Nala, purifié de ses fautes par le pardon de l'amour, rentre, suivi de
Damayanti, de ses enfants et de ses serviteurs, dans ses États. Il les
reconquiert dans une bataille sur un frère usurpateur. Après avoir
vaincu, il pardonne, et donne à ce frère la moitié de son royaume.
Dans son bonheur, il ne reconnaît plus d'ennemi. Il pousse la charité
divine jusqu'à pardonner au dieu jaloux la cause de tous ses malheurs.
Le commentateur chrétien de ce poëme trouve, dans ce pardon universel
et surhumain du héros, une faute de morale, une omission de cette
justice qui doit rétribuer le châtiment aux coupables. Nous ne
partageons pas cette opinion. Cette charité à tout prix, qui est le
caractère de ces poésies sacrées de l'Inde, et qui est le
pressentiment d'une autre charité, est bien supérieure à la justice.
La charité est plus que la justice, puisqu'elle est la divine bonté
imitée de Dieu, autant que la créature peut imiter le créateur. Elle
est plus encore, elle est le devoir de l'homme parfait; car si l'être
infaillible peut punir, l'homme, être faillible, doit, en ce qui le
concerne, tout et toujours pardonner.
La morale de ces grands poëmes symboliques et sacrés de l'Inde
primitive est donc aussi divine que la poésie en est sublime; il en
découle partout une onction qui n'attendrit pas seulement
l'imagination, mais qui édifie le coeur. En fermant le livre on n'est
pas seulement charmé; on est meilleur: le poëte y est le
sanctificateur de l'âme; ce n'est pas de l'ivresse qui monte de sa
lyre, c'est de l'encens.
Cette littérature sacrée de l'Inde a, de plus, un caractère qui la
rapproche de la littérature hébraïque; elle est exclusivement
religieuse. Tout poëme est un symbole qui revêt un dogme; tous les
vers sont des ailes qui emportent l'âme au-dessus de la terre. On peut
comparer ces poëmes à de grands sacrifices où l'imagination, le
sentiment, le génie du poëte se consument d'enthousiasme sur le
bûcher, pour illuminer les hommes et honorer le ciel.