«C'était le soir,» dit le poëte; «le char conduit par Nala ébranla la
ville de Damayanti du bruit de ses roues; les chevaux de Nala, qui ne
l'avaient point oublié, entendirent ce bruit, qui retentit jusque dans
leur écurie. S'agitant et se cabrant d'ardeur, ils pressentirent les
premiers le retour de leur ancien maître. Ce sourd tonnerre du char de
Nala sur le pavé des rues, semblable à un grondement de foudre
lointain, frappa aussi les oreilles de Damayanti, qui frissonna
d'émotion et d'attente; elle entendit en même temps les chevaux du
prince son époux, qui bondissaient de joie et qui hennissaient de
désir dans l'écurie; elle crut déjà revoir le char de Nala attelé dans
la cour comme jadis, quand la formidable main de son époux tenait ses
rênes. Les paons, debout sur le parapet de la forteresse, et les
éléphants dans leurs stalles hautes, donnèrent des signes d'attention
et d'inquiétude à ce bruit; ils dressèrent la tête, jetèrent des cris,
et saluèrent ainsi cette foudre souterraine qui annonçait jadis
l'arrivée du héros.
«Dieu! que mon âme est réjouie,» s'écria Damayanti, «par ce bruit du
char qui semble en roulant ébranler la terre et remplir son orbite!
Oh! c'est Nala! c'est le monarque du monde! Je mourrai, je le sens, si
je ne vois dès aujourd'hui ce prince, plus resplendissant de vertu et
de beauté que l'astre des nuits! La vie s'arrêtera dans mon coeur, si
ses bras, dès aujourd'hui, ne se referment pas sur son épouse. Je veux
m'élancer dans le bûcher des veuves aux flammes d'or, si le héros de
Nishada ne me presse pas dès aujourd'hui sur son sein!»..........
Dans son trouble et dans son impatience, elle monte les degrés de la
plate-forme de la forteresse, pour apercevoir de plus loin celui en
qui elle soupçonne son époux. Elle ne voit que des écuyers et des
serviteurs qui flattent de la main des chevaux en les détachant, et
qui rangent un char royal dans les cours où sont rangés les chars de
son père.
«Va,» dit-elle à une esclave confidente, «et informe-toi quel est ce
conducteur de chars que j'ai vu assis sur son siége avec une apparence
grossière et un bras plus court que l'autre.»
L'esclave obéit, porte et reporte des messages scrutateurs au héros
soupçonné sous son déguisement. Tantôt Damayanti espère, tantôt elle
retombe dans ses doutes et son anxiété. Elle renvoie mille fois
l'esclave confidente pour interroger tantôt Nala lui-même, tantôt ses
compagnons de voyage. Des demi-mots révélateurs s'échangent peu à peu
entre l'esclave et le héros. Il pleure en entendant l'esclave qui lui
peint les angoisses et l'amour fidèle de l'épouse abandonnée par
l'époux. «Ô femme, aux cheveux noirs comme la nuit,» dit-il en
s'adressant par une apostrophe involontaire à Damayanti, «ne t'indigne
pas contre l'homme infortuné, privé de sa raison, qui cherchait en
vain la nourriture de sa femme et la sienne, et à qui des oiseaux
néfastes venaient d'enlever jusqu'à son manteau; si tu vois jamais
revenir ton époux, dépouillé de l'empire, indigent, dévoré de remords,
ah! ne le repousse pas de ton sein!
«Arrêtons-nous ici,» dit en s'interrompant le savant traducteur de cet
épisode, «et admirons la délicieuse et touchante naïveté du poëte, qui
tantôt rappelle la majesté d'Homère, tantôt la sublimité de la
_Bible_. Cette poésie indienne est vivante; dans ses veines circule
une séve ardente et riche, le feu créateur: ainsi se répand dans les
feuilles et dans les fleurs du palmier de ces climats ce suc vigoureux
qui fait végéter l'arbre, renouvelle sa tige, et se transforme en
liqueur enivrante. Tout y est passionné, mais calme; la raison y
plane sur la passion; tout y est naïf comme la nature surprise dans
ses cris les plus spontanés: jamais elle n'inspira à une poésie des
accents plus vrais et plus intimement émanés de l'émotion et de la
conscience. Faisons des voeux, ajoute-t-il, pour que cette poésie
nouvelle, à force d'être antique, et qui présente des traits de
ressemblance et souvent de supériorité avec la poésie des Grecs, soit
associée un jour à ces oeuvres de la Grèce dans l'enseignement de la
jeunesse.» Nous disons comme lui.