Rama paraît sur son char de guerre, le sabre nu à la main. Il vient
d'accomplir un de ses généreux exploits en sauvant la vie au fils d'un
brahmane. Les religieux célèbrent sa gloire. Il reconnaît confusément
les sites sauvages où il a passé sa jeunesse avec Sita.
«Quoi! je contemple encore ces vastes et vénérables ombrages où ces
arbres antiques versent une religieuse obscurité, où les torrents qui
se précipitent des monts voisins font retentir et trembler la
terre...--Le tigre féroce guette sa proie sur la montagne ou se cache
dans les cavernes ténébreuses; à travers l'épais gazon se roule
l'énorme serpent; sur le dos du monstre, paré de mille nuances, le
grillon s'attache en chantant, et étanche sa soif avec les gouttes de
rosée qui mouillent ses écailles. Un silence profond règne dans la
forêt, excepté dans les endroits où les sources, en murmurant,
jaillissent du rocher, où l'écho de la montagne répond au mugissement
du tigre, où les branches deviennent, en éclatant, la proie des
flammes qui pétillent, et qu'au loin s'étend l'incendie qui allume le
souffle du feu... Oui, je reconnais cette scène, et tout le passé se
présente à mon souvenir... Ces terribles ombres n'effrayaient pas
Sita, heureuse de braver les horreurs de la forêt obscure avec Rama à
son côté. Telle était l'intrépidité de son amour qu'avec joie elle
traversait le désert! Quelle richesse peut désirer un homme qui, dans
la charmante compagne de sa vie, possède un être qui partage ainsi ses
peines, et qui, par d'ineffables affections, compense toutes ses
douleurs!...
«Scènes de repos,» continue-t-il, «décorées des grâces de la
création! retraites tranquilles des timides oiseaux, des biches
craintives; torrents engouffrés sous des ponts verdoyants et fleuris
des arbrisseaux qui les voilent, oui, je vous reconnais! De ce côté la
bande de l'horizon doucement ondulé, et pareille à une ligne légère de
nuages abaissés, m'indique le sommet du mont Pravana, demeure du roi
des tribus ailées; de ses flancs escarpés un fleuve se précipite avec
impétuosité... Au pied de la montagne, sur le versant de ce bois
magnifique, s'élevaient de grands arbres noirs, dont les branches,
penchées sur le lit du fleuve, servaient de retraite aux oiseaux. Que
leurs chants étaient doux! Là aussi était notre cabane de feuillage...
Voici la demeure de la belle Vasanti, tendre amie de Sita, nymphe
officieuse de ces bois antiques. Hélas! que ma fortune est changée!
Triste solitaire, je languis dans le veuvage; le chagrin répand dans
mes veines un poison mortel. Le désespoir, comme une flèche cruelle
enfoncée dans mon coeur, demeure attaché dans la blessure qu'il a
faite et qu'il déchire sans relâche... Ne puis-je tromper le temps et
perdre le souvenir de mes douleurs en fixant mes yeux sur ces lieux
qui me sont chers? Eux aussi, ils ont changé. Là, où la rivière
s'écoulait, s'étend une rive verdoyante; ici, où les arbres
s'enlaçaient pour repousser la clarté du jour, une plaine ouverte se
développe aux rayons du soleil... À peine puis-je croire que ce lien
est le même; cependant toujours ces puissantes barrières s'élèvent
dans les airs en bornant le pays, toujours les mêmes montagnes vont
mêler avec le ciel leurs superbes sommets!»
On voit, à ces pittoresques descriptions de la nature opulente et
majestueuse de l'Inde, des arbres, des ondes, des animaux, que le
sentiment du paysage dans la poésie, et de la mélancolie dans l'âme,
ne sont point, comme on le dit, des inventions récentes de notre
poésie, mais que la plus haute antiquité sentait et exprimait avec la
même force l'oeuvre de Dieu et le coeur de l'homme.