DOUCHMANTA.

Mais vous-mêmes, charmantes filles, vous devez être fatiguées par

toutes vos attentions pour moi: serais-je assez heureux pour que vous

vous asseyiez un moment à mes côtés?

PREYAMVADA, bas à Sacountala.

Vois, ma Sacountala, nous ne pourrions honnêtement nous refuser au

désir de notre hôte; viens donc, prenons place près de lui.

(Toutes s'asseyent près du roi.)

SACOUNTALA, à part.

Depuis que mes yeux se sont portés sur cet étranger, j'éprouve une

émotion tout à fait contraire au calme parfait que devrait seule

inspirer cette sainte retraite!

DOUCHMANTA, les regardant avec le plus tendre intérêt.

Charmantes filles, combien cette douce intimité qui règne entre vous

s'accorde admirablement avec votre jeunesse et vos grâces!

PREYAMVADA, bas à Anousouya.

Ma chère, quel peut donc être cet étranger qui, tant par ses traits

profondément empreints d'une majesté calme, que par ses discours où

règne la politesse la plus aimable, se montre digne d'occuper le plus

haut rang?

ANOUSOUYA, bas à Preyamvada.

Ma curiosité n'est pas moins vive que la tienne, je t'assure; voyons,

il faut nous éclaircir. (Haut, en s'adressant au roi.) Seigneur, la

douce familiarité qui règne dans votre conversation m'enhardit à vous

faire quelques questions: Pourrions-nous savoir de quelle noble

famille vous faites l'ornement; quelle contrée est actuellement dans

le deuil, à cause de votre absence; et quel motif, vous, dont toutes

les manières annoncent une délicatesse exquise, a pu vous déterminer à

entreprendre un voyage pénible, pour visiter cette forêt consacrée aux

plus rudes austérités?

SACOUNTALA, à part.

Ne palpite pas ainsi, ô mon coeur! toutes ces pensées tumultueuses qui

t'agitent avec tant de violence, ma chère Anousouya les dirigera.

DOUCHMANTA, en lui-même.

Que faire? Dois-je me déclarer? dois-je déguiser qui je suis?

Il réfléchit, et déclare qu'il est un pèlerin pieux, lecteur des

Védas, qui vient visiter le saint ermite; il s'informe habilement par

les jeunes amies de Sacountala de la naissance étrange de cette jeune

beauté, et des causes de sa résidence dans cette solitude. Il apprend

qu'elle est de céleste origine par l'union d'un saint avec une

divinité secondaire. Il s'abandonne avec sécurité à sa passion pour

elle.

«Ô bonheur!» s'écrie-t-il en strophes lyriques; je puis donc

maintenant donner un libre cours à mes désirs! Réjouis-toi, ô mon

coeur! ce que tu ne faisais que soupçonner est à présent changé pour

toi en certitude; ce que tu aurais craint de toucher il n'y a qu'un

instant à l'égal du feu, tu peux t'en parer comme de la perle la plus

précieuse!»

Sacountala entend ces vers, et rougit de pudeur.

«Il faut que je me retire,» dit-elle à sa compagne, «et que j'aille

instruire notre vénérable supérieur, _Goutami_, des paroles

indiscrètes de cet étranger.» Ses compagnes cherchent à la rassurer et

à la retenir, sous prétexte de soins que ses arbustes chéris exigent

encore d'elle. Le héros semble prendre parti pour Sacountala.

«Épargnez,» dit-il en vers aux compagnes de la jeune fille, «épargnez,

de grâce, votre belle amie! elle doit être déjà assez fatiguée par la

peine qu'elle a prise d'arroser ses plantes favorites. Voyez, ses

belles épaules sont tout affaissées encore par le poids de l'arrosoir

qu'elle vient à peine de déposer; le sang en colore plus vivement la

paume de sa main délicate; on reconnaît qu'elle est lasse, à cette

respiration pressée qui agite délicieusement son sein; le noeud

charmant qui emprisonne avec tant de grâce les fleurs de siricha dont

son oreille est ornée, est humecté de sueur; et d'une main

languissante elle est occupée à réunir les boucles de ses beaux

cheveux, échappés de la bandelette à demi détachée qui peut à peine

les contenir.»

Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir

qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa

suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et

révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse.

«Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne

perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui

peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi

_Douchmanta_ (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.»

Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame

toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la

description:

«Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les pieds des

chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides encore et

suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher, semblables à ces

nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil, viennent s'abattre

en foule sur les arbres de la forêt...

«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet

éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le

coeur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans un

choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre le

tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à

présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes

impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle

funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il

a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles

timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la

vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!»

Sacountala, en s'éloignant à regret pour rentrer à l'ermitage, feint

d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la retiennent par ses

vêtements. Le héros s'afflige en vers de la disparition de celle qu'il

aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma suite à quelque distance

dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la revoir ainsi encore, car

seule elle occupe mon âme tout entière; en vain je voudrais

m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire, mais mon âme toute

troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de l'étendard que l'on

porte contre le vent!»

Cours familier de Littérature - Volume 01 · 第 232 / 339 题