Après cette première partie le poëme se presse vers l'infortune et
vers le dénoûment. Le fils né de Sacountala croît dans l'ermitage avec
tous les instincts et tous les pressentiments d'un héros. Son enfance
rappelle les jeux d'Hercule au berceau.
Cependant le héros, pour éprouver son épouse, feint d'avoir oublié
Sacountala et son fils. Il n'a plus reparu dans les forêts voisines de
l'ermitage. Le saint dit à sa fille que le temps est venu de sommer le
roi d'accomplir sa promesse, et de proclamer l'enfant roi et
successeur de son père. Un cortège religieux magnifique accompagne
Sacountala à la capitale. Écoutons le poëte.
«Voilà,» disent les religieux compagnons de Sacountala, ton épouse
fidèle qui arrive de la forêt sacrée avec son fils, beau comme les
immortels, et demande à présenter ses hommages à son époux et à son
roi.»
Le roi fait un signe de consentement.
Sacountala, tenant son fils par la main, s'avance avec une timidité
pleine de crainte et de grâce: «Ô roi,» dit-elle, «les temps sont
accomplis où un jeune enfant, fruit de notre légitime union, doit être
sacré! Tiens ta parole, ô toi chef et modèle des hommes!
ressouviens-toi des noeuds indissolubles qui nous lièrent,
ressouviens-toi de l'ermitage de _Canoua_!»
Le roi feint d'avoir tout oublié. Sacountala se trouble, chancelle,
s'indigne, s'évanouit, reprend ses sens.--«Un juge caché n'est-il donc
pas en toi?» lui dit-elle. «Peux-tu te croire seul quand tu fais le
mal? Le soleil et la lune, le feu et le vent, la terre et le
firmament, et la vaste étendue des eaux, le jour et la nuit, les deux
crépuscules du matin et du soir, tous les éléments sont les témoins
des actions les plus secrètes de l'homme: s'il n'a point agi contre la
voix intérieure de sa conscience, le juge incorruptible le fait jouir
d'une félicité éternelle; mais si en étouffant cette voix il s'adonne
au crime, il est condamné aux plus terribles châtiments.»
Un tel discours, dans un tel moment, est déplacé; on voit que dans ces
poëmes les situations les plus pathétiques servent moins au
développement des passions qu'au développement de la haute morale qui
domine dans l'âme des poëtes les passions elles-mêmes. Le cri qui sort
du coeur torturé de l'homme ou de la femme retentit dans le ciel plus
que sur la terre: la nature s'absorbe dans la religion.