V.

Tel est ce drame: on y aperçoit déjà un raffinement de style qui

touche de près à la corruption du goût chez les peuples vieux; mais

la candeur, la douceur, l'innocence des sentiments et des moeurs qui

forment le fond de la religion et de la civilisation des Indes

primitives, y édifient partout le lecteur ou le spectateur. On

remarque en effet qu'à l'exception des mauvais génies ennemis ou

jaloux des hommes, tous les personnages y sont innocents. L'intérêt y

porte sur les malheurs mais non sur les crimes des hommes. Les

brahmanes, prêtres de la religion et gardiens des moeurs, n'auraient

pas permis sans doute qu'on donnât en spectacle à la multitude, comme

on l'a fait malheureusement en Grèce, à Rome et chez nous, des

passions féroces et des attentats odieux reproduits en langage et en

action sur la scène, et propres à dépraver les imaginations d'un

peuple religieux.

Ce caractère d'innocence du théâtre indien fait supposer que les

représentations étaient des fêtes religieuses ou royales, données

rarement au peuple. Les pièces étaient préalablement châtiées et

destinées autant à l'édification qu'au plaisir. On n'en doute plus

quand on voit que les différents modes de musique ou de danse, qui

jouent un si grand rôle dans les cérémonies sacrées et dans

l'instruction publique, étaient censées avoir été apportées du ciel

aux hommes par les dieux.

Un cénobite de la religion de Wichnou reçoit la notion de l'art

dramatique du père des brahmanes. Cette notion a été découverte par

lui dans les _Védas_ ou livres sacrés. Une divinité, épouse du dieu

Siva, enseigne aux femmes de l'Inde un troisième mode de danses

suppliantes, qui subsiste encore de nos jours. Le drame indien a donc

sa source dans ces livres sacrés des _Védas_, dont l'antiquité est

incalculable.

La comédie elle-même, quoique d'un genre de littérature aussi

inférieure au drame héroïque, épique ou religieux, que le ridicule est

inférieur à l'enthousiasme et que le rire est inférieur aux larmes; la

comédie a son origine dans le ciel indien: une sorte de divinité

bouffonne et boiteuse, toute semblable au Vulcain de l'Olympe grec,

nommée _Hanoumun_, a pour père le dieu des tempêtes. «Dans son enfance

il voulut courir après le soleil, comme un enfant court après une

boule pour la saisir; il prit son élan, tomba, et sa chute le rendit

difforme «C'est (disent les traducteurs du sanscrit), le Lépan,

l'Égypan, le Silène, le Momus, le Sancho, le Falstaf, le bouffon de la

cour céleste.»

Mais il paraît aussi en avoir été le poëte; car, après avoir

accompagné dans ses guerres le demi-dieu _Rama_, incarnation

belliqueuse de Wichnou, le dieu suprême, Hanoumun vint, dit-on, se

reposer un jour sur les rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava

sur la surface de ces rochers un grand drame héroïque plein des

exploits de Rama. Les traditions ajoutent que le poëte postérieur

Valmiki, auteur ou compilateur du poëme _le Ramayana_ sur le même

sujet, ayant découvert un jour ces fragments de poésie gravés sous les

eaux sur les rochers, tomba dans une mélancolie mortelle, par le

désespoir d'égaler jamais dans son poëme, qu'il composait alors, la

force et la beauté de ces fragments antiques. Hanoumun, touché des

gémissements de Valmiki, et oubliant généreusement toute jalousie de

poëte, permit à son rival de plonger au fond de la mer, et d'y copier

les inscriptions et les vers que le demi-dieu y avait gravés. Ces

fragments de poésie primitive y restèrent, dit-on, ensevelis sous les

vagues, jusqu'au règne plus moderne d'un souverain lettré qui les

rendit au jour.

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 313 / 339 题