La vertu, et non la passion, est le but moral des drames poétiques de
l'Inde; leur poésie, plus philosophique que la nôtre, tend à calmer
l'âme du spectateur, et non à la troubler. L'équilibre des sensations,
qui est la santé de l'âme, y est promptement rétabli après les
péripéties modérées de la curiosité. Les règles de leur littérature
théâtrale, règles puisées dans la religion plus que dans l'art,
révèlent, dans ces temps reculés, de profondes notions sur la manière
d'émouvoir, d'intéresser, de tendre et de détendre l'esprit des hommes
rassemblés, et de les faire sortir de ces représentations dans un état
d'édification morale où le plaisir même profite à la sainteté.
Nous trouvons ces règles du drame indien profondément analysées dans
une étude de M. le baron d'Eckstein, qui a mêlé un des premiers la
philosophie à la traduction.
Tout drame, dans la théorie indienne, doit être _un_; car, sans
unité, point de concentration de l'esprit sur une action diverse, par
conséquent point d'intérêt. C'est la règle inventée par la nature, et
non par Aristote; elle a passé des Indes à la Grèce, de la Grèce à
Rome, de Rome à nous.
Cette règle de l'unité d'action dans le drame admet néanmoins dans la
pièce une diversion légère qu'on appelle l'épisode, pourvu que
l'épisode se rattache plus ou moins directement à l'action principale,
et que l'épisode serve seulement à suspendre un peu le sujet, mais
aussi à le développer. Le nom de cet épisode veut dire en sanscrit le
_drapeau flottant_, c'est-à-dire une chose qui flotte librement
au-dessus de l'action représentée sur la scène, mais qui cependant
tient à la scène, et sert à attirer les regards et à embellir le
sujet.
La troisième règle des pièces indiennes est le développement gradué et
croissant de l'action, redoublant avec ce développement l'intérêt ou
l'anxiété du spectateur. C'est le noeud.
La quatrième règle concerne le dénoûment; il doit être toujours
heureux, c'est-à-dire conforme à la justice et à la bonté divine, qui
prévalent, à la fin de toutes choses, sur le mal et sur le crime.
C'est Dieu justifié devant le sentiment des spectateurs.
Non-seulement un dénouement tragique troublerait la conscience du
peuple, mais il blesserait la religion, qui révèle comme un dogme
absolu l'absorption ou la réunion définitive de tout être à la source
de son être dans le sein de la Divinité. Le drame indien finit comme
finirait logiquement le drame chrétien, si le drame moderne, plagiat
des littératures antiques, n'était pas plus véritablement païen qu'il
n'est chrétien.