austerlitz, les boulevards extérieurs, et
celle du général Talon par l'île et le pont Neuf.
Ces deux officiers distingués ramenèrent tous leurs blessés. Toutes les
troupes se trouvèrent ainsi réunies et concentrées, après un des plus
rudes combats qui se soient jamais livrés. Nous avions consommé la plus
grande partie de nos munitions. J'avais beaucoup d'artillerie à
Vincennes. La difficulté de traverser Paris m'avait empêché d'en
disposer. Je fis partir, mercredi au soir, le 2e régiment de grenadiers
à cheval, dont je n'avais pas cru devoir me priver jusqu'à ce moment
pour Vincennes, en le dirigeant par l'extérieur. Il était chargé d'y
prendre l'artillerie et des munitions et de les escorter; mais il ne put
nous rejoindre qu'après l'évacuation de Paris.
Dans ma longue carrière militaire, et au milieu d'événements de tout
genre dans lesquels j'ai été acteur, je n'ai rien éprouvé de comparable
aux tourments et aux anxiétés de cette journée. Mon quartier général
était établi sur la place du Carrousel. Je recevais à chaque moment une
multitude de rapports alarmants. À force de calme et de soins, j'étais
parvenu à pourvoir à tout, et la journée s'était terminée aussi bien que
possible, c'est-à-dire sans graves accidents; mais toute illusion devait
cesser pour un homme raisonnable, et, à moins que les réflexions de la
nuit, les pertes éprouvées, ne changeassent complètement l'esprit des
Parisiens, il n'y avait plus d'espérance possible que dans une
transaction très-prompte.
Les troupes, à la pointe du jour, prirent une position entièrement
défensive et concentrée. Je plaçai deux bataillons suisses dans le
Louvre. C'était la tête de ma ligne, et je considérais ce poste comme
une forteresse imprenable. Le 3e bataillon suisse, le 3e régiment de la
garde et le 6e étaient sur le Carrousel avec six pièces de canon. Le 1er
et le 2e régiment de la garde occupaient la place Louis XV et le
boulevard de la Madeleine avec deux pièces d'artillerie. Le 15e régiment
et le 50e étaient placés dans le jardin des Tuileries, et deux pièces de
canon étaient à la grille, en face de la rue de Castiglione. Le 5e et le
53e étaient sur la place Vendôme. Enfin j'établis des postes dans les
maisons à l'entrée des rues aboutissantes au Carrousel et à la place qui
sépare le Louvre des Tuileries.
Je plaçai une batterie dans la rue de Rohan. Elle enfilait la rue de
Richelieu et empêchait tout mouvement offensif de ce côté. Je mis un
détachement du 6e régiment de la garde dans les maisons de la rue de
Rohan, en face de la rue de Rivoli, pour empêcher les habitants de ces
maisons de fusiller les troupes qui se trouvaient dans cette dernière
rue.
J'en fis autant dans les maisons de la place du Carrousel, placées en
face du château des Tuileries. Une proclamation engagea les habitants à
se tranquilliser. Je convoquai les maires et les adjoints, en costume et
en écharpe, pour les envoyer parcourir les environs des Tuileries et
parler au peuple. Mais il est pénible de n'avoir à citer que MM.
Hutteaux d'Origny, maire du dixième arrondissement, Olivier, adjoint au
dixième, Petit, maire du deuxième, de la Garde, adjoint au onzième: ce
furent les seuls qui se rendirent à ma convocation.
Je défendis, de la manière la plus formelle, aux troupes de tirer
autrement que pour se défendre contre une attaque. Je provoquai la
réunion des ministres et leur déclarai que, dans l'état des choses, je
n'entrevoyais d'autres ressources, pour sauver la monarchie, que de
traiter et de rapporter les ordonnances. Ils me répondirent qu'ils n'en
avaient pas le pouvoir. Je les déterminai alors à se rendre sur-le-champ
à Saint-Cloud, et leur fournis une escorte. J'envoyai le général
Girardin au roi avec un mot qui lui donnait créance, et il avait pour
mission de représenter au roi l'urgence des circonstances. Enfin, MM. de
Sémonville et d'Argout étant venus me trouver, je les engageai à se
rendre également à Saint-Cloud, pour chercher à éclairer et à convaincre
le roi.
