«Écoute la voix de nos anciens législateurs divins,» poursuit
magnifiquement mais inopportunément la femme outragée. «Rappelle-toi
ce que, dans leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette
compagne modeste de l'homme: c'est elle qui, dans le fils qu'elle lui
donne, prolonge son existence en le faisant revivre dans cet autre
lui-même; c'est à ce fils qu'il doit la délivrance des âmes de ses
ancêtres. La femme est la moitié de l'homme, elle est son ami le plus
tendre: par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper les ennuis
de sa solitude; elle est son consolateur dans les peines inséparables
des sentiers de la vie; et à la mort de son époux, avec quel
dévouement ne se précipite-t-elle pas sur le bûcher funèbre, résolue à
ne point s'en séparer et à partager à jamais son sort, quel qu'il
soit? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son coeur une
faible étincelle de vertu qui allait s'éteindre; elle le sauve ainsi à
son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahma.
«Non, il n'est point de spectacle plus touchant que celui d'un père
respectable entouré de sa femme et de ses nombreux enfants. De quel
transport n'est-il pas lui-même saisi lorsqu'il reconnaît dans ces
innocentes créatures sa vivante image? Quand un enfant accourt vers
son père et qu'il se précipite dans son sein pour l'embrasser, quoique
tout couvert de la poussière qu'il vient de soulever dans ses jeux,
quelles délices sont comparables à celles dont l'enivre ce baiser?...
Comment est-il possible que tu te détournes avec mépris de ce tendre
enfant, qui est ton fils, dans le moment même où ses beaux yeux se
dirigent vers toi avec tant d'affection? La petite fourmi protège ses
oeufs et ne les brise pas: et toi, être doué du sentiment de la vertu
et de la justice, tu ne protégerais pas, tu ne chérirais pas cet être
faible auquel tu as donné la vie? Souffre donc que cet enfant, dont à
ta vue le petit coeur palpite d'un mouvement involontaire, t'embrasse,
te touche de ses douces lèvres; car il n'est pas dans la nature de
sensation plus délicieuse que le toucher d'un enfant.
«Tous les pères éloignés quelque temps de leurs fils se réjouissent à
leur vue, ou plutôt ne cessent un instant de les avoir présents à la
pensée: toi seul demeures insensible à cette impulsion universelle de
la nature; toi seul entendrais sans en être ému ces touchantes paroles
que prononce, pour le père, le brahmane à la naissance d'un fils:
«Ô toi qui proviens de toutes les parties de mon être! toi, le fruit
précieux de mes entrailles! toi, qui es mon âme même, puisses-tu vivre
cent ans! Sur toi repose le soin de mon existence; de toi dépend la
perpétuité de ma race: vis donc heureux, ô mon fils, l'espace de cent
ans!
«Hélas! un chasseur sans pitié est venu me séduire, abuser de mon
innocence dans le paisible ermitage de mon père!... Menaça, ma mère,
après m'avoir conçue du grand Visoumitra, m'a abandonnée au moment de
ma naissance sur les bords écartés du fleuve Malini!... De quelles
fautes, grands dieux, me suis-je donc rendue coupable dans une de mes
régénérations précédentes, pour avoir été traitée d'une manière aussi
cruelle, d'abord par celle qui m'a donné l'existence, et aujourd'hui
par toi?
«Soumise à mon destin funeste, je retourne cacher ma douleur au sein
de la forêt sainte qui jadis me vit si heureuse; mais ce tendre
enfant, qui est ton fils, le ciel te défend de l'abandonner.»
L'épreuve continue, malgré ces touchantes paroles, jusqu'au moment où
une voix éclatant dans le ciel fait intervenir la Divinité elle-même
pour proclamer devant le peuple l'innocence, l'amour, la légitimité de
l'épouse. Le héros lui confesse alors qu'il a employé ce stratagème
pour convaincre son peuple de la beauté, de la vertu, des droits de
Sacountala à sa main, et pour se faire commander par les dieux et par
les hommes son bonheur.