Dans la scène suivante, des jeunes filles du palais cueillent des
fleurs pour la fête du printemps qu'on doit célébrer; elles écoutent
les chants mélodieux du rossignol, puis elles sont dispersées par des
chambellans qui leur déclarent que le roi consterné ne veut que le
silence et le deuil autour de lui.
Un autre chambellan leur décrit en ces termes l'abattement du prince:
«Le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau, que, la
mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait
secrètement contracté avec Sacountala, s'accusa de l'avoir repoussée
avec tant de cruauté et d'injustice, et, depuis ce temps, il est livré
au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur; il se refuse,
contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son
peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée,
où, durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les
douceurs du sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il ne règne
aucune suite dans ses discours; il confond jusqu'à leurs noms, et
rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de son
erreur. Quoiqu'il ait rejeté loin de lui tout le luxe de la royauté,
qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche, et qui
retombe incessamment sur son poignet amaigri; que ses lèvres soient
desséchées par l'ardeur de ses soupirs, et que ses yeux soient
enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses
pensers douloureux; eh bien, malgré tout cela, il éblouit encore par
l'éclat de ses vertus: semblable à un magnifique diamant qui, par les
mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien
perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a
taillé.»
Le roi paraît, s'avançant lentement et comme abîmé dans ses pensées.
«Ah! chère Sacountala,» murmure-t-il entre ses lèvres, «si tu as
vainement cherché à retirer mon coeur du sommeil léthargique où il
était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis
les remords cuisants du repentir! Ah! je me rappelle maintenant, comme
si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances de ma
première entrevue avec Sacountala!
«Et comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace
la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec
tant d'indignité? Vois: tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait
aux pas de ses compagnons de voyage pour retourner avec eux dans son
paisible ermitage!... «Demeure!» lui dit d'une voix sévère le disciple
de Canoua, aussi vénérable que Gourou lui-même.
«À cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette
encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant troublé par les
flots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est
comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort.
«Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans
ma capitale, Sacountala me dit en levant sur moi ses beaux yeux
mouillés de larmes: «Dans combien de temps le fils de mon seigneur
daignera-t-il me rappeler près de lui?» Alors, lui passant au doigt
cet anneau, sur la pierre duquel est gravé mon nom, je lui répondis:
«Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom, et, avant
que tu aies fini, tu verras arriver un de mes officiers de confiance,
chargé de te ramener à ton époux!»
Le roi maudit l'étang où Sacountala, en se baignant, aura sans doute
laissé glisser son anneau. Il s'accuse lui-même du fatal aveuglement
qui l'a empêché de reconnaître son amante et son épouse. On lui
apporte le portrait de Sacountala, peinte au milieu de ses compagnes
dans les jardins de l'ermitage. Ce tableau lui donne un vertige de
tendresse qui s'exprime en vers incohérents mais délicieux. Il déplore
le malheur d'un héros et d'un roi qui ne laissera après lui aucun
héritier de son empire et de son amour pour ses peuples.
«Grands dieux!» dit-il, «fallait-il donc que cette race antique qui,
depuis son origine, s'était conservée si pure, trouvât sa fin en moi,
qui ne dois pas connaître le nom si doux de père; semblable à un
fleuve majestueux dont les eaux limpides et abondantes finissent par
se perdre dans des sables stériles et ignorés!»