J'attendais à chaque moment des nouvelles et des pouvoirs. Si encore à
onze heures j'eusse été autorisé à promettre le retrait des ordonnances,
la dynastie était sauvée.
Dans une circonstance aussi critique, il était de la plus grande
importance de traiter quand on occupait encore Paris, quand le château
des Tuileries, véritable chef-lieu de la capitale, était encore en notre
possession; aussi étais-je décidé à tout risquer plutôt qu'à me retirer
volontairement. Cependant les circonstances devenaient toujours plus
pressantes. Quelques tiraillements insignifiants avaient eu lieu sur
plusieurs points; mais tout à coup un parlementage s'établit sur le
boulevard, et bientôt jusque sur la place Vendôme. M. Casimir Périer,
dont le nom a une grande autorité, s'avança, s'adressa aux régiments qui
l'occupaient. Après une courte, mais vive allocution, il les entraîna.
Cette défection était le destin de cette importante journée; car, si les
troupes fussent restées fidèles, ma défense pouvait encore durer
vingt-quatre heures.
Informé par le général Wall de ce funeste événement, je fis sortir du
jardin des Tuileries le 15e régiment et le 50e, qui auraient pu être
entraînés par cet exemple, et les renvoyai aux Champs-Élysées. Je ne
pouvais les faire remplacer par un bataillon du 2e régiment, déjà bien
faible pour garder les débouchés de la rue Royale et contenir les forces
venant du boulevard et du faubourg Saint-Honoré, tandis que les
insurgés, occupant le palais Bourbon et les avenues des ponts,
menaçaient les Invalides et semblaient se disposer à passer la rivière.
En conséquence j'envoyai le bataillon suisse, stationné sur la place du
Carrousel, à la grille de Castiglione pour la défendre, et un des deux
bataillons placés au Louvre en fut retiré pour occuper le Carrousel.
Tous les calculs militaires auraient été en ce moment pour l'évacuation
immédiate. Il n'y avait pas un moment à perdre; mais les calculs
politiques ordonnaient impérieusement de rester, et j'étais résolu d'y
demeurer jusqu'à l'extrémité. Je rendis compte au roi de ce nouvel
événement, et je renouvelai mes efforts pour faire cesser les hostilités
de la part des Parisiens.
Un groupe nombreux s'avançait dans la rue de Richelieu, faisant un feu
assez vif, et déjà était arrivé à la hauteur du passage Saint-Guillaume.
Le capitaine d'artillerie, commandant la pièce de canon placée dans
cette direction, me fit demander l'autorisation de tirer sur le
rassemblement.
Je me rendis moi-même près de la pièce et j'examinai avec attention ce
rassemblement, dont le feu redoubla à ma vue. Ayant remarqué des femmes
dans le groupe, je défendis de tirer. Voulant cependant arrêter les
hostilités sur ce point, je donnai l'ordre au chef de bataillon de la
Rue, mon aide de camp, d'aller parlementer et d'annoncer à ces individus
qu'on était en négociation, mais que s'ils avançaient davantage on
tirerait sur eux. Cet officier parvint à faire cesser le feu. Les
Parisiens crièrent: _Vive le roi! vive la Charte!_ et firent le même
accueil à M. Hutteaux d'Origny, l'un des maires, qui, l'ayant suivi
revêtu de son écharpe, bravait avec un grand sang-froid les balles qui
sifflaient et ricochaient le long des maisons.
Il était déjà une heure, tout paraissait enfin tranquille, lorsqu'une
vive fusillade se fit tout à coup entendre. J'étais encore en ce moment
dans la rue de Rohan. Peu après le feu cesse, un bruit confus frappe mes
oreilles et j'aperçois le bataillon suisse en désordre. Il avait évacué
précipitamment le Louvre, où de braves gens, comme les soldats qui le
composaient, auraient pu se défendre éternellement contre des ennemis
sans canons. La cause de cet événement inattendu fut d'abord un mystère
pour moi; mais l'ensemble des explications qui m'ont été données depuis
m'a fait connaître la manière dont les choses se sont passées. Le
bataillon auquel j'avais donné l'ordre de sortir du Louvre pour occuper
la place du Carrousel avait laissé en arrière une compagnie, placée à
l'angle de gauche du Louvre, du côté de la rue du Coq, où se trouvaient
des constructions qui favorisaient les approches. L'adjudant-major de ce
bataillon, étant allé chercher cette compagnie, la retira
inconsidérément, sans prévenir le colonel Salis qui l'eût fait
remplacer. Les Parisiens, ayant vu le poste dégarni, pénétrèrent et se
montrèrent à l'entrée des appartements, où ils tirèrent quelques coups
de fusil. Les Suisses, surpris, se retirèrent précipitamment. Le colonel
perdit la tête: au lieu de refouler et de faire prisonniers cette
poignée d'ennemis qu'il avait devant lui, frappé de l'idée du danger
d'être bloqué dans le Louvre, il en sortit en toute hâte et en désordre.
Une fois dehors, il voulut essayer de résister et de combattre, mais
vainement, et le désordre dégénéra bientôt en une véritable fuite. À la
vue de cette retraite précipitée des Suisses et de l'arrivée des
Parisiens qui les suivent; à la vue des coups de fusil partant des
maisons de la place du Carrousel, les troupes placées sur le Carrousel
se précipitent, infanterie, cavalerie et artillerie sous l'arc de
triomphe. La plus grande confusion en est la suite. Je monte à cheval et
passe le défilé un des derniers. Des hommes et des chevaux sont tués à
mes côtés, et j'arrive dans la cour du château. Là je rallie soixante
Suisses. Avec cette faible troupe je fais tête à ceux qui nous pressent,
afin de donner à la foule le temps de s'écouler par la porte de
l'Horloge. Les Parisiens pénètrent dans la cour même, et l'un d'eux
tombe percé d'une balle, au moment où, arrivé à dix pas, il venait de
tirer sur moi. Je les fais charger par quatre officiers qui
m'accompagnaient, et ils sont chassés. Je fais fermer la grille sous les
coups de fusil. Mes soixante Suisses restent maîtres du champ de
bataille.
J'envoie courir après les troupes, dont la retraite a été trop prompte.
Je fais revenir un bataillon déjà arrivé au Pont-Tournant. Je le place à
ta tête du quinconce pour protéger la retraite et faire l'arrière-garde,
et nous gagnons la place en bon ordre. J'y fais halte pendant le temps
nécessaire pour assurer la retraite des troupes venant du boulevard de
la Madeleine, et contenir les masses qui s'étaient rassemblées dans le
faubourg Saint-Honoré, et dont la tête occupait tous les débouchés. Une
fois qu'elles sont passées, nous continuons notre mouvement. Arrivés à
l'avenue Marigny, nous trouvons une barricade établie, d'où partent de
nombreux coups de fusil. On nous fusille aussi des jardins. Nous
continuons notre mouvement lentement, tandis que j'envoie l'ordre aux
troupes marchant en tête de s'arrêter à la barrière. D'un autre coté, la
cavalerie aux ordres du général Saint-Chamans avait dû se porter jusqu'à
la hauteur de la porte Maillot pour chasser les bandes de Neuilly,
Courbevoie, etc., rassemblées sur nos derrières. Enfin la masse des
troupes prend position à la barrière, et j'y arrive moi-même. J'occupe
la tête du faubourg du Roule, assuré que dans cette position personne ne
se présentera devant nous. En vue du château, ayant de l'artillerie dans
un lieu découvert, nous étions encore menaçants. C'était quelque chose
pour la négociation. Tant que nous étions en présence, nos paroles
avaient du poids.
Si la cour alors eût évacué Saint-Cloud et fût venue s'établir à
Saint-Denis, libres des soins de sa sûreté, nous aurions pu, une fois
rejoints par l'artillerie de Vincennes, dont l'arrivée devait avoir lieu
dans la journée; nous aurions pu, dis-je, aller prendre position à
Montmartre et de là foudroyer la ville, ou au moins la menacer. Au lieu
de cela, on en avait jugé autrement à Saint-Cloud, et je reçus en ce
moment la nouvelle que le roi avait donné le commandement de son armée à
M. le Dauphin. Celui-ci me prescrivait d'évacuer Paris, et de ramener
les troupes à Saint-Cloud. En conséquence, après quelques moments de
repos, elles continuèrent leur mouvement, et allèrent prendre les
nouvelles positions qui leur étaient assignées[9].
[Note 9: