XIV.

Rama paraît sur son char de guerre, le sabre nu à la main. Il vient

d'accomplir un de ses généreux exploits en sauvant la vie au fils d'un

brahmane. Les religieux célèbrent sa gloire. Il reconnaît confusément

les sites sauvages où il a passé sa jeunesse avec Sita.

«Quoi! je contemple encore ces vastes et vénérables ombrages où ces

arbres antiques versent une religieuse obscurité, où les torrents qui

se précipitent des monts voisins font retentir et trembler la

terre...--Le tigre féroce guette sa proie sur la montagne ou se cache

dans les cavernes ténébreuses; à travers l'épais gazon se roule

l'énorme serpent; sur le dos du monstre, paré de mille nuances, le

grillon s'attache en chantant, et étanche sa soif avec les gouttes de

rosée qui mouillent ses écailles. Un silence profond règne dans la

forêt, excepté dans les endroits où les sources, en murmurant,

jaillissent du rocher, où l'écho de la montagne répond au mugissement

du tigre, où les branches deviennent, en éclatant, la proie des

flammes qui pétillent, et qu'au loin s'étend l'incendie qui allume le

souffle du feu... Oui, je reconnais cette scène, et tout le passé se

présente à mon souvenir... Ces terribles ombres n'effrayaient pas

Sita, heureuse de braver les horreurs de la forêt obscure avec Rama à

son côté. Telle était l'intrépidité de son amour qu'avec joie elle

traversait le désert! Quelle richesse peut désirer un homme qui, dans

la charmante compagne de sa vie, possède un être qui partage ainsi ses

peines, et qui, par d'ineffables affections, compense toutes ses

douleurs!...

«Scènes de repos,» continue-t-il, «décorées des grâces de la

création! retraites tranquilles des timides oiseaux, des biches

craintives; torrents engouffrés sous des ponts verdoyants et fleuris

des arbrisseaux qui les voilent, oui, je vous reconnais! De ce côté la

bande de l'horizon doucement ondulé, et pareille à une ligne légère de

nuages abaissés, m'indique le sommet du mont Pravana, demeure du roi

des tribus ailées; de ses flancs escarpés un fleuve se précipite avec

impétuosité... Au pied de la montagne, sur le versant de ce bois

magnifique, s'élevaient de grands arbres noirs, dont les branches,

penchées sur le lit du fleuve, servaient de retraite aux oiseaux. Que

leurs chants étaient doux! Là aussi était notre cabane de feuillage...

Voici la demeure de la belle Vasanti, tendre amie de Sita, nymphe

officieuse de ces bois antiques. Hélas! que ma fortune est changée!

Triste solitaire, je languis dans le veuvage; le chagrin répand dans

mes veines un poison mortel. Le désespoir, comme une flèche cruelle

enfoncée dans mon coeur, demeure attaché dans la blessure qu'il a

faite et qu'il déchire sans relâche... Ne puis-je tromper le temps et

perdre le souvenir de mes douleurs en fixant mes yeux sur ces lieux

qui me sont chers? Eux aussi, ils ont changé. Là, où la rivière

s'écoulait, s'étend une rive verdoyante; ici, où les arbres

s'enlaçaient pour repousser la clarté du jour, une plaine ouverte se

développe aux rayons du soleil... À peine puis-je croire que ce lien

est le même; cependant toujours ces puissantes barrières s'élèvent

dans les airs en bornant le pays, toujours les mêmes montagnes vont

mêler avec le ciel leurs superbes sommets!»

On voit, à ces pittoresques descriptions de la nature opulente et

majestueuse de l'Inde, des arbres, des ondes, des animaux, que le

sentiment du paysage dans la poésie, et de la mélancolie dans l'âme,

ne sont point, comme on le dit, des inventions récentes de notre

poésie, mais que la plus haute antiquité sentait et exprimait avec la

même force l'oeuvre de Dieu et le coeur de l'homme.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 330 / 339 题