Tel est ce drame: on y aperçoit déjà un raffinement de style qui
touche de près à la corruption du goût chez les peuples vieux; mais
la candeur, la douceur, l'innocence des sentiments et des moeurs qui
forment le fond de la religion et de la civilisation des Indes
primitives, y édifient partout le lecteur ou le spectateur. On
remarque en effet qu'à l'exception des mauvais génies ennemis ou
jaloux des hommes, tous les personnages y sont innocents. L'intérêt y
porte sur les malheurs mais non sur les crimes des hommes. Les
brahmanes, prêtres de la religion et gardiens des moeurs, n'auraient
pas permis sans doute qu'on donnât en spectacle à la multitude, comme
on l'a fait malheureusement en Grèce, à Rome et chez nous, des
passions féroces et des attentats odieux reproduits en langage et en
action sur la scène, et propres à dépraver les imaginations d'un
peuple religieux.
Ce caractère d'innocence du théâtre indien fait supposer que les
représentations étaient des fêtes religieuses ou royales, données
rarement au peuple. Les pièces étaient préalablement châtiées et
destinées autant à l'édification qu'au plaisir. On n'en doute plus
quand on voit que les différents modes de musique ou de danse, qui
jouent un si grand rôle dans les cérémonies sacrées et dans
l'instruction publique, étaient censées avoir été apportées du ciel
aux hommes par les dieux.
Un cénobite de la religion de Wichnou reçoit la notion de l'art
dramatique du père des brahmanes. Cette notion a été découverte par
lui dans les _Védas_ ou livres sacrés. Une divinité, épouse du dieu
Siva, enseigne aux femmes de l'Inde un troisième mode de danses
suppliantes, qui subsiste encore de nos jours. Le drame indien a donc
sa source dans ces livres sacrés des _Védas_, dont l'antiquité est
incalculable.
La comédie elle-même, quoique d'un genre de littérature aussi
inférieure au drame héroïque, épique ou religieux, que le ridicule est
inférieur à l'enthousiasme et que le rire est inférieur aux larmes; la
comédie a son origine dans le ciel indien: une sorte de divinité
bouffonne et boiteuse, toute semblable au Vulcain de l'Olympe grec,
nommée _Hanoumun_, a pour père le dieu des tempêtes. «Dans son enfance
il voulut courir après le soleil, comme un enfant court après une
boule pour la saisir; il prit son élan, tomba, et sa chute le rendit
difforme «C'est (disent les traducteurs du sanscrit), le Lépan,
l'Égypan, le Silène, le Momus, le Sancho, le Falstaf, le bouffon de la
cour céleste.»
Mais il paraît aussi en avoir été le poëte; car, après avoir
accompagné dans ses guerres le demi-dieu _Rama_, incarnation
belliqueuse de Wichnou, le dieu suprême, Hanoumun vint, dit-on, se
reposer un jour sur les rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava
sur la surface de ces rochers un grand drame héroïque plein des
exploits de Rama. Les traditions ajoutent que le poëte postérieur
Valmiki, auteur ou compilateur du poëme _le Ramayana_ sur le même
sujet, ayant découvert un jour ces fragments de poésie gravés sous les
eaux sur les rochers, tomba dans une mélancolie mortelle, par le
désespoir d'égaler jamais dans son poëme, qu'il composait alors, la
force et la beauté de ces fragments antiques. Hanoumun, touché des
gémissements de Valmiki, et oubliant généreusement toute jalousie de
poëte, permit à son rival de plonger au fond de la mer, et d'y copier
les inscriptions et les vers que le demi-dieu y avait gravés. Ces
fragments de poésie primitive y restèrent, dit-on, ensevelis sous les
vagues, jusqu'au règne plus moderne d'un souverain lettré qui les
rendit au jour.