Ces paroles redoublent les larmes et les sanglots du père, de la mère
et de la jeune fille. À ce spectacle le petit enfant, ému des larmes
dont il ne comprenait qu'à demi la cause, et anticipant par son
émotion sur l'âge où il pourrait défendre son père, sa mère et sa
soeur, bégaya, dit le poëte, ces mots à peine articulés en courant de
l'un à l'autre:
«Ne pleure pas, ô mon père! ne pleure pas, ô ma mère! ô ma soeur, ne
pleure pas!» Et, brandissant dans sa main, au lieu d'arme, un brin
d'herbe qu'il venait de cueillir: «C'est avec cela que je veux le
tuer, s'écriait-il, le géant qui dévore les hommes!»
Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de son père
qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un contraste
plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant combattre
avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre plus
avant et plus puissamment dans le coeur. Astyanax joue avec la mort
qu'il ne voit pas; l'enfant du brahmane la brave et la défie pour
sauver son père; l'instinct n'est plus seulement de l'instinct dans le
poëme indien, il est déjà de la tendresse, de l'héroïsme et de la
sainteté. Homère n'est que pittoresque; le poëte indien est
spiritualiste.
On s'émeut d'admiration avec le Grec, on se sanctifie avec l'Indien.
Ce poëme, qui n'a été traduit que partiellement de la langue sacrée
des Indes, se termine par le dévouement des hôtes du brahmane, par la
délivrance de la famille et par la punition du tyran.
Mais nous allons lire et commenter avec vous un chef-d'oeuvre de
poésie à la fois épique et dramatique, qui réunit dans une seule
action ce qu'il y a de plus pastoral dans la Bible, de plus
pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce chef-d'oeuvre
est _Sacountala_